‹ L'enfant du faubourgChapitre 21 sur 96 · LIV. 1.1 F Roy. Milour. — Itoproduclioa iniorlito · texte numérisé non relu

LIV. 1.1 F Roy. Milour. — Itoproduclioa iniorlito

« — C'est très-bien, répondis-je; mais à quoi la reconnaîtrai-je, la maisonV »

« Il haussa de nouveau les épaules, mais il me dit :

« — Il y a une treille qui monte jusqu'au toit. »

« Il referma sa porte et je l'entendis murmurer en regagnant son lit.

« Je fus bientôt dans le chemin des vignes. Je ne cherchai pas longtemps : un énorme cep de vigne frappa ma vue; mais en même temps des cris déchirants retentirent à mes oreilles. Je crus qu'on égorgeait quelqu'un dans la maison; c'était la voix d'une femme, de ma sœur, peut-être!...

« Je me jetai sur la porte ; impossible de l'ouvrir. Je me préparais à enfoncer la fenêtre d'un coup d'épaule lorsque je vis sous la toiture la lucarne du grenier ouverte. Le cep de vigne me servit d'échelle et je pénétrai dans le grenier. J'avais heureusement des allumettes sur moi; j'en allumai une afin de me diriger dans les ténèbres, et c'est alors que je me trouvai au-dessus de l'escalier.

« Tu sais le reste, ma sœur ; en te voyant aux prises avee un homme, sans savoir si c'était un assassin, un voleur ou un misérable d'une autre espèce, je sautai dans la chambre. Enfin j'étais près de toi, je te voyais ; ce grand bonheur réagit contre ma colère et l'empêcha d'éclater dans toute sa fureur. Dans un autre moment, j'aurais étranglé le lils du marquis de Presle. »

LE UÉl'ART

Claire jeta ses bras autour du cou du jeune homme.

— ■ Ne parlons plus jamais de ces tristes choses, lui dit-elle; je veux oublier ce qui s'est passé ici ce soir, et ue plus même me souvenir du nom de cetliomme. Quand Dieu se montre si bon pour moi, je me sens, moi aussi, disposée à l'indulgence.

Bien que la nuit fût déjà très-avancée, André, pas plus que Claire, ne songeait à prendre du repos.

Il voulait savoir comment elle vivait à Rebay.

Elle lui montra la robe qu'elle venait de terminer.

— Je suis couturière, et mon aiguille me fait vivre, dit-elle.

— Tu dois, chère sœur, avoir plusieurs amis dans le village?

— J'}' rencontre, en eSet, beaucoup de sympathie. Ici les paysans sont tous do bravos gens. Ils sont bien un peu égoïstes, ils aiment peut-être trop leurs morceaux do terre; mais ils ne voudraient pas me faire du mal.

— Alors Rebay te plaît et tu ne le (|uitlerais juis sans i>eine ?

— Oh 1 dos amis jie sont pas un frère; je te suivrai partout où lu voudras

aller. Il v a quelque temps, j'aurais peut-être hésité à m' éloigner d'ici ; une femme, une pauvre folle, quia pris soin de mon enfance, que j'aimais comme une mère, y était encore ; mais elle est partie et je m'en irai sans regret, si tu veux bien que je t'accompagne.

— Je suis venu avec l'intention de t'emmener.

— (>h ! merci, mon frère! Où irons-nous?

— A Paris.

— C'est à Paris qu'on a conduit la pauvre folle, la marquise, comme on l'appelaii à Rebay ; je serai dans la même ville et, si Dieu exauce mes prières, je la re verrai.

— Pourquoi appelait-on cette malheureuse la marquise? demanda André. La jeune fille lui raconta ce qu'elle savait de la folle des Sorbiers.

— .le suis tout ému, dit André; mon cœur se serre en pensant à l'existence malheureuse de cette femme. C'est sans doute parce qu'elle a été pour toi, ma sœur, affectueuse et bonne, presque une mère.

— André, si nous la retrouvons, tu l'aimeras.

— Je l'aime déjà avant de la connaître. Du reste, tous ceux que tu as aimés, que tu aimes, je les aimerai. Maintenant, petite sœur, quand partirons-nous?

— Aussitôt que tu le voudras.

— Oh ! je te laisserai le temps d'arranger tes affaires.

— Je n'en ai aucune. Rien ne m'appartient ici que mon linge et mes effets ; mon paquet ne sera pas long à faire.

— N'as-tu pas quelque chose à payer? Je ne suis pas bien riche; mais mes économies de garçon sont sur moi : un peu plus de mille francs.

— Mon frère, je ne dois pas un sou. J'ai au contraire à toucher demain matin, en la livrant, la façon de cette robe.

— Alors nous pouvons partir demain?

— Rien ne s'y oppose. Mais je no vais pas avoir immédiatement du travail à Paris; je te serai une lourde charge; comment ferons-nous?

— Ne t'inquiète pas, ma chère mignonne. Du travail pour toi, j'en trouverai. En attendant, jo travaillerai pour nous deux.

— Mon frère, quel est ton état?

— Je suis employé.

— Ah! c'est quelque chose, cela! Et combien gagnes-tu par mois?

— Deux cents francs.

— Mon Dieu ! que d'argent! s'écria Claire en ouvrant ses grands yeux émerveillés. Oh! tu seras riche bientôt!

— A Paris, avec deux cents francs, on ne va pas bien loin, répondit André en souriant; tout y est très-cher.

— C'est égal, nous mettrons pas mal de côté, lu verras; je deviendrai une

bonne ménagère, je sais faire déjà nu peu la cuisine... A deux, quand on sait s'arranger, on fait toujours des économies.

— Eh bien! nous en ferons; nous amasserons ta dot.

— Non, monsieur, la vôtre.

— Ob! moi, j'ai le temps de songer à me marier.

— Et moi je suis sûre de n'y penser jamais.

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— D'abord parce que j'aimerai beaucoup mon frère, et puis parce qu'une fille qui n'a ni père ni mère ne peut pas se marier.

Un nuage passa sur le front d'André.

— C'est bien, fit-il ; nous verrons cela plus tard.

— Où travailles-tu? demanda-t-elle après un moment de silence.

— Dans une maison de banque, seulement je n'y retournerai pas; je chercherai une autre place.

— Pourquoi donc? fit-elle avec surprise.

— Parce que M. Dartigue est le banquier du marquis de Presle et que je ne veux pas m'esposer à rencontrer dans cette maison le misérable qui t'a insultée; parce que, pour éviter un malheur, je ne veux pas que ce joli cocodès connaisse notre adresse.

— C'est vrai, mon frère, tu as raison; et ton logement, comment est-il? Combien as-tu de chambres?

— Pour le moment, je n'ai qu'une petite chambre que j'ai louée dans un hôtel meublé. Mais notre premier soin, en arrivant à Paris, sera de chercher un petit appartement avec deux chambres, une petite salle à manger et une cuisine. Je veux que tu le choisisses toi-même. Nous achèterons des meubles el tu arrangeras ta chambre à ton goût; il faut qu'elle soit jolie, très-jolie.

— Mon frère, nous ne sommes pas riches, nous no devons pas faire do folles dépenses; tout sera simple chez nous. Un ménage do rien, quand il est propre et bien tenu, a tout de suite l'air de quelque chose.

— Eh bien! mademoiselle, vous serez la maîtresse absolue... Tout ce que tu feras, je le trouverai superbe.

Ils causèrent encore longtemps ainsi de mille choses touchant l'avenir, sans s'apercevoir que les heures s'écoulaient. Les premières lueurs de l'aurore les surprirent à babiller.

Claire poussa une exclamation do surprise.

/-• Mais c'est le jour, dit-elle, voilà le jour!

— C'est vrai, fit André; comme le temps a passé vite!

— Et moi qui n'ai pas pensé à ta fatigue, qui t'ai ompèclié de dormir...

— Allons donc, répliqua le jeune homme, est-ce que je suis fatigué? Est-ce que j'ai besoin de dormir? Mais pour causer avec toi, en te regardant, je pas-

serais dix nuits comme celle-ci. Va, ma sœur, plus on prend de temps au sommeil, plus longtemps on vit.

— Maintenant, qu'est-ce que nous allons faire?

— Tes préparatifs de départ.

— Avant tout, il est bon que je te fasse goûter de ma cuisine, car tu dois avoir bien faim. J'ai tout ce qu'il faut ici, excepté du vin...

— Le vin, je le trouverai dans le premier cabaret que je rencontrerai. Le soleil se lève, les gens de Rebay doivent être debout; je cours acheter du vin pendant que tu prépareras le déjeuner.

Claire retrouva la clef sous un meuble et le jeune homme sortit. En le voyant, les voisins de la jolie couturière prirent des figures très-étonnées, et se mirent à chuchoter entre eux :

— Quoi! Un beau jeune homme chez Claire, où il avait certainement passé la nuit. Quel scandale!

Une heure plus tard, pendant que les jeunes gens déjeunaient tranquillement, on savait déjà dans tout le village qu'un homme, évidemment un amant, avait passé toute la nuit dans la maison de Claire.

Lorsque la jeune fille alla porter la robe, le dernier ouvrage qu'elle devait faire à Rebay, les personnes qu'elle rencontra affectèrent de ne point lui dire bonjour. Sa cliente la reçut froidement et la paya avec ces mots dits prcsaue durement :

— Mademoiselle, voilà votre argent.

Claire avait eu l'intention de lui faire part de son bonheur; mais, en voyant son air presque dédaigneux, elle garda le silence.

De là elle se rendit chez un cultivateur qui faisait, à l'occasion, le métier do messager. Elle convint d'un prix pour qu'il la menât à Pouilly.

A dix heures, le paysan et sa voilure étaient devant la porto de Claire. Les paquets étaient faits, on les mit sur la voiture. Le propriétaire de la maison, prévenu de bonne heure, n'avait pas cru devoir se déranger. Il avait seulement envoyé son domestique pour recevoir la clof.

Claire et André partirent sans que la jeune fille ait dit à personne qu'ayant un frère, celui-ci l'emmenait à Paris.

C'est après leur départ seulement que les gens de Rebay, dont la curiosité n'était pas satisfaite, se repentirent de ne pas avoir interrogé lajeune fille.

Quant à Claire, elle ne pensait déjà plus à eux.

Le voiturier, non moins curieux que les autres, essaya de faire causer la jeune fille poux savoir quelque chose; mais elle le connaissait à peine; elle no jugea pas à propos de lui faire ses confidences. Il en fut réduit à répondre luimême à ses questions. Il put ainsi penser et supposer tout ce qu'il voulut. Pour lui, cela ne faisait aucun doute, la belle Claire se laissait enlever par un amoureux.

On arriva à Pouilly ua instant avant le passage du train. A six heures du soir, Claire et André étaient à Paris. Ils descendirent dans un hôtel de la '•ue Saint-Denis, où ils passèrent la nuit. Mais, le lendemain matin, ils se mirent à la recherche d'un logement. Ils le trouvèrent rue des Rosiers, libre et fraîchement décoré.

Claire s'effraya du prix; mais le logement était si joli, avec ses deux grandes fenêtres sur la rue ! Elle laissa faire André.

Chez un marchand de meubles du quartier, ils achetèrent la literie et les objets de mobilier indispensables : deux bois de lit, une commode-toilette, une table à ouvrage pour Claire ; une armoire pour André ; un petit buffet, uuf table et des chaises pour meubler la salle à manger ; six autres chaises plus jolies pour mettre dans les deux chambres.

Après cela, il ne restait plus à André que deux cents francs.

— C'est toi qui tiendras la bourse, dit-il à Claire en les lui remettant.

Elle compta qu'avec son argent à elle cela faisait près de trois cents francs.

Certes, ils n'étaient plus guère riches; mais le soir ils se trouvaient installés chez eux, dans leur petit paradis ; ils avaient l'espoir du travail et voyaient s'élargir sous leurs yeux les horizons radieux de l'avenir.

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