‹ L'enfant du divorceChapitre 85 sur 88 · LE MÉDECIN DES COLONNES LUMINEUSES · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN DES COLONNES LUMINEUSES

(^^^^i Denis ne s'inquiétait pas des moyens qu'il aurait à employer pour se débarrasser de la présence gênante de Loriol, par contre, la tâche dont il s'était chargé vis à vis de la marquise, n'était pas facile .

Depuis le départ d'Hubert et sous le coup du profond chagrin qu'elle en avait ressenti, Geneviève ne sortait plus guère de sa chambre.

Elle passait son temps à écrire à Bécoulet oii à l'abbé Julien dont les lettres étaient sa seule consolation.

]y[me ^g Fleurance avait même consigné sa porte au baron Loriol, bien que celui-ci ne se décourageât pas et vint régulièrement chaque jour prendre de ses nouvelles et se mettre à la disposition de la marquise pour toutes les démarches qu'elle pourrait avoir à faire.

n ne restait donc à Denis, pour préparer l'horrible traquenard dans lequel devait tomber la malheureuse Geneviève, que le temps très court des repas que, pour ne pas trop inquiéter le vieux serviteur, la marquise avait continué à prendre dans la salle à manger.

C'est à ce moment seul qu'il se trouvait en rapport avec M°" de Fleurance.

Grâce à cette concession de la marquise, Denis avait élaboré son plan diabolique.

Le lendemain, qui était un dimanche, se trouvait être justement son jour de sortie; le lundi matin, au déjeuner, il agirait.

Le lundi suivant en effet, le valet de chambre en servant Geneviève avait une figure si contristée, que toute préoccupée qu'elle fût, la jeune femme ne put s'empêcher de s'en apercevoir.

Et regardant le vieux serviteur avec intérêt :

— Qu'y a-t-il, mon bon Denis? lui dit-elle; vous avez le visage tout bouleversé. Si vous êtes malade, il faut vous faire remplacer dans votre service, ajouta avec bonté M°" de Fleurance.

— Je remercie bien madame la marquise, mais je me porte très bien, répondit discrètement le valet de chambre heureux de voir que la conversation s'engageait sur ce terrain.

Et rembrunissant encore l'expression de sa physionomie :

— Je serais désolé d'interrompre mon service auprès de madame la marquise, ajouta-t-il.

— Vous avez quelque chose, cependant, Denis, insista M™* de Fleurance.

— Mon Dieu... en effet; mais madame la marquise est trop bonne; il ne s'agit pas de moi, ajouta le valet d'un air embarrassé.

— De qui donc s'agit-il? interrogea Geneviève qui devinait que le vieux serviteur désirait, mais n'osait pas s'expliquer.

— Madame la marquise me permet de parler franchement?... fit Denis paraissant prendre brusquement son parti.

— Parlez, mon ami, dit Geneviève un peu étonnée.

— Même si ce que je dois dire peut faire de la peine à madame la marquise?

— Mais enfin, qu'y a-t-il? s'écria M™* de Fleurance énervée par les circonlocutions de son serviteur.

— Madame la marquise ne sait peut-être pas que c'était hier mon jour de congé, interrogea respectueusement le valet de chambre?

■ — Si, je le sais, fit la marquise impatiente. Ensuite?...

— C'est que hier, continua Denis Féroux, jouissant par avance du coup qu'il allait porter à la malheureuse mère, en me promenant dans le bois aux environs d'Auteuil, j'ai rencontré le pensionnat de M"' Diane, et,...

— Vous avez vu ma fille, Denis? interrompit Geneviève prise d'un tremblement.

— J'ai, en effet, aperçu M"* Diane, madame la marquise, fit le valet de chambre comme à regret. Mais si triste si maigrie, si changée que c'est une pitié! ajouta impitoyablement ] 'épouvantable gredin.

— Ma fille!... ma Diane!... malade loin de moi!... gémit lamentablement M°* de Fleurance.

— Madame la marquise aurait tort de s'inquiéter outre mesure, fit le traître d'un ton patelin ; je n'ai pas dit que M'" Diane fût malade. Mais seulement bien triste, bien pâle...

Madame la marquise veut-elle que je lui dise... ajouta le faux bonhomme comme entraîné par son dévouement.

Eh bien, moi, à sa place, je demanderais à voir M"' Diane.

Je suis sûr que c'est votre absence surtout qui cause le dépérissement de la pauvre enfant.

11 n'est pas possible que l'on refuse à madame la marquise de voir sa fille!

Aucune loi ne peut interdire à une mère d'embrasser son enfant, déclama emphatiquement le drôle.

— Hélas! que veux-tu que je fasse, mon bon Denis, soupira M""' de Fleurance, tutoyant pour la première fois ce fidèle serviteur que sa compassion pour la douleur maternelle de Geneviève venait d'élever au rang d'ami.

