‹ L'enfant du faubourgChapitre 24 sur 96 · LA LETTRE ANONYME · texte numérisé non relu

LA LETTRE ANONYME

Le même jour, madame la marquise de Prcsle faisait une visite au docteur Vernier, une des illustrations médicales de Paris, lequel avait été l'ami intime du comte de Dlanclieville, et était resté son médecin à elle, son confident et son ami.

Assis en face l'un de l'autre, aux deux coins de la cheminée, ils causaient. La marquise paraissait vivement contrariée.

— Ainsi, rien encore? fit-elle.

— Non, rrpondit le docteur; je puis pourtant vous assurer que j'ai pris de bons yeu.x pour regarder partout.

L'ENFAiNT DU FAUBOURG ^^i

— C'est désespérant ! murmura la marquise. Docteur, donuez-moi un conseil.

— Eu ce moment je n'en ai qu'un à votre service; mais comme vous ne m'écoulerez pas, il est inutile que je parle.

— N'importe, docteur, dites toujours,

— Eh bien, chère marquise, à votre placo je renoncerais à chercher celle pauvre folle.

— Docteur, c'est impossible; vous me connaissez assez pour savoir que je me décourage moins facilement.

— Vous avez fait en cette circonstance tout ce qui dépendait de vous, et ce n'est pas votre faute...

— Docteur, rinlerrompit-cUe vivement, il faut que je retrouve cette femme, je le veux, je la retrouverai !

— Rien ne vous arrête, fit le docteur en souriant.

— Je sais bien, mon bon docteur, que je vous prends votre temps, un temps précieux qui apparlientn d'autres qui souffrent. Je vous ennuie peut-être...

— Oh ! ne dites pas cela, protesta énergiquement M. Vernier.

— Pardon, mon ami, je ne devrais pas oublier que vous êtes serviable par excellence et l'homme de tous les dévouements. Voyons, donnez-moi un avis.

— Comme je viens de vous le dire, les recherches ont été faites dans toutes les maisons d'aliénés de Paris et même des départements. Nous avons donc acquis la certitude que la folle en question ne s'y trouve point. Ceux qui avaient intérêt à la faire disparaître l'ont cachée ailleurs. Où? Voilà l'X du problème, c'est-à-dire l'inconnue. Je ne veux pas supposer qu'elle ait été assassinée...

— Oh! fit la marquise en frissonnant.

— Non, l'intervention d'un commissaire de police dans l'enlèvement suffit pour nous rassurer. Elle est cachée, bien cachée, paraît-il, ce qui signifie pour moi séquestration. Or, on ne peut enfermer illégalement un individu que dans une maison particulière. C'est cette maison, ou si vous aimez mieux cette prison, qu'il faut découvrir. Comment? Je ne vois pas la chose facile.

« Évidemment, les hommes qui ont joué la part active dans l'enlèvement, d'adroits coquins, n'étaient que les agents mystérieux d'un autre personnage qui s'est prudemment tenu à l'écart; mais, n'en doutez pas, la folle a été remise entre les mains de ce dernier, et c'est lui qui la garde. Si nous le connaissions, si seulement nous pouvions découvrir un de ses acolytes, nous parviendrions, au moyen d'tme surveillance active et prudente, à percer ce mystère. On ferait absolument ce que fait la police de sûreté lorsqu'elle lance sur la piste d'un voleur ou d'un grand criminel ses plus fins limiers. A F'aris, avec do l'argent, on trouve tout, et assez facilement de ces singuliers individus qui font le métier d'(\spionnage pour le service des particuliers. Mais nous n'en sommes point là.

« En fin de compte, ma chère enfant, si vous tenez absolument à poursuivre

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votre œuvre, vous serez obligée, malgré votre répugnance à en venir là, à provoquer une enquête de l'administration au sujet de l'enlèvement de la folle des Sorbiers.

— Eh bien, soit, je le ferai.

— Il est évident qu'il y a eu transmission d'un ordre émauant de la préfecture de police. Comment et par qui cet ordre a-t-il été obtenu, voilà ce qu'il vous est important de savoir.

— Docteur, je le saurai, dit la marquise. Elle se leva et lui tendit la main.

— Merci et à bientôt, ajouta-t-elle.

— Pourquoi donc s'intéresse-t-elle si vivement à cette femme folio ? se demanda le docteur en rentrant dans son cabinet après avoir reconduit la marquise; elle ne m'a pas tout dit : il y a là un secret intime.

Madame de Presle ne perdit pas de temps : dès le lendemain elle se rendit à la préfecture de police, fut immédiatement reçue par le préfet et causa avec lui pendant près d'une heure. Le jour même l'enquête demandée par la marquise commença.

Il y eut grand émoi dans les bureaux oii l'on ne put trouver aucune pièce touchant les faits dénoncés par la marquise.

S'il y avait eu un dossier, pourquoi avait-il disparu? Dans le cas contraire, d'où venait l'ordre expédié à Cosne? Les employés furent interrogés, et ils ne savaient rien. Tout cela était grave.

Une dépêche télégraphique appela le commissaire de police à Paris.

Il apportait l'ordre écrit qui lui avait été remis par un individu se disant agent de l'administration.

Ce papier avait toutes les marques d'une pièce officielle ; mais on eut bientôt constaté que la signature de ce document, illisible d'ailleurs, était de pure fantaisie. D'autre part, l'écriture inconnue ne ressemblait à celle d'aucun des rédacteurs et expéditionnaires.

