CONFIDENCE
Comme l'avait annoncé le bouillant notaire, le même jour Angèle et Henri se rirent et furent présentés l'un à l'autre.
M. Aubry avait dû prévenir la jeune fille, car ce fut avec un regard profond et plein de curiosité qu'elle examina Henri.
Ses yeux étaient si limpides et si purs, sa physionomie si naturelle et si franche, que dans leur plus légère animation on devinait sa pensée et les impressions do son cœur.
Le notaire et Henri lui-même ne purent douter de la satisfaction qu'elle éprouvait de son premier examen.
Sous ce regard loyal, on présence do collecandcur adorable, le jeune homme aurait eu honte d'èlro dissimulé ; sa gravilé se fondit comme au soleil une neige d'avril.
La communication entre ces deux cœurs et ces deux âmes fut rapide, instantanée. Il leur sembla qu'ils se connaissaient depuis longtemps, qu'ils s'étaient toujours connus.
Et sans qu'il en eût dit un mot, chacun devina dans la pensée de l'autre un souvenir du passé, dans son cœur quelque chose de caché : une plaie, une douleur ou un secret.
Au moment de la séparation, eu même temps ils se tendirent la main.
Le notaire aurait voulu leur crier.
— Mais, embrassez-vous donc!
Il se tut en réfléchissant qu'au train dont allaient les choses, on arriverait vite au premier baiser.
Si on réfléchit que M. Aubry était notaire, qu'il avait son étude à Angers, on ne s'étonnera pas de le trouver aussi pressé.
— Eh bien! demanda-t-il à Henri en revenant à Paris, comment trouvezvous ma petite Angèle ?
— Il n'y a pas assez de qualificatifs dans notre langue pour exprimer mon admiration.
— Alors, vous répétez oui?
— Mille fois oui.
— J'en étais sur... Vous avez été créés l'un pour l'autre. Je ne vous dirai pas. Surtout, Henri, rcndoz-la heureuse! Je suis aussi sûr de vous que d'elle.
Satisfait et content, le bravo notaire se frottait les mains.
— Vous me croirez si vous voulez, monsieur Aubry, dit le jeune homme, je me sens transformé, un regard de cette adorable enfant a fait do moi un autre homme.
— Voyez-vous ça... Oh! ces petites pensionnaires si douces, si timides... quelle puissance, rien que dans le regard 1
— Vous riez, monsieur Aubry.
— Eh ! mon jeune ami, je ne suis pas transformé, moi.
— Je croyais mon cœur si profondément endormi que je ne pensais pas qu'il pût se réveiller.
— Et crac, voilà (ju'il ouvre les yeux et se met à battre.
— Très-fort, monsieur Aubry, très-fort... C'est comme un sortilège, il est tout plein d'elle; je sens que je l'aime.
— Diable, fit le notaire toujours souriant, si vous brûlez si vite, votre fiancée sera veuve avant le mariage ; dans huit jours vous serez consumé.
« Maintenant, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Tous ceux que vous jugerez nécessaires.
— Dès aujourd'hui, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous on devoir d'acheter une drague ou d'en faire construire une.
— Je vous promets que, ce soir même, j'aurai avec mon patron une conversation à ce sujet.
En arrivant à Paris les deux hommes se séparèrent.
Le lendemain, Angèle Landais quitta Saint-Denis et fut reçue à Paris par une sœur de M. Aubry, dont le mari était commissionnaire en marchandises pour l'exportation, rue des Jeûneurs.
Pendant un mois, Henri vitplusieurs fois la jeune fille, et cette intimité charmanie, pleine de confiance, qui prépare les unions heureuses, s'établit entre eux.
Le jour de la sii;nature du contrat, Angèle prit à part son fiancé et lui dit :
— Monsieur Henri, vous allezme donner voire nom et moi je vais vous confier le soin de mou bonheur. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serai votre compagne fidèle et dévouée; nous n'avons pas échangé de serments, mais nos cœurs se sont entendus. Je suis bien jeune et bien ignorante, monsieur Henri, mais appuyée à votre bras et guidée par vos conseils et votre expérience, je sorai forte. Je veux partager vos espérances et être capable dem'associer à vos grandes idées.
« Monsieur Henri, c'est la main dans la vôtre que je veux toujours marcher dans la vie ; votre femme sera digne de vous.
