SCENE DE FOLIE
quelques mètres de la petite église de Notre-Dame d'Auteuil dont le clocher bizarre se découpe si étrangement dans la verdure des villas qui l'entourent, dans un des endroits les plus calmes et les plus retirés de ce coin de Paris déjà si paisible dans son ensemble, s'élevait la grille monumentale du couvent des Dames de l'Assomption.
A l'intérieur de cette grille ordinairement fermée aux regards du passant par d'épaisses plaques de tôle, mais ce jour-là entr'ouverte pour les besoins du service de jardinage, on voyait une première cour sur laquelle s'ouvrait à gauche l'entrée du large et froid corridor donnant accès aux parloirs éclairés par de larges baies sur la cour d'honneur, et à l'escalier conduisant à l'appartement de la mère supérieure et au couvent proprement dit.
Au delà de cette première cour et séparée de celle-ci par une légère u:rille bordée de massifs d'arbustes verts était la cour d'honneur, au fond de laquelle s'ouvraient les vastes et clairs bâtiments réservés aux élèves et aux religieuses s'occupant de l'éducation des enfants.
Ces bâtiments étaient reliés sur la gauche à la communauté et aux parloirs.
A droite et au fond, l'immense jardin aux arbres centenaires dont on apercevait les cîmes touffues par-dessus le toit peu élevé du corps de logis réservé à l'éducation des riches et aristocratiques héritières du noble faubourg.
Sur le côté gauche de la grille d'honneur qui ne s'ouvrait que les jours de grande cérémonie, une petite porte bâtarde épaisse et lourde servant aux usages journaliers de la maison.
Cette porte percée d'un judas grillé, était attenante à la logette de la sœur tourière qui avait aussi sous sa dépendance la cloche monumentale sonnant à la volée, pour les élèves, les heures de récréation ou de rentrée.
Enfin à droite de cette même grille, la chapelle aux fenêtres en ogive, assez élégante dans son allure néogothique, œuvre, sans aucun doute, d'un jeune architecte frais émoulu de l'Ecole des Beaux-Arts.
Cette chapelle desservie par un des vicaires de Tdglise paroissiale, avait sur la rue, — ou plutôt sur l'avenue plantée de grands arbres sur laquelle donnait la façade principale du couvent, — une entrée particulière pour le public.
A cette heure, — midi était à peine sonné, — l'avenue était à peu près déserte.
Seuls, deux hommes à moitié dissimulés derrière le tronc d'un gros arbre en face de l'entrée principale du couvent, semblaient avoir à voix basse une conversation fort animée.
Ces deux hommes dans lesquels le lecteur n'aura pas de peine à reconnaître l'honnête M. Lebon et le « spécialiste >) des colonnes lumineuses, surveillaient, tout en causant, les alentours de la maison d'éducation.
Le digne successeur de M. Hippolyte était dans ses petits souliers.
<' L'affaire » avait failli rater par la défection du docteur Paulard.
Prévenu la veille au soir par Denis d'avoir à se tenir prêt pour le lendemain dans l'après-midi, Lobon, pour plus de sûreté, s'était rendu dès le matin chez le « spécialiste ».
Mais au dernier moment celui-ci s'était fait tirer l'oreille.
La besogne lui déplaisait, décidément.
Sa conscience avait cette fois crié plus fort que son intérêt et que son continuel besoin d'argent, et le complice de la belle Marion avait dû s'expliquer catégoriquement sur la nature un peu louche du service qu'il réclamait de la« complaisance » du docteur Paulard.
Lebon, avec la souplesse de son esprit retors, avait alors changé de tactique.
Avec toutes les apparences de la plus entière franchise, il avait fait au docteur la confidence du nom et de la haute position sociale de son client.
Oui, la marquise était bien réellement folle ; et si c'était là la seule objection du médecin, il pouvait se tranquilliser.
Elle en avait donné maintes preuves indéniables.
Déséquilibrée, morphinée, M°° de Fleurance était pour les siens une cramte continuelle de scandale.
Si l'homme d'affaires n'en avait pas parlé plus ouvertement l'autre jour au docteur Paulard, c'est qu'il avait voulu, — fort maladroitement il l'avouait aujourd'hui, — s'assurer le silence du médecin en créant entre eux une sorte de complicité.
Car, ce que son client redoutait par-dessus tout, c'était le bruit, le scandale qui pourrait se faire autour de la folie de la marquise.
C'était le véritable motif qui avait empêché M. de Fleurance de
s'adresser pour ce délicat office au vieux médecin de la famille dont la clientèle titrée se composait de presque tous les amis du marquis.
