LA MÈRE LANGLOIS
Albert Ancelin a vingt-six ans. Comme nous l'avons déjà dit, c'cstun peintre de talent, un futur maître.
Après avoir reçu les premières leçons de Picot, il était entré dans ralciicr d'Eugène Delacroix, et le maître, dont il devint le favori, n'asait pas tardé à le désigner comme un élève d'avenir, ce qui l'élcvait de plusieurs degrés au-dessus des rapins ordinaires.
Plus tard, avec Flandrin, il était devenu portraitiste ; Corot lui avait appris Tari si difficile de saisir un beau paysage et de le fixer sur la toile avec ses détails iulinis de perspective, de couleur, d'ombi'cctdo lumière.
Albert Ancelin avait compris qu'on ne [icul devenir ipielqu'ua que par lelravail et il avait travaillé beaucoup.
Sa mère était morte on lui laissant un petit fonds de mercerie, (jiii fut vendu seize mille francs.
11 avait le droit de disposer de sou héritage; mais, mieux avi.sc que beaucoup de ses camarades, il n'y toucha qu'avec mesure, et s'en servit pour continuer et achever ses études.
il lidia, en haut d<! la rue Pii;alle, un appartement qu'il meubla aussi convon.'d)lemcnl que possible.
De la principale pièce, la mieux éclairée, il fit son atelier, lequel fut bientôt rempli d'ébauches, de maquettes, de dessins et de croquis.
Une femme du quartier, qui avait connu sa mère et l'avait vu tout petit, prenait soin de son ménage de garçon, sans autre intérêt que celui qu'elle portait à son bijou. — Elle donnait ce nom à Albert, qui était à ses yeux le premier artiste de l'univers.
Elle raccommodait son linge, le donnait à blanchir, et entretenait ses autres effets dans un excellent état de jeunesse et de propreté.
Quand le jeune peintre était sans argent, ce qui arrivait quelquefois, elle lui apportait la somme dont il avait besoin et lui disait :
— Bijou, tu me rendras cela plus tard. Ne te gêne pas avec moi... tu le sais, i'ai un bon boursicot.
Ces paroles semblaient réveiller en elle une grande douleur. De grosses larmes coulaient le long de ses joues, et elle reprenait d'une vois oppressée. • ■ ; ., ■
— Mon boursicot, c'est pour ma lille... quand je l'aurai retrouvée. Ce serasa dot, car elle doit être bien belle, ma fille, et à une belle fille il faut un mari.
L'excellente femme parlait souvent de sa fille, que personne n'avait connue. Etquand on lui demandait comment elle l'avait perdue, elle étendait les bras, lovait ses yeux vers le ciel et restait comme en extase. Cela étonnait, mais ne satisfaisait point la curiosité. Alors on se demandait :
— S'agirait-il d'un secret terrible qu'elle veut absolument garder ? Ou bien ne se souvient-elle plus dans quelles circonstances elle a été séparée de l'enfant dont elle parle ?
La vérité est que, généralement confiante et très-expansive, elle devenait extrêmement réservée lorsqu'on lui parlait de sa jeunesse. Il lui répugnait do raconter son histoire à des étrangers.
On l'appelait madame Langlois ou plus familièrement la mère Langlois. Avait-elle été mariée? On l'ignorait. De mémo que personne n'avait vu l'enfant qu'elle pleurait, nul n'avait connu M. Langlois.
Et si elle disait souvent :
— J'ai une fille.
Jamais il ne lui était échappé un mot faisant allusion au père de celte enfant.
On lui trouvait souvent un air singulier, et bien des gens étaient convaincus qu'il y avait quelque chose de détraqué dans son cerveau.
Sur ce point, on ne se trompait peut-être pas. Los suites d'une maladie ou d'un chagrin violent pouvaient bien avoir laissé ([uelque trouble dans son esprit.
La perte de sa fille, tant regrettée, devait remonter à ime époque reculée
Elle sortit du panier une lettre à grande enveloppe. (Page 101.)
puisque, comme nous l'avons déjà dit, personne ne l'avait connue, et, depuis seize ans, la mèreLanglois habitait le quartier.
Celte femme était un type étrange et des plus intéressants à étudier.
Elle était grande, ce qui lui permettait de promener, avec une certaine aisance, l'ampleur de son embonpoint. Elle avait dû être jolie, car ses grosses joues roses conservaient, avec un reste de fraiclieur, toute la finesse des traits.
Ses petits yeux noirs brillaient comme des escarboucles sous un iruiit large,
LiV. 1-3- F Itty, i!0;iour. — no)iro(.uclion inlordil»
bombé, coiironué de magnifiques cheveux noirs auxquels se mêlaient seulement quelques fils argentés.
Pauvre femme de la classe ouvrière, seule, à force de volonté et d'énergie, elle était parvenue à se créer une position indépendante. Elle avait amassé plus de trente mille francs, — le fameux boursicot destiné à doter sa fille.
Certes, il avait fallu celte idée fixe à la pauvre giletière pour qu'elle pût accomplir ce prodige d'économie.
Mais elle ne disait pas tout ce que cette dot lui avait coûté.
Elle ne parlait pas des nuits passées, des longues privations supportées avec courage et résignation.
Elle ne buvait jamais de vin et mangeait, le plus souvent, son pain sec.
Quand elle se retrouva relativement riche, elle ne changea rien à sa manière de vivre.
Elle continua à travailler et à économiser pour grossir son magot.
Ses yeux n'y voyant plus assez, malgré ses lunettes, pour satisfaire aux exigences du tailleur qui l'employait, elle se fit ravaudeuse.
Elle recruta sa clientèle parmi les commis de magasin, employés de bureau, rapins, poètes en herbe, etc., tous des jeunes gens.
Quand ils n'avaient plus rien à se mettre sur le dos et pas d'argent, elle les menait chez un tailleur de troisième ordre et les faisait habiller. Elle payait, on lui souscrivait un billet et elle admirait son fils.
Tous ses clients étaient ses fils.
Les uns la remboursaient, d'autres disparaissaient sans dire merci.
Ces derniers, elle les appelait ses ingrats.
Ceux qui lui restèrent fidèles et qui avaient souvent recours à sa bourse dans les derniers jours la surnommèrent la mère Providence.
Albert Ancelin avait fait son portrait : cette peinture, très-étudiée, fut remarquée au Salon, et un lord anglais acheta le tableau cinq mille francs.
En apprenant cela, la mère Langlois faillit devenir folle de joie.
C'était le premier succès du jeune peintre.
— C'est moi qui t'ai porté bonheur.
A partir de ce jour, son alfection et son admiration pour Albert n'eurenlplus de bornes.
Le peintre rentra à Paris, venant de Rebay, la tète et le cœur remplis de l'image de mademoiselle Edmée de Presle.
Mais il n'était pas homme à s'énerver dans un rêve et à caresser longtemps une chimère. Il s'imagina qu'il parviendrait facilement à se soustraire à l'impression que la jeune fille avait faite en lui, et, pour repousser ses préoccupations et occuper plus raisonnablement ses idées, il se remit immédiatement au travail.
Il avait accroché au mur, à la place d'hoimeur de son atelier, le poilrail de la folle, inachevé encore quant aux draperies.
La mère Langlois entra dans l'atelier et vit cette peinture qu'elle ne connaissait pas encore.
Après l'avoir regardée un instant :
— Voilà une belle tète, dit-elle. Mais comme cette ligure est pâle et triste I..; Celte femme-là n'est pas heureuse, n'est-ce pas, Albert?
— C'est vrai.
— Tu la connais?
— Puisque j'ai fait son portrait.
— C'est juste. Sais-tu ce qu'elle a?
— Elle est folle!
— Oh! folle! fit la mère Langlois d'une voix creuse.
Elle s'approcha du peintre et lui dit presque à voix basse :
— Il y a des gens qui disent que je n'ai pas toute ma tète.
— Des méchants ou des imbéciles, répondit-il.
— Soit. Mais j'ai bien souffert, vois-tu, et, pendant un temps, c'a été la vérité : il y avait de la nuit là, dans ma cervelle; je perdais la mémoire.