— Ah! chère et noble enfant, grande âme ! s'écria-t-il avec transport, mais vous êtes déjà le souffle qui m'anime, la lumière de mon esprit, et c'est moi qui me demande si je suis vraiment digne de posséder un cœur comme le vôlre !
— Ne parlons plus de cela; j'ai autre chose à vous dire. Grâce à M. Aubry, qui n'a pas oublié l'orpheline, j'ai une dot... Yous ne savez pas avec quelle joie je vous oUre cet argent!
« Mais ce n'est pas tout: quelque soit le but à atteindre, je lutterai avec vous, je partagerai votre travail, je vivrai de votre vie! Vous le voulez bien, n'est-oo pas?
— Oui.
— Vous ignorez — monsieur Aubry, je le sais, a sur ce point gardé le silence — (jue j'ai une sœur plus âgée que moi de huit ans.
— Une sœur, fit Henri.
— Oui, une sœur qui a disparu depuis six ans, et dont le souvenir est là, dans mon cœur, toujours...
— Six ans, répétale jeune homme comme dans un rêve.
— Qu'cst-elle devenue? Je n'en sais rien. Mais elle existe, car si elle était morte je ne vivrais plus! Ne soyez jamais jaloux de ce souvenir, monsieur Henri, mou atfecliou pour ma sœur est de l'amour filial. Et je dis à vous, à qui je ne dois rii.ii cacher : Il y a dans mon cœur un seulimeut mauvais, un seul, le désir do la venger 1
— ijiie voulez- vous dire?
— Oh! je sais peu de chose ; mais, d'après les renseignements que j'ai obtenus rue de Savoie, dans la maison qu'habitait ma sœur et où je suis née, il est certain qu'elle a été séduite et enlevée par un homme riche, lequel l'aura lâchement abandonnée. Oh! ma sœur chérie, la reverrai-je jamais! continua la jeune fille en sanglotant? Où est-elle allée cacher sa honte et son désespoir?... Ah ! depuis si longtemps que je la pleure et l'appelle, pour qu'elle ne soit pas venue, il faut qu'elle soit bien malheureuse!
— Et l'homme, le connaissez-vous ?
Deux éclairs jaillirent de ses yeux.
— Je suis bien faible, n'est-ce pas? répondit-elle ; eh bien, monsieur Henri, si je l'eusse connu, aujourd'hui ma sœur serait vengée !
— Angèle, dit le jeune homme d un ton grave, séchez vos larmes; nous retrouverons votre sœur, et lorsque nous conaaîtrons le coupable, je jure d'être avec vous le jour du châtiment !
— Ah ! d'avance j'étais sûre de vous! exclama-t-elle en se redressant rayonnante de fierté; sans cela, Henri, sans cela, malgré tout votre mérite, je n'aurais pas pu vous aimer !
Après un mom 'nt de silence elle reprit :
— Monsieur Henri, la moitié de ce que je possède appartient à ma sœur; mais M. Aubry vous dira que vous avez le droit de disposer du tout; elle aussi me Ta dit la dernière fois que je l'ai vue... Elle avait le pressentiment de son malheur!... Quoi (ju'il arrive, quelle que soit plus tard notre position, si ma sœur revient un jour, elle partagera tout avec nous, Henri; dans votre maison, avant moi, elle aura la première place... et quel qu'ait été son passé, vous ne la repousserez jamais !
Le jeune homme étendit la main et prononça :
— Je vous le jure !
— Merci, Henri. Je n'avais que cela à vous dire, car je n'ai jamais eu que cette gr.uide douleur à renfermer en moi. Maintenant, vous pouvez lire dans mon cœur et ma pensée comme dans un livre ouvert qui vous appartient.
— Celte grande douleur, Angèle, je la comprends; mais vous la supporterez mieu.x maintenant, parce que, à partir de ce moment, je la partage avec vous.
« Moi aussi, conliuua-t-ii, j'ai dans le cœur un douloureux souvenir. » La jeune fille s'approcha de lui vivement :
— Un malheur encore! dil-elle; parlez, Henri, j'en demande aussi ma part.
— Si c'est un malheur, répondit-il, il ne me touche pas directement; dans tous les cas, il ne faudrait pas le comparer à la grandeur du vôtre... je mo trompe, du nôtre. Voici ce que c'est :
« Il y a également six ans do cela, un jour que je revenais de Fontainei'ieau
achevai, sur la route, près de Melun, je trouvai un petit enfant à peine Açé de quinze jours.