Tu sais bien qu'on m'a déjà refusé de la voir, ajouta-t-elle douloureusement.

— Que madame la marquise me pardonne d'insister, mais à sa place j'essaierais encore, insinua le père de Fernande.

Qui sait, continua le traître : M. le marquis ne peut pas toujours maintenic cet ordre barbare... et quand même : il n'est pas possible que devant la douleur de madame la marquise, le cœur de ces saintes filles de Dieu ne se laisse pas attendrir!

— Tu crois qu'on me laisserait voir ma Diane? exclama Geneviève dans le cœur de laquelle commençait à s'éveiller un fol espoir.

— Je le tenterais toujours, si j'étais à votre place, ma chère maîtresse, fit cauteleusement Denis Féroux.

Ce n'est pas pour dire, mais cela m'étonnerait fort si l'on ne vous ouvrait pas toutes grandes les portes de ce couvent de malheur, ajouta le traître d'un air de naïve conviction.

— Que Dieu t'entende ! Tu as raison, Denis. J'irai à Auteuil, dit la marquise en se levant.

Ma fille est triste, malade peut-être, je veux la voir, c'est mon droit.

Je saurai bien l'exiger ! continua M™' de Fleurance d'une voix fébrile.

Nous verrons si une malheureuse mère n'arrivera pas à avoir raison contre la cruauté et l'injustice!...

— A la bonne heure ! murmura venimeusement Denis lorsque la marquise eut disparu.

Je crois que voilà de la besogne proprement faite!

Elle me paraît tout à fait à point, la sœur de mon cher maître...

Cette canaille de Lebon peut être satisfait de son associé!

En quittant le domestique du duc de Glamondans, le directeur de l'agence Hippolyte, sûr maintenant de la complicité de Denis, — avait

pris une voiture et s'était fait conduire à Auteuil, au couvent des dames de l'Assomption.

Le petit bossu, d'ordinaire si économe, n'avait pas reculé devant la dépense.

Il savait que le résultat le récompenserait largement de ses déboursés.

Mais pour y atteindre, il était indispensable de faire diligence.

Car une fois le duc de Glamondans revenu, — et avec les jeunes gens savait-on jamais sur quoi l'on pouvait compter ! — une fois la marquise de nouveau sous la protection de son frère, la certitude* qu'avait l'agent d'affaires de mettre bientôt dans sa caisse les vingt mille francs de la belle M"* Gradignan devenait une chose des plus problématiques.

Il ne restait plus grand'chose d'un plan fort ingénieux il est vrai, mais dont les bases s'appuyaient surtout sur l'abandon momentané où se trouvait la marquise de Fleurance.

Il était donc urgent de se hâter.

Une fois arrivé au couvent, Lebon avait demandé à voir la supérieure ayant une communication très importante à lui faire de la part du marquis de Fleurance.

Le nom du père de Diane lui avait ouvert toutes les portes, et sœur Béatrice l'avait reçu aussitôt.

Le coquin qui s'était composé une allure très respectable, exposa à la sainte femme le motif qui l'amenait, et se résumant :

— Ainsi, ma sœur, vous m'avez bien compris, n'est-ce pas? M. le marquis ne permet sous aucun prétexte à M"^ de Fleurance de voir sa fille ; il me charge de vous en renouveler la très expresse recommandation.

Sous aucun p)'étexte, souligna l'associé de la belle Marion.

Il y va du salut de cette chère enfant, ajouta d'un air pénétré l'horrible petit bossu.

Comme je vous l'ai dit, la marquise de Fleurance, oubliant toute dignité, mène la conduite la plus scandaleuse !

La laisser parvenir jusqu'à sa fille serait commettre la plus grave des imprudences.

J'espère donc, ma sœur, que vous vous conformerez en tout point à l'ordre que je vous transmets de la part de M. le marquis, conclut l'ancien clerc de M° Ducormier en se préparant à prendre congé.

Ah I ahl. .. monsieur le docteur Paulard, fit négligemment, sans se déranger, l'associé de Denis Féroux... (P. 813.)

— Si pénible que soit cet ordre, M. de Fleurance peut être tranquille, nous nous y conformerons fidèlement, fit sœur Be'atrice avec un soupir.

Mais ce que vous venez de m'apprendre sur la conduite de M""* la marquise de Fleurance m'étonne profondément, ajouta la sainte femme en reconduisant son visiteur.

102* uv. — l'enfant du nivoRCE.

lOJ» UT.

La mère de ma chère petite Diane m'avait paru réellement digne de pitié, continua la supérieure encore émue au souvenir du désespoir navrant de Geneviève.