— Vous ne m'aviez jamais dit cela ! s'écria Albert.
— Je ne dis pas tout, mon garçon. As-tu lu tes Mystères de Paris?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Pour savoir.
— Eh bien ! oui, je les ai lus.
— Tant mieux, parce que quand je te raconterai ma vie, peut-être bientôt, tu verras qu'Eugène Sue n'a pas tout dit. 11 y a un gros livre à faire rien qu'avec l'histoire de la mère Langlois. On pourrait appeler ça les Autres Mystères de Paris.
— Votre histoire doit être, en effet, très-intéressante...
— Et triste, et malheureuse!...
— Cette petite fille que vous avez perdue, que vous cherchez toujours...
— Oui.
— Vous n'avez donc jamais pensé qu'elle pouvait être morte?
— Oh! si... C'est alors que j'étais véritablement folio, vois-tu ; je m'arrachais les cheveux, je m'égratignais le visage, et puis après je pleurais toutes mes larmes. Mais je me disais : Dieu, qui connaît mon cœur, ne m'a pas donné cette enfant pour me la reprendre tout à fait, presque au lendemain de sa naissance; non, il nous a séparées, mais il nous réunira.
— Il faut convenir que Dieu vous a un peu oubliée.
— C'est vrai, mais il y a tant de malheureux sur la (erre, qu'il ^>>\[ l'iir liicu occupé.
xxiri
:LAÎRE et HENRIETTE
n y eut un moment de silence.
— Enfin, vous espérez toujours? reprit le peintre.
— Plus que jamais.
— Auriez-vous découvert quelque chose ?
— Pas encore, mais ça ne peut plus tarder.
— Je le souhaite de tout mon cœur.
— Toi, Bijou, tu es un cœur d'or.
— Vous me le dites tous les jours.
— Et je le répéterai toujours et encore. Quand tu seras pour te marier, sois tranquille, c'est moi qui dirai à ta promise ce que tu vaux.
« Pour en revenir à ma petite Henrietle, je ne sais combien de pétitions et de lettres j'ai écrites — pas moi, je ne suis pas assez savante, — mais qu'on a écrites pour moi à tous les ministres de Napoléon. Mais ces Excellences-là sont encore plus occupées que le bon Dieu, et je n'ai jamais reçu de réponse.
— Pauvre mère Langlois I les ministres ne pouvaient rien faire pour vous.
— Tu vas voir que si, Albert. Ecoute bien. J'avais de bonnes raisons pour croire que ma petite Henriette était aux Enfants-Trouvés.
— Ah I fit le peintre.
— Oui. Naturellement, j'allai à l'hospice, là-bas, à l'autre bout de Paris. Y en avait-il de ces pauvres petits enfants ! mais le mien n'y était pas. On me dit: « Allez au bureau de l'Assistance. » J'y courus. Mais les employés sont partout les mêmes ; ils me regardèrent et me rirent au nez. Cela ne me découragea point, j'y retournai plusieurs fois; c'était toujours la même chose, et cette réponse : « Nous ne savons pas. » Ils ne savaient pas, mais ils ne se donnaient pas la peine de chercher dans leurs gros livres.
« C'est alors que, voyant leur mauvais vouloir, j'envoyai mes pétitions aux ministres, pour qu'ils les obligent à s'occuper de ma petite Henriette.
— Quel âge avait-elle quand vous l'avez perdue?
— Huit jours, Albert, pas plus de huit jours.
— Huit jours! Et comment cela a-t-il pu arriver?
— Tu le sauras quand je te raconterai mon histoire. Donc je pétitionne aux ministres, et comme ils ne me répondent pas, sais-tu ce queje fais?
— Je ne m'en doute pas.
— Eh bien! j'ai écrit à l'empereur.
— Qui vous a répondu?
— Qu'il allait faire transmettre, aux bureaux do l'Assistance publique, des rrdres pour qu'il me soit donné satisfaction.
« Par exemple, Albert, je t'assure que ma lettre, c'était ça. Je l'avais dictée moi-même. Cela te fait sourire... Albert, une femme peut être ignorante, ne pas savoir écrire, mais, va, comme les plus savantes, quand elle s'inspire de son "œur, elle est éloquente! »
Elle ouvrit son cabas, sorte de capharnaiim, dans lequel elle jetait, pêlemêle, son dé à coudre, son étui, parfois son ouvrage, son pain, ses lunettes, son couteau, sa boite à tabac, sa montre, ses obligations du Crédit foncier et autres, son porte-monnaie et sa correspondance.
Elle sortit du panier une lettre à grande enveloppe, portant le timbre du cabinet de l'empereur, et la mit sous les yeux du peintre.
— Avec cette lettre, poursuivit-elle, je retournai à l'Assistance publique et je la montrai à ces messieurs du bureau. Fallait voir comme ils ouvraient de grands yeux ! Pour le coup, ils ne riaient plus. Ils furent, au contraire, très-convenables et d'une politesse...
— Que vous ont-ils répondu?
— Je n'entendis d'abord que trois mots. Il y eut comme un bruit de cloche dans mes oreilles; je perdais la respiration et ne sentais plus mes pieds sur le plancher.
— Ces trois mots?
— Yotre fille existe.
« Je parvins à être plus forte que mon émotion, et je m'écriai ;
<( — Où est-elle ? »
« Alors on me dit :
« — Jusqu'à ce qu'ils aient atteint un certain âge, il ne nous est pas permis l'indiquer la résidence des enfants assistés. Mais veuillez revenir dans un mois, ttous espérons pouvoir vous dire alors où est votre fille. »
« Et je m'en allai en les remerciant tous, ces bons messieurs, à qui j'en avais tant voulu depuis longtemps, parce que j'ignorais qu'il leur fût interdit de parler.
« Ils m'ont dit dans un mois, et, malgré mon impatience, mon cœur qui bat >ans cesse, mes pieds qui ne tiennent plus en place, j'ai attendu... mais dans jualre jours le mois sera écoulé...
« Enfin! s'écria-t-elle avec exaltation et le regard rayonnant, je vais la rei^oir!... Ah! au bout de dix-huit ans, comme ce sera bon de la serrer 'ians mes iras !
— Si maintenant on ne lui rendait pas sa fille, pensa Albert en contemplant la mère Langluis, la pauvre femme en mourrait.
Et tout en la regardant, presque rajeunie de quinze ans, il remarqua ses yeux
noirs étincelants, ses cheveux également noirs, et se rappela que la jolie couturière de Rebny, un enfant trouvé, avait aussi les yeux et les cheveux noirs.
Il se mit à réfléchir.
La mère Langlois rangeait l'atelier.
— Claire a dix-huit ans passés, se disait Albert, c'est l'âge d'Henriette. Les deux noms ne prouvent rien, car il est évident que la mère Langlois, ayant perdu son enfant âgée de huit jours, on ne pouvait connaître son nom d'Henriette. Naturellement, il a fallu lui en donner un. Claire ou un autre. Pourquoi pas Claire? Et pourquoi Claire ne serait-elle pas Henriette? Dix-huit ans, les yeux et les cheveux noirs !
M Oh! s'écriait-il, ce serait merveilleux ! »
La mère Langlois, qui s'était arrêtée devant le portrait de la folle, se retourna.
— Qu'est-ce que tu dis, Bijou? demanda-t-clle.
— Je pense à une jeune fille de dix-huit ans, qui n'a jamais connu ses parents, et que j'ai rencontrée à mon dernier voyage.
— Ah! la pauvre enfant... Encore une!...
— Oui, elle sort aussi de l'hospice des Enfants-Tronvés.
— Comment se nomme-t-elle ?
— Claire. Ce nom vous plaît-il?
— Oui, il est joli; mais je préfère celui d'Henriette.
— Dites donc, mère Langlois, si madamoiselle Claire était votre fille?
— Ma fille à moi s'appelle Henriette, répondit-elle.
— Pour vous. Mais on a dû lui donner un autre nom.