— Un enfant! Ah 1 je connais votre cœur, vous l'avez mis en nourrice, vous l'avez élevé... Il a six ans, maintenant ! Où est-il? quand le verrai-je?
Henri secoua tristement la tête.
— Je ne sais pas ce qu'il est devenu, répondit-il.
LE RÉCIT d'hENRI
La jeune fille poussa un cri de surprise.
— On vous l'a donc enlevé? Comment l'avcz-vous perdu? demanda-t-elle avec le plus vif intérêt.
— Comme vous l'avez pensé tout de suite, répondit Henri, je lo plaçai chez une ouvrière, une honnête fille que je connaissais beaucoup, car nous sommes nés dans le même village de la Marne, près d'Epernay. J'étais bien décidé à faire tous les sacrifices nécessaires pour élever le cher petit. Je m'étais dit : Je ne suis pas riche et je suis le soutien de ma mère ; mais il y a des millions d'ouvriers qui, tout en aidant leurs parents, parviennent à élever jusqu'à cinq et six enfants... Eh bien, chaque jour, pour le petit, j'économiserai quelques sous sur mes plaisirs. D'ailleurs, Dieu voulut sans doute me récompenser de ma bonne action, car le même jour, M. Gavé, mon patron, me confiait la direction d'une de ses dragues.
« Je quittai Paris, mais j'étais tranquille, j'avais laissé de l'argent à Pauline, — c'est le nom de l'ouvrière, — et j'étais sûr qu'elle aurait le plus grandsoin de l'enfant.
« L'hiver arriva et je vins passer à Paris le temps des fortes gelées. Je revis l'enfant, notre fils, comme nous l'appelions, l'ouvrière et moi. Je le trouvai superbe; il était déjà fort, vigoureux et avait une mine charmante. Je retournai bientôt à mes travaux de dragage. Je recevais rarement des nouvelles, car, comme la plupart des ouvrières, Pauline, qui écrivait fort mal, n'aimait pas à écrire. Mais, moi, j'écrivais tous les mois en envoyant la petite somme destiné», à l'enfant.
« Un jour, vers le milieu du mois de juillet, ma lettre du mois de juin me fut retournée par l'administration des postes. Au dos de l'enveloppe, je lus ces annotations des facteurs :
« Inconnue, n'extsle pas, partie sa?is adresse. »
îfâiïsï^aâ^S^^R
Elle
le traversa rapidement en se glissant le louy du mur de clôture, (^'a^'e TJ.'
« — Qu'est-ce que cela signifie? » m'écriai-je.
« Vous devez comprendre l'inquiétude qui me dévorait...
— Oh! oui, fit Angèle qui écoutait le récit do son fiancé avec une émotion croissante.
— J'accours à Paris, rue Sainte-Anne, au domicile de Pauline, continua le jeune homme. La loge du concierge est occupée par des gens que je ne connais pas. Je demande l'ouvrière, ils ne la connaissent pas; je demande deu.x autres
Liv. 12
locataires de la maison, tous ces noms leur sont inconnus. Alors je les interroge, je les presse de questions, car je suis dans une anxiété cruelle.
« Voici ce que j'apprends :
« Du 4 au 11 juin, dans cette seule maison, six personnes, parra: lesquelles l'ancien concierge, étaient mortes du choléra. Vous n'avez pas su, peut-être, qu'à cette époque l'épouvantable épidémie orientale avait fait en France une seconde et terrible apparition.
— J'ai de cela un souvenir confus; mais continuez...
— Le fléau fut moins violent qu'en 1832; il n'en fit pas moins de grands ravages et frappa cruellement la population parisienne.
« Les concierges ne purent me nommer les victimes do l'épidémie. Tous les autres locataires terrifiés s'étaient empressés de déménager, et, pendant tout le mois, il n'était pas resté une âme dans la maison abandonnée. Le propriétaire avait refait l'escalier, assaini, nettoyé et remis à neuf tous les logements. Quelques-uns déjà étaient occupés; mais il en restait encore plusieurs à louer.
« Le concierge mort était marié. Qu'était devenue sa femme? Ils ne purent me le dire.
« Je n'eu pouvais douter : l'ouvrière avait été une des malheureuses victimes du fiéau.
