MENAÇANTE PERSPECTIVE
(b^^^][^u lieu de reconduire Geneviève dans sa cellule, le garde de
'^'^ Paris qui l'accompagnait la mena devant le juge d'instruction -y^é'^^ chargé de l'affaire.
C'était M. Cordurier, l'un des magistrats les plus retors et les plus habiles du parquet.
La marquise comprit quelle nouvelle lutte elle allait avoir à soutenir pour défendre son secret.
Elle était prête.
Le juge avait pris connaissance des quelques pièces dont se composa^ le dossier : le rapport rédigé par le commissaire de police du quartier de la Madeleine d'après la déclaration du vol que le marquis de Fleurance lui avait faite, le rapport de l'administration du Mont-de-Piété relatif aux circonstances de la tentative d'engagement des bijoux et celui du commissaire de police du quai de Gesvres fait après l'arrestation de la voleuse et contenant les déclarations du cocher Thomas Bonjean, titulaire du fiacre 13699.
Il savait que personne n'était venu à bout de la résistance de cette inculpée qui s'obstinait à cacher son identité.
Cependant, en la voyant, en l'examinant et en l'étudiant avec cette habitude professionnelle que secondaient le flair le plus subtil, la perspicacité la plus intelligente et la pénétration la plus complète, M. Cordurier comprit qu'il n'avait pas affaire à une de ces aventurières de profession qui ont pris, au contact perpétuel des marges du code, toutes les habiletés, toutes les roueries et toutes les audaces.
Cette femme avait assurément, pensait le magistrat, un très puissant intérêt à ne pas se faire connaître; mais cet intérêt ne consistait pas à cacher un passé chargé de condamnations.
S'il en eût été ainsi, du reste, est-ce que le service anthropométrique, si parfait, si exact, presque impeccable, ne l'aurait pas découvert?
Alors, ayant conjecturé pendant quelques secondes sur cette situation
L'KNFANT DU DIVORCE 101
qui ne laissait pas d'êtie intrigante, le juge d'instruction commença ainsi :
— Je devrais débuter, dit-il, par vous demander votre nom-; je devrais essayer tout d'abord de vous arracher ce secret de votre identité que vous avez si bien gardé jusqu'ici. Je pense que vous vous déciderez bientôt à parler.
Le juge était habile.
Sa voix n'était pas dure, ni sèche.
Elle avait des intonations de persuasion qui tendaient à inspirer confiance.
— Asseyez-vous, reprit-il.
Le garde de Paris fit placer Geneviève sur la chaise placée en face du bureau du magistrat et de celui de son greffier.
Il alla lui-même s'asseoir à l'extrémité du cabinet.
■ — Vous reconnaissez ces bijoux? demanda M. Cordurier en montrant les riches joyaux contenus dans la boîte où on les avait placés au Mont-de-Piété.
— Oui, monsieur, répondit la marquise d'une voix exempte de toute intonation.
— Vous savez qu'ils sont la propriété de M™" la marquise de Fleurance.
— Je le sais.
— Or, ces bijoux ont été volés à leur propriétaire. La marquise de Fleurance en rentrant chez elle avec son mari constata que ses écrins, contenus dans un sac de voyage en maroquin noir, avaient été volés. — Vous savez cela aussi?
Geneviève ne répondit pas.
Le juge prit son silence pour un aveu.
— Passons, fit-il. — Or, avant-hier dans l'après-midi, vers deux heures, vous vous êtes présentée au Mont-de-Piété; vous avez été introduite dans le bureau particulier affecté aux engagements et vous avez offert ces bijoux en nantissement d'un emprunt que vous demandiez à contracter. — Reconnaissez-vous cela?
— Oui, monsieur.
— Comme vous ne pouviez produire aucune pièce de nature à établir votre identité, les bijoux ont été retenus et l'on vous a invitée à revenir munie des pièces nécessaires. — Vous êtes revenue hier après midi et vous avez été arrêtée, car la veille, le marquis de Fleurance avait fait la déclaration du vol dont il était victime et on attendait au Mont-de- Piété que vous vous présentassiez.
Comment cette pièce que vous avez exhibée, ce certificat délivré par
la marquise de Fleurance à une de ses anciennes domestiques, se trouvait-il en votre possession?
De nouveau la marquise garda le silence.
— Yous avez donc volé ce certificat, comme vous avez volé les bijoux?
Voyons, reconnaissez-vous au moins le vol dont on vous accuse? dit le juge d'instruction en voyant qu'il n'obtenait encore aucune réponse.
Alors, comme la veille, Geneviève dit :
— Il est inutile que vous m'interrogiez, monsieur... Je ne puis pas parler... Je ne veux pas parler...
Et d'une voix sombre :
— Je ne veux pas que l'on sache qui je suis !
Le magistrat fut frappé par l'accent de cette femme.
Il avait rarement entendu une voix féminine contenant une pareille expression d'énergie intraitable.
Il comprit du coup qu'il n'obtiendrait rien de sa prévenue.
Mais M. Cordurier était venu à bout d'enquêtes autrement difficiles que celle-ci.
Il n'avait à lutter en somme que contre l'obstination d'une femme qui avait un puissant intérêt à ne pas se faire connaître.
Mais les moyens d'investigations dont il disposait étaient nombreux.
De son cabinet, par mandats, par commissions rogatoires, par délégations, il avait en main une puissance formidable qu'il pouvait exercer au plus loin s'il était nécessaire.
Il pouvait mettre en mouvement tous les agents de la Préfecture de Police, de la Surêté et du Parquet.