— Il faut vous méfier de votre bon cœur, ma sœur, fit Lebon

Il y a tant d'hypocrites! ajouta l'immonde personnage enlevant les yeux au ciel.

Surtout n'allez pas vous laisser attendrir !

— Sous ce rapport-là, soyez tranquille, fit sœur Béatrice avec dignité.

Notre devoir est d'obéir aux ordres de M. de Fleurance ; nous y obéirons sans discuter, quoi qu'il nous en coûte.

— C'est tout ce que nous vous demandons, ma sœur, conclut l'agent d'affaires en s'inclinant profondément devant la religieuse.

Et lorsque la sœur tourière eut reconduit Lebon jusqu'à la sortie du couvent et refermé sur lui la lourde porte :

— Oufl fit le complice de M°" Gradignan en remontant en voiture, après avoir donné au cocher l'adresse de la rue Franche- Comté.

Hé! hé! voilà qui va bien; si cela continue ainsi, je défie bien cette pauvre petite marquise de se retirer du guêpier dans lequel nous allons la fourrer, continua le drôle avec une feinte compassion.

Seulement, maintenant, reste le point délicat... et essentiel.

Où diable trouver un médecin qui se fasse le complice de notre petite comédie!...

Hum! pas commode, cela, Lebon, mon ami... grommela l'agent d'affaires en réfléchissant.

Il nous faudrait un esprit large... qui ne se laissât pas arrêter par de petites considérations ridicules et mesquines...

Pas assez dans le mouvement, le docte corps, fit le chassieux petit homme en se grattant la tête d'un air soucieux.

Pourvu que nous n'allions pas nous casser le nez à cette pierre d'achoppement!

Non, murmura sceptiquement le successeur de M. Hippolyte; avec de l'argent, cela n'est pas une impossibilité...

Seulement il faudra y mettre la forte somme, ajouta-t-il en faisant la grimace.

Tiens!... mais... et Paulard!... le docteur à clientèle « spéciale » dont on voit l'adresse et le prospectus dans toutes les colonnes lumineuses! « Consultations de 3 à 5, traitement par correspondance ».,.

Il ferait peut-être bien l'affaire.

N'ai-je pas à l'agence un dossier le concernant... et pas fameux encore, le dossier, si j'ai bonne mémoire; comme ceux de la plupart de mes clients, d'ailleurs, ajouta en ricanant le digne M. Lebon tout heureux de se sentir enfin sur une piste.

Il me semble que voilà déjà longtemps que je suis chargé d'exercer des poursuites contre lui...

Trop longtemps même, certifia l'agent d'affaires en se frottant les mains de satisfaction.

Il faut que je m'occupe de cela sans retard.

— Plus vite, donc, hé! cocher, cria l'impatient petit bossu en passant sa tête par la portière ; votre cheval ne marche pas, voyons !

— C'est bon, c'est bon, on arrivera, bourgeois... Roule, Cocotte, ajouta philosophiquement l'automédon qui ne flairait pas un client bien généreux.

— Quelles brutes que ces cochers ! murmura mélancoliquement l'associé de la belle Marion en s'accotant dans un coin en se décidant à ronger son frein et à faire sans se plaindre davantage, au petit pas cadencé de « Cocotte », le trajet qui le séparait encore de la rue de Franche-Comté.

L'étude du dossier « Paulard », vint confirmer toutes les espérances de Lebon.

Les notes concernant le « spécialiste » des colonnes lumineuses étaient aussi complètes qu'édifiantes.

Pilier de cercles, insolvable, toujours à court d'argent, médicastre méprisé de ses collègues pour le peu d'honorabilité de sa vie privée, le docteur Paulard exploitait une pharmacie dans laquelle il vendait à un prix exorbitant à sa clientèle de passage les produits afférents à sa spécialité.

Médecin d'ailleurs, incontestablement, ayant conquis tous ses grades à la faveur d'on ne sait quel hasard, — car au moment de sa thèse, le jeune étudiant fréquentait plus les brasseries que l'école, — le docteur présenta toute la surface nécessaire pour donner à Lebon l'aide que celui-ci en attendait.

Quand nous disons « donner », c'est par manière d'aphorisme; car l'homme d'affaires ne doutait pas que le spécialiste ne cherchât à lui faire payer sa participation le plus cher possible.

Seulement, alors, à deux de jeu :

Chargé par un des principaux créanciers du docteur de recouvrer

une créance dont le malheureux fournisseur n'avait jamais pu retirer le premier sou, le successeur de M. Hippolyte allait d'ores et déjà prendre ses avances, et brider les futures exigences du médicastre.

Et Lebon ayant fait un paquet des billets impayés du docteur Paulard, chargea son petit clerc de les porter immédiatement chez M* Guerbois, huissier au Marais, avec ordre de poursuivre à outrance, sans perdre de temps.