— Hélas! oui; sans cela elle vous aurait fait parvenir de ses nouvelles en vous donnant son adresse.
— J'ai pensé ainsi ; car en admettant qu'elle n'eût pas su m'adresscr une lettre directement, parce que j'étais forcé à chaque instant de changer de résidence, elle pouvait aller chez M. Cave; elle me savait einploj'é de celle maison. Elle n'existait plus; sur ce point, il ne restait aucun doute dans mon esprit. Mais reniant, où était-il? Qu'était-il devenu au milieu de ces douloureux événemenls? Avait-il succombé aussi? L'avait-on enseveli dans le même linceul ([ue l'ouvrière ?
« Je m'informai auprès des boutiquiers ; ils me confirmèrent les paroles des concierges, mais ne m'apprirent rien de plus. Dans ces terribles moments, où chacun tremble pour les siens et pour soi-même, tous les esprits sont troublés; on reste indifférent à tout ce qui arrive en dehors de soi, on ne remarque rien.
« La boulangère, qui se souvenait très-bien de Pauline, me dit après avoir réfléchi un instaiit :
« — La mort de cette jeune fille m'aurait frappée, et, c'est étonnant, rien ne me la rappelle. » ^
« Elle me conseilla d'aller à la mairie.
« Là, j'eus le nom des morts. Il y avait deux femmes, amies de l'ouvrière.
L'EMFANT DU FAUBOURG
mais le nom de celle-ci ne figurait pas sur le livre des décès. Je rouirai dans toulcs mes perplexités.
« Pauline avait-elle quitté la maison, comme les autres locataires, pour se réfugier dans un autre quartier?Déjà atteinte par le mal, était-elle allée s'éteindre dans un coin ignoré? Je pouvais tout supposer. Mais quelle que fût l'iiypoihèse, je ne saisissais aucun fil conducteur, et, morts ou vivants, j'avais pei'du la trace de Pauline et de l'enfant. Je restai trois jours à Paris, continuant me? recherches et mes investigations; mais la ville est grande, peuplée de gens occupés de leurs affaires ou d'indifférents; puis, une pauvre ouvrière, un enia:it, cela passe dans la foule sans être aperçu... Je ne pus rien découvrir, rieu savoir. Il y a de cela plus de cinq ans, je n'ai pas quitté la maison Cave, et pas de nouvelle de Pauline. Évidemment, elle est morte!... Mais l'enfant, l'enfant... S'il vit encore, qu'est-il devenu?
« Voilà, ma chère Augèle, ce que moi aussi j'avais à vous dire.
— C'est bien triste, Henri, bien triste!
— Le jour où je ramassai sur une route ce pauvre petit être, j'ai contracté envers lui un devoir... N'est-ce pas votre avis?
— Je pense comme vous, Henri.
— Ce devoir, que je ne peux remplir, me tient au cœur.
— Henri, nous avons chacun notre peine, notre douleur; réunissons-les aujourd'hui; plaçons dans nos cœurs l'enfant à côté de ma sœur, et n'en faisons qu'un seul souvenir. En quelque lieu qu'ils soient, aussi malheureux qu'ils puissent être, sans qu'ils le sachent, par nous ils seront aimés... Et quand Dieu, qui est juste et bon, voudra que nous les retrouvions, nous serons deux pour les consoler et essuyer leurs larmes. »
Le jeune homme tendit ses mains à Angèle. Mais elle se jeta dans ses bras en disant :
— Vous êtes bon et généreux, Henri, ah! je vous aime bien!
GLOmC AU TRAVAK
Quinze jours après leur mariage, Henri Descli:u'mes et sa jeunt; femnm s'instalhiient sur une drague leur appartenant et Iravaillnient pour loincompte.
— Nous ne sommes pas riches, avait dit Angèle; ta machine est tout ce que nous possédons, et comme je veux partager ta peine, ne jamais m'éloiguer dj toi, c'est sur notre propriété que nous vivrons, que nous hnbit(M'ons.
Henri arrangea l'intérieur de la drague et y fit un petit logement propre, et aussi confortable que possible.
Angèle refusa de prendre une domestique; dès les premiers jours, elle se mit à tout : au ménage, à la cuisine, et elle passa en revue le linge et les effets de son mari. Et cette noble et courageuse enfant, qui n'avait jamais louché à rien, qui ignorait même le nom de la plupart des ustensiles de cuisine, devint en très-peu de temps une excellente ménagère.