— Tiens, c'est vrai; je n'avais pas pensé à cela.
— De sorte qu'il n'y aurait rien d'impossible à ce que Claire...
— Soit ma fille. Es-tu enfant, Albert! Comment est-elle, mademoiselle Claire ?
— Grande, très-jolie et brune comme une Espagnole.
— Tu vois bien que ce n'est pas Henriette.
— Mais je ne vois pas cela du tout.
— Ma fille est blonde et toute petite.
— Ah çà! comment le savez-vous?
— Tu crois donc que je ne me rappelle pas comme elle était?
— A l'âge de huit jours! Superbe! s'écria le jeune homme. Et, malgré lui, il éclata de rire.
La mère Langlois le regardait avec étonnement.
— Eh bien ! fit-elle, qu'est-ce que tu as à rire ainsi?
— Mais c'est vous qui me faites rire.
— Moi i
— Sans doute. Voyons, vous imaginez-vous, par hasard, que votre fille, qu! a dix-huit ans, est restée haute comme une poupée?
La mère Langlois parut un moment interdite; puis un sourire intraduisil)le a sur ses lèvres.
— Tu as raison, répondit-elle. Que veux-tu? Je ne puis me faire à celte idée e ma fllle est grande, que c'est une femme... Je la vois toujours comme la îmière fois que sa petite bouche a pris mon sein !
Albert sentit deux larmes dans ses yeux.
Il voyait, dans sa naïveté même, la sublimité du sentiment maternel.
— Ainsi, Albert, reprit-elle, tu penses donc que cette grande et belle jeune e que tu as rencontrée pourrait être ma petite Henriette?
— Pourquoi pas!
— En effet, pourquoi pas?... Dis-moi, est-ce qu'elle me ressemble ?
— Je vous ai dit qu'elle était charmante.
— Bijou, tu te moques de moi.
— Je n'en ai pas l'intention.
— Alors elle me ressemble.
— Assez... elle estbrune comme vous, elle a vos yeux...
— Elle a mes yeux! fit-elle enjoignant les mains. Et puis?
— Yotre regard et... le timbre de votre voix.
— Mais alors, Albert, c'est mon Henriette !
— Je vous l'ai dit, c'est possible ; seulement...
— Seulement?
— Comme nous ne pouvons rien affirmer, il est prudent de ne rien faire ml votre prochaine visite à l'Assistance publique.
— C"est bien long, quatre jours !
— Votre patience est éprouvée ; depuis dix-huit années, vous avez appris à ;ndrc.
— Ah ! Albert, si lu avais eu la bonne idée de faire son portrait !...
— Eh bien?
— Vois-tu, je l'aurais reconnue tout de suite.
— Attendu, fit le peintre en rianl, que Claire est grande ethrune, et qu'IIen- .te est petite et blonde.
— Albert, tu es un méchant, je ne Taiine plus !
— Je ne dis pas amen.
La mbre Langlois s'était approchée de la fenêtre cl regardait dans la rue.
— Un équipage s'arrête à la porte, dit-elle; un cocher et un valet do pied, j beaux chevaux!... Je parierais que c'est une visite pour loi, Albert.
« Oh! la belle dame!... Quelle superbe toilette!... »
LE POKTRAIT
Un instant après, un coup de sonnette retentit dans rapparlement de l'ar-
tiste.
— J'en étais sûre, dit la mère Langlois; c'est la jolie dame qui vient te voir.
— Eh bien! la mère, allez lui ouvrir, vous la ferez entrer dans le salon ; pendant ce temps, je vais m'attifer un peu.
La mère Langlois courut ouvrir la porte de l'appartement, et c'est avec sou plus aimable sourire qu'elle accueillit la visiteuse.
— Je désire parler à M. Albert Ancelin, dit celle-ci.
■ — M. Ancelin est chez lui, madame, je vais le prévenir. Veuillez entrer dans son petit salon, — un salon de garçon; — c'est ici, madame ; en face sa chambre, au fond de l'atelier.
« Qui dois-je annoncer à M. Ancelin?
— Je n'ai pas l'honneur d'être connue de lui ; mais vous pouvez lui dire mon nom : madame Descharmes.
La mère Langlois releva la tête et regarda avec surprise la visiteuse, puii s'empressa de sortir du salon pour aller retrouver Albert, qui avait déjà fouilU toute son armoire sans pouvoir trouver le gilet qu'il cherchait.
— Ton gilet! liens, le voilà, dit-elle en le lui donnant; tu as peut-être mis U main dessus dix fois sans le voir. Sais-tu ce que ça prouve, Albert?
— Ma foi ! non.
— Qu'à côté d'un homme il faut toujours une femme.
— J'ai compris. Vous a-l-elle dit son nom, celte dame ?
— Oui.
— Elle se nomme?
— Madame Descharmes.
— Oh! oh! fille peintre, serait-ce madame Henri Descharmes?
— Henri Descharmes, dis-tu?
— Oui, le millionnaire, le grand entrepreneur de travaux publics, une de no« illustrations.
Le jeune homme sortit sur ces mots.
La mère Langlois se laissa tomber lentement sur un fauteuil.
— MiUionnaire, grand entrepreneur, homme illustre 1 murmura-l-elle.
— Monsieur Aocelin, quel est ce tableau ? lui ili'manda-t-elle d'une voix treniblaale. (Page 1C7.)
Le peintre entra dans le salon et s'inclina respectueusement devant la jeune femme.
Celle-ci s'était levée.
— Je vous en prie, madame, veuillez vous rasseoir.
Il ajoutait à part lui :
— La charmante femme !
avec quel pi.
usir je
ferais
son port
rait
— Monsieur, dit madame Descharmes,
hier,
chez une
dame
de
ma
connais-
LlV. il. F. Roy, é<illcur •— Roproduclion inlordilo.
sancc, et qui vous a en grande estime, j'ai vu un portrait peint par vous d'une beauté remarquable.
Albert sMnclina.
— Pardon, madame, dit-il, est-ce madame Henri Descharmes qui m'honore d'une visite?
— Oui, monsieur, je suis la femme de M. Henri Descharmes l'entrepreneur.
— Le savant ingénieur, madame, un des plus beaux noms de France ! s'écria le jeune homme d'une voix vibrante.
— Je vous remercie, monsieur. Est-ce que vous connaissez mon mari ?
— Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans des réceptions officielles. Un jour je pus lui témoigner mon admiration pour ses superbes travaux d'art, et nous avons échangé une poignée de main.
— Je rappellerai cette circonstance à mon mari, monsieur, et bientôt, je l'espère, vous ferez plus ample connaissance. M. Descharmes aime beaucoup les artistes.
— Et les arts. J'ai entendu dire, madame, que voire hôtel était une merveille.
— Vous en jugerez vous-même, à la prochaine visite que vous ferez à mon mari.
« Jg reviens au sujet qui m'amène aujourd'hui chez vous, monsieur Ancelin. Je désirerais, si votre temps n'est pas pris absolument, que vous fissiez mon portrait.
— Mon temps est toujours entièrement employé ; mais pour vous, madame, je quitterai momentanément mes autres traA'aux.
— Oh! on ne saurait être plus aimable! Je veux ce portrait pour l'offrir à mon mari : je le placerai dans son cabinet de travail. L'endroit est tout prêt, il ne manque dans le cabinet de M. Deseharmes que cette œuvre de vous, monsieur Ancelin.
— Je ferai tout mon possible pour justifier la confiance que vous avez en mon talent, madame. Quelles seront les dimensions de la toile?
— Je les ai prises : 1 mètre 40 de hauteur et 82 centimètres de largeur.
— C'est bien. ïravaiUerai-je chez vous, madame?
— Gomme c'est une surprise que je veux faire à M. Descharmes, si cela ne vous gène pas, je préfère venir ici.
— Cela ne me gênera en aucune façon, madame. Pourrez-vous me donner ime heure chaque jour ?
— Facilement.
— Quand commencerons-nous ?
— Aussitôt que vous le voudrez.
— Dès demain, je suis à vos ordres.