Il fallait à toute force que la chose ne s'ébruitât pas.
Peut-être la folie de M"°° de Fleurance n'était-elle pas incurable; peutêtre arriverait-on par des soins immédiats et intelligents à enrayer l'effroyable maladie.
Mais pour cela il était nécessaire de surveiller étroitement la marquise...
On n'agirait du reste qu'avec la plus grande prudence, attendant une crise qui ne pouvait manquer de se produire.
La tentative que l'on faisait aujourd'hui dans l'intérêt de la pauvre femme, on la renouvellerait un autre jour si le docteur ne se trouvait pas suffisamment convaincu.
Mais il pouvait toujours voir la malade, l'étudier de loin sans qu'elle s'en doutât...
Commencée au domicile particulier du docteur Paulard, la conversation s'était continuée en voiture sur la route d'Auteuil où l'agent d'affaires avait fini par entraîner l'indispensable instrument de sa diabolique machination.
Elle se terminait maintenant sur l'avenue, en face de la grille du couvent de l'Assomption où les deux hommes guettaient l'arrivée de M"* de Fleurance.
Lebon combattait à voix basse les dernières hésitations du docteur Paulard.
— Vous allez la voir, docteur, vous allez pouvoir constater par vousmême l'état déplorable de la malheureuse femme, conclut enfin l'agent d'affaires d'un air pénétré.
— Et vous m'affirmez que ces crises?... interrogea le « spécialiste » encore indécis.
— Mon Dieu, interrompit le complice de Denis Féroux, il ne m'étonnerait pas, docteur, qu'aujourd'hui même...
Vous savez, continua 1 ignoble petit bossu que je suis chargé par le marquis de Fleurance de suivre et de surveiller sa femme, afin de me trouver là autant que possible si jamais une crise prenait la marquise hors de chez elle ; eh bien, depuis quelques jours, j'ai remarqué chez M°* de Fleurance une effervescence inaccoutumée, prodrome certain de l'approche de cet horrible mal.
Je ne serais pas surpris, si la démarche que la marquise tente aujourd'hui. — et dont on a tout fait pour la détourner, — ajouta
L'ENFANT IJU DIVOKCH 829
hypocritement l'associ(i de la belle Mari(jn, n'amenait l'explosion de quelque redoutable crise.
Du reste, ajouta l'a^^eiit d'aduiros en touchant le bras du docteur Paulard et en se reculant instinctivement pour se mettre hors de la port(5e du regard de Geneviève, nous ne tarderons pas à 6tre fixés, car voilà votre malade qui arrive, docteur, sans aucun doute.
Une voiture venait en efïet de tourner au coin de l'avenue et s'arr/itait ainsi que l'avait auguré Lebon devant la petite porte du couvent des Dames de l'Assomption.
Ce fut bien la marquise qui en descendit.
Le « spécialiste » qui s'était avancé sans aiïectation, eut à peine le temps d'apercevoir l'air agité et fiévreux de la jeune femme, car au moment de descendre de voiture, Geneviève avait abaissé sur son visage un voile épais.
Chancelante, soutenue seulement par la force surhumaine de son amour maternel, sentant ses jambes se dérober sous elle, la mère de Diane de Fleurance s'était a[)j)rocliée de la porte bâtarde et après un court instant d'hésitation avait agité la sonnette d'une main IV-brile.
Le judas avait glissé dans la rainure, le visage rubicond et souriant de la suiur tourière s'était un instant montré, et la lourde porte s'était ouverte pour livrer passage à la tremblante Geneviève.
Une fois entrée, et dans l'impossibilité de reculer devant cette démarche qui l'effrayait tant, le courage de M°" de Fleurance se raffermit.
De toutes les pensées ([ui un instant auparavant s'agitaient dans le désarroi de son esprit indécis, une seule resta dans le cœur de la mère et s'y implanta : Jl fallait qu'elle revît son enfant!
On ne pouvait lui refuser cela!...
Elle se retourna vers la sœur tourière qui l'examinait avec une curiosité polie :
— Ma sœur, lui dit-elle, d'une voix douce mais ferme, je désirerais voir M"" la supérieure? voulez-vous lui annoncer la marquise de Fleurance.
— Veuillez me suivre au parloir, madame, dit la sœur converse en s'inclinant et en se préparant à guider la mar<juise dans le vaste corridor.
Mais sur le seuil, mère Béatrice se tenait debout les bras croisés sur la poitrine.
D'un geste elle congédia la tourière, et s'adressant h. M"" de Fleurance :
— Ce que vous avez h me dire, madame la marquise, ne peut pas être bien long, dit-elle d'une voix blanche.
