I,E GRAND BERNARD
La concierge revint au bout de dix minutes amenant avec elle l'ouvrier désigné sous le nom de grand Bernard.
C'était un homme de haute taille, aux traits énergiques, aux bras musculeux, et solidemeut campé sur ses hanches. 11 pouvait avoir trente-cinq ans.
Sur son bourgeron de travail, il avait endossé un paleto.t et il tenait sa casquette à la main.
— Mon ami, lui dit M. Descharmes, c'est moi qui vous ai dérangé de votre travail, je vous prie de m'cxcuser. Madame vous a dit, sans doute, de quoi il s'agissait. Vous êtes un de ceux qui ont élevé, nourri et instruit le pauvre enfant trouvé que vous avez surnommé l'Enfant du Faubourg; permettez-moi de vous féliciter tous de ce bel acte de charité et do vous témoigner ici mon admiration.
« Je suis heureux lorsque je rencontre parmi les hommes de travail de grands cœurs et de tels dévouements. Je suis entrepreneur de travaux publics, j'occupe chaque jour des milliers de bras; c'est vous dire que j'aime les travailleurs; d'ailleurs, il y a vingt ans, j'étais ouvrier moi-raèmo. Donnez-moi votre main. »
L'ENFANT DU FAUBOURG i'H
L'ouvrier plaça sa main noire dans la main blanche de l'infïénieiir.
— André ne me connaît pas, reprit M. Doscliarmes, et je lui suis tout à fait étranger; mais je lui porte le plus vif intérêt; c'est avec l'intention de lui ètio utile, d'aplanir devant lui certaines difficultés de la vie, dans l'intérêt de son avenir enfin que je suis actuellement à sa recherche. Pouvez-vous me dire où je le trouverai ?
— Tout à l'heure encore j'ignorais qu'il eût quitté la maison de JM. Dartigue, répondit l'ouvrier; cela me surprend beaucoup, car il était très-attaché à son patron. Il s'en est allé du faubourg sans dire rien h personne. Un coup de tête déjeune homme. Depuis l'enterrement de madame Pigaud, ni moi, ni aucun de mes camarades ne l'avons revu.
« Loin de m'effrayer, c'est la preuve qu'il n'a pas eu besoin de nous, puisqu'il sait qu'en toute occasion il peut compter Suv ses amis du faubourg. Je regrette de ne pouvoir vous mieux renseigner aujourd'hui, mais il est probable que je le verrai d'ici à quelques jours, et si vous voulez bien me donner votre adiossc, je ne manquerai pas de lui dire de passer chez vous.
— Je vous en remercie d'avance, dit M. Descharmes en remettant sa carte à l'ouvrier.
— Ah! j'y songe, fit tout à coup l'ébéniste, je parierais que je devine à quoi s'occupe André en ce moment.
— Cela explique-t-il pourquoi il a quitté la maison du banquier?
— Peut-être.
— Alors?
— Vous savez qu'André est un enfant trouvé; mais vous ignorez, sans diiute, qu'il a été reçu à l'hospice en même temps qu'un autre enfant, une petite fille?
— Je sais cela aussi ; j'ai obtenu ce renseignement aujourd'hui à l'Assistance publique.
— Eh bien, André a été instruit de celte particularité par madame Pigaud, sur son lit de mort, il y a aujourd'hui huit jours ; je ne crois pas me tromper en disant qu'André est en train de chercher cette enfant, devenue une jeune fille du nom de Claire, et qui, selon tontes les probabilités, est sa sœiir.
Ces paroles étaient un trait de lumière pour M. Descharmes. Mais il no crut devoir rien dire à l'ouvrier de ce qu'il savait touchant la fille de Pauline Langlois.
— Vous avez certainement découvert la vérité, reprit-il; cependant ce ne s rait point encore le motif qui l'a obligé à renoncer à son emploi.
— Je ne sais pas. Si sa sœur est loin do Paris, et si on lui a dit à l'Assistance où elle hal)ilc, il y a cent à parier contre un qu'il est auprès d'elle en co moment.
— C'est juste, réj)ondit M. Dcsciiarmcs. Quoi ipiil en soit, n'oubliez pas la
168 L'ENFANÏ DU FAUBOURG
promesse que vous m'avez faite de me l'envoyer le jour très-prochain, j'espère, où il viendra vous voir.
— Je n'y manquerai pas, monsieur, vous pouvez compter sur moi. N'ayant plus rien à apprendre du grand Bernard, M. Descharmes regagna sa
voiture.
