‹ L'enfant du faubourgChapitre 22 sur 96 · HISTOIRE DE LA MÈRE LANGLOIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA MÈRE LANGLOIS

En descendant de voiture dans la cour de l'hôtel de M. Descharmes, la mère Langlois poussa cette exclamation ;

— Oh! que c'est beau!

Sur le perron, elle s'arrêta, regardant l'escalier qu'elle venait de monter.

— Dis donc, Albert, fit-elle, ces belles pierres avec des raies bleues, est-ce que c'est du marbre?

— Oui, et du plus beau.

— Un palais de marbre! murmura-t-elle ; est-il riche!

Dans le vestibule, ce fut autre chose; elle se courba et faillit s'agenouiller devant d'admirables groupes, chefs-d'œuvre de la statuaire, posés sur des colonnes de marbre blanc.

En les voyant, un domestique s'empressa d'ouvrir la porte.

La mè"e Langlois se mit à trembler de tous ses membres et s'efTaça dorrièro lepemtre. Ace moment, elle eût voulu devenir une souris pour pouvoir se blottir dans un coin ou se fourrer dans un trou. Mais derrière Albert il ne lui était pas possible de cacher entièrement sa belle carrure et sa large poitrine.

Madame Descharmes vint à leur rencontre.

— Venez, chère madame Lauglois, venez, dit-elle en lui prenant la main ; c'est deux amis que vous allez trouver ici.

La pauvre femme balhutia quelques mots inintelligibles, tout en faisant à chaque pas une profonde révérence. On aurait dit qu'elle avait peur de marcher sur les rosaces du tapis d'Aubusson.

Après avoir traversé plusieurs pièces, madame Descharmes ouvrit elle-même la porte du cabinet de son mari.

— Henri, lui dit-elle, je te présente ton ancienne amie Pauline.

Henri était devant la mère Langlois, toujours le même, avec son bon sourire d'autrefois sur les lèvres.

Pour le coup, elle ne put se soutenir, elle tomba sur ses genoux.

Henri lui tendit la main pour l'aider à se relever. Sur cette main, elle appuya ses lèvres.

— Ma pauvre Pauline, il paraît que vous avez bien souffert, dit l'iiigéiiiour en la relevant. Allons, comme le jour où nous avons adopté l'enfant trouvé, tendez-moi vos deux joues.

Et il l'embrassa.

— Que je vous embrasse aussi, pauvre mère! dit Angèle très-émue.

— Oh! fit la mère Langlois avec des larmes dans la voix, il y a donc des riches aussi bons que Dieu!

Albert avait refermé la porte du cabinet.

M. Descharmes fit asseoir la mère Langlois dans un fauteuil, et lui, AngMo et Albert s'assirent formant un demi-cercle devant elle.

— Ma chère Pauline, reprit M. Descharmes, apprenez-nous d'abord pourquoi vous avez disparu tout à coup et comment vous vous êtes si bien cachée pour que, malgré toutes mes recherches, il ne m'ait pas été possible devons découvrir.

— Je ne me suis pas cachée; j'ai seulement changé de quartier et pendant bien des années j'ai vécu dans la solitude la plus complète, travaillant jour et nuit, me refusant même la promenade du dimanche.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Pourquoi n'avez-vous pas cherché à me revoir? Vous saviez où j'étais employé alors.

— Oui, mais je n'avais plus l'enfant que vous m'aviez confié et je n'ai pas osé vous écrire. Pourquoi? Probablement parce que j'étais bien malheureuse.

— De sorte que sans M. Ancelin je ne vous aurais pas revue et je croirais encore à votre mort.

La mère Langlois baissa la tête. Apres un court silence, elle rcjiril :

— Vous ne ne m'auriez revue, monsieur Henri, que si j'avais pu vous ramener l'enfant. Mais je vas tout vous dire, je ne vous cacherai rien. Tu vas entendre mon histoire, conlinua-t-elle en s'adressant à Albert, el lu verras si j'wais raison do dire qu'on on pourrait faire un livre.

« Monsieur Henri, lorsque vousna'avez apporté l'enfant, vous'souvenez-vous ■|ue je n'étais pas gaie comme d'habitude?

— Parfaitement. Je vous ai même interrogée au sujet de votre tristesse; j'ai vu des larmes dans vos yeux; mais vous m'avez seulement répondu qu'un malheur vous était arrivé. C'était votre secret, je l'ai respecté.

— Oui, un malheur m'était arrivé; mais ce jour-là je n'en connaissais pas encore l'étendue, monsieur Henri : j'allais être mère.

— Ah! pauvre Pauline, je comprends.