Henri Descharmes n'avait eu qu'à se louer de ses anciens patrons. Ceux-ci, loin de lui en vouloir de les avoir quittés pour leur faire en quelque sorte concurrence, lui donnèrent d'excellents conseils, l'aidèrent même de leur influence et de leur crédit, et lui firent obtenir ses premiers travaux.
Au bout d'un an, les vingt mille francs de la commandite Aubry étaient remboursés et Hol.^! Descharmes, pour remplir à temps ses engagements de travaux, faisait construire une nouvelle drague.
A partir de ce moment, le jeune ménage fut en pleine prospérité.
Le bon notaire d'Angers, qui venait à Paris de temps à autre, se frottait de nouveau les mains à en user l'épiderme.
— Heinl comme j'ai eu raison, disait-il à ses chers mariés; dame! quand jo me mêle de quelque chose, il faut que ça marche!...
On n'habitait plus sur la drague, on avait loué un appartement rue de Provence, et Angèle n'avait pu refuser à son mari de prendre une bonne.
H lui avait acheté un piano et elle se remit à la musique qu'elle avait un peu oubliée.
Les travaux de la Seine terminés, Henri Descharmes chercha à employer sou activité en utilisant ses connaissances pratiques.
Il était connu déjà et universellement estimé.
H entra comme associé dans une grande entreprise de travaux publics pour le remblai des lignes de chemins de fer, le percement des tunnels et la construction des ponts et des viaducs.
Il attacha son nom à un certain nombre de ces magnifiques constructions, si hardies d'exécution, qui sont et resteront, comme travaux d'art, les chefsd'œuvre de notre industrie nationale.
Le premier en France, et en en perfectionnant l'emploi, il se servit de l'air comprimé pour descendre dans les fleuves ces énormes tuyaux maçonnés à l'intérieur et remplis de béton, qui sont les piles inébranlables de nos ponts modernes.
Il publia un album extrêmement remarquable, où sont gravées et décrites toutes les machines inventées ou perfectionnées par lui, avec l'indication des services énormes qu'elles ont rendus dans l'exécution des travaux.
Les rares mérites de l'ingénieur n'étaient plus à reconnaître ; mais le gOT2-
vernemenl voulut le récompenser et l'honorer en même temps : il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Plus tard, après l'exécution d'un travail merveilleux dans un de nos grands ports de la Manche, travail auquel dix entrepreneurs avaient renoncé, le gouvernement attacha la rosette d'officier à la boutonnière de cet homme extraordinaire, si puissant de génie, une des plus belles gloires de notre industrie.
En 1867. à l'époque où commence notre drame, Henri Descharmes était plusieurs fois millionnaire. Il possédait des maisons à Paris et un château près des Andelys, où il passait avec sa femme une partie de l'été.
L'hiver il habitait à Paris l'hôtel magnifique qu'il avait fait construire luimême, boulevard Malesherbes, et dont il avait donné le plan à son architecte.
Sa vieille mère n'existait plus; elle était morte dans les bras d'Angèle, sa fille adorée; mais elle avait vécu assez longtemps pour voir le chemin brillant que suivait son enfant, et trouver dans son élévation la récompense des sacrifices que, pauvre, elle s'était imposés.
Il y avait loin des jours de gêne, de travail acharné, d'économie, où l'on dormaitdansla drague, quand, de ses petites mains blanches, Angèle préparait les repas de son mari.
Eh bien, comme toutes les âmes vaillantes, les grandes et riches natures, ils n'avaient pas été éblouis par la fortune ; elle ne les avait pas changés, ils étaient restés les mêmes. La fortune était venue, ils l'avaient acceptée simplement, comme une chose heureuse et méritée, sans orgueil.
Ils s'aimaient comme au premier jour de leur union; jamais un nuage ne s'était glissé entre eux, la volonté de l'un était celle do l'autre.
— Voyez, disait souvent Henri en montrant sa femme à ses intimes, toujours gracieuse, simple, modeste... elle ne se doute même pas que c'est à elle que je dois d'être ce que je suis !
Ils faisaient autour d'eux le plus de bien possible. On les aimait, on les vénérait.
Ils n'avaient pas d'enfant; c'était un de leurs regrets.