— Eli Ijien ! nous commencerons demain.
— A quelle heure viendrez-vous ?
— A deux heures.
— Je vous attendrai, madame.
La jeune femme se leva.
— Désirez-vous, dès aujourd'hui, voir mon atelier? lui demanda Albert.
— Cela me fera grand plaisir, monsieur; je n'osais pas vous le demander. Le peintre passa devant pour ouvrir les portes. Elle le suivit.
La mère Langlois était partie.
Le premier objet qui frappa les yeux de madame Descharmes en entrant dans l'atelier fut le portrait de la folle.
Elle s'en approcha vivement et, pendant un instant, elle le regarda avec la plus grande attention.
Quand elle se retourna vers le peintre, elle était pâle, elle avait les yeux humides.
— Monsieur Ancelin, quel est ce tableau? lui demanda-t-ellc d'une voix tremblante.
— Un portrait, madame.
— Ah! c'est un portrait! reprit-elle de plus en plus agitée; peint par vous, d'après nature
— Oui. madame.
— Oh! monsieur Ancelin, dites-moi le nom de cette femme!
— Je l'ignore, madame.
— Comment, vous l'ignorez?...
— Hélas! madame, la malheureuse dont voilà le portrait est folle.
— Folle! 0 mon Dieu, mon Dieu!...
— Mais qu'avez-vous, madame?
— Monsieur Ancelin, répondez-moi; où est-elle, cette femme? où'î'avez-vous rencontrée?
— Dans un petit village de la Nièvre qu'on nomme Rcbny.
— Il y a longtemps ?
— Non, madame. A mon dernier voyage, il y a quinze jours.
— Et vous ne savez rien d'elle, de son passé, pas même son nom?...
— Oh! si peu de chose...
Elle lui prit les mams.
— Quoi? Dites, dites...
— Il y a dix-neuf ans, parait-il, qu'elle a été trouvée mouranio et folie sur la route, près de Rebay.
— Dix-neuf ans, on 1848! s'écria madame Descharmes. Elle jeta un nouveau regard sur le portrait.
•- Et à Rebay, reprit-elle, comment l'appelle-t-on ?
— La marquise.
— Et c'est tout?
— Non. Je me souviens d'un nom qu'elle a prononcé devant moi, lorsque je la mis en face de son portrait. Evidemment, c'était le sien ou celui d'une femme qu'elle a connue.
— Ce nom, monsieur Ancelin, ce nom ?
— Léontine !
— Ah ! ma sœur ! exclama madame Descharmes.
Et, tout en larmes, les mains jointes, elle se jeta à genoux devant le portrait.
— Léontine, Léontine, masoeurchérie ! reprit-elle en sanglotant, tevoilà donc, je te retrouve, je te vois!... Ah ! tu es si biea restée dans mon cœur que je t'ai reconnue tout de suite... Folle!... folle!...
« Ah! n'importe, tu existes et je t'en aimerai davantage ! »
Debout, immobile au milieu de l'atelier, Albert restait frappé de stupeur.
Madame Descharmes se releva et essuya vivement ses yeux.
— Monsieur Ancelin, dit-elle au jeune homme, nous reparlerons plus tard de mon portrait; j'ai une autre surprise à faire à mon mari. Voulez-vous être assez bon pour m'accompagner jusque chez moi? je veux aujourd'hui même vous présenter à M. Descharmes.
— Madame, je suis tout à vous.
— Merci ! Vous êtes mon ami, monsieur Ancelin. Elle lui tendit la main.
— Vous me vendrez le portrait de ma sœur, n'est-ce pas? conlinua-t-elle; personne ne l'aura que moi, vous me le promettez?
— Je vais l'achever immédiatement et je vous le porterai moi-même.
— Ohl vous êtes bon!... Vous fixerez le prix: dix mille francs, vingt mille francs, ce que vous voudrez.
— Non, madame, je vous le donne.
— Eh bien! oui, j'accepte ce don de vous, mon ami.
« Maintenant, venez... j'ai besoin d'embrasser mon mari. En arrivant à l'hôtel, madame Descharmes prit le peintre par la main, et ils entrèrent ainsi dans le cabinet de l'ingénieur.
— Henri, dit-elle, reconnais-tu monsieur?
— Je crois que oui : M. Albert Ancelin, l'auteur de Rébecca à la fontaine.
— Tu peux ajouter : notre meilleur ami.
— Je n'ai pas besoin d'explication, répondit M. Descharmes en serrant la main du peintre; ma femme ne se trompe jamais; monsieur Ancelin, vous êtes notre meilleur ami.
Alors il remarqua l'agitation d'Angèle et ses yeux rougis par les larmes.
— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il presque effrayé.
Elle se jeta à son cou en éclatant en sanglots. Puis, d'une voix entrecoupée, elle lui dit :
— M. Ancelin a retrouvé ma sœur I
vu ALLIÉ
Cette fois, M. Descharmes demanda des explications. Albert les lui donna. Angèle s'était affaissée dans un fauteuil et pleurait silencieusement, son mouchoir sur les yeux.
— Nous partirons ce soir, dit l'ingénieur. Voudrez-vous nous accompagner, monsieur Ancelin?
— Oh! de grand cœur, répondit-il.
M. Descharmes s'approcha de sa femme et l'entoura de ses bras.
— Allons, lui dit-il, calme-toi, ne pleure plus...
— Folle! folle! gémit la jeune femme.
— Nous la guérirons.
— Ohl oui, n'est-ce pas, Henri?
-— Ai-je besoin de te dire que, pour cela, je donnerai, s'il le faut, toute notre fortune?
— Non, non, personne mieux que moi ne connaît ton grand cœur.
— Je ne sais pas lequel des deux est le plus digne de mon admiration, se disait Albert. Si le peuple, qui crie souvent contre les favoris de la fortune, les parvenus, voyait cela, ahl il apprendrait à aimer les gens riches!
Il passa le reste de la iournée avec M. et madame Descharmes. Cependant il leur demanda une demi-heure pour aller chez lui changer de Unge et de vêtements.
11 y trouva la mère Langlois.
— Je pars ce soir pour un jour ou deux, lui dit-il.
— Oîi vas-tu donc encore ?
— Je vous le dirai à mon retour.
— Et la dame de tantôt, qu'est-ce qu'elle te voulait?
— D'habitude, vous n'êtes pas si curieuse.
— Tu me fais des reproches?
— Mais non; cette dame veut que je fasse son porliait.
— Tu n'as pas refusé, j'espère ?
— Vous m'étonnez de plus eu plus. Que j'aie répondu à celte dame oui ou non, qu'est-ce que cela peut vous faire?
— Tu as raison, Albert; seulement je tiens à savoir...
— Quoi?
— Si tu feras le portrait de cette dame.
— Certainement, je le ferai.
— Et elle viendra ici?
— Oui.
La mère Langlois regarda le plafond et poussa un long soupir.
— La voilà qui retombe en extase, pensa Albert. El il sortit en murmurant :
— Pauvre mère Langlois !
Chez M. Descharmes, on se mit à table à cinq heures. A six heures, la voiture attendait au bas du perron de l'hôtel, et à six heures et demie on était à la gare de Lyon.
Le lendemain malin, un carrosse de louage s'arrêtait devant le moulin de la Galloire.
A la vue d'Albert Ancelin, la meunière poussa des cris de joie, bientôt réprimés, lorsqu'elle vit descendre de voiture madame Descharmes et son mari.
— Chère madame, lui dit le peintre, puis-je reprendre possession, pendant un jour, de ma chambre au moulin ?
— La maison tout entière et ceux qui l'habitent sont à votre disposition, monsieur Albert.
Un quart d'heure après, la meunière, appelée par le peintre, entrait dans la chambre où les voyageurs venaient de s'installer.
— Ma chère hôtesse, dit le jeune homme, donnez-moi donc des nouvelles de la marquise.
— La marquise? fit-elle ; ahl c'est vrai, vous ne pouvez pas savoir...
— Quoi donc?
— Elle est partie.
Trois voix répétèrent comme un cri :
— Partie !...