— Et sans avoir eu un amant, monsieur Henri, car, vous le savez, j'étais une sage et honnête fille. J'aimais le travail et j'étais une bonne ouvrière; je gagnais plus de quatre francs par jour; en ce temps-là, comme depuis, je n'ai jamais eu besoin d'un homme pour m'aider à vivre. Pourtant je pensais bien à me marier un jour, ces idées-là viennent naturellement; en tirant mon aiguille, j'avais souvent de ces rêves, cela m'égayait. Le malheur est venu, ma vie était brisée, les rêves sont partis pour ne plus revenir. Depuis cela, j'ai trouvé bien des fois l'occasion de me marier; je n'ai pas voulu. Pauline Langlois ne pouvait plus mettre sa main dans celle d'un honnête homme. D'ailleurs je n'avais qu'un amour, une passion unique : ma fille... ma fille que j'avais perdue, ayant à peine eu le temps de la couvrir de mes baisers !

« J'avais pour amie mie ouvrière qui travaillait pour la même maison que moi. Elle se nomme Marguerite; je sais qu'elle vit encore, mais nous ne noua voyons plus; je ne lui ai pas pardonné le mal qu'elle m'a fait.

« C'était une jolie blonde toute réjouie, qui riait toujours, ne pensait qu'à s'amuser et véritablement un peu folle. Sa gaieté bruyante, pleine d'expansion, ne me déplaisait pas; j'aimais à l'entendre lancer dans l'air une chanson ou un éclat de rire.

« Elle avait un amoureux; ça, c'était son aiïaire. Je ne trouvais pas qu'elle fit bien, mais je ne me permettais pas de la blâmer.

« Le dimanche, son bonheur était d'aller courir les champs et les bois aux environs do la ville; un jour à Robinson ou à Bellevue, un autre jour sur les bords de la Marne, ou à Montmorency, ou à Versailles. Elle ne dédaignait pas non plus les mets délicats et elle adorait le vin de Champagne et aussi ces autres drogues, moitié liqueur, moitié poison, que les hommes ont inventées pour s'étourdir et s'exciter à faire toute sorte de sottises.

« Souvent elle me disait :

« — Tu es toujours enfermée, ta chambre est pour toi pire qu'une prison; quand on a travaillé toute une semaine et que vient le dimanche, est-co qu'on no fait pas bien de s'égayer un peu? Viens donc passer la journée avec moi, nous irons oii tu voudras. On cause, on court, on saute, on chante, on rit, enfin on s'amuse et ça change les idées.

« A toutes ces avances, je répondais invariablement :

ilenri luilcudit la main pour l'aider à ae relever. Sur cette maiu, elle appuya ses lèvres. (Page 151.)

« — Non, merci! ».

« Mais, un jour, elle me sollicita si vivement que j'eus la faiblesse de luipromotlre de sortir avec elle le dimanche suivant.

« Dès le samedi soir, je préparais ma toilette ; elle était très-simple, mais fraîche et presque neuve, puisque je no sortais jamais.

«Leieudomaia, je m'habillai do bonne heure. Le temps était suporbo, il n'y

LlV. 20. F Rcj, <dilour. — noproduollo» iiterdite.

avait pas un nuage dans le ciel bleu; c'était le dernier dimanche d'août. Ah! je n'oublierai jamais ce jour fatal.

« A dix heures, Marguerite vint me chercher avec une voiture découverte.

« — Mon fiancé nous attend à la gare, » me dit-elle.

« Ces paroles ne m'étonnèrent point, car, depuis quelque temps, mon amie aiînonçait à grand bruit son prochain mariage.

« — Nous allons à Saint-Germain, au Pecq, continua Marguerite; lu verras comme c'est beau! Des arbres plus hauts que les tours de Notre-Dame et de grandes allées à perte de vue, au travers de la forêt. »

« Nous partons. A la gare, nous trouvons le fiancé de Marguerite. Il n'était pas seul. Un homme, que je ne connaissais pas, causait avec lui.

« — J'ai rencontré, jiar hasard, M. Auguste, un vieux camarade de collège, nous dit-il; il veut bien venir avec nous à Saint-Germain.

— Oh! quel bonheurl s'écria Marguerite. Partie carrée ; nous nous amuserons davantage. »

« J'eus comme un pressentiment que le hasard n'était pour rien dans la présence de M. Auguste à la gare, et l'idée me vint de retourner chez moi ; je ne sais quel faux raisonnement m'empêcha de partir. Les billets étaient pris d'avance ; j'eus peut-être peur de paraître ridicule.

« La figure de l'individu ne me revenait pas du tout; d'abord il était fort laid, et avec cela son air faux me déplaisait comme il n'est pas possible de le dire.

« Marguerite prit mon bras et elle m'entraîna presque dans la salle d'attente.

« Arrivés à Saint-Germain, on déjeuna, puis on partit pour la forêt. M. Auguste m'avait offert son bras; j'aurais bien vouki le refuser, mais c'était difficile, ayant accepté de venir à la campagne en sa compagnie. Il fut, d'ailleurs, extrêmement aimable et plein d'attention pour moi. Il était beau parleur, j'écoutai toutes les drôleries qu'il disait et, la gaieté contagieuse de mon amie aidant, je finis par me divertir comme elle et par rire avec eux.

« La campagne était pour moi une rareté; je courais comme une folle à travers les futaies et je prenais du plaisir autant que je pouvais.

