‹ L'enfant du faubourgChapitre 20 sur 96 · UN SECOURS INATTENDU · texte numérisé non relu

UN SECOURS INATTENDU

Tout à coup, un jet de lumière éclaira la scène nocturne. Un homme, tenant entre ses doigts une allumette-bougie, qu'il venait d'allumer, parut en haut de l'escalier du grenier.

A la vue de cet individu, qui semblait tomber du ciel, Gustave lâcha prise et se releva avec épouvante. Les ciseaux s'échappèrent de la main de la jeune fille.

Au risque de se briser les reins, le nouveau venu sauta au milieu de la chambre. L'allumette s'éteignit. Mais Claire, libre de ses mouvements, s'était vite remise sur ses jambes, et au moment où celui qui venait de l'empêcher de commettre un meurtre s'élançait du haut de l'escalier, elle allumait une chandelle placée sur un meuble dans un bougeoir.

Une lumière pâle et tremblante éclaira de nouveau la chambre.

Entre Claire et Gustave, l'homme du grenier était debout, immobile, tête nue, les cheveux en désordre, l'œil enflammé.

La jeune fille le regardait avec surprise, mais aussi avec l'expression dune vive reconnaissance.

— Quel est cet homme? demanda l'inconnu avec le ton d'un* maître qui interroge.

— Un lâche ! répondit Claire.

— Ce nom me suffit, ce doit être le seul qu'il ait le droit de porter.

— Et vous-même, qui êtes-vous? dit impudemment Gustave, vous, qui vous cachez dans un grenier comme un voleur.

Celui-ci fronça les sourcils ; mais aussitôt il secoua dédaigneusement la tête.

— Si j'ai une explication à donner, dit l'inconnu dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu l'Enfant du Faubourg, c'est à mademoiselle Claire que je la dois. Je ne vous demande pas le motif de votre présence ici à pareille heure, je le connais; j'ai entendu et compris. Mais je veux bien vous donner un bon conseil; allez-vous-en !

— Moi aussi, j'ai compris, répliqua effrontément le jeune comte, et je me serais bien gardé de déranger mademoiselle si j'eusse su qu'elle avait un amant caché dans son grenier.

— Misérable ! exclama André en bondissant sur lui.

Il le saisit à la gorge, et le poussa vers la jeune fille en le secouant violemment.

— Vous allez demander pardon à mademoiselle de cette nouvelle insulte, en même temps que des autres, reprit-il d'une voix tonnante.

— Allons donc! fit Gustave en cherchant à saisir aussi son antagoniste à la gorge.

Mais si André n'était guère plus âgé que lui, il était son maître par la force des iiuiscles ; ses bras pesèrent sur Gustave, et il l'obligea à fléchir les genoux. Le comte ne tomba pas, pourtant, il poussa un cri de rage et parvint à se redresser !

— Lâchez-moi, lâchez-moi! hurla-t-il; vous ne savez pas à qui vous vous adressez !

— A un lâche, puisque c'est ton nom, dit André en le secouant toujours. Ils se trouvèrent au milieu des rayons lumineux projetés par la flamme de

la chandelle, face à face, se regardant dans les yeux.

— Ah! je te connais, je te connais, dit Gustave ; tu es employé chez le banquier Dartigue.

— Je te reconnais aussi maintenant, dit André; mais cela ne prouve qu'une chose : c'est que le fils du marquis de Presle est un misérable et uu infâme 1

Il roidit ses bras et, en desserrant les mains, il lança Gustave contro le mur. Il courut à la porte et après avoir vainement essayé de l'ouvrir, ne trouvant pas la clef, il ouvrit la fenêtre.

Il revint près de Gustave.

— Vous êtes entré par la porte, je suppose, mais vous allez sortir par la fe-

nèlre, lui dit-il en lui montrant l'ouverture par laquelle le vent s'engouffrait dans la chambre. Allons, parlez, partez vile !

— Oh! nous nous retrouverons, murmura Gustave en grinçant des dents.

— Je ne souhaite pas pour vous que ce soit dans une circonstance semblable à celle-ci, monsieur de Presle, car je ne répondrais pas de votre vie.

— Je suis prévenu, je prendrai mes précautions.

— La meilleure est de m'éviter et surtout déporter ailleurs vos prouesses de g^redin et de débauché. Partez, partez !

--C'est, en effet, ce que j'ai de mieux à faire, fit Gustave en ricanant; mademoiselle Claire a hâte, sans doute, de tomber dans les bras de son amant.

Un double éclair jaillit des yeux d'André, annonçant une nouvelle explosion de colère.

— Mais tu ne veux donc pas sortir d'ici vivant! exclama-t-il, tu veux donc que je te tue comme un chien!

Il allait se jeter sur Gustave, ainsi qu'un tigre sur sa proie, lorsque Claire l'arrêta en se plaçant devant lui.

— Laissez-le, monsieur, lui dit-elle, laissez-le; il n'est pas même digne de votre mépris.