— Oui, reprit la meunière, il y a de cola cinq jours. Ses parents sont venus la chercher...
— Ses parents! s'écria madame Descharmes incapable de se contenir. Un coup d'œil de son mari la rendit plus calme.
— Quand je dis ses parents, continua la meunière, je veux dire un monsieur qui est venu au nom de la famille.
— Comment ! fit le peintre, madames Desreaux a laissé emmener ainsi la marquise sans s'assurer que cet individu n'était pas un imposteur?
L'ENFANT DU FAUBOURG Ml
Si elle n'eût été soutenue par le regard de sou mari, Augèlc se serait, évanouie.
— Monsieur Albert, répondit la meunière, madame Desreaux n'a rien pu dire. Le maire était là et aussi un commissaire de police.
Le mari et la femme tressaillirent en échangeant un regard.
— Oh! imfamie! pensa le peintre en cherchant un appui contre un meuble. Les dernières paroles de la meunière avaient frappé sur son cœur comme un
coup de massue.
Au bout d'un instant, il reprit :
— Ces gens-là ont-ils dit où ils l'emmenaient ?
— Non. Pour le savoir, mademoiselle Claire, qui aimait tant la marquise et qui pleure tout le temps maintenant, la pauvre petite, a fait toutes sortes de démarches; mais elle n'a rien appris.
Il y eut encore un long silence pendant lequel Albert interrogea du regard 3L et madame Descharmes.
Ils étaient consternés. Il semblait qu'ils n'eussent plus une pensée. Angèle, paie comme une morte, déchiquetait impitoyablement, sous ses doigts crispés, la dentelle de son mouchoir de batiste.
— Chère madame, dit enfin le jeime homme en s'adressant à la meunière, puis-je compter sur vous?
— Oh! monsieur Albert! fit-elle d'un ton de reproche.
— Excusez-moi, dit vivement Albert, je sais que vous êtes une honnête femme. Voici ce que je vous demande : ne parlez à personne, pas même à votre mari, de la visite que madame, monsieur et moi nous avons faite aujourd'hui.
— Monsieur Albert, cela suffit; je serai muette.
Une heure après, les voyageurs s'éloignaient de Rebay. Madame Descharmes, appuyée contre son mari qui la tenait dans ses bras, était secouée par des spasmes qui se succédaient rapidement. Son désespoir était effrayant.
Silencieux et sombre, Albert Ancelin réfléchissait. M. Descharmes cherchait à consoler sa femme.
— Où la chercher? disait-elle à chaque instant.
— Où? Partout, répondit M. Descharmes. A partir de demain, je me retire de toutes mes enlre[)risos, je provoque ime li(]uidalioa... Retrouver ta sœur sera mon dernier travail.
— Vois-tu, s'écria-t-clle en se redressant, le regard ardent chargé de haine, la main du misérable qui, autrefois, l'a séduite et perdue, sa main est là! f-lt i'î ne le connais pas !... Oh! qui donc me livrera le nom de cet homme?
Albert ressentit comme une commotion éleclriquc. Il ouvrit la buuclie jMiur lui crier : .Moi!... Mais il se souvint de la promesse faite à madame de Presle. Il se tut.
— Si la marquise de Presle est l'auteur de cet enlèvement, se dit-il, et si elle refuse de me dire où est la sœur de madame Descharmes, je me tiendrai délié de mon serment et je parlerai.
Il entendit bien une voix qui lui cria :
— Et Edmée?
Mais cette voix fut aussitôt étouffée par une autre plus sonore : celle de sa conscience.
On arriva à Paris.
— Monsieur Ancelin, dit Angèle, vous restez notre ami et notre allié?
— Oui, madame. Et vous pouvez compter sur mon dévouement le plus complet.
Le lendemain, Albert Ancelin, dans une tenue de ville irréprochable, se présentait à l'hôtel de Presle, demandant à parler à madame la marquise.
Le domestique prit son nom et le fit entrer dans le grand salon, le priant d'attendre un instant.
Il était là depuis trois ou quatre minutes, lorsqu'une porte s'ouvrit, et mademoiselle de Presle se trouva devant lui.
— Ah! monsieur Ancelin! s'écria joyeusement la jeune fille. D'un mouvement spontané, elle vint vivement à lui.
— Yous venez voir maman?
— Oui, mademoiselle.
— Oh! c'est bien gentil à vous de ne pas nous avoir oubliées!
— Il faudrait que j'eusse une bien mauvaise mémoire.
Albert était fort embarrassé et il ne savait vraiment que répondre à la charmante enfant.
Heureusement une femme de chambre vint rompre le dangereux tête-à-
lête.
— Madame la marquise attend monsieur, dit la camériste.
Monsieur Ancelin, vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? fit Edmée en
ouvrant une porte derrière laquelle elle disparut.
Oh ! elle est adorable! se disait le jeune homme au moment où la femme
de chambre l'introduisait dans le boudoir de la marquise.
Celle-ci, vêtue d'un long peignoir blanc, garni de riches malincs, était assise sur une chaise longue. Elle se leva à demi pour saluer le peintre, puis elle lui indiqua un siège.
Albert, qui s'attendait à une réception moins cérémonieuse et surtout plus cordiale, resta un moment décontenancé. Mais voyant que la marquise attendait qu'il parlât, il se décida à rompre le silence.
— Madame la marquise, dit-il, je n'ai pas tardé, comme vous le voyez, à profiter de l'autorisation que vous m'avez donnée de venir vous voir.
— Aussi vous ai-je reçu, monsieur. Qu'y a-t-il pour votre service?
il II I
- Venez vite voua asseoir pn-'s .In mnl, que jn vou'^ remercie de votre inappréciable cadeau. (Page 120).
Son altitude calme el froide méconlenla le jeune homme.
— Il avait été convenu entre nous, madame, répondit-il d'un ton un peu sec, que vous me donneriez avis de tout ce que vous foriez pour la folio de Rebay.
— Eh bien, monsieur?
• - Madame, reprit Albert de plus en plus animé, cette malheureuse a été enlevée presque violemment de la ferme des Sorbier».
LlV. 15. F. Ktj, 4ilil«ur. — B«proouclioo inlerdil».
— Par sa lamille,'je sais cela.
— C'est ce que l'on croit à Rebay, madame la marquise, mais c'est un odieux mensonge !
— Vous êtes un peu vif, monsieur Ancelin; j'ai su ce qui s'est passé par mon amie, la comtesse de Fourmies; la supposez-vous capable de mentir?
— Non. Elle a été trompée comme les autres, voilà tout. Mais vous, madame, il est impossible que vous ayez accepté cette fable comme la vérité. Et c'est pour cela que je viens vous demander où est actuellement celle qu'on appelait à la ferme la marquise...
— Mais je n'en sais rien, répondit madame de Presle avec un mouvement d'humeur ; adressez-vous à sa famille.
— Madame, répliqua Albert d'une voix grave, presque solennelle, la folle de Rebay n'a qu'une sœur. Et, bien qu'elle ignore ma démarche, c'est pour cette femme désespérée aujourd'hui, et en son nom, que je viens vous trouver.
A cette déclaration, la marquise se sentit comme étourdie; mais elle garda sa pose pleine de froideur.
— Je ne doute pas que vous ne disiez la vérité, reprit-elle. Alors je ne comprends plus rien à cette affaire.
— Oh! madame, fit Albert d'un ton douloureux.
— Je croyais une chose, dit-elle vivement, vous m'assurez qu'elle est fausse ; je ne sais plus rien.
— Madame la marquise, reprit le peintre d'un ton ferme, la folle a été eulevée, voilà le fait réel. Pourquoi? Parce que quelqu'un avait intérêt à la faire disparaître.
— Vous ne me soupçonnez pas, je suppose! s'écria-t-elle avec hauteur.
— Dieu me garde d'avoir jamais cette mauvaise pensée, répondit le jeune homme ; mais il y a un coupable que Dieu connaît.