« Quand on est toujours entre quatre murs, du matin au soir, et qu'on se trouve par hasard transporté au milieu des champs, c'est si bon de courir en plein air dans un grand espace !

« La journée s'écoula aussi agréablement que possible.

« Mais si M. Auguste avait eu le pouvoir de me faire rire il n'avait pas réussi à me plaire. Je lui trouvais toujours un air sournois, et dans le regard quelque ihoso de méchant.

« Un peu avant la nuit, nous revînmes à Saint-Germain pour dîner.

« Je n'avais jamais eu l'idée qu'on put dépenser autant d'argent dans un jour, ^t je m'étonnais à bon droit de voir deux commis de magasin — ils se donnaient pour tels — se livrer à d'aussi folles dépenses.

« Évidemment ces messieurs avaient le gousset bien garni, et pour qu'iis fissent ainsi danser les écus ils devaient gagner énormément d'argent sans se donner beaucoup de peine.

« Dans un salon du restaurant, où nous n'étions que nous quatre, ils rirent servir des choses dont je ne connaissais même pas le nom. On nous traitait comme des princes : il paraît qu'on est tout ce qu'on veut quand on a de l'argent.

« Contre mon habitude, ce jour-là, je bus du vin, du rouge, et aussi du Champagne. Je n'en ai plus bu jamais depuis; un serment que j'ai fait...

« Après le deuxième verre de Champagne, je me sentis toute étourdie, mes yeux se fermaient malgré moi; j'entendais comme des pétillements dans ma tùte; quand je regardais, je voyais passer des zigzags de feu; quelque chose de lourd tombait sur mes yeux; j'aurais voulu parler, je ne pouvais remuer la langue.

« Pendant ce temps-là, Marguerite chantait la Lisette de Béranger, que ([uelque temps auparavant Déjazet avait mise à la mode.

« Vous vous dites, sans doute : Pauline Langlois était ivre. Eh bien! non, non, je n'étais pas ivre... »

Elle poussa un profond soupir et, en passant ses doigts sur ses yeux, elle sécha doux larmes.

— Au bout d'un instant, continua-t-elle, je me sentis saisir par le sommeil. Oh! je lui résistai énergiquement. Mes paupières étaient engourdie», et ma tète s'en allait de tous les côtés.

« Marguerite cessa de chanter. Alors elle et les deux hommes se miiont à chuchoter en me regardant. Il se faisait un si drôle de bruit dans mes oreilles que je ne pouvais rien entendr* de ce qu'ils disaient.

M A la fin, Marguerite vint s'asseoir près de moi.

« — Ce n'est ri^n, ce que ta éprouves, me dit-elle; tu es un peu fatiguée, voilà tout... la chaleur, le bon vin... demain matin, ça n'y paraîtra plus. Mais nous ne pouvons pas retourner à Paris ce soir, nous serons forcées de coucher à Saint-Germain. »

« Je fis un grand effort pour lui dire que je voulais retourner à Paris.

« — C'est impossible, reprit-elle; tu dois bien sentir que tu ne pourrais pas faire un pas. Non, nous coucherons ici; le maître de cette maison tient justement un hôtel en même temps qu'un restaurant.

« — Non non, je ne veux pas! » m'écriai-je avec terreur.

« Elle devina ma pensée, car elle me répondit aussitôt :

" — C'est toi seulement et moi, parce que je ne veux pas te quitter, ([ui restons à Saint-Germain; ces messieurs vont s'en aller; il faut qu'ils rouirent à Paris ce soir. »

« Je ne fis plus aucune résistance; d'ailleurs je n'avais plus de volonté, j'étais

îomme morte. Je ne me souviens plus comment je fus transportée dans une chambre de l'hôtel. Les deux hommes avaient disparu. Marguerite m'aida à me déshabiller et à me mettre au lit, puis elle se coucha près de moi. Je n'avais déjà plus conscience de moi-même et je m'endormis aussitôt d'un profond sommeil.

« Je me réveillai au petit jour; j'étais seide dans le lit; mais je vis dans la chambre un homme. Je poussai un cri terrible en reconnaissant M. Auguste.

« Il fut sans doute très-effrayé, car il sortit vivement par une porte qui devait communiquer avec une autre chambre.

« Moi, je me mis à sangloter.

« Pourtant je me levai; j'avais encore la tête lourde et je pouvais à peine me tenir sur mes jambes. Je m'habillai en pleurant, je ne songeai pas plus à arranger mes cheveux en désordre qu'à me regarder dans la glace. Ah! je ne pensais guère à la coquetterie.

« Je sortis de l'hôtel sans rien dire à personne, et courus aussi vite que je le pouvais jusqu'à la gare. Les gens qui me virent durent me prendre pour une folle ; oh! je l'étais réellement, car je n'avais plus la tête à moi.

« Je rentrai à Paris désespérée, folle de douleur.

« Après trois jours d'affaissement passés dans les larmes, j'eus enfin le courage de reprendre mon aiguille.

