‹ L'enfant du faubourgChapitre 18 sur 96 · LA FRATERNITÉ · texte numérisé non relu

LA FRATERNITÉ

Le faubourg Saint-Antoine est depuis longtemps devenu célèbre. En dehors du rôle important qu'il a joué dans nos révolutions, c'est de ce quartier de Paris, si actif et si Industrieux, que sortent ces admirables ouvrages, chef-d'œuvre de l'ébéuislerie française.

Le faubourg Saint-Antoine ne travaille pas seulement pour Pa 'is et la France ; il exporte dans le monde entier les produits de son industrie àpé-

La collecle terminée, l'appreuti avuil recueilli viugt francs. (Pujje 131.)

ciale. C'est le quartier animé, vivant et le plus travailleur de la grande cité. Partout, du matin au soir, ou y entend le bruit des scies, des rabots et des marteaux.

Il y a là une énorme agj^lomération d'individus ; mais parmi cette fourmilière d'hommes, de femmes et d'enfants, il y a toute une population cosmopolite ([ui se renouvelle d'année en année; ce sont les apprenti et ouvriers du cempaynounago qui, avant de devenir maîtres et d'aller s'établir chez eu.\,

LiPf* 17. F. Roy, éditeur. — ReproJucliun inlerdile.

viennent passer un certain temps dans l'atelier d'un patron du faubourg, afin d'y apprendre l'art de fabriquer les pièces diverses qui composent un ameublement.

Or, un jour, les braves compagnons d'un des principaux ateliers du faubourg accomplirent un de ces actes d'admirable charité qui prouvent tout ce qu'il y a de bon, de généreux et souvent de grand dans les classes laborieuses, ainsi que l'esprit de solidarité et de fraternité qui les anime.

Nous ne dirons pas ici ce que furent les épouvantables journées de juin 1848. Tout le monde connaît ces faits douloureux et sanglants ; ils appartiennent à l'histoire.

Le 25 juin, un prêtre admirable dont la mémoire restera à jamais vénérée, pleurant devant tant de sang inutilement répandu, pénétrait à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, avec l'intention de parler aux combattants égarés et de faire cesser la lutte fratricide. Mais il n'eut pas le temps de prononcer une parole, une balle lui traversa les reins.

Une femme, qui était à une fenêtre, tenant dans ses bras un jeune enfant, le vit tomber.

— Oh ! s'écria-t-elle avec douleur, monseigneur est mort !

Le mari de celte femme, qui n'était pas dans les rangs des insurgés, s'élança dans l'escalier et descendit dans la rue pour porter secours au blessé. Aussitôt une balle l'atteignit en pleine poitrine et il tomba mort aux pieds de l'archevêque de Paris.

A cette vue, sa femme, qui l'avait suivi, poussa un cri perçant. Et comme elle se précipitait vers lui, plusieurs hommes tombèrent encore autour de M^' Affre, et son petit enfant fut tué dans ses bras.

La malheureuse poussa un second cri rauque, horrible, et tomba sans connaissance sur les corps sanglants de son mari et de son enfant.

Un mois plus tard, plusieurs ateliers du faubourg s'étaient rouverts; les ouvriers reprenaient la varlope. Ils ne se retrouvaient pas tous : beaucoup s'étaient enfuis de Paris, d'autres avaient été faits prisonniers les armes à la main, la déportation les attendait, et un certain nombre avaient été tués.

Parmi ces derniers, les ouvriers d'un des principaux ateliers regrettaient vivement leur camarade Pigaud, un excellent ouvrier, un cœur d'or, qui était aimé et estimé de tous.

A ceux qui l'ignoraient encore, ils racontaient comment Pigaud, qui n'avait pas voulu se laisser entraîner par les insurgés, avait été tué en voulant porter secours à l'archevêque de Paris; et comment aussi, au même instant, son pauvre petit enfant, Agé de six mois, avait été tué dans les bras de sa mère.

Alors le plus ancien ouvrier de l'atelier prit la parole.

— Maintenant, dit-il, la femme de Pigaud est malade, et proiiablement restera encore longtemps sur son lit. Après un si grand malheur, elle pouvait

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mourir du coup... Moi et un autre, nous n'avons pas voulu qu'on la meuàt à l'hôpital. J'ai installé ma fille aînée près d'elle pour la soigner. Par bonheur, il lui restait une centaine de francs des économies de Pigaud. Mais cent francs, co n'est pas le diable et ça ne pouvait pas toujours durer... Aujourd'hui, les enfants, madame Pigaud, la veuve de celui qui fut notre ami à tous, qui nous a si souvent aidés de ses conseils et de sa bourse, est tout à lait sans ressources. Voyons, dites, pouvons-nous la laisser mourir de misère?... Non, non, car nous serions des sans-cœur!

« Les colères et les haines paraissent apaisées pour longtemps, si ce n'est poui toujours; voici que nous travaillons; eh bien! les ouvriers du faubourg, apprentis et compagnons, prouveront qu'ils savent se souvenir et qu'ils ont du cœur, n'est-ce pas, les enfants? Ils n'abandonneront pas la veuve de leur pauvre camarade Pigaud, tous lui viendront en aide... Compagnons, êtes-vous de mon avis?

— Oui, répondirent les ouvriers.