Alors, après un moment de réflexion, il fit le calcul suivant :
— Il y a aujourd'hui huit jours que madame Pigaud est morte. C'était lo 12 septembre. Ce même jour ou le lendemain, André sut que Claire était à Rebay. Il a dû prendre le chemin de fer pour se rendre dans la Nièvre, le 13 au soir, ou le 14 dans la matinée. Il est revenu à Paris le 15, ramenant avec lui Claire, qu'il suppose être sa sœur. Il ne peut y avoir un doute sur ce point ; c'est bien André que les habitants de Rebay ont pris pour un amoureux et qu'ils accusent d'avoir enlevé Claire. Cette découverte va causer une grande joie à la pauvre Pauline.
« Les dates ont entre elles une parfaite concordance. La mère de Claire arrive à Rebay le 16 septembre; sa fille en est partie la veille, c'est-à-dire le IS. Or, le retour d'André à Paris est évidemment du IS, puisque sa lettre à M. Dartigue est datée de Paris du 16, jour oîi il devait reprendre sou travail, le congé de trois jours étant expiré.
« Ainsi, les deux jeunes gens sont réunis et ils sont à Paris; je suis sur leurs traces; c'est déjà un important résultat obtenu. Les difficultés deviennent aussi moins nombreuses, puisqu'on découvrant la retraite d'André nous les retrouvons tous les deux.
« Mais pourquoi a-l-il quitté la maison Dartigue? Il parle d'une circonstance grave. — Qu'est-ce que cela veut dire?... Retrouver sa sœur est une circonstance heureuse et non grave. Il y a autre chose. Quoi? Je ne puis deviner, c'est obscur, impéuétrable. N'importe, je n'ai pas le droit d'être mécontent de ma journée.
« En supposant qu'André ne se presse pas d'aller voir ses amis du faubourg, il faut qu'il travaille, et c'est évidemment dansime maison de banque qu'il cherchera un emploi, s'il ne l'a déjà trouvé. Grâce à mes relations avec les principaux banquiers de Paris, d'ici (juiuze jours le personnel de toutes les maisons de banque aura passé sous mes yeux. »
M. Descharmes en était là do son monologue lorsque le coupé entra dans la cour Je l'hôtel.
Il retrouva la mère Langlois causant avec Angèle dans lo petit salon.
— Monsieur Henri, excusez-moi, dit-elle ; mais j'étais si impatiente de savoir quelque chose, que j'ai pris la liberté de venir.
— Vous avez bien fait, Pauline, ot j'en suis enchanté, car j'allais vous envoyer chercher.
— Mou Dieu ! vous l'avez retrouvé?
PermeLtez-moi de vous félicilcr tous de ce Del acte de charité et de vous témoigner mou
admiration, (l'u^e IG6.)
— Pas encore, mais j'ai bon espoir.
— Oh! mon ami, que je suis heureuse! dit Anpèle.
La mlMO L;inf,'lois leva les bras et les yeux Ters le plafond, un double mouvement qui lui tHait familier dans les grandes émotions.
— En attendant, reprit M. Descharmes, j'ai fait une découverte très-intéressante pour vous, Pauline.
— Oh! monsieur Henri I
LiVi 22, t, n«Xi MlMur. M ntprvdVtUm tnlaMito,
— Je sais le nom du jeune homme qui a enlevé votre lîUe de Rebay.
— Est-ce possible? exclama la mère Langlois.
— Ce n'est point un amant, comme on a eu le tort de vous le dire.
— Âh! cela fait du bien... Albert aussi m'avait dit que cane pouvait pas être,
— Eh bien, ma chère Pauline, celui que vous appeliez Henri je nomme aujourd'hui André ; et c'est André, persuadé que votre fille est sa sœur, qui est allé la chercher à Rebay.
La mère Langlois joignit les mains et resta bouche béante, incapable de dire un mot pour exprimer son ravissement.
— La Providence divine veille sur ces chers enfants, dit Angèle.
— D'ailleurs, reprit M. Descharmes, je vais vous faire connaître ce que j'ai appris.
Et il raconta sa visite au directeur de l'Assistance publique, sa conversation avec la concierge, son entrevue avec le banquier, et enfin les précieux renseignements que lui avait donnés l'ouvrier ébéniste.
— Il ressort de tout cela, continua-t-il, qu'André a retrouvé Claire, qu'ils sont à Paris et que, probablement, ils habitent ensemble. Si mes premières recherches n'ont pas été couronnées d'un plein succès, nous devons en être, toutefois, très-satisfaits. Il y a lieu d'espérer que peu de jours nous séparent du moment, si longtemps attendu, où vous pourrez serrer dans vos bras votre fille, ma chère
j Pauline.
I — Oh! oui, oui, dit la mère Langlois, je la reverrai bientôt, je le sens àla joio
! qui m'étoulïe! Peut-être, sans que je le sache, est-elle tout près de moi... El
dire que si en sortant tout à l'heure je la rencontrais dans la rue, elle passerait
près de moi comme une étrangère !... Mais non, non, je la reconnaîtrais, n'est-ce
pas, madame? Quelque chose dans mon cœur me dirait : C'est elle, c'est tafiUe!...