« Un jour, un mois plus tard, je rencontrai Marguerite qui, honteuse et peut-être déjà poursuivie par le remords, mettait tous ses soins à m'éviter. Je lui reprochai durement son abominable conduite.

« Elle m'apprit que M. Auguste — elle ne le connaissait que sous ce nom-là — avait été obligé de quitter Paris subitement, et que son fiancé l'avait suivi. De son mariage, il n'était plus question.

« A genoux, en pleurant, elle me demanda pardon. Je ne me laissai pas attendrir : je lui déclarai qu'il n'y avait plus d'amitié possible entre nous et que je ne la reverrais jamais. Elle voulut insister; je lui tournai le dos avec mépris et m'éloignai brusquement.

« Depuis, je n'ai pas revu Marguerite et n'ai plus entendu parler de M. Auguste.

« Notre petit Henri était déjà grand et tout prêt à marcher, lorsque ma fille vint au monde, le 26 mai. De même que j'appelais Henri le petit garçon, je donnai à ma fille le nom d'Henriette en souvenir de vous.

« J'avais deux enfants à soigner, à élever; je ne m'amusai pas à être malade longtemps; dès le 4 juin, j'étais sur pied et je me remettais au travail. J'avais encore do la faiblesse, mais j'avais besoin de gagner ma vie ; je ne m'en apercevais pas.

« Depuis quelques jours, le choléra faisait des siennes dans Paris. Il entra dans

notre maii on. Un jour, deux personnes moururent, le lendemain deux autres. Les locatai'es étaient terrifiés; moi seule je n'avais pas peur.

« Un matin, je sortis pour porter mon ouvrage, c'était le 10 juin; je laissai ma clef à une voisine, en la priant de veiller sur les enfants qui dormaient.

« En revenant, je fus prise tout à coup d'un étourdissement, puis de douleurs dans l'estomac et de crampes atroces. Je tombai tout de mon long dans la rue, frappée par le choléra. Impossible de me relever, impossible aussi de crier, de parler. Un rassemblement se fit autour de moi. J'entendis un bruit confus, comme un bourdonnement, puis je sentis qu'on me soulevait. A partir de ce moment, je ne me souviens plus de rien.

« On avait établi des ambulances dans tous les quartiers, principalement aux mairies, pour soigner les cholériques; je fus, paraît-il, portée à l'une do ces ambulances où je restai je ne sais combien de jours. Mais trois mois plus tard, quand je sortis de la fièvre et du délire et que je pus me souvenir, voir cl entendre, je me trouvai couchée dans un lit de l'hôpital Beaujon.

« Ma première pensée fut pour mes enfants : je les réclamai. On me fit plusieurs questions, je donnai le numéro de la rue Sainte-Anne. Les gens de l'hôpital prirent des informations; mais dons la crainte, sans doute, de compromettre ma guérison, ils me trompèrent en me disant que mes enfants étaieul en sûreté et que je les verrais aussitôt rétablie,

« Ma convalescence fut longue, je restai encore trois mois à l'hôpital. Enfin on me trouva assez forte pour me laisser partir. Je courus rue Saiule-Anne. llélus! je n'y trouvai que des visages inconnus. On ne put me donner l'adresse d'aucun des anciens locataires. Le concierge était mort, sa femme était retournée dans son pays, en Alsace. La voisine, que j'avais chargée de veiller sur les enfants, était morte aussi le lendemain. Quant à ceux-ci, on ne savait rien.

« Je savais où demeurait le propriétaire do la maison, j'allai le trouver. 11 me croyait morte, il pensa voir un revenant. Si je n'avais pas eu des sanglots plein la gorge, j'aurais ri, tant sa figure était drôle.

« Il me dit tout ce qu'il savait.

« No me voyant pas revenir, ma voisine avait pris les enfants chez elle, puis, atteinte par la terrible maladie, elle était morte. Un de ses parents vint, il la fit enterrer, et comme tout le monde déménageait de la maison, il envoya une voiture et des hommes pour enlever les meubles de sa parente. L'un do ces hommes, voyant deux petits enfants abandonnés dans une maison où il n'y avait plus personne, ne trouva rien de niieu.\ que de les prendre, en déclarant qu'il allait les porter aux Enfants-Trouvés. La concierge, affolée d'ailleurs par la mort de son mari, avait laissé emporter les enfants sans rien dire.

« Le propriétaire, qui tenait ces renseignements do la concierge, ne doutait pas que les chers petits êtres no fussent aux Enfants-Trouvés.

« C'était un brave homme, ce propriétaire; il avait fait vendre mes meubles,

il en était désolé; mais il avait gardé mon linge et mes autres effets dont une grande malle était remplie. Il mêla remit. Et, comme je n'avais sur moi qu'un peu d'argent qu'on m'avait donné avant de sortir de l'hôpital, il me glissa dans la main deux billets de cent francs.

« Je me reposai un jour et le lendemain j'allai à la maison des Enfants-Trouvés. On me fit toutes sortes de questions; mais on ne put ou plutôt on ne voulut me donner aucun renseignement. Ils ne me dirent même pas s'ils avaient les enfants.

