UNE FEMME ET UNE DRAGUE
Six années se sont écoulées depuis les derniers événements que nous venons de raconter.
Henri Descharmes a vingt-neuf ans. Sa position est à peu prcs la même que le jour oh nous l'avons vu causer avec Pauline, la jolie couturière de la rue Sainte-Anne. Sa physionomie est devenue plus calme, plus réfléchie; il a l'abord grave, presque sévère. Il ne rit plus et le sourire passe rarement sur ses lèvres. Dans son regard, doux et mélancolique, il y a de la tristesse; souvent, sur son front, on voit s'étendre un nuage sombre.
Il y a dans sa pensée un souvenir, dans son cœur une soufl'rance!
Malgré la prédiction de l'ouvrière, il n'est pas devenu riche. Pourtant 1rs affaires et l'industrie se développent dans des proportions merveilleuses. Tous ceux qui touchent à la grande industrie, aux machines, à la construction, aux immenses travaux des lignes de chemins de fer, qui vont bientôt sillonner la France, réalisent des bénéfices énormes. Des fortunes s'élèvent, on ne compte plus les millionnaires.
Henri Descharmes a de grandes idées, de vastes projets, mais il reste impuissant : il lui manque la première mise de fonds, le plus modeste capital. En attendant, il loue son intelligence à tant par mois, il travaille pour enrichir les autres. Il ne se plaint pas, il n'en a point le droit ; c'est dans l'ordre naturel des choses.
Sa vieille mère est presque sans ressources, parce que la plus grande partie de ce qu'elle possédait a été employée pour l'éducation et l'instruction de son fils. Maintenant il lui vient en aide. C'est son devoir le plus strict.
Sorti à vingt ans de l'Ecole des arts et métiers de Cliàlons, avec d'excellents certificats de ses maîtres, il arriva un matin à Paris, la bourse plate, muni d'une lettre de recommandation adressée à M. Gavé, ingéuieur-constructeur-mécanicien, rue du Faubourg-Saint-Denis.
Le célèbre mécanicien l'accueillit avec bienveillance.
— Je puis vous employer comme ajusteur, lui dit-il; vous gagnerez quatre francs par jour; cela vous va-t-il?
— Je ne demande qu'à travailler, répondit lejeune homme.
Et il entra dans les ateliers du grand constructeur ou qualité d'ajusteur-mécanicieu.
Elle marcha droit au berceau... L'auge s'est enTolé, murmura-t-elle. (Page 78.)
Il se fit bientôt remarquer par sa bonne conduite et sus aptitudes spéciales. On lui donna cinq francs par jour, j)nis si.x francs.
A cette époque, l'administration des ponts cl chaussées s'occupait do l'amélioration du chenal do la Seine, entre Paris et Rouen, pour le service de la navif!;ation. La maison Gavé s'était charg/îo des travaux à exécuter et avait jeté plusieurs draguos sur lu iluuvu.
Le moment de récompenser, autaut (^uo j)ossible, les services d'Henri Des-
LilV. 11* F. Rffy, édit«ur, — noproGuctiûn laterdita
charmes était vemi. M. Gavé lui confia la conduite et la direction d'une de ses dragues, avec quatre mille francs d'appointements.
Et depuis six ans, Henri Descharmes était occupé à nettoyer et à creuser le lit de la Seine.
Une.ïettre d'un homme, qui avait été l'ami de son père, l'ayant prié de se rendreà Paris, il y était venu, et nous le retrouvons, avec ce dernier, déjeunant dans un cabinet du restaurant Bonvalct, boulevard du Temple.
Il venait de répondre à plusieurs questions que son compagnon lui avait adressées.
— Vous devez me trouver bien curieux? dit celui-ci ; mais j'avais pour votre père une amitié sincère, et il me semble que j'ai le droit de m'intércsser à votre avenir.
— Et je vous en remercie de tout mon cœur, monsieur Aubry. .
Le garçon de salle entra dans le cabinet, et posa sur la table une boîte decigares.
— Monsieur Descbarmes, londrès outrabucos, choisissez. Ils allumèrent chacun leur cigare.
— D'après ce que vous venez de me dire, mon ami, reprit M. Aubry, votre situation n'est pas malheureuse ; mais actif et intelligent comme vous l'êtes, vous valez mieux que cela.
— Je vous prie d'observer, en outre, que je jouis d'une indépendance presque complète. Sur ma drague, je suis maître absolu comme un amiral à son bord.
— Ce n'est que justice ; on sait ce que vous valez et on a confiance en vous. Mais vous pouvez encore rester vingt ans, trente ans enfermé dans la cabine de votre machine sans être plus avancé qu'aujourd'hui.
— J'en conviens.