Pourtant, la pièce sortait des bureaux, il y avait faux et abus de confiance. Quels étaient les coupables?

Et si les vrais coupables n'étaient point découverts, sur qui devait tomber la responsabilité de cet acte criminel ?

Les principaux employés n'étaient même pas rassurés par leur innocence ; ils sentaient la menace sur leur tête.

Les choses en étaient là, lorsque la marquise de Prcslo reçut la lettre anonyme suivante :

« Madame la marquise,

« Par suite d'une enquête faite sur votre demande, des hommes innocents, d'honnêtes pères de famille sont menacés d'une révocation.

« Vous pouvez conjurer ce malheur en priant M. le préfet de ne pas pousser plus loin cette déplorable affaire.

;< Ce que vous voulez, ce n'est pas la punition des coupables, difficiles à atteindre, mais trouver la femme enlevée. Quelqu'un vous dira où elle est.

« Demain, veuillez prendre le train de Versailles, rive gauche, à une heure et demie; vous vous arrêterez à Bellevue. En sortant delà gare, vous tiendrez votre mouchoir de la main gauche. Un homme vous reconnaîtra à ce signe et s'approchera de vous. Il vous sera donné alors des renseignements dont vous serez satisfaite.

« Un inconnu. »

La marquise relut plusieurs fois ce billet sans y rien découvrir qui pût éveiller sa défiance. S'il était anonyme, c'est que son auteur craignait d'être connu. Sans nul doute, il devait être un de ceux dont il parlait dans son écrit, qui se trouvaient sous le coup d'une révocation. Etait-il un des coupables? La marquise le pensa; mais cela lui importait fort peu. Elle était d'aulantmieux disposée à l'indulgence pour ceux-ci, qu'elle connaissait celui dont ils avaient été les instruments.

D'un autre côté, elle était pleinement satisfaite par la promesse qu'on lui faisait de lui indiquer le lieu oii la folle était séquestrée. Il ne lui vint même pas ? l'idée qu'on pouvait lui mentir. La démarche même de l'auteur du billet, coupable ou non, répondait de sa sincérité.

Elle prit une feuille de papier et écrivit immédiatement au préfet.

Le lendemain, à l'heure indiquée, elle prit le train do Versailles. Par mesure de prudence, elle s'était fait accompagner par sa femme de chambre.

Elle descendit à la station de Bellevue, tenant son mouchoir dans sa main gauche. Elle était vêtue avec une grande simplicité.

A vingt pas de la gare, un individu assez mal mis s'avança vers clic.

La jeune femme crut d'abord qu'elle avait affaire à un mendiant et mit U main dans sa poche pour y prendre une pièce de monnaie.

Mais, après avoir jeté autour do lui un regard rapide, l'individu s'approcha plus près d'elle, et lui dit presque à voix basse :

— Étes-vous madame la marquise de Prcslo?

Pour toute réponse, la marquise leva la main qui tenait le mouchoir.

— Veuillez me suivre, reprit l'inconnu : dès que nous pourrons causer en toulo sécurité, je m'arrêterai et vous me rejoindrez.

— Les allures de cet homme sont bien mystérieuses, pensa la marquise; mais nous sommes deux et en plein jour; je n'ai rien à craindre.

Elle le suivit.

Au bout de vingt minutes, ils se trouvèrent au milieu de ces jardins verdoyants, qui s'élagont sur le versant du coteau de Sèvres et regardent les hauteurs de Monlretout.

L'homme s'élant arrêté, la marquise arriva près de lui.

— Etail-il donc nécessaire de m'amener à Bellevue et ensuite'jusqii'iei pour la communication que vous avez à me faire? lui demanda-t-elle.

— Oui, madame, et vous le comprendrez tout à l'heure. Et puis il n'est jamais inutile de prendre certaines précautions. loi, je me trouve mieux et plus tranquille que je ne le serais dans votre hôtel à Paris.

— Que voulez-vous dire, monsieur? fit la marquise d'un ton sévère.

— Oh! je n'ai pas l'intention de vous offenser, répondit-il; mais on est prudent par habitude et par nécessité.

— Voulez-vous me dire qui vous êtes, monsieur?

— Qui je suis? Je n'en sais rien. Je ne vous dirai pas davantage ce que je suis, madame, vous auriez peur de moi.

Moins réservés avec nos lecteurs que l'individu vis-à-vis de la marquise, nous pouvons leur dire qu'habile à se couvrir du masque de la niaiserie, il jouait, dans les prisons, le rôle de ce qu'on appelle, dans le langage des malfaiteurs, un motiton.

Entre temps, pour des opérations de choix, il ne dédaignait pas de pactiser avec les voleurs, afin d'être admis au partage du butin, sauf à les dénoncer après. Il servait la police malgré elle et n'était encore qu'un demi-scélérat.

La marquise se hasarda à le regarder et n'eut pas de peine à deviner à peu près ce qu'il voulait lui cacher. Dans une autre circonstance elle se serait éloignée du misérable avec dégoût et aurait certainement pris la fuite. Mais elle n'était point venue là pour obéir à ses répulsions.

— Yous avez des renseignements importants à me donner, dit-elle.

— Vous et moi, nous sommes ici pour cela.

— Parlez donc, je vous écoute.

— Je voudrais que votre femme de chambre n'entendît pas ce que je v; is V(jus dire.

— Soit, fit la marquise.

Elle se tourna vers sa femme de chambre et celle-ci s'éloigna de (|uelques pas.

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