Obéissant à un des sentiments exquis de son cœur, madame Descharmes, par un souvenir pieux, était devenue dame patronnesse de presque tous les orphelinats de la ville et la protectrice des crèches et des ouvroirs. Pour ces pauvres enfants sans famille, elle aurait tout donné et ruiné son mari, si la chose eût été possible. Mais si sa bourse était grande, si elle la vidait souvent, Henri était là, toujours, pour la remplir.
Ils ne cherchaient plus Léontine, ils ne cherchaient plus l'enfant... Oii! ils ne .s'étaient pas lassés! Ils n'avaient plus d'espoir! Angèle avait fini par se dire :
— Pour que ma sœur ne soit pas revenue près de moi, c'est (jVk illo est morte!
94 L'ENFANT DU FAUBUUllG
El elle le croyait.
Et lorsqu'en la voyant passer, au Bois ou aux Champs-Elysées, dans son brillant équipage, d'autres l'enviaient, elle pleurait en songeant au passé !
Un jour qu'elle rendait visite à la femme d'un entrepreneur de travaux publics, ancien associé de son mari, madame Deseharmes remarqua dans un salon un portrait de la maîtresse de la maison, d'un coloris délicieux et d'une étude si parfaite que, malgré elle, au bout d'un instant, il captiva toute son attention.
— Vous examinez mon portrait, madame, dit la femme de l'entrepreneur; comment le trouvez-vous? Je serais heureuse d'avoir votre opinion sur cette peinture.
— En cette matière, je ne suis pas un juge bien sérieux.
— Oh! madame, tout le monde connaît votre admirable modestie ; mais je sais, moi, que vous êtes une véritable artiste et que vous faites des pastels ravissants. En général, nos avils trouvent mon portrait ressemblant, mais ils ne sont pas assez connaisseurs pour apprécier la valeur artistique du tableau.
— A mon avis, madame, c'est une belle etbonne œuvre; votre portrait n'est pas seulement ressemblant et peint avec vigueur, il révèle dans tous ses détails le sentiment profond de l'artiste. Comme c'est bien votre regard ! On sent le fluide qui s'en échappe. De quel nom est-il signé ?
— Albert Ancelin.
— Cet artiste est déjà un grand peintre, il deviendra un maître.
— Il est tout jeune encore. ^
— Tant mieux pour l'art et la gloire de notre école.
■ — Le portrait de la duchesse de X..., au dernier Salon, était do lui.
— Je me rappelle très-bien l'avoir admiré. Je me souviens aussi d'une Viebccca à la fontaine.
— Il y a trois ans... elle lui a valu une médaille. L'année suivante, il a obtenu une seconde médaille avec son beau tableau des Bair/neitses dans les roseaux au bord d'une rivière.
— Je suis heureuse de ne pas m'ètre égarée dans mon jugement sur votre portrait, avant que vous ne m'ayez nommé M. Ancelin. Combien vous a-t-il fait payer celte peinture.
— Douze cents francs. C'est un cadeau démon mari.
— Pour un semblable portrait, ce n'est pas cher. Vous vous intéressez à co jeune peintre?
— Beaucoup, madame.
— Est-il bien?
— M. Albert Ancelin est un artiste sérieux, qui travaille. Celle année peutêtre, il sera décoré. Il ne parle pas beaucoup, comme tous les hommes (jui pensent; mais il est spirituel et instruit. Il est grand, mince, et, sans être ce qu'on
L'RNFANT DU FAUBOURG
est convenu d'appeler un joli garçon, sa figure plaît infiniment. Du reste, il est extrêmement distingué de manières et c'est pour cela qu'il est reçu dans le meilleur monde.
— Le bien que vous me dites de lui me fait désirer de le connaître. Votre mari vous a offert votre portrait, il me vient l'idée de donner le mien à M. Descharnios.
— C'est une excellente idée, madame.
— Oîi demeure M. Albert Ancelin?
— Rue Pigalle. Du reste, voici une de ses cartes.
— Dos demain, je lui écrirai, ou plutôt pour ne pas le déranger de son travail, j'irai le trouver moi-même.
— II est justement revenu à Paris depuis quelques jours. Il point aussi le paysage, et il était allé en province chercher des études.
Madame Descharmes se leva.
— Quand nous nous reverrons, dit-elle, je vous ferai part de ce que je pense (le M. Aliiert Ancelin.