« Hélas! j'étais une inconnue, une malade qui sortait de l'hôpital, je n'avais pas de mari, je demeurais dans une mauvaise chambre meublée et mes moyens d'existence devaient paraître douteux. Je dus faire des réponses bien embarrassées, et il est probable qu'on me prit pour une intrigante ou quelque chose de pire encore; je sortis de là en pleurant, désespérée. »

Le souvenir de toutes ses douleurs, de toutes ses misères, força la mère Langlois à s'interrompre. Les larmes la suffoquaient.

Ses auditeurs, visiblement émus, restaient silencieux et la regardaient remplis de compassion.

Après avoir longuement essuyé ses yeux, elle continua son récit en ces termes :

— Ce fut un coup terrible lorsque je finis par comprendre qu'on ne me rendrait pas mes enfants, et que pour longtemps, peut-être pour toujours, ils étaient perdus pour moi...

« Je ne saurais pas bien vous dire ce qui se passa en moi; c'était dans ma tète un combat incessant de pensées et d'idées bizarres ; je voyais tout en noir ; la Duit, je faisais des rêves épouvantables, je ne dormais presque plus; je disais souvent des choses qui n'avaient ni queue ni tête, et il y avait des jours où je ne me souvenais plus de rien ; je perdais complètement la mémoire.

« Que de fois j'ai entendu dire autour de moi :

« — Elle est folle, la pauvre fille ! »

« Ah! plus d'une fois, j'ai eu peur de le devenir réellement. Et cela dura plus de quatre ans. C'est le travail et l'idée d'amasser un peu d'argent pour le donner un jour à ma fille qui m'ont sauvée de la folie.

« A force de recherches, j'étais parvenue à découvrir le parent de cette femme qui demeurait sur le même carré que moi dans la maison de la rue Sainte-Anne.

(( 11 se souvint parfaitement d'avoir vu les deux enfants dans la chambre de sa parente. Il m'indiqua la maison de déménagements à laquelle il s'était adressé.

« J'y allai. Je voulais à toute force trouver l'homme qui avait emporté les enfants, afin de me faire accompagner par lui aux Enfants-Trouvés.

« Je vis le déménageur. Lui ausui avait entendu parler des deux petits enfants de la rue Sainte-Anne.

« Mais la fatalité était contre moi : je ne devais pas en savoir davantage que ce qu'on m'avait déjà appris.

« L'homme dont j'aurais tant voulu avoir le nom et l'adresse n'était pas un emiiloyé ordinaire du déménageur; il était venu demander du travail, on l'avait occupé ce jour-là seulement; on l'avait payé le soir et il n'était plus revenu. Le déménageur et ses manœuvres ne le connaissaient pas autrement.

« Ne pouvant plus rien par moi-même, je mis tout mon espoir en Dieu et ne comptai plus que sur lui.

« Je travaillais depuis plusieurs années pour la grande maison de confections pour hommes : Au Prophète. On y connaissait une partie de ma triste histoire, je n'osai pas y retourner. Mais, Dieu merci ! dans mon métier de giletière, j'étais aussi habile que pas une; la Belle Jardinière me donna autant et plus de travail que je n'en pouvais faire.

« Au bout de deux ans, je pus acheter un mobilier pour meubler, rue La Rochefoucauld, le petit appartement que j'occupe aujourd'hui.

« Un tailleur, pour qui je travaillais dans les moments de presse, me présenta un jour chez Dussautoy ; je devins une des premières ouvrières de la maison, et je gagnai plus du double. Je pris des apprenties et même des ouvrières pendant les bonnes saisons. Malgré ça, je travaillais tout autant et même plus. Je gagnais de l'argent, je faisais des économies ; j'étais contente. Presque tous les deux mois, j'achetais une obligation. Ça me faisait plaisir de les mettre l'une sur l'autre dans une boite. Je me disais : — C'est pour ma fille !

« Un jour, après avoir compté ma petite fortune, je trouvai que j'avais plus do vingt mille francs. Alors je me mis à pleurer, à crier et à m'arracherjes cheveux. Pour un rien, j'aurais pris toutes ces paperasses enguirlandées et je les eusse jetées au feu.

« Une voix me disait : C'est la dot de ta fille ! Une autre voix répondait en ricanant : Femme stupide, ta fille est perdue, tu ne la retrouveras jamais I

« Alors tout mon être se révolta. Je me mis à pleurer, puis je poussai des cris affreux en labourant mon visage avec mes ongles.

« Je fus prise d'une attaque de nerfs, et je me roulai par terre en me tordant comme une possédée.

« Ce jour-là, je pris la ferme résolution de me faire rendre ma fille, dussè-je, pour cela, ameuter tout Paris par un effroyable scandale.

« Les pas et les démarches que je fis depuis, je ne vous le dirai point, je ne le sais pas moi-même.