Je me rendais à l'office; permettez- moi donc de vous recevoir ici.
Je vous écoute.
A la vue de l'attitude hostile de la supérieure, Geneviève avait senti un frisson la secouer des pieds à la tête.
L'idée de fuir passa môme en elle comme un éclair.
Quelle démarche venait-elle tenter là!.,.
Etait-ce donc ce visage fermé, ce cœur de pierre, qu'elle avait espéré attendrir et voir se fondre à la chaleur de sa tendresse maternelle!...
Cependant, sa fille, sa Diane était là!... quelques pas à peine séparaient la mère de son enfant !...
Qu'avait donc fait Geneviève pour démériter ainsi de tous ses droits?
La fierté de la jeune femme se révolta enfin contre tant d'injustice, et relevant sa belle tête pâle et amaigrie, qui s'était courbée sous l'accueil glacial de mère Béatrice :
— Ici ou ailleurs, que m'importe, ma mère, dit la marquise en s'inclinant légèrement.
Tranquillisez-vous, ce que j'ai à vous dire ne retardera pas je l'espère, trop longtemps vos pieux exercices.
Je voudrais voir ma fille. M"* de Fleurance : voulez-vous donner des ordres pour qu'on la conduise auprès de moi...
Sœur Béatrice croisa ses mains sous ses manches.
— Je me doutais de votre demande, en vous voyant, madame la marquise, répondit-elle d'un ton sec mais poli... mais laissez-moi ajouter que je ne me l'explique pas, continua la supérieure. J'ai déjà eu le regret il y a quelque temps d'opposer à une demande semblable de votre part, les ordres formels que nous avons reçus de M. de Fleurance.
Ayant affaire à une femme de votre monde, j'espérais que vous nous éviteriez à toutes deux...
— Mais je pensais, ma mère, balbutia Geneviève, j'espérais que... depuis...
— Depuis?... interrogea d'un air glacial la supérieure...
— Mais que, depuis, ces ordres injustes... Oh! pardon, fit la marquise sur un geste de mère Béatrice; rigoureux, — tout au moins, — impitoyables de mon... de M. de Fleurance, se seraient adoucis; que l'on me permettrait enfin de voir, d'embrasser ma fille! gémit la pauvre femme dont la gorge était contractée par les sanglots.
— Mais au lieu de s'adoucir, madame, dit sœur Béatrice faisant peser sur la marquise l'implacabilité de son regard pur de toute abomination terrestre, vous savez bien que ces ordres ne pouvaient devenir que plus rigoureux!...
L'ENFANT DU DIVORCE 83i
— Je sais cela! moi, ma mère! s'écria Geneviève en bondissant. Mais que vous a-t-on donc raconté sur moi!...
La supérieure leva les yeux au ciel sans répondre : ■ — Mais dites-moi au moins, madame, dit la marquise en s'animant, dites-moi ce que l'on me reproche? Quelles raisons on a pu alléguer auprès de vous pour justifier de toutes les cruelles humiliations dont je suis victime?
— L'heure de l'office m'appelle, madame la marquise, fit la supérieure cherchant à échapper à une explication délicate et faisant un mouvement vers la chapelle.
Puisqu'il m'est impossible d'accéder à votre désir, épargnez-vous donc de nouvelles instances.
— Ah! vous ne partirez pas, ma mère, s'écria Geneviève exaspérée et s'exaltant de plus en plus devant la résistance systématique et dédaigneuse de la supérieure; vous ne partirez pas que vous ne m'ayez dit les raisons de cette inflexible cruauté!...
— Par pitié pour vous laissez-moi passer, madame, fit la mère Béatrice en faisant un pas en avant.
Mais la marquise de Fleurance l'arrêta respectueusement par le bras et se plaçant devant la supérieure de façon à lui barrer le passage :
— Au nom de « Celui » que vous allez prier, je vous somme de vous expliquer, ma mère, dit-elle d'une voix ferme.
Une vive rougeur empourpra le visage ordinairement pâle de la mère Béatrice.
Elle arracha violemment sa manche des mains de Geneviève et d'une voix implacable :
— M. de Fleurance a tenu à ce que M"' Diane de Fleurance pût au moins conserverie respect de sa mère, dit-elle.
— Conserver le respect de sa mère!... fit la marquise stupéfaite. Et comment ma fille pourrait-elle en me fréquentant perdre le respect qu'elle me doit?...
— Enfin, madame, exclama la supérieure perdant patience, vous voulez donc me forcer à vous dire que je n'ignore rien de votre conduite !