Il était sûr d'arriver inévitablement à trouver quelque part quelqu'un qui connaîtrait cette femme et qui lui révélerait ce nom qu'elle tenait tant à cacher.
Aussi il sourit, sans raillerie, sans provocation, uniquement parce qu'il avait conscience de sa force contre laquelle la faiblesse des prisonniers au secret est incapable de lutter.
— Quant à ça, dit-il en répondant aux dernières paroles de sa prévenue, je vous préviens que vous nourrissez une illusion qui ne tardera guère à s'évanouir.
Il en est passé de nombreux ici, des plus habiles et des plus forts, des gens qui avaient comme vous le plus grand intérêt à ne pas se faire connaître, des gens du plus grand monde, porteurs des noms les plus
illustres qu'ils avaient compromis dans un instant d'égarement et qu'ils espéraient sauvegarder de la flétrissure publique.
Ceux mômes qui avaient pris les précautions les plus habiles pour égarer les recherches, pour dépister les investigations, ont vu leurs ruses et leurs efforts déjoués.
Il en sera de même pour vous, croyez-le.
Vous aurez différé d'un jour, de deux jours, de plusieurs jours mAme, si vous voulez, le moment où la justice connaîtra votre nom ; mais ce , moment arrivera quand même.
Réfléchissez et songez que la justice aura à vous tenir compte de votre sincérité dans laquelle elle verra la première manifestation de votre repentir.
Tous les bijoux que M. le marquis de Fleurance a signalés comme lui ayant été volés ont été retrouvés; aucun ne manque. La restitution pourra donc être complètement faite. — C'est déjà une circonstance atténuante dont vous bénéficierez. Yous pouvez vous en valoir d'autres par vos aveux.
Je vous engage donc à répondre aux questions que je vais encore vous adresser.
— Avez-vous subi des condamnations?
— ^ Jamais, répondit Geneviève d'une voix ferme.
— Vous êtes née en France?
La fille du duc hésita un instant avant de répondre. Elle étudiait avec la plus grande circonspection si ce qu'elle allait dire ne pourrait pas compromettre son secret. Puis elle dit :
— Oui, monsieur.
— Est-ce à Paris que vous êtes née?
— Non, monsieur.
— Où?
— Je ne veux pas le dire.
— Voulez-vous au moins m'expliquer quel intérêt vous avec à ne pas vous faire connaître?... Est-ce à cause de votre famille?
— C'est à cause du nom que je porte, répondit franchement la marquise de Fleurance, qui savait bien que cette réponse ne la découvrait pas.
— Eh bien ! la justice est avant tout humaine, je vous en donne l'assurance. Si elle a pour mission de rechercher et de punir les coupables, elle doit aussi protéger l'honorabilité des familles. Le nom que vous me ferez connaître ne sera pas prononcé publiquement, je puis vous le promettre. L'instruction est toujours conduite avec le plus grand secret, et si
cette affaire doit venir devant un tribunal, certaines dispositions peuvent être prises qui ne permettront à aucune divulgation de se produire.
Voulez -vous que je fasse retirer le garde qui vous a amenée et mon greffier, et seule avec moi consenti rez-vous à me dire votre nom?
— Non, monsieur, dit Geneviève; je ne le pourrai pas.
— Bien. — Passons alors à autre chose, fit le magistrat, qui comptait opérer une diversion pour faire causer la prévenue, sans avoir l'air de la presser, persuadé qu'il parviendrait toujours à en tirer quelque éclaircissement nouveau.
Il demanda :
— Avant-hier, vous étiez à Paris, puisque c'est ce jour-là que vous vous êtes présentée pour la première fois au Mont-de-Piété.
— Oui, monsieur.
— Je ne vous demande pas où vous habitez, car je sais que vous ne me répondrez pas, afin que je ne puisse envoyer prendre des informations à votre domicile. — Je sais seulement que vous avez passé à Paris la nuit d'avant-hier à hier, la nuit qui s'est écoulée entre vos deux visites au Mont-de-Piété.
Le juge s'arrêta afin de laisser à la mystérieuse prévenue le temps de répondre.
Mais la marquise garda le silence.
Alors M. Gordurier reprit :
— Pourquoi donc vous trouviez-vous hier à la gare d'Orléans lorsque vous y avez pris le fiacre 13699 pour vous faire conduire au Montde-Piété?
Geneviève ne répondit encore pas.
Le juge d'instruction ne s'irritait pas.
Il conservait un calme imperturbable, sûr qu'il était de la victoire définitive.
- Vous ne voulez toujours rien dire? fit-il sans impatience. Il faudra donc que je me passe de votre concours.
Vous aviez prévu cependant que vous courriez le risque d'être arrêtée et vous avez pris vos précautions pour que votre identité ne puisse pas être découverte. Le linge que vous portez est absolument neuf et ne porte aucune marque, aucun chiffre; cela a été constaté lors de la visite corporelle que vous avez eue à subir au moment de votre arrivée à la prison du Dépôt.
Vous n'avez aucun bijou, ni aucun signe dans vos vêtements qui puisse servir d'indice.
C'est à Paris que vous avez acheté ce linge?
Geneviève ne broncha pas. (P. 106.)
Alors la marquise répondit :
— Oui, monsieur, c'est à Paris qu'il a été acheté.
Geneviève n'avait pas commis le moindre mensonge dans tout ce
qu'elle avait dit.
Quand elle n'avait pu répondre sans mentir, elle avait gardé le
silence.