Gustave profita de ce moment pour s'élancer sur la fenêtre.

— Claire, cria-t-il, après lui un autre; je reviendrai I

Ces paroles furent suivies d'un éclat de rire strident, et Gustave disparut dans la nuit.

André tendit vers la fenêtre son bras menaçant.

— Oh! si je le rencontre encore sur mon chemin, murmura-t-il d'une voix creuse, je le tuerai !

Il se tourna vers la jeune fille. Une autre pensée avait déjà effacé sur son visage les traces de la colère. Son regard s'était adouci et sa physionomie exprimait une ineffable tendresse.

— Monsieur, lui dit Claire, je ne trouve pas de paroles pour vous remercier et vous dire ce que j'éprouve en moi... Ah! vous ne savez pas encore tout ce queje vous dois.

— Je m'en doute, car ce misérable...

— Pour lui échapper, j'allais le tuer; mais Dieu n'a pas permis ce meurtre; il vous a envoyé pour sauver la vie de cet homme et pour que mes mains ne soient pas rouges de son sang! Ma reconnaissance pour vous sera éternelle, monsieur. Ah! dites-moi votre nom, qui êles-vous ?

— Qui je suis?...

— Oui, afin que votre nom béui reste dans ma mémoire et votre souvenir dans mon cœur.

— Eh bien! Claire, mon nom, le scu\ que je connaisse, est André . et je 8ur« Ion frère l

— Mon frère! s'écria-t-elle, mon fière! Je ne suis donc' plus seule au monde!... C'est bien vrai, n'est-ce pas? reprit-elle, la pauvre Claire a unfrère, une famille maintenant? Ah ! ne me trompez pas !

— Claire, répondit-il, il y a eu dix-huit ans, le 12 juin dernier, deux enfants ont été apportés dans un panier, à l'hospice des Enfants-Trouvés. L'un, un petit garçon, avait un an, c'est moi ; l'autre, une petite fille, n'avait que quelques jours, c'est vous. Les gens de l'hospice ont dit : C'est le frère et la sœur. Appelons-le André, nommons-la Claire... C'est tout ce que je sais. On me l'a dit il v a trois jours ; j'ai appris aujourd'hui seulement que vous étiez à Rebay, et je suis ce soir près de vous.

— Oh ! oui, mon cœur me le dit, vous êtes bien mon frère ! Il ouvrit ses bras. Elle s'y précipita en pleurant.

— Comme je t'aime déjà! disait André en la pressant sur son cœur.

— Nous ne nous quitterons plus, murmurait Claire.

— Ma sœur adorée, comme tu es belle!

— André, c'est toi qui es beau et bon, surtout; je le sens, j'en suis sûre.

— Nous n'avons ni père, ni mère, reprit-il, mais qu'importe ; j'ai une sœur, c'est assez.

— Avoir un frère, quelqu'un qui vous aime, oh! comme c'est bon pour le cœur !

Ils s'assirent l'un près de l'autre, les mains enlacées, de face, pour se mieux voir.

— Maintenant, mon frère, dit la jeune fille, explique-moi comment tu t'es trouvé si heureusement dans le grenier, au moment de la lutte affreuse que tu connais.

— J'étais tellement occupé parla pensée de me voir près de toi, répondit André, que je ne songeai même pas à demander eu quittant Pains où se trouvait le village de Rebay; c'est un voyageur obligeant qui me conseilla de descendre à la gare de Pouilly comme étant la plus rapprochée. Je m'arrêtai donc à cette gare, oià l'on m'indiqua la route que je devais prendre pour arriver à Rebay. Mais à une lieue de Pouilly je me trompai de chemin et marchai pendant plus d'une heure dans une autre direction. Un paysan, à qui je demandai si j'étais encore loin de Rebay, commença par me rira au nez, puis, enfin, voyant mon visage consterné, me mena à l'entrée d'un chemin de traverse, ([ui me conduisit sur la route que j'avais eu la maladresse de quitter.

« 11 était nuit depuis longtemps lorsque j'arrivai à Rebay. Je traversai deux fois le village par la principale rue avec l'espoir de rencontrer quelqu'un qui pût m'indiquor ta demeure; mais tout le monde était couché, dormait. Alors, je me décidai à frapper à une porto. Après quelques minutes d'attente, la porte s'entr'ouvrit, et une tête coilféo d'un bonnet de coton blanc m'apparut.

« — Qu'est-ce que vous voulez? mo dit l'individu d'une voix endormie.

Vous allez demander pardon à mademoiselle de cette uouYelle insulte, dit André. (Page 112)

„ Vous demander si vous connaissez à Rcl.ay mademoiselle Claire, répon-

(lis-jc.

« — Claire, oui. Aprl'S?

« -Voulez-vous être assez hon pour m'indifiucr la maison où elle demeure? *■

« 1, homme me regarda, malf^ré la nuit, et, en haussant les épaules :

M — Sa maison est dans le iliimin des vignes, à droite, après avoir passé le

(><)iil, un; dit-il.

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