LA MAISON ISOLÉE
Le samedi qui suivit le rendez-vous do Bellevue, madame do Prcslc rcQut un billet d'une écriture informe et de la plus étonnante fantaisie, par lequel on l'informait que l'e.xpédition convenue, ayant pour but l'enlèvement do la folle, aurait lieu le lendemain dimanche dans la soirée.
Le billet, signé Pistache, un nom de guerre, sans doute, et probablement emprunté pour la circonstance, disait aussi que toules lis dispositions étaient pré|)arées pour assurer la réussite de l'entreprise. I^cdit l'islache |)riail la marquise de se trouver avec une voiture, à partir de huit injures du soir, sur lo che-
min au l)ord de la Seine longeant le parc de Sainl-Cîoud, à une centaine de pas du ponl de Sèvres.
Une heure après avoir lu ce billet, madame de Presle entrait dans le cabinet de son ami le docteur Vernier.
— Mon cher docteur, lui dit-elle, j'ai suivi votre conseil de l'autre jour et j"ai lieu d'espérer que je touche au but.
— Ainsi vous êtes décidée à provoquer une enquête?
— Oui, docteur; seulement, sur ma demande, le préfet de police ne l'a pas continuée; c'est toute une aventure aussi étrange que mystérieuse. Vous allez en juger, mon ami.
Alors madame de Presle mit sous les yeux du docteur les Jeux lettres qu'elle avait reçues et lui raconta sa conversation au milieu des champs avec le personnage qui signait Pistache.
— C'est en effet très-mystérieux, dit M. Vernier.
— Approuvez-vous ce que j'ai fait?
— Oui. Dans certaines circonstances, on peut se servir mémo d'un bandit. Celui-ci vous appartient aujourd'hui par son désir de gagner la somme promise. Il ne peut songer à vous tromper.
— Maintenant, docteur, vous voyez que je dois me trouver demain ù huit heures près du parc de àaint-Cloud; je ne suis pas peiu-ouse, mais je ne voudrais pas y aller seule.
— C'est prudent, mi chère marquise, et je devine que vous avez compté sur moi pour vous accompagner.
— Oui, mon bon docteur.
— J'irai avec vous, maniuise. Et comme il faut toujours se défier des gens qu'on ne connaît |ias, je n'aurai garde d'oublier de mettre dans ma poche un revolver.
— Merci, docteur; vous êtes pour moi le meilleur des amis, un second père. Le lendemain, un peu après sept heures, une voiture do remise à (juatre
[>laces, attelée de deux bons chevaux, franchissait la barrière, au Point-du- Jour, et se dirigeait du côté de Sèvres par la route de Billancourt. Dans cette voilure se trouvaient la marquise de Presle et le docteur Vernier.
Danr la maison isolée, que Pistache avait montrée de loin à la mar([uise, entre un peuplier et un marronnier, der.x hommes étaient assis do chaque côté d'une table sur laquelle on voyait encore les restes d'un dîner qui avait dû être fourni par un restaurateur. Ces deux hommes égayaient la fin de leur repas en se versant du Champagne mousseux dans des coupes de cristal. Une lampo les éclairait. L'un d'eux était Pierre Gargasse, Ib gardien de la maison, et l'autre lllaireau.
La maison appartenait à ce dernier. Il l'avait achetée depuis une douzaine d'années et elle lui avait servi depuis à plus d'un usage. C'est là qu'il s'était livré
souvent à des orgies sans nom, entouré de compagnons de débauche. C'est aussi dans ce repaire, quand il voulait rester inconnu ou jouer un rôle ténébreux dans une affaire, qu'il donnait ses rendez-vous, c'est là encore qu'il avait fait, pendant des années, un de ses lucratifs métiers, celui de receleur. Pour le moment, en même temps qu'elle servait de prison à la malheureuse Léontine Landais, la maison donnait asile à un forçat en rupture de ban.
— Que le diable t'emporte! dit tout à coup Blaireau ; je fais tout au monde pour te dérider, je n'y parviens pas. Au lieu de noyer ta tristesse dans un verre de Champagne, tu me montres une ligure de condamné à mort. Voyons, parle, quelle araignée trotte dans ta cervelle?
— Il y a que je m'embùte ici, répondit Gargasse d'une grosse voix eurouée.
— Je te conseille de te plaindre ! Pourrais-tu me dire ce qui te manque ici? Tu es logé comme un seigneur, payé grassement, et, sans faire œuvre de les dix doigts, tu peux tranquillement dormir, boire et manger.
— Il me manque que je n'ai pas ma liberté, que je suis encloiié entre les murs de cet enclos.
— Ta lilierlé? fit Blaireau en riant; je croyais te la donner en te caibaut ici. Mais, vieil entêté, tu ne serais pas huitjours sans tomber entre les grilles do la
' justice... Alors je te demande ce qu'elle vaudrait, ta liberté?
— Je ne suis pas homme à me laisser repincer, murmura sourdement Gargasbe. Enfin, reprit-il sur un autre ton, le métier que tu nie fais faire no me convient pas.
— Ilein! des scrupules?
— Oli ! je n'en suis plus là... mais, eulin, cela peut durer comme ça dix ans, vingt ans...
— (Juant à ça, je t'affirme que non.
— On songe donc à se débarrasser de la marcjuise?