A coup sûr, le premier mouvement du débiteur ainsi traqué serait d'accourir chez l'huissier pour essayer d'obtenir un délai.

C'est alors que le directeur de Tagence Hippolyte, « Lebon successeur », interviendrait comme mandataire de son client, et glisserait la proposition conciliatrice.

L'accueil qu'elle recevrait, ne faisait pas l'ombre d'un doute pour l'ancien clerc de M* Ducormier.

Ce qui restait encore en question, c'étaient les conditions dans lesquelles l'entente s'effectuerait.

L'agent d'affaires était formellement décidé à ne pas lâcher une trop grosse part du gâteau.

Aussi se félicitait-il des circonstances qui le rendaient maître de la situation.

Résolu à en user sans pitié, Lebon écrivit une lettre à j\P Guerbois pour lui confirmer l'ordre qu'il lui avait fait transmettre par le petit clerc de l'agence.

« Agissez immédiatement et poursuivez à boulet rouge, comme je vous l'ai fait dire, terminait le directeur de l'agence Hippolyte; cette affaire traîne depuis trop longtemps ; il faut la mener rondement et avec la plus grande rigueur ».

Maintenant l'associé de la belle Marion n'avait plus qu'à attendre le résultat de ses combinaisons machiavéliques.

Le « commandement » de M* Guerbois avait trouvé le docteur Paulard au lendemain d'une forte culotte.

Parmi toutes les tuiles que l'existence déréglée du « spécialiste » menaçait à chaque instant d'attirer sur sa tête, celle-là était peut-être la seule à laquelle le viveur insoucieux fut sensible.

Car c'était l'atteindre à la source la plus claire de ses revenus.

Une saisie pouvait l'entraîner à la faillite, faire tomber en déconfiture son entreprise pharmaceutique.

Bien qu'endetté de toutes parts, le médicastre avait été jusque-là

L'EiNFANT DU DIVORCE 8l3

assez heureux — ou plutôt assez habile, — pour éviter ces terribles extrémités.

Il fallait à tout prix cette fois encore, essayer d'arranger les choses, dans l'impossibilité complète où il se trouvait de faire honneur à sa signature.

Evidemment, ce créancier attendait depuis longtemps; il était donc prudent de « l'arroser » un peu.

Mais quant à le régler complètement il serait supei'flu d'y songer pour le moment, dans la guigne noire qui le poursuivait.

Il serait temps de s'en occuper lorsque la veine serait revenue, si toutefois le créancier grincheux s'obstinait et voulait pousser les choses jusqu'au bout.

En attendant il fallait au plus tôt aller chez l'huissier et tâcher d'en obtenir un arrangement.

Ayant maintes fois atteint ce résultat, le docteur Paulard ne doutait pas que la chose ne fût facile.

Mais à sa grande déception, le « spécialiste » trouva un homme complètement fermé, se retranchant derrière des ordres formels.

— Votre créance a été remise entre les mains d'un homme d'affaires, consentit cependant à lui dire M° Guerbois; c'est de lui que je tiens les ordres de poursuites. Je ne vous cacherai pas qu'ils sont des plus rigoureux.

Cependant, essayez si vous voulez; voyez M. Lebon, l'homme d'affaires de votre créancier.

Peut-être, si les offres que vous avez à lui faire sont acceptables, en obtiendrez-vous quelque chose.

Quant à moi, je ne peux rien, ajouta l'huissier en congédiant le docteur après lui avoir donné l'adresse de l'agent d'affaires.

Ce fut avec une certaine hésitation qui ne lui était pas habituelle, que le médecin des colonnes lumineuses sonna à la porte de l'ancienne agence Hippolyte.

La situation était délicate, et le docteur appréliendait, malgré son assurance ordinaire, un échec qui lui serait si préjudiciable.

Quel homme allait-il trouver dans ce Lebon... Quelle raison pouvait le pousser à se montrer aussi rigoureux?

Il n'y en avait qu'une, évidemment : l'agent d'affaires cherchait à le faire chanter.

Malheureusement il n'y avait guère moyen de lui échapper, et le mieux était pour Paulard de filer doux si les exigences du compère n'étaient pas trop exorbitantes.

C'est dans ces dispositions en tout si conformes aux espérances de l'habile associé de la belle Marion, que le docteur se présenta chez l'agent d'affaires.

« L'homme de l'art » ainsi acculé, Lebon ne doutait pas d'en avoir facilement raison.

La complicité du docteur Paulard, c'était la dernière maille de l'inextricable réseau dans lequel allait être enserrée la malheureuse Geneviève...

C'était le dernier acte de ce drame où allait sombrer le cher et dernier espoir de son amour maternel.

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