— S'il y a un coupable, monsieur, il faut le chercher. Je me suis intéressée un instant à cette malheureuse des Sorbiers, c'est vrai; mais suis-je pour cela responsable de ce qui arrive? Je ne sais rien, je ne veux rien savoir.
— Madame la marquise oublie peut-être que j'étais à la ferme lorsqu'elle li été si vivement impressionnée, et que c'est dans mes bras qu'elle s'est évanouie.
— Je ne l'ai pas oublié, mousieur.
— Vous devez vous rappeler aussi que j'ai entendu certaines paroles...
— Oh! les paroles d'une insensée!
— Vous ne pensiez pas ainsi sur l'avonue des Sorbiers, madame la mai quise.
— La folle m'avait effrayée, j'avais l'espiit troublé... Eu vérité, j'étais foile moi-même et ne savais ce que je disais. *
Le poiulro baissa Ja tèto.
L'ENFANT DU FAUBOURG tl5
— Et j'ai eu foi en cette femme ! se dil-il. Puis, après un court silence, il reprit :
— Madame la marquise doit se souvenir également qu'elle m'a fait faire une promesse.
— Une promesse, laquelle?
— De garder le secret des paroles d'une insensée, que j'avais entendues, répondit-il avec un sourire amer.
— Quoi! fit-elle avec surprise, je vous ai fait promettre cela? Voilà qui prouve combien j'avais l'imagination frappée, que je ne savais plus ce que je disais.
— D'après cela, madame, j'ai le droit de me dire que je ne vous ai rien promis.
La marquise tressaillit ; mais, après un moment d'hésitation , elle répondit :
— Certainement, monsieur.
Albert la salua et se dirigea vers la porte. La marquise se leva en disant :
— Adieu, monsieur.
Il se retourna ; il voulait dire encore quelque chose. Mais, devant la froideur glaciale de la marquise, les paroles expirèrent sur ses lèvres.
Elle l'accompagna jusqu'au milieu du grand salon, puis elle rentra dans son boudoir. Elle se laissa tomber dans un fauteuil en murmurant :
— Bon et honnête jeune homme ! Dans son âme loyale, que va-t-il penser de moi?...
Aussitôt, se redressant avec fierté, elle s'écria :
— Je ne pouvais pourtant pas, devant lui, accuser le marquis de Preslel
PAUVRE MEHE
Albert Ancelin, désireux d'être agréable à madame Descharmes et de lui procurer une satisfaction, donnait les dernières touches au portrait de Léonline Landais.
— Je le lui ai promis, se disait-il; demain je le lui porterai.
C'était le lendemain de sa visite à madame de Presle. Il était encore sous le coup de l'impression pénible qu'avaient fait naître en lui les paroles de la marquise et sou attitude étrange. En vain, pour excuser la grande dame,
il cherchait à se tromper lui-même ; il la revoyait toujours fi'oide,- dédaigneuse, hautaine et, par cela même, pleine de fausseté.
Évidemment, elle devait savoir quelque chose; et, avec un parti pris qu'il trouvait misérable, elle n'avait voulu rien dire.
Bien qu'en le relevant de sa promesse la marquise lui eût laissé la liberté de parler et d'agir comme il l'entendrait, selon son inspiration, il était trèsperplexe. En réalité, il savait bien peu de chose... Sur cela, seulement, pouvait-il baser une accusation? C'était grave, et il y avait matière à réfléchir sérieusement. Certes, il avait déjà beaucoup pensé à tout cela, il y pensait encore et il hésitait toujours.
— Je verrai, pensait-il; après tout, je puis bien attendre quelques jours ; un événement nouveau peut se produire...
La porte de l'atelier s'ouvrit. La mère Langlois entra.
Plus que jamais son regard étincelait. Il y avait une joie folle dans ses yeux, sur toute sa physionomie, et jusque dans deux petites boucles de cheveux qui volaient sur son front
Elle dit, ou plutôt elle cria au jeune homme :
— Albert, Claire, c'est Henriette I
— Eh bien 1 la mère, je m'en doutais et je n'éprouve qu'une demi-surprise.
— Soit. Mais tu pourrais bien me féliciter, me sauter au cou...
— Oh! s'il ne faut que cela pour compléter votre bonheur... Il l'embrassa.
— Un peu tiède, ce baiser-là, bijou, fit-elle.
— Faut-il que je recommence?
— Non, je garde maintenant mes joues pour ma fille. Je disais ça, Albert, parce que, depuis quelques jours, tu n'es plus le même.
— Vous vous trompez joliment.
— Je ne me trompe pas, je te connais si bien I Toi si gai, si rieur, tu deviens triste... tu rêvasses... A quoi? Ce doit être comme ça que l'amour vient aux garçons et aux filles. Moi, je n'en sais rien ; je peux dire comme la chanson :
L'amour, que que c'est que çaT
Mère Langlois, je crois que vous oubliez votre tille.
— Ma petite Henriette, allons donc! Quand je ne pense qu'à elle depuis dix-huit ans!... Je pars ce soir, je venais te le dire; j'ai l'heure du chemin de fer; demain malin, je serai à Rebay. Enfin je vais la tenir dans mes bras, sur mes genoux... Oh ! comme je vais me régaler de ses baisers!
— Vous la ramènerez à Paris, je suppose.
i— Si je la ramènerai, je le crois bien ! Le temps de faire un paquet de ses
L'ENFANT DU FADBOORG 117
bardes et nous revenons. Sa chambre est toute prête, une jolie cbambre, va, comme beaucoup de grandes demoiselles n'en ont pas. Je ne te l'ai pas montrée, pas plus qu'à personne : j'avais mon idée... Aussitôt revenue à Paris, je m'occuperai de lui trouver un mari. Je veux qu'elle soit heureuse, mon Henriette. Et puis j'aime les petits enfants, je les ai toujours aimés. Mère, j'ai beaucoup souffert; grand'mère, je me dédommagerai.
— Je vois que nous ne tarderons pas à faire la noce, dit Albert en souriant.
— Une belle noce, je te le promets ; tu en seras, si tu veux bien venir.
— Mais j'y tiens beaucoup.
— Il y aura un bal, et moi, qui n'ai jamais dansé de ma vie, je veux danser ce jour-là comme si j'avais encore mes seize ans.
— Nous danserons tous.
— C'est si bon, le bonheur, la joie! Allons, reprit elle, je m'en vais; j'ai encore diverses choses à préparer, et je ne veux pas me mettre en retard pour l'heure du train.
Elle partit.
Le surlendemain, elle reparaissait chez le peintre.
Sa tête tombait sur sa poitrine, son regard s'était éteint, deux lignes humides et luisantes descendaient, de ses yeux, sur ses joues.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous? s'écria Albert.
Elle tomba sur un siège, et des sanglots déchirants s'échappèrent de sa gorge serrée.
— Mais que vous est-il donc arrivé? demanda encore le jeune homme en s'asseyant près d'elle.
Elle secoua la tète et, d'un ton navrant, elle prononça ces mots :
— Perdue ! perdue !
— De qui parlez-vous? Je vous en prie, répondez-moi!
— Albert, ta pauvre mère Langlois est la plus malheureuse de toutes les créatures.
— Il s'agit de Claire, de votre fille, de votre petite Henriette?
— Oui.
— Oh! n'aurait-elle pas voulu vous reconnaître?
— Albert, je ne l'ai pas vue 1
— Je ne comprends pas; expliquez-vous.
— Eh bien, je vas te dire... elle n'est plus à Rebay.
— Partie! exclama le peintre.
— Oui, partie la veille de mon arrivée.
— Mais elle a dit où elle allait?
— Non. Voyons, dis-le, Albert, suis-je assez malheureuse?...
— C'est épouvanlablo ! murmura le jeune homme.
« Et elle est partie ainsi, sans rien dire à personne, seule?...
— Non, pas seule; avec un homme.
— Un homme !
— Un beau garçon, tout jeune, un amant, disent les gens de là-bas. Les bras du peintre tombèrent à ses côtés.
- 0 fatalité ! dit-il.
- Tu le vois, Albert, c'est bien fini, je ne retrouverai plus jamais ma fille.