— Et voilà ce qu'il ne faut pas, morbleu ! Vous pouvez être ingénieur civil ?
— Je le crois, monsieur.
— Elji biun, il faut travailler pour votre compte.
— Vous oubliez, monsieur, que la bonne volonté, l'iutelligence et deux bras solides ne suffisent pas toujou rs.
— Ah ! ah ! il faut encore l'argent. Vous chercherez un ou des commanditaires.
— Quand un pauvre diable sans surface, comme on dit, cherche un capitaliste, c'est le merle blanc à trouver.
— Au fiable votre logique! s'écria M. Aubry eu lançant au plafond un petit' nuage de funn-e.
Puis, regardant fi.veDï eut le jeune homme, il reprit :
L'ENFANT DU FAUBOURG fi-f
— Il est convenu que je suis curieux, très-curieux; me permettez-vous une nouvelle question... délicate?
— Je vous permets tout.
— Parfait. Donc voici ma question : Votre ca^ur est-il libre? ou en d'autres termes, avez-vous un attachement pour une femme?
— J'ai tellement remué le sable delà Seine que j'ai mis en fuite toutes ses nymphes, répondit-il en souriant. J'ai presque honte d'avouer que je suis arrivé à l'âge de vingt-neuf ans sans avoir aimé.
— Superbe, mon ami, superbe ! Alors il faut vous marier.
— Comment, voilà ce que vous me conseillez après l'aveu que je viens de vous faire?
— Oui. J'ai mon idée. Quel est le prix d'une drague?
— Cela dépend de sa force, les prix varient entre quarante et soixante mille francs, non compris les bateaux ou sapines, nécessaires h son service.
— Quel est à peu près le produit annuel d'une drague?
— C'est un compte facile à établir, en calculant sur neuf mois de travail et une moyenne de dix heures par jour. J'ai extrait de la Seine jusqu'à huit cents mètres cabes de dragage dans une journée, au prix de i fr. 50 le mètre.
— Oh! oh! mais c'est magnilique cela. Et les frais?
— Les heures de travail des employés et manœuvres et, de temps à autre quelques réparations à la machine. J'évalue le tout à cinquante mille francs pai an.
— Donc, avec un capital de soixante mille fra-ncs, la possibilité de gagner cent mille francs par an. Oh! la vapeur !... Voilà comment s'expliquentles fortunes colossales qu'on voit aujourd'hui.
« J'en reviens à mon idée, mon cher Henri, il faut absolument vous marier et acheter une drague.
— Prendre une femme se pourrait encore, monsieur Aubry, mais acheter une drague !... Avec quoi?
— Enfant, avec la dot de la femme !
— Cela ressemble au commanditaire, autre merle blanc.
— Mon cher Henri, cet oiseau si rare et si précieux, je l'ai en cage.
— Que voulez-vous dire?
— Que je veux vous marier, morbleu! N'allez pas croire, au moins, que je vous offre une femme vieille, ou laide, ou sotte, ou contrefaite... Elle est au contraire très-jeune, — dix-sept ans, — jolie comme une madone et taillée comme une statue de Michel-Ange. Elle est instruite, distinguée et a, de plus, la grâce, l'esprit et le meilleur petit cœur du monde. Que vous dirai-je encore? Je l'aime comme si elle était ma fille et c'est parce qu'il me faut son bonheur que jo, veux vous la donner pour femme.
— Et cette perle se nomme ?
— Angèle Landais. Son père a été tué à la prise de Constantine, sa mère est morte quelques années plus tard ; elle est encore, actuellement, pensionnaire de la maison de la Légion d'honneur, à Saint-Denis.
« Vous comprenez qu'elle ne peut pas rester là éternellement, et cela vous explique pourquoi, voulant lui trouver un mari digne d'elle, j'ai jeté les yeux sur vous. Maintenant, répondez-moi oui ou non.
— Mais je peux ne pas lui plaire.
— 11 ne s'agit pas de cela : oui ou non?
— Vous êtes terrible, monsieur Aubry.
— Oh ! pas tant que ça.
— Eh bien, je réponds oui.
— Allons donc!... Nous allons prendre une voiture et aller à Saint-Denis, dire bonjour à votre fiancée.
« Mais je ne vous ai pas tout dit : A la mort de la mère, j'avais, à elle, vingttrois mille francs. Depuis six ans, tout en capitalisant les intérêts, j'ai trouvé le moyen de faire des placements avantageux, en ce sens qu'en plus de l'intérêt de l'argent, j'ai eu des dividendes.
« Bref, la dot de votre future, monsieur Descharmes, est aujourd'hui de quarante et un mille francs.
« Et, pour que vous ayez vos deux merles blancs, l'ancien ami de votre père, notaire à Angers, vous prêtera vingt mille francs. »