— On ne peut pas toujours garder une chose qui gène.
— Alors pourquoi ne pas en finir dès demain? Blaireau haussa les épaules.
— Tu ne fais pas preuve d'intelligence en ce moment, Gargasse, répoiulil-il.
— Je ne suis pas une forte tête comme toi, répliqua le forçai d'un Ion bourru.
— On ne sait pas ce qui peut arriver, reprit Blaireau ; rien ne prouve qu'on nu cherche pas la folle; suppose qu'on découvre les auteurs do renl('vcment et qu'on nous la réclame. Avant d'en finir, comme tu dis, il faut donc attendre que la disparition de la mari[uise tombe dans l'ouhli comme toute chose. Quand nous aurons la certitude qu'on ne songe plus à elle, rien ne sera plus facile que de la faire disparaître; une dose de poison ou une noyade do nuit en pleine Seine, cl tout est dit.
— Soit, mais avec tout ça, et malgré tes promesses, je ne vois pas que ma position soit meilleure. Ne parlons pas du présent; puisqu'il faut que je m'en contente, mais après?... Je ne te demande pas ce que tu as reçu pour l'enlèvement, ni ce qu'on te paie pour nol: pensionnaire ; je te connais, tu ne te mêles pas d'une affaire qui rapporte peu; mais cela ne me regarde pas... c'est toi qui m'emploies, enGn c'est toi qui dois me payer... Quelle sera ma part?
— Nous en causerons quand le moment sera venu.
— C'est toujours la même réponse, etcen'estpas suffisant... D'ailleurs, avec toi, on n'est sur d'avoir une chose que quand on la tient. Autrefois, dans l'affaire du mariage, qu'est-ce que j'ai eu? Un pauvre billet de mille... Rien! Tu as tout gardé; c'est la méthode. Elle est excellente... pour toi; mais elle fait de les amis des niais et des imbéciles. J'en ai assez... Il y a un nouveau gâteau à manger, j'en veux ma part. Je ne me contenterai plus, comme par le pr.ssé, d'en sentir l'odeur ou d'en grignoter une miette... Tu entends, je veux une somme ronde... elle m'est nécessaire pour un projet que j'ai.
— Tu as un projet; lequel?
— Je veux devenir honnête homme.
— En vérité !
— Me retirer dans un petit endroit, loin de Paris, avec une femme que j'ai aimée et que j'aime encore, pour y vivre tranquillement en cultivant mon jardin et en y plantant des choux.
— Mais c'est admiral)le et tout à fait édifiant! fit Blaireau en ricanant.
— Ne m'as-tu pas dit toi-même que je serais un jour maire démon village?
— Eh! eh! pourquoi pas? On a vu cela et des choses plus extraordinaires encore.
— La vérité est que je suis las de la vie misérable et bête que j'ai menée... Non, non, j'ai vu le bagne une fois, je n'y veux pas retourner. Oh! quand je regarde ce que tu es et ce que je suis devenu, je ne sais quelle espèce de rage s'empare de moi! Qu'as-lu fait pour moi? Rien, jamais rien! je devais cire ton associé, mensonge! Je suis resté ton employé, ton agent, moins que cela môme, ton manœuvre, ton domestique! Aujourd'hui, tu es riche, tu jouis d'une certaine considération... Monsieur Blaireau est reçu dans le monde... Dieu me damne, je m'étonne que tu ne sois pas encore décoré !... Et moi? Moi, je n'ai pas un écu vaillant, je reste ce que j'ai toujours été, Ion valet, et je suis un forçat en rupture de ban.
— Ah çàl vas-tu me reprocher maintenant ta mauvaise chance? Tu as voulu marcher seul, mal t'en a pris; tu l'os fiiit pincer comme un sol et on l"a envoyé aux galères ; ce n'est pas ma faute. Tu proli-iids que je suis riche ; est-ce parce que celte bicoque est à moi? Je n'ai pas besoin do faire le fier avec toi ; en vivant avec beaucoup d'économie, je suis parvenu à amasser une petite rente pour mes vieux jours. Il n'y a vraiment pas de quoi te rendre jaloux.
— Je ne suis pas jaloux, répliqua brusqTiemeut Gargasse; tu as 616 adroit, c'est une chance ; tu as fait ton afî'aire, tant mieux pour toi ! J'ignore ce que tu possèdes, je n'ai pas vu le fond de ta caisse, mais je sais ce que je sais.
— Que veux-tu dire? s'écria Blaireau presque avec effroi.
— Rien. Aurais-tu des millions que je n'y trouverais pas à redire. Mais il me faut aussi, à moi, ma petite rente pour mes vieux jours, et c'est à Blaireau, à ce cher Blaireau, que je la demanderai. Du reste, ne parlons pas de cela aujourd'hui; comme Iule disais tout à l'heure, nous en causerons quand le moment sera venu.
— Voilà un gaillard dont je me débarrasserai bientôt, pensait Blaireau. Au bout d'un instant, il regarda sa montre.
— Diable! fit-il, il est près de huit heures ; Gomme le temps passe vite en compagnie d'un vieil ami! Mais il faut que je te quitte, je dois être à Paris à dix heures.
— Je ne te retiens pas.
— Je viendrai probablement te voir dans la semaine.
— Quand tu voudras.
— Allons, tu as juré de ne pas être gai aujourd'hui