« Enfin on comprit qu'on ne pouvait pas plus longtemps priver une mère do sou enfant. On se décida à me dire que mon Henriette était à Rebay sous le nom lie Claire.

« Albert vous a raconté avec quelle joie je suis partie, et avec quel désespoir je suis revenue.

« Depuis la veille seulement, ma fille, mon Henriette n'était plus à Rebay. « Maintenant, oii est-elle? Perdue, oh! oui, perdue pour toujoursl « Voyons, dites, ai-je assez souffert? Ne suis-je pas poursuivie par une horrible fatalité? »

Une fois encore, la pauvre femme éclata en sanglots.

— Monsieur et madame Descharmes, vous connaissez la douloureuse histoire de l'ouvrière Pauline, reprit-elle; et toi, Albert, tu sais maintenant tout ce qu'a enduré ta pauvre mère Langlois.

— Oh! oui, pauvre Pauline ! s'écria madame Descharmes, vous avez horriblement souffert de toutes les manières ; mais votre chère fille existe ; plus heureux que vous, M. Ancelin l'a vue; elle est intelligente et jolie, ce doit être pour vous une consolation. N'abandonnez pas l'espoir que Dieu a mis en vous, et qui vous a soutenue si longtemps; nous vous aiderons à retrouver votre Henriette.

— Et nous la retrouverons, j'en suis convaincu, ajouta M. Descharmes.

— Albert me l'a dit aussi. Ah! je veux vous croire; j'ai tant besoin d'espérer !

— Dans ces derniers temps, en faisant des démarches au sujet de votre fille, vous ne vous êtes donc pas informée de ce qu'était devenu l'autre enfant? demanda l'ingénieur.

— Oh ! que si, mais ces messieurs de l'administration m'ont fermé la bouche par ces mots :

« — Du moment que vous n'êtes ni sa mère ni sa parente, nous n'avons rien à vous dire, et vous n'avez pas à vous occuper de lui. »

« Après cela, moi qui ne suis rien, je devais me taire. Mais vous, monsieur Henri, vous êtes quelqu'un, "k vous répondront. On reste froid et insensible devant los larmes d'une mère; mais un titre ou un nom honoré a une grande autorité.

— A la condition de ne pas se heurter à l'impossible; mais ici le cas est différent. Vous venez de me fournir des renseignements précieux, Pauline. Nous sommes sur les traces d'Henri et nous retrouverons celles de votre fille. Oui, soyez pleine de confiance et espérez. Demain, j'irai moi-même à l'Assistance publique.

— Quand je songe au temps passé, monsieur Henri, et que je me retrouve ici, pi'ès de vous, quel changement 1

— Nous avons vieilli, ma pauvre Pauline, dit en souriant M. Descharmes.

— Oui, mais vous avez un bel hôtel, des équipages, des millions, et vous êtes officier de la Légion d'honneur.

— Vous avez oublié de nommer ce que j'ai de plus précieux.

— C'est vrai, mais je le connais, ce trésor : c'est la plus belle, la plus gracieuse, la plus parfaite et la meilleure de toutes les femmes.

/TB^xM/mmaiàulià.

Je poussai un cri terrible en reeouuaissaiit M. Auguste. (Page 156.)

— Et votre amie, Pauliuo, commo vous êtes celle de mon mari, dit Angèlo.

— La mère Langlois ne sera pas ingrate, allez, madame, et si elle le peut un jour, elle vous montrera comme elle sait aimer. Monsieur Henri, vous souvenezvous de ce (|ue je vous ai prédit autrefois?

— Parfaitement.

— A cette époque, vous n'étiez qu'uu ouvrier, mais un ouvrier intelligent et savant. Je vous ai dit:

LiV. 21. F ^«y. Mil«ur. — noproduclioa i»l»rdile.

I«8 L'ENEANT DU EAUiJQURG

« — Monsieur Henri, vous arriverez, vous aurez un jour une grande fortune, et comme vous êtes rangé, travailleur et bon, Dieu vous donnera ioul le bonheur que vous méritez! »

« Vous avez toutcek, monsieur Henri, ma prédiction s'est réalisée.

« Je ne sais pas s'il y a eu des femmes plus malheureuses que moi; mais je crois que je porte bonheur aux autres... Tenez, Albert ne me démentira poiut : j'ai été la première à lui dire qu'il serait un grand peintre, qu'il aurait la croix et une grande fortune. Eh bien, il n'a que vingt-six ans, et il marche vite sur le chemin qui mène à tout cela.

— Quand il s'agit de ceux qu'elle aime, répliqua le jeune homme, la mère Langlois voit tout en rose ; elle ne veut pas admettre qu'ils puissent être malheureux et ne pas 'réussir. Elle leur fait voir tant de satisfaction et de bonheur dans l'avenir qu'ils finissent par y croire. En ce qui me concerne, — j'en remercie ma vieille amie, — dans les mauvais jours, quand la force manque et que la volonté se brise, elle m'a sauvé du découragement.