Il ne vous suffit donc pas de déshonorer par le scandale de votre vie le nom illustre que vous portez ! Vous venez encore apporter la corruption et le germe du mal dans cette sainte maison sous laquelle s'abrite l'innocence de votre fille.
— Moi! moil... s'écria la marquise en se reculant avec indignation» C'est de moi que vous parlez?...
C'est moi qui mène une conduite scandaleuse!...
Moi qui déshonore le nom que je porte!...
Mais qui donc a pu se faire auprès de vous l'instigateur de cette calomnie infâme?... Ce ne peut être le marquis de Fleurance, grand Dieu!... ajouta la jeune femme avec un frémissement d'horreur.
— Si c'est une calomnie, le tribunal l'a ratifiée en vous enlevant la garde de votre fille, fit sévèrement la supérieure.
Cette phrase cingla Geneviève comme un soufflet. Le sang des Glamondans qui était en elle, ce sang si fier, se révolta sous l'insulte.
— Et que m'importe après tout ce qu'on a pu vous dire et qui vous l'a dit, s'écria-t-elle véhémente.
Je vous jure, moi, madame, que je suis innocente de toutes les infamies dont on m'accuse ! . . .
Voulez-vous maintenant, oui ou non, me laisser voir ma fille?
— Mais c'est de l'aberration! s'écria la supérieure efl"rayée.
— Je vous dis, ma mère, que je veux voir Diane, fit Geneviève menaçante, ses grands yeux clairs lançant des flammes dans la surexcitation de la fièvre qui la briilait depuis quelques jours.
Je sais qu'elle est soufl'rante; — on me l'a caché, mais je le sais; — rien ne m'empêchera de la voir...
— Il faut vous calmer, madame, et rentrer, fit la mère Béatrice d'un ton plus doux, en essayant de se frayer un passage et d'échapper à la jeune femme dont l'exaltation de plus en plus grande commençait à l'inquiéter.
Et faisant quelques pas vers la chapelle :
— Je vais prier Notre-Seigneur pour qu'il prenne pitié de vous et qu'il vous accorde la résignation, ajouta-t-elle.
— Mais voTis n'avez donc pas compris ce que je viens de vous dire, ma mère ! s'écria Geneviève frémissante.
Il faut que je voie ma fille, entendez-vous, il le faut!
Que m'importent les ordres que l'on vous a donnés!
Je ne m'en irai pas sans avoir serré ma fille contre mon cœur!
Et perdant la tête, voyant que la supérieure allait lui échapper, la marquise dans un mouvement irréfléchi se jeta au-devant de la mère Béatrice et la saisit à bras-le-corps pour l'arrêter.
— Au secours!... cria la religieuse efl'rayée de l'air égaré de M"* de Fleurance, tandis que la sœur tourière, qui de loin avait assisté à la fin de cette scène émouvante se suspendait à la corde de la grosse cloche et sonnait à toute volée pour appeler du renfort.
... Elle tomba inanimée sur le sable... (P. 835.)
Le mouvement qui avait poussé Geneviève à chercher à s'opposer par la violence au départ Je la mère Bcalrice, était si inconscient, si étranger au caractère et à l'éducation de la marquise de Fleurance, que la jeune femme, rendue au sentiment des convenances mondaines par le paroxisuie même de son exaltation, avait aussitôt desserré IVlreinîe qui retenait la supérieure et fait quelques pas en arrière eu balbutiant une excuse.
IOj' Liv. — l'knfa:»! du divorcb.
10j« uv.
83i L'ENFAxM DU DIVORCE
Le jardinier et quelques sœurs qui se rendaient à l'office, s'étaient empressés d'accourir au son de la cloche.
Tous entouraient la marquise.
Toute secouée encore par l'émotion qui l'avait entraînée à commettre cet acte incorrect, M"* de Fleurance regardait autour d'elle sans comprendre.
En même temps que les sœurs et le jardinier, deux hommes qui avaient profité de l'entrebâillement de la grille pour se glisser dans la cour du couvent, arrivaient au secours de la supérieure.
Comme on n'aura pas de peine à le deviner, ces deux hommes étaient' l'agent d'affaires Lebon et le docteur Paulard.
Leur entrée peu correcte passa inaperçue au milieu du désarroi général.
Spectateur de la scène inouïe qui venait de se passer entre Geneviève et la mère Béatrice, — grâce au hasard qui ce jour-là avait laissé ouverte la grille ordinairement close de l'entrée principale du couvent, — ne voyant que la mimique expressive et désordonnée de la jeune femme sans entendre ses paroles, le docteur Paulard ne doutait plus de la folie de la marquise de Fleurance.
