LE RENDEZ-VOUS
L'homme se plaça sur une sorte de monticule et étendit le bras du cftté de la vallée.
— Regardez, en suivant la direction que ma main indique, dit-il à la marquise : voyez-vous les panaches encore verts de doux peupliers?
— Oui.
— A gauche, découvrez-vous un autre arbre dont les feuilles paraissent rougcâtres?
— Parfaitement.
— C'est un marronnier. En baissant la vue dans l'espace compris entre cet arbre et les peupliers, vous voyez la toiture de zinc d'une maison et même la moilié des fenêtres du premier étage dont les persiennes sont fermées, comme si l'habitation était déserte.
« Cette maison se trouve à environ cent mètres de la route de Versailles. Elle est bâtie au milieu d'un jardin, lequel est entouré de murs très-élevés, ce qui fait qu'on prendrait volontiers cette demeure pour une retraite monastique, un cloître.
« De la route, on ne peut voir la maison ; mais si les murs du jardin ne l'indiquaient pas suffisamment, vous la reconnaîtriez encore à son isolement, aux deux peupliers et au marronnier. Ce dernier se trouve dans un angle du mur, et scà branches s'étendent au dehors de l'enceinte.
« C'est dans cette maison, madame la marquise, que se trouve la femme que vous cherchez, la folle qu'on a été prendre à Rebay.
— Comment êtes-vous si bien instruit?
— Je pourrais vous le dire, mais je ne m'y suis pas engagé ; du reste, cela ne vous a[iprendrait rien de plus.
— Pouvez-vous me dire par qui cette pauvre femme est tenue enfermée dans cotte espèce de prison?
— On m'a dit que c'était un de ses parents, je ne sais pas autre chose.
— Et c'est ce parent qui la garde, sans doute? Il demeure dans la maison?
— Non, madame; la folle est gardée par un autre individu, qui habile la maison, seul avec elle.
— Et vous ne savez pas oîi demeure celui qui se dit son parent?
— Je ne le connais pas.
— Est-elle bien traitée dans cette maison?
— Nul ne le sait, madame ; mais je ne crois pas qu'on veuille, quant à présent, lui faire du mal.
— Quant à présent, dites-vous, ce qui signifie que plus tard...
— Tout est possible, madame.
— 0 mon Dieu! murmura la marquise en frémissant.
« Ainsi, reprit-elle, cette maison est pour la malheureuse une véritable prison?
— Je le crois.
— Et cet homme qui la garde n'est que son geôlier, peut-être son tourmcnteur?
— l'eut-élre, répéta l'homme comme un éi'ho...
176 L'ENFANT DU FAUBODRG
— Oh! à tout prix je la lui arracherai des mains ! s'écria la marquise.
— Pour vous, la chose est facile.
— Comment l'entcndez-vous ?
— Dame ! vous avez le bras long; ayec trois mots de la préfecture de police, toutes les portes de la maison s'ouvriront devant vous.
— Non, je ne veux pas me servir de ce moyen, dit la marquise.
— Ah! fit l'individu dont les yeux étincelèrent. Mais autrement, ce sera difficile et dangereux; il faudra pénétrer par la force dans la place...
— Ou par la ruse.
— La ruse ne brise pas les portes, ne fait pas tomber les serrures. C'est pour cela que vous devrez employer la force. Or, ce n'est pas un ouvrage que vous pouvez faire vous-même.
— C'est vrai; mais je trouverai des amis.
— Pour escalader des murs et faire sauter des serrures? J'en doute. C'est un métier dangereux, madame, qui conduit au moius à la correctionnelle ceux qui le font.
La marquise resta un moment silencieuse. L'homme cherchait à lire sa pensée dans l'expression de sa physionomie.
— Quel est le gardien de cette maison? Le connaissez-vous? demanda-t-elle.
— Oui. Il se nomme Pierre Gargasse. Il doit avoir plus de cinquante ans et il est fî'une force peu commune. C'est un forçat libéré en rupture de ban, qui ne se gênerait pas, je vous l'assure, pour jouer du couteau.
— Oh! c'est horrible! fit la marquise.
— Il y a à peine un an qu'il est sorti du bagne où il est resté douze ans. Comme beaucoup de ses pareils, il a rompu son ban pour revenir à Paris. Il a teint ses cheveux, laissé croître sa barbe et a si bien changé sa figure, qu'il faut y voir clair pour le reconnaître.
« Il est heureux de se cacher ici en attendant qu'on l'oublie et qu'il puisse recommencer ses exercices de haute pègre, à moins, cependant, que le maître qu'il sert aujourd'hui ne lui donne assez d'argent pour lui permettre de renoncer au métier et de vivre tranquillement comme un honnête homme.
— Quel monde! pensait madame de Preslcs; c'est épouvantable!
— L'audace ne lui manque pas, continua le mouton; c'est lui qui, se disant envoyé par la famille de la folle, est allé la chercher à Rebay et l'a amenée dans cette maison.