— Mais ce jeune homme, cet amant, puisqu'on le dit, doit être de Rebay ou des environs; on le connaît.
— Il n'est pas de ce pays-là ; il est de Paris.
— Alors votre fille serait à Paris?
— On le croit.
— Paris est grand; mais, en cherchant bien, le hasard...
— Tu voudrais me consoler, l'interrompit-elle; mais c'est inutile. Albert, je n'ai plus d'espoir!
— Raisonnons un peu, la mère; Claire, ou plutôt votre fille, jouissait à Rebay d'une excellente réputation; jamais elle n'a fait parler d'elle et tout le monde l'aimait.
— C'est ce qu'on m'a dit.
— Il me paraît donc impossible que dans un petit village, où tout se sait, tout se voit, elle ait pu entretenir des relations amoureuses avec un inconnu. Dès lors rien ne prouve qu'elle se soit fait enlever par un amant.
— Amant ou non, Albert, elle n'en est pas moins perdue! Un amant, ce serait pour moi un chagrin, mais pas un désespoir... D'ailleurs, aurais-je le droit de crier contre elle? Elle n'avait pas sa mère à aimer.... elle était seule, faible, sans défense. Elle me reviendrait au bras d'un amant, que je lui pardonnerais tout de suite... je les embrasserais tous les deux et je les marierais!
— Plus je réfléchis, moins je crois à un amant, reprit le peintre ; les gens do Robay à qui vous avez parlé ne savent rien et se sont trompés. Quoi qu'il en soit, Claire a des amis à Rebay, elle y retournera, ne serait-ce que pour revoir une ou deux amies de son enfance. Si elle ne fait pas ce voyage, elle écrira certainement bientôt. Nous pourrons ainsi savoir ce qu'elle fait, où elle se trouve. Personne à Rebay n'ignore maintenant que vous êtes la mère de Claire, que vous veniez la chercher.
— Tu dois te fiijurer les cris que j'ai jetés; j'ai mis tout le village en révolution.
— Eh bien! si votre fille a dit aune seule personne de Rebay où elle allait, elle sait aujourd'hui ou saura demain que sa mère existe, que sa mère l'adore, qu'elle est désespérée de ne pas l'avoir trouvée au village et qu'elle attend toujours le moment de lui ouvrir ses bras.
— Albert, mon fils, tu me rends la vie; Dieu veuille que tu dises la vérité !
— Espérons toujours, la mère; ce n'est que dans la mort qu'il n'y a pas d'espoir.
— Ah ! le doute est facile, quand on a éié malheureuse comme moi.
— C'est pour cela que, croyant à la justice de Dieu, j'attendrais une récom- [lense.
— Celle du paradis; après l'enfer sur la terre, je l'ai bien gagnée.
— Mère Langlois, quand me raconterez-vous votre histoire?
— Quand? Bientôt. Et la dame?
— Quelle dame?
— Madame Descharmes. Tu ne fais donc pas son portrait?
— Si, c'est convenu.
— Pourquoi ne vient-elle pas?
— Elle a réfléchi ; elle veut attendre encore un mois ou deux.
— Ah! c'est long.
— Vous aviez donc quelque chose à lui dire, à cette dame?
— Oui.
— Pourquoi n'allez-yous pas la trouver chez elle?
— Je n'ose pas.
— C'est la première fois que je vous entends prononcer ce mot-là. Eh bien! lilos-moi ce dont il s'agit, je ferai votre commission. Je dîne ce soir chezM. Desiharmes.
— Ahl tu es donc bien avec lui?
— M. et madame Descharmes sont les plus nobles et les plus dignes que je lonnaisse, et je suis fier qu'ils me traitent en ami.
La mère Langlois resta un instant rêveuse.
— Ainsi, reprit-elle, tu dînes chez eux ce soir?
— Je vous l'ai dit.
— Eh bien ! dans la soirée, veux-tu demander à M. Dcsiharmes s'il n'a pas connu autrefois une pauvre ouvrière du nom de Pauline Langlois?
— Mère Langlois, est-ce vous qui vous appelez Pauline?
— Oui.
— Je ferai cette q uesliou à M. Descharmus.
c'est LUll
Un peu avant cinq heures, Albert Ancelin arrivait chez M. Descharmes. Il trouva Angèle seule dans le petit salon.
— Comme vous êtes aimable d'être venu de bonne heure ! Venez vite vous asseoir près de moi, que je vous remercie de votre inappréciable cadeau ; il me semble que c'est une partie de ma sœur elle-même que vous m'avez donnée. J'ai placé son portrait dans ma chambre, en face de mon lit, afin que je puisse le voir le soir avant de m'endormir, et le matin à mon réveil. Là il ne sera vu d'aucun étranger, et il n'appartiendra qu'à mon mari et à moi, jusqu'au jour où, si Dieu le permet, ma sœur entrera dans cette maison.
«J'ai couru toute la journée, je suis brisée... Nos meilleurs amis vont se mettre en campagne, les recherches seront actives. De son côté, mon mari a vu deux ministres. Mais nous avons suivi votre conseil ; nous sommes censés agir au nom de quelqu'un; on ne se doutera pas que nous sommes les seuls et véritables intéressés au succès de ces recherches.
— Je crois cela très-prudent, madame; l'incognito doublera votre puissance d'action.
— Et puis nous allons lutter contre un ennemi caché luttant dans l'ombre; s'il nous connaissait, les armes ne seraient pas égales.
Elle regarda la pendule.
— Cinq heures, fit-elle, et voilà déjà la nuit!
— Aujourd'hui, le temps est sombre, répondit Albert. Est-ce que M. Descharmes n'est pas rentré encore?
— Oh! il y a plus d'une heure. II est dans son cabinet, causant d'affairss avee M. le marquis de Presle.
Albert sursauta dans son fauteuil.
— Est-ce que vous êtes liés avec la famille de Presle? demanda-t-il.
— Je n'ai jamais vu la marquise, ni sa fille qu'on dit adorable. Une seule fois le jeune comte de Presle a accompagné ici son père, qui vient voir de temps à autre M. Descharmes. Nous ne connaissons pas autrement cette famille. Le marquis a un intérêt dans une ou deux entreprises de mon mari. Les grands seigneurs d'aujourd'hui ne dédaignent pas de placer leur argent dans l'industrie, afin d'augmenter leurs revenus.
— Vous êtes sûre qu'il n'y a pas d'intimité réelle entre M. Descharmes et le marquis ?
Aussitôt la jeuoe femme se redressa superbe d'énergie. (Page 123.)
— Les amis de mon mari sont les miens, monsieur Anceliu.
— Alors il est peu probable que le marquis connaisse votre nom de demoi-. selle.
— Je ne le suppose pas. Mais quel iuUrèt aurait-il à le connaître?
— Je ne sais, madame. . .
— Monsieur Anceliu, dit-elle en le reyardaut Cxcmont dans los yeux, il y a sous voire front uuo pensée que vous me cachez; jo devine sur vos lèvres des
lAV. Hj K. Iloy, MiUiur 1— Roproduclion inlurdilo.
122 L'ENFANT DU FAUBOURtl
paroles que vous n'osez pas prononcer. Vous connaissez le ma'rquis de Preslo ?
— Je ne l'ai jamais vu, madame.
— Je le crois, mais la pensée que vous me cachez est toujours là.
— Oui, madame, elle est toujours là depuis notre retour de Rebay. Si j'ai hésité à parler, si j'hésite encore en ce moment, c'est que je trouve à le faireunc grande gravité.
— Vous avez confiance en moi, monsieur Ancelin, et vous savez que je suis incapable d'abuser de votre confidence.
— Oui, madame. Du reste, il ne s'agit que d'un doute, d'uneprésomption... Je me garderai bien d'être affirmatif...
— Vous pouvez achever, monsieur Ancelin, j'ai à peu près deviné : vous avez pensé que le marquis de Presle pouvait être cet homme ou plutôt ce misérable que je dois poursuivre de ma colère, de ma haine, de ma vengeance!... Mais vous avez un indice ; lequel ?