La nuit était venue. La mère Langlois voulut se retirer. Mais madame Descharmes passa affectueusement son bras sous le sien, en lui disant :

— Nous vous gardons à dîner ainsi que M. Ancelin.

RKCUEUCUES

Le lendemain, apii's lui avoir fait remettre sa carie par un huissier, 31. Discharmes entrait dans le cabinet du directeur général de l'Assistance publique.

Ce fonctionnaire ;l'accueillit avec son plus gracieux sourire, comme un homme dont ou est flatté de recevoir la visite.

— Monsieui-, dit l'ingéuieur, je viens en loule confiance vous demander un service.

— Si je puis vous être agréable, ce sera nu bonlicur pour moi, répondit le directeur en s'inclinaut.

M. Descharmes lui dit brièvement ce qu'il désirait.

A mesure qu'il ]»arlait, le directeur prenait des notes sur une feuille do papier.

Il appela son secréiiire.

— Tenez, lui dit-il, veuillez avoir l'oblii^eance d'aller chercher les p'ponscs aux diverses questions que voici. Je les attends.

Le secrétaire sortit. 11 revint au bout d'un quart d'iieure, apportant les réponses suivantes, écrites en marge des demandes du directeur :

« Les deux enfants ont été apportés à l'hospice le 12 juin 1849. On suppose qu'ils sont frère et sœur.

« Le garçon est inscrit sur les registres sous le nom d'André, numéro matricule 7,71;).

c< La jeune fille sous le nom de Claire, numéro 7,716.

« Le jour même de son entrée à l'hospice, le petit garçon a été confié à la d nue veuve l'igaud, demeuraut rue du Faubourg-Saiul-Antoine, n° 7.

« Quatre mois plus tard, la petite Claire a été envoyée à Rebay (Nièvre).

« Nous n'avons pas été informés qu'elle eût quitté cette commune.

« Nous ne saurions, dans ce cas, fournir aucun renseignement. »

M. Descharmes remercia le directeur de son obligeance et se retira.

Il remonta dans son coupé et donna l'ordre à son cocher de le conduire au n" 7 du faubourg Saint-Autoine.

Il entra dans la loge du concierge et demanda M"" Pigaud.

— Madame Pigaud? répondit le concierge, mais mon honorable monsieur, elle a cLé enterrée la semaine dernière.

— Oh ! que m'apprenez-vous là?

— La pure vérité, monsieur, vu que je ne mens jamais.

— Celte dame était veuve?

— Veuve de son mari, oui monsieur, un brave homme qui a été tué d'une biille, là, presque en face, en 48, en même temps que le pauvre archevêque de Paris.

— Elle avait un fils?

— Tué aussi dans ses bras, quand il ne marchait pas encore.

— C'est impossible, ce que vous me dites, mon brave homme ! s'écria M. Descharmes.

— J'ai eu l'honneur do dire à monsieur que je ne mentais jamais, répliqua le concierge en se redressant avec dignité. Et la preuve, c'est que la pauvre mam' Pigaud en a été pendant plus d'un an entre la vie et la mort et qu'elle pleurait tant tous les jours, que les ouvriers du faubourg oût été obligés de lui donner un autre petit qu'on a pris aux Enfants-Trouvés.

— Excusez-moi, mon ami, je me trompais; je eroyai?. qui- viiu^ nu; parliez do ce dernier enfant, qui se nomme André, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, André... Mais dans le quartier, on l'appelle plutôt l'Enfant du Faubourg. Parce que, je vas vous dire, ce sont les ébénistes du faubourg qui se sont cotisés pendant des années pour fournir à la veuve, qui n'était pas ricbe l'argent nécessaire pour élever l'enfant. Il y en a (jui n'ont pas de |ièro ; maisl'Enfint du Faubourg peut dire, lui, qu'il en a eu plus de cent. Aussi, dame, faut voir comme il a marcbé. Ils n'ont pas voulu en faire un ouvrier comme

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eux; dès qu'il a pu dire deux et deux font quatre, ils l'ont mis chez les Frères, plus tard à l'Ecole Turgot. Ça lui allait, au petit, car il vous a un air qui n'est pas du tout de la basse classe. Il est devenu savant; il a dit : Je veux être employé, et il est entré chez un banquier, où il gagne deux cents francs par mois. Et il n'a pas encore vingt ans, monsieur. Voilà ce qu'ont fait les ouvriers ébénistes pour le petit André, l'Enfant du Faubourg.

— Oh! les braves gens, murmura M. Descharmes, attendri jusqu'aux larmes. « Mon ami, reprit-il, c'est précisément à M. André, l'Enfant du Faubourg,

comme vous l'appelez, que je voudrais parler. Où pourrai-je le rencontrer?

— Chez le banquier où il travaille.

— Et qui se nomme?

— M. Dartigue.

— Faubourg Poissonnière, je le connais. M. André demeure toujours dans cette maison?

— Non, monsieur. Le jour de l'enterrement de sa mère, — la veuve Pigaud, s'entend, — il s'en est allé, emportant tout ce qui était à lui ; je ne sais pas encore où il loge, vu qu'il n'est pas venu au faubourg depuis. Mais on vous le dira chez le banquier.