— Allons, c'est bien, je vois que je ne me suis pas trompé en comptant sur vous,

« Toi, continua-t-il en s'adressant à un jeune apprenti, prends ta toque, et, à commencer par moi, tu vas faire le tour des établis. Tiens, voilà deux francs à la quête. »

La collecte terminée, l'apprenti avait recueilli vingt francs.

— Compagnons, reprit le vieil ouvrier, je suis content de vous. Ce soir et demain, nous nous chargerons de faire faire une quête semblable dans tous les ateliers; il faut que toutes les coteries participent à l'œuvre commune des braves ouvriers du faubourg.

Un peu plus tard, la maladie de la veuve Pigaud se prolongeant, les ouvriers formèrent une société, sous la présidence d'un contre-maître, et s'engagèrent, au nombre de cent vingt, à laisser sur leur paye de chaque quinzaine, dix sous pour la pauvre veuve.

Grâce à l'initiative et à la générosité des anciens camarades de son mari, la malheureuse femme n'avait plus à redouter les étreintes terribles de la misère ; mais elle restait toujours faible, languissante, incapable de se livrer à un travail quelconque. Si elle ne parlait plus guère de son mari, il n'en était pas de même de son enfant, elle le réclamait sans cesse et l'appelait avec des cris déchirants.

— La tête est maintenant plus malade (|ue le corps, disait le vieux médecin qui la soignait; elle devient monomane. Pour la guérir, il faudrait lui donner un enfant.

Un jour on parla de cela dans l'atelier que nous connaissons.

— Tiens, fit un compagnon nouvellement embauché, elle est encore jolioi.. Et, riant bestialement, il se permit d'abominables plaisanteries.

Il n'avait pas achevé qu'il reçut en pleine figure, de son plus proche voisin, le coup de poing le mieux appliqué du monaa.

Non-seulement on l'expulsa immédiatement de l'atelier, mais il fut mis à l'index dans tout le faubourg et obligé d'aller chercher du travail ailleurs.

Trois jours après, il y eut une réunion de la société.

Un ouvrier fit en ces termes la proposition suivante :

— Camarades, selon le dire du médecin qui soigne madame Pigaud, notre sœur à tous, il lui faudrait pour se guérir un enfant à aimer. Jo propose à la coterie d'adopter un enfant pour le donner à la veuve de notre pauvre ami Pigaud. Une fois rétablie, elle reprendra son travail et gagnera pour elle vivre. Notre société continuera à fonctionner, et ce que ses membres faisaient pour la veuve, ils le feront pour l'enfant. Nous sommes ici, pour la plupart, tous gar çons. Est-ce donc si lourd, pour nous tous, d'élever un enfant? Si vous le voulez, la cotisation des pères de famille sera diminuée et celle des garçons, qui n'ont pas charge, augmentée d'autant.

Le père de quatre enfants se leva.

— Ceci, dit-il, est en dehors de l'idée de notre société; si la proposition de notre camarade est acceptée, les pères de famille feront autant que les célibataires, c'est leur droit.

— Bravo! crièrent une trentaine de voix.

— Eh bien! je retire ma phrase, reprit l'orateur.

— Continuez, continuez.

— Il pourra arriver que le départ de quelques-uns d'entre nous éclaircisse nos rangs ; mais les bons compagnons ne manquent pas dans le faubourg; nous n'aurons que l'embarras du choix pour les remplacer.

« Reste à savoir comment nous trouverons l'enfant. Hélas! camarades, continua-t-il d'un ton jilus grave, la chose est malheureusement trop facile. Le choléra, cette alfreuse épidémie, a reparu dans Paris. Il frappe à tort et à travers des coups im[)itoyables, et c'est surtout dans la classe ouvrière qu'il choisit ses victimes. Chaque jour il fait de nombreux orphelins. L'hospice des Enfants- Trouvés regorge de ces pauvres petits malheureux, qui n'ont plus ni péri, ni mère, ni parents, ni amis, et dont le dernier refuge doit être la charité. C'est là que nous trouverons im enfant pour la veuve Pigaud. »

Les nobles paroles de l'ouvrier furent unanimement applaudies.

La délibération ne dura pas longtemps.

L'assemblée se leva en masse pour adopter la proposition.

Le vieil ouvrier qui, le premier, était venu en aide à la veuve, demanda à être désigné pour accompagner, le lendemain, la veuve Pigaud à l'hospice.

— Cette mission t'appartient de droit, répondit le président. Toutefois, je consulte l'assemblée. Ltes-vous de mon avis, camarades?

Une explosion do oui retentit.

Et les membres de la fraternelle société se séparèrent.

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, un fiacre s'arrêtait devant la porte de l'hospice des Enfants-Trouvés. Madame Pigaud et l'ouvrier délégué par la société du faubourg en desrendirent.

En même temps qu'eux, un homme portant un grand panier d'osier, recouvert d'une étoffe de percale verte, entrait à l'hospice.

Dans le panier, il y avait deux enfants : l'un qu'on pouvait croire âgé d'un an, car il était déjà fort et robuste; l'autre ne devait pas avoir plus de quinze jours.

La veuve Pigaud prit le plus grand dans ses bras et se mit à le couvrir de baisers.

— Oh! c'est celui-là, dit-elle tout bas à l'ouvrier, je ne m'en sépare plus.

Mais, avant d'emporter l'enfant, il y avait des formalités à remplir. On les fit entrer dans un bureau, où ils se trouvèrent en présence de deux employés de l'établissement.

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