Aussi, à l'appel de la révérende mère, ne fit-il aucune difficulté pour suivre l'ignoble petit bossu qui trouvait le moment opportun pour s'introduire dans la place.
Lebon s'approcha de la supérieure le chapeau à la main.
— Je suis heureux d'arriver à temps, ma sœur, dit-il.
Nous avions, le docteur et moi malheureusement perdu dans un embarras de voiture la piste de madame la marquise.
Depuis quelque temps déjà, M°" de Fleurance donnait des signes évidents d'un dérangement cérébral et nous étions chargés, le docteur et moi, de la surveiller pour éviter un malheur.
Hélas ! les craintes de M. le marquis n'étaient que trop fondées s'écria hypocritement l'immonde coquin.
M°" la marquise est complètement folle!...
Nous savions que M™" de Fleurance devait tenter une démarche auprès de vous pour tâcher de voir sa fille, et craignant une crise nous avons fait diligence.
Nous étions là depuis un instant sans oser intervenir, tant nous craignions de pousser la malheureuse femme à quelque regrettable extrémité.
Hélas! hélas! quel malheur!... continua l'ignoble petit bossu sur un ton de tragique désespoir.
Allons, madame la marquise, soyez raisonnable, nous allons vous accompagner le docteur et moi, fit-il d'un air de condescendance respectueuse en se retournant vers sa victime avec un imperturbable sang-froid.
Debout, médusée par une indicible épouvante, Geneviève regardait l'associé de Denis Féroux avec des yeux pleins d'horreur.
D'abord, brisée par la scène qui venait d'avoir lieu, si loin de penser qu'elle pouvait rencontrer son homme d'affaires au couvent des sœurs de l'Assomption, la marquise n'avait pas reconnu Lcbon.
Elle l'avait regardé machinalement comme tous les étrangers qui l'entouraient.
Quand la mémoire lui revint tout à coup, un espoir insensé était entré dans le cœur de la malheureuse mère.
Lebon, c'était un allié qui lui arrivait.
N'était-ce pas lui qui s'occupait de ses intérêts?...
Il connaissait son désir ardent de revoir sa fille.
Il lui était tout dévoué !
Qui sait s'il ne lui apportait pas une autorisation du tribunal !...
Et Geneviève, les jambes tremblantes, avait fait un violent effort pour se rapprocher.
En entendant les paroles de l'ignoble petit bossu, une horreur profonde avait saisi la pauvre femme.
Folle!... Cet homme prétendait qu'elle était folle !...
Avait-elle bien entendu !... Celui qu'elle croyait maintenant un allié, auquel elle avait si généreusement pardonné, qui lui avait fait de si véhémentes protestations, c'était un émissaire de ses ennemis !
Cet homme était chargé de la suivre... de la surveiller... de la faire tomber dans un piège !...
Geneviève eut, dans cette minute, l'intuition de l'épouvantable machination dont elle allait être victime.
Une terreur indicible l'envahit, glaça son sang dans ses veines...
Elle sentit ses forces l'abandonner, appela sa fille dans un cri déchirant :
— Diane, à moi, à mon secours !
Puis elle tomba inanimée sur le sable du jardin...
Cette solution, en coupant court à une explication « délicate » avec la marquise, — explication que, malgré son effronterie, l'associé de M°" Gradignan redoutait un peu, il faut l'avouer, — venait merveilleusement en aide au plan de l'audacieux coquin.
Lebon se chargerait, — disait-il, — de ramener M"°* de Fleurauce auprès de son mari.
Pour la mère Béatrice, la mission de celui qu'elle avait toujours pris pour le majordome du marquis de Fleurance, ne faisait aucun doute.
L'ancien clerc de M' Ducormier savait à l'occasion prendre la mine confite et ve'nérable qu'il convenait pour en imposer au juge le plus difficile.
Du reste, la re've'rende mère était encore sous le coup d'une trop \'iolente émotion pour se montrer à cette occasion très clairvoyante.
Sœur Béatrice accepta donc comme un secours du ciel la proposition de Lebon et du docteur.
On fit approcher la voiture qui avait conduit la marquise, et Geneviève y fut déposée toujours évanouie.
Le docteur Paulard et le soi-disant majordome de M-' de Fleurance s'assirent en face d'elle
Lebon, prévoyant qu'il aurait besoin d'un témoin, avait réclamé l'aide du jardinier qui monta sur le siège auprès du cocher.
Ainsi chargée, après que l'agent d'affaires eût donné l'adresse de la rue Meyerbeer^ la voiture emportant vers l'inconnu la mère de Diane de Fleurance, s'ébranla.