— Comment se fait-il que, sachant tout cela, vous n'ayez pas livré déjà ce misérable à la justice?
— A quoi cela m'aurait-il servi? D'ailleurs, je ne suis pas un homme do la rousse; c'est à la justice à le chercher.
La marquise comprit que son interlocuteur avait sa morale à lui et ne jugea pas à propos de discuter sur l'étrangelé de ses principes.
La marquise de Presie recul la leltre aDonyme suivante. (Page 172).
— Maintenant, madame la marquise, ropril-il, vous voilà rensei{,'néc, je n'ai pas autre chose à vous dire, rna mi.ssion est remplie, le reste vous rej^ardc. Ccpendiiiil, ajouta-t-il en a[ipuyanl sur les mots, si vous aviez besoin do moi...
Madame de Fresle tressaillit. Elle ne pouvait se méprendre sur l'inteutioa des paroles de l'inconnu. Elle rùflédiit avant de répondre, car elle hésitait à accepter les services de cet homme. Mais, sans lui, comment s'y proiidrait-ollo pour retirer la folie dos grilles de son geôlier?
LiV. 23. r Koy. <<l Uur. — Boprgduelioo iiterdiig.
Elle ne voulait pas s'adresser à la justice, elle avait pour cela d'excollcnles raisons : ;ilors il lui fallait recourir à un enlèvement par la force. C'est ce que cet homme, qui était devant elle, venait de lui dire, et il s'onVail poiu* l'exécution. Oîi trouverait-elle un agent mieux disposé? Le connaîtrait-elle davantage? Serait-il plus honnête?
— Allons, se dit-elle, ce que je veux faire est une bonne action ; il importe peu que je me serve de tels ou tels individus, et, puisque celui-là est sous ma main, employons-le.
— Donc, reprit-elle tout haut, si j'avais heso-'n de vous, vous seriez prêt à me servir?
— Entièrement à vos ordres, madame la marquise.
— Et vous vous chargeriez d'enlever la folle à son gardien?
— Oui, mais pas seul : il faut être au moins trois pour réussir.
— Vous trouveriez les deux hommes nécessaires?
— Ce n'est pas une difficulté.
— Eh bien! j'accepte vos services. Quel jour aura lieu l'exécution?
— Dans trois jours, je serai prêt.
— Alors c'est dans trois jours qu'il faut agir.
— A moins d'un retard imprévu.
— C'est juste, il faut tout prévoir; mais comment serai-je instruite de ce que vous ferez?
— Recevez-vous exactement toutes les lettres qui vous sont adressées?
— Oui.
— En ce cas, c'est bien simple, je vous écrirai pour vous faire connaître le jour et l'heure de l'action.
— C'est cela.
— Une fois la folle en mon pouvoir, que devrai-je en faire?
— Vous la conduirez... murmura la marquise. Non, se reprit-elle, vous me la remettrez.
— Où? Madame la marquise, je pense, ne veut point juendre part à l'expédition?
— L'heure n'étant pas fixée, cela m'embarrasse un peu. Il est préférable, jo crois, que vous m'indiquiez vous-même, en m'écrivant, l'endroit où je devrai me trouver.
— C'est entendu, madame la marquise.
— Il vous reste à me dire, maintenant, à quel prix vous estimez vfs services.
— Je m'en rapporte à la générosité de madame la marquise
— Non, je ne l'entends pas ainsi; fixez la somme.
— Cela vaut bitni mille francs, madame.
— l'our vous et les deux hommes qui vous aideront?
-- Oui.
— Eh bieii! jo trouve que vous ne me demandez pas assez; eu échange de la folle, je vous donnerai deux mille francs; vous ferez le partage de cette somme comme vous l'entendrez.
Le visage du pauvre diable devint rayonnant. Il avait ijueltiue difticulté à comprendre qu'un travail honnête pût rapporter autant d'argent.
— Voilà une mar([ui.se qui ferait aimer la vertu, pensa-t-il. Il se découvrit en disant :
— Madame la marquise peut compter sur mon zèle à la servir et sur ma discrétion.
— Suri ont, prenez bien vos précautions pour ne pas échouer dans votre entreprise.
— Madame la mar([uise peut être tranquille, je réussirai. Seulement, je n'ai pas un sou sur moi. Si madame la marquise pouvait me donner un petit à-compte... Sans argent, il est difficile de faire quelque chose
— Combien vous faut-il?
— Je crois qu'avec deu.x ou trois louis... La marquise ouvrit son porte-monnaie.
— Je ne suis pas sortie avec beaucoup d'argent, dit-elle.
Et, sans compter, elle versa le contenu du pi>rte-mounaie dans la main du quidam.
Il y avait en tout une centaine de francs.
La marquise rejoignit sa femme de chambre et elles se dirigèrent rapidement du côté de la gare.
L'homme disparaissait du côté opposé en se jetant dans un «.hemin creux.