— Presque rien, madame : le nom du marquis prononcé par votre malheureuse sœur dans "(in moment de surexcitation.
— Ma sœur, qu'on appelait la marquise, a nommé cet homme, et vous dites que cela n'est rien, monsieur Ancelin ; mais c'est tout, c'est tout! s'écria-1-elle en se dressant sur ses jambes.
Sa main se posa sur un timbre qui sonna trois fois. Un domestique parut à une des portes du salon.
— Priez madame Hubert de descendre, lui dit madame Descharmes ; je veux lui parler à l'instant même.
Le domestique disparut.
— Monsieur Ancelin, reprit Angèle en se touruanl vers lo jeune homme, madame Hubert était concierge de la maison où demeurait ma sœur, rue do Savoie. Je l'ai prise à mon service et lui ai confié le soin de ma lingerie.
Madame Hubert parut. C'était une femme d'environ cinquanle-cinq ans.
— Madame a besoin de moi? demanda-t-elle.
— Oui, répondit madame Descharmes en prenant divers papiers sur une table. M. Descharmes est dans son cabinet, vous allez lui porter ces papiers de ma pari. Il y a une personne avec lui, vous la regarderez bien, puis vous reviendrez ici. Allez, ma bonne, allez!
Trois miuutes d'attente fiévreuse s'écoulèrent. La jeune femme restait debout, le bras appviyé sur la tablette de la cheminée. Tous deux gardaient le silence.
La femme de charge reparut. Elle s'avança jusqu'au milieu du salon, puis, d'une voix ferme, elle fit entendre ces deu.v mots :
— C'est lui!...
— Merci, répondit Angèle.
Madame Hubert se retira.
Aussilôt l;i jeune femme se redressa superbe d'énergie. Deux flammes s'allumèrent dans SCS yeux et son regard fut terrible.
— Dieu vengeur, s"écria-t-elle, c'est toi qui me livres cet homme !
Albert Ancelin sentit un frisson dans tous ses membres. Il ne fomprenail pas comment tant Je haine, à côlé des plus nobles sentiments, avait pu naître dans le cœur pétri débouté de cette jeune femme.
Elle s'était replacée dauà son fauteuil et ill'entendit murmurer :
— Ya-t-il un su|iplice i[ui soità la hauteur du crime de cet infâme?...
Un instant après, M. Desiharmes entra dans le salon; il donna une poignée de main à Albert et, sur l'invitation d'un domestique, on passa dans la salle à manger.
Le dhier fut presque silencieux. M. Descharmes et All)ert échangèrent quelques [laroies. Angèie paraissait absorbée dans ses pensées. Son mari la regardait souvent à la dérobée et avec une nuance d'inquiétude.
Lorsque le domestique chargé du service se fut relire, après avoir mis les desserts sur la table, M. Descharmes posa le bout de ses doigts sur le front de sa femme en disant :
— Ai-je le droit de demander ce qui se passe en ce moment dans cette jolie tète?
— Mon ami, répondit Angèie, nous venons de faire, monsieur Ancelin et moi, une importante découverte.
— Ah ! Et quelle est cette découverte?
— Henri, tu causais tout à l'heure dans ton cabinet avec notre plus cruel ennemi.
— Comment cela? s'écria M. Descharmes.
— Le marquis de Presle est l'homme qui a perdu ma sœur. L'ingénieur se tourna vers Albert avec effarement.
Le peintre resta silencieux.
— Ce que tu me dis là est bien grave, Angèlo. Il ne faut pas te laisser emporter par ranleurdeton imagination et accuser si vite, peut-être un innocent.
— Henri, j'ai dus [)reuves.
— C'est différent, jet'écoute.
— DevantM. Ancelin, ma sœur l'a nommé. Mais ce n'est pas tout; madamn Hubert est entrée dans ton cabinet pendant que tu causais avec le marquis.
— Oui, et je n'ai pas compris pourquoi tu m'envoyais ces papiers.
— Le comprends-lu, maintenant?
— Oui. Eh bien?
— Madame Hubert l'a reconnu.
— Oh ! lit M. Dcscharmos en inclinant sa tète vers la table.
— Henri, reprit Angèie, veux-tu, dans cette circonstance, me laisser ayir comme je l'entendrai?
— Je ne t'ai jamais rien refusé.
— Merci, mon ami; mais sois tranquille, je ne trahirai pas ta confiance.
— Que veux-tu faire?
— Je ne le sais pas encore.
— Dès demain, j'écrirai au marquis de Presle que toutes relations sont rompues entre nous.
— Henri, voilà précisément ce qu'il ne faut pas faire. Une telle déclaration l'étonnerait, lui donnerait des soupçons, il finirait par en découvrir la cause. Veux-tu donc qu'il échappe à ma vengeance?
— Pourquoi ne pas aller à lui le visage découvert et lui réclamer ta sœur ?
— Il nierait, Henri, il nierait tout. Pourquoi aurait-il fait enlever ma sœur de la ferme, s'il n'avait pas intérêt à la faire disparaître, à la cacher, à la tuer peut-être? Non, avec cet homme il faut employer la ruse.
« Tes relations avec lui continueront comme par le passé; je désire même qu'il s'établisse entre vous une plus grande intimité.
— Tu me demandes là une chose impossible maintenant.
— Tu es trop loyal pour savoir tromper, je le sais ; enfin tu feras ce que tu pourras. Je veux changer noire genre d'existence, Henri; jusqu'à présent nous avotis vécu très-retirés, ne recevant ici que nos amis, tes intimes. Mais cet hiver je veux de grandes réunions; je donnerai, ou plutôt nous donnerons des fêtes splendides dont parlera tout Paris. Quelque emploi qu'on fasse de son argent, du moment qu'on ïe dépense, il est utile au pays.
— Angèle, je crois deviner ta pensée; tu veux jouer un rôle terrible et dangereux... Ah! prends garde, mon amie, prends garde !
— Henri, pour la première fois, douterais-tu de ta femme?
— Jamais !
Elle se leva, elle lui prit la tête dans ses mains et lui mit un baiser sur le front.
— "Va, dit-elle avec des larmes dans les yeux, je suis forte, je t'aime! Us passèrent dans une pièce à côté pour prendre le café.
— Monsieur Ancelin, dit Angèle, dans quinze jours je donnerai ma première grande soirée.
— Vous en serez la reine de beauté, madame, répondit le jeune homme.
— Vous pensez, alors, que d'autres que mon mari peuvent me trouver jolie?
— Tout le monde, madame.
— Je vous crois, car vous n'êtes pas un flatteur, vous, monsieur Ancelin.
— Monsieur Descharmes, dit Albert, j'ai une question à vous adresser et il ne faut pas que je l'oublie.
— Surtout si je peux vous répondre. Do quoi s'agit-il?
— Avez-vous connu autrefois une ouviièro du nonîde Pauline Langlois?
M. Descnarmes laissa tomber sa tasse, dont le café se répandit sur la nappe.
— Pauline ! s'écria-t-il, Pauline ! Est-ce qu'elle existe encore?
— Oui, monsieur; mais je ne sais si je dois...
— Oh! parlez, monsieur Ancelin, parlez... vous saurez tout à l'heure pourquoi nous sommes si émus, dit madame Descharmes.
— C'est Pauline Langlois elle-même qui m'a prié de faire cette question à votre mari, madame.
— Ainsi vous la connaissez ? demanda vivement M. Descharmes.
— Depuis longtemps, et je dois ajouter que j'ai pour cette digne femme une affection presque filiale, car, lorsque j'ai eu le malheur de perdre ma mère, c'est elle, en quelque sorte, qui l'a remplacée près de moi. Mais vous l'avez vue, madame; c'est elle qui vous a ouvert la porte le jour oîi vous m'avez fait l'honneur de venir chez moi.
— Oui, oui... je me souviens de son air singulier quand je lui ai eu dit mon nom. Ah! monsieur Ancelin, vous jouez vis-à-vis de nous le rôle de la Providence I