‹ L'enfant du faubourgChapitre 17 sur 96 · NOUVELLE SURPRISE · texte numérisé non relu

NOUVELLE SURPRISE

M. Descharmes raconta au jeune peintre les relations qu'il avait eues avec Pauline Langlois, lorsque, jeune ouvrière, elle demeurait rue Saint-Anne, et comment il lui avait confié un jeune enfant trouvé par lui sur une route.

— La disparition de Pauline, continua-t-il, a toujours été pour moi un mystère, et mon ignorance sur son sort et sur celui de l'enfant une grande douleur, que ma femme a partagée.

« Enfin, grâce à vous, qui jouez ici, comme le dit Angèlo, le rôle de la Providence, nous savons (juo Léonline Landais existe, nous connaissons l'homme qui l'a précipitée dans un abîme... Grâce à vous, nous retrouvons Pauline Langlois, et par elle nous découvrirons peut-être ce qu'est devenu ce pauvre petit être que Dieu avait placé sur mou chemin et envers lequel je ne me trouve pas quitte, car en le recueillant jo m'engageais à veiller sur son enfance, à [rotéger sa jeunesse.

— Madame Langlois ne m'a jamais dit un mot de cet enfant, répliqua Albert; mais elle m'a souvent parlé de sa fille...

— Elle a une fille ! s'écria M. Descharmes.

— Oui, mais cette fille, elle l'a perdue quelques jours après sa naissance, par suite d'un événement que jo ne connais pas encore, et qui remonte à dixhuit ans.

— Il y a, en effet, environ dix-huit ans qu'elle a quitté la rue Saind -Anne, dit M. Descharmes. Et elle a une fille... Tout cela est étrange. Langlois est son nom de famille; cela indiquerait qu'elle n'était pas mariée.

— Je le crois, car elle n'a jamais parlé d'un mari qu'elle aurait eu.

— Revenons à sa fille. Vous dites qu'elle l'a perdue?...

— Perdue, retrouvée il y a quelques jours et perdue de nouveau. M. et madame Descharmes poussèrent une exclamation de suprise.

— Il y a des hasards si extraordinaires, poursuivit Albert, qu'on les croirail créés par la puissance divine. La fille de Pauline Langlois, trouvée je ne sais oîi, fut placée par les soins de l'Assistance publique dans ce même village de Rebay oii, un an auparavant, votre pauvre sœur, madame, avait été recueillie par des paysans. Enfin la fille de Pauline Langlois est cette demoiselle Claire dont je vous ai entretenue, qui a été élevée par celle qu'on appelait la marquise et qui avait pour voire sœur cette touchante affection dont vous a parlé l'autre jour la meunière de la Galloire.

— Oh! monsieur Albert, c'est Dieu qui a voulu cela, nous devons le croire !

— Cette jeune fille n'est donc plus à Rebay? demanda M. Descharmes.

— Après une attente de dix-huit ans, sa mère est partie avant-hier pour Rebay, ivre de joie, en pensant qu'elle allait embrasser son enfant. Je l'ai revue ce matin, désolée, désespérée... Elle n'a pu retrouver Claire au village; la jeune fille était partie brusquement, sans rien dire, accompagnée, paraît-il, d'un jeune homme inconnu dans le pays.

— Ohl la pauvre mèrel s'écria madame Descharmes ; sa douleur doit être horrible !

— Elle est anéantie, écrasée... Il faut qu'elle ait une force surhumaine pour avoir résisté à ce terrible et dernier coup.

— Mon cher ami, tout ce que vous venez de nous dire est tellement étrange et incompréhensible pour moi, reprit M. Descharmes, que ma pensée s'y perd. Pour l'instant, je renonce à comprendre. Quand pensez-vous que nous pourrons voir madame Langlois?

— Dès demain, si vous le désirez.

— Le plus tôt sera le meilleur.

— Alors demain je vous l'enverrai. A quelle heure pourrez-vous la recevoir?

— Que faites-vous demain, monsieur Aucelin?

— Rien, si vous avez besoin de moi.

— Voulez-vous accompagner ici madame Langlois?

— Certainement.

— Ma voiture vous prendra chez vous à deux Iieurcs. •" J'aurai prévenu madame Langlois; nous attendrons.

— Nous nous enfermerons dans mon cabinet, et jusqu'à l'heure du dîner nous aurons le temps de causer.

Le lendemain, la mère Langlois arriva chez le peintre un peu plus tôt que d'habitude.

Ses yeux étaient encore plus fatigués et plus rouges que la vcillo. On devinait qu'elle avait passé une nouvelle nuit sans dormir et à verser des larmes.

— Tu as dîné hier chez M. Descharmes? lui dit-elle.

— Oui, et j'y suis même resté jusqu'à minuit.

— Ah ! c'est bien, fit-elle.

Il devina qu'elle craignait de l'interroger.

— Je n'ai pas oublié la fameuse question, dit-il.

— Qu'a-t-il répondu?

— Qu'il avait beaucoup connu une jeune ouvrière du nom de Pauline Langlois qui demeurait alors rue Sainte-Anne.

— Albert, c'est lui, c'est Henri Descharmes! Et c'est tout ce qu'il t'a dit de mo>?

— Non ; nous avons parlé de vous longtemps.

— Ah ! il a dit que j'étais une coquine, une misérable, n'est-ce pas?

— Ce qu'il m'a dit de vous est absolument le contraire.

— Vrai, lu ne me trompes pas! s'écria-t-elle en pleurant; il est donc toujours le même : bon et généreux! Oh! le noble cœur! Ce n'est pas la fortune qui peut changer cet homme-là!... Lui as-tu dit que j'avais une fille?

— Oui; il en a paru fort étonné.

— Je crois bien ; il ne savait rien, je lui avais tout caché.

— Nous avons parlé aussi d'un autre enfant, un petit garçon.

— Mon Dieu ! gémit-elle, et je ne peux pas le lui rendre. Perdu comme ma fille!

Elle se prit à sangloter.

Au bout d'un instant, elle reprit :

— Si je pouvais le voir, lui parler, il ne m'en voudrait plus, il verrait que ce n'est pas de ma faute; je lui dirais tdut ce qui m'est arrivé et il me pardonnerait.

— Vous pouvez être tran(juille, vous le verrez.

— Je le verrai, tu en es sûr?... Où?

— Chez lui.

— Il voudra bien me recevoir?

— Voyons, n'étiez-vous pas son amie?

— .Vutrefois, (juand il n'était qu'ouvrier; aujourd'hui, il est marié et ^c^e à plusicnrs millions; c'est toi qui me l'as dit.

— Ne disiez-vous pas aussi, tout à l'heure, que la fortune ne pouvait changer un homme d'un grand cœur comme M. Descharmes?

— Tu as raison, Albert, il ne me repoussera pas.

— Du reste, reprit le jeune homme, il a le plus vif désir de vous revoir, et il vous attend aujourd'hui même à deux heures.

— Albert, je n'oserai jamais...

— Et si je vous accompagne ?

— Tu le voudras bien?

— Et si la voiture de M. Descharmes vient vous chercher?

— Albert, tu te moques de moi?

— Non, tout cela est la vérité : j'ai promis à M. Descharmes de vous accompagner et sa voiture viendra nous prendre à deux heures. Il faudra, pour la circonstance, mettre votre plus belle toilette.

— Oh ! tu verras, tu seras content de moi.

A une heure, la mère Langlois revenait chez le peintre.

Elle avait sorti de son armoire sa plus belle robe, une robe de soie noire qu'elle n'avait peut-être pas mise depuis douze ans. Une rotonde de velours et un chapeau qu'elle venait d'acheter complétaient sou ajuslemcnt.

— Suis-je à ton goût? demanda-t-elle au jeune homme.

— Vo'\s êtes très-bien.

Albert remarqua que, pour la première fois depuis qu'il la connaissait, elle n'avait pas son cabas à son bras.

A deux heures précises, le coupé de M. Descharmes s'arrêta devant la porte de la maison.

— Partons, dit le jeune homme.

La mère Langlois respira fortement.

— Oh I comme mon cœur bat ! dit-elle.

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