— C'est juste. Du reste, je n'ai plus besoin de savoir où il demeure puisque je le verrai chez M. Dartigue.

M. Descharmes remonta dans sa voiture, et un quart d'beure après il enti*ait dans le cabinet du banquier.

— Cher monsieur, lui dit-il, ce n'est pas une affaire d'argent qui m'amène aujourd'hui près de vous.

— Vous n'en êtes pas moins le bienvenu. Que puis-je faire pour votre service ?

— Vous avez pour employé un jeune homme nommé André?

— Il faisait encore partie de mon personnel il y a huit jours; mais il a quitté ma maison.

— Comment! s'écria M. Descharmes, aurait-il commis un acte qui aurait motivé son renvoi?

— Nullement. Je n'ai eu, au contraire, qu'à me louer de ses services, et je regrette sincèrement de l'avoir perdu. C'est un jeune homme d'une excellente conduite, rempli d'aptitude, sur qui je pouvais déjà compter; je lui aurais fait ici une belle position.

— Pourquoi vous a-t-il quitté?

— Je l'ignore absolument. Sa mère adoptive est morte il y a quelques jours ; il a demandé à son chef de bureau un congé de trois jours qui lui a été accordé ; mais au lieu de venir reprendre son travail, tenez, voilà la lettre qu'il m'a écrite, vous pouvez la lire.

M. Descharmes prit le papier et lut :

« Monsieur,

« Une circonstance grave, que je regrette de ne pouvoir vous faire connaître, ne me permet pas de reprendre ma place dans vos bureaux.

« Mais je n'oublierai jamais combien vous avez été bienveillant et bon pour moi ; mon cœur vous garde une éternelle reconnaissance.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments respectueux.

« André. »

— C'est singulier ! dit M. Descharmes en rendant la lettre au banquier. Je n'y comprends rien. Savez-vous où il demeure?

— Oui, s'il n'a pas quitté la maison où demeurait sa mère adoptive.

— J'y suis allé, il n'y est plus. Ah! pauvre et malheureux enfant, que lui est-il encore arrivé?

— Vous le connaissez?

— Oui. Mais c'est toute une histoire que je vous raconterai plus lard. Maintenant, il faut que je le retrouve. Si, par hasard ou autrement, vous parveniez à savoir son adresse ou la moindre chose le concernant, je vous serais obligé de m'en avertir aussitôt. Vous le voyez, je m'intéiesse vivement à ce jeune homme.

— Monsieur Descharmes, je n'oublierai pas la recommandation que vous me faites.

L'ingénieur quitta le banquier, très-afiligé de l'insuccès de ses démarches.

— Il y a donc réellement, comme le dit Pauline, une fatalité qui poursuit ces deux enfants? pensait-il.

Comme il allait donner l'ordre à son cocher de revenir h l'hôlcl, il se rappela ce que, d'après les paroles du concierge, les ébénistes du faubourg avaient fait pour André.

— C'est encore par eux que j'ai le plus de chance do le retrouver, se dit-il, car il est impossible qu'il ne revienne pas au faubourg. Celui qui a écrit la lettre que je viens de lire chez M. Dartigue ne peut être un ingrat.

Il se rendit une seconde fois chez le concierge,

— C'estb' monsieur de toutàl'lieuro, dit celui-ci à sa femme, qui était rentrée aprùs le départ de M. Descliarnics.

« Eh bien ! l'avez-vous vu? demanda le concierge à M. Descharmes.

— Malheureusement non; il n'est plus chez M. Dartigue.

— Est-il Dieu possible? s'écria la bonne femme. Alors, c'est qu'il a trouvé une place meilleure.

— Cela est, afiirma le mari.

— Je le désire, dit M. Descharmes. Mais, comme je n'ai pu me procurer son adresse, j'ai pensé que, peut-être, les ouvriers du faubourg, dont il est eu quelque sorte l'enfant, pourraient me la donuer.

— Ça, monsieur, nous ne savons pas, fit la concierge.

— Ne puis-je pas en voir un des principaux, naturellement un de ceux qui so sont le plus particulièrement occupés d'André?

— C'est facile; seulement...

— Eh bien?

— Pour que vous teniez tant à voir M. André, il faut que vous ayez une raison.

— Sans doute.

— Vous ne lui voulez pas de mal, au moins?

— Chère madame, répondit M. Descharmes en souriant, ai-je donc l'air si méchant que vous puissiez me supposer de mauvaises intentions?

Le concierge laissa tomber d'un côté son marteau et de l'autre le soulier dans la semelle duquel il enfonçait des clous.

— Femme, fit-il avec gravité, tu viens de dire une bêtise; ce monsieur est im honorable bourgeois et il n'y a qu'à le regarder pour savoir tout de suite à qui on a affaire.

« Va-t'en chercher le grand Bernard, c'est un des trois... Si monsieur le veut bien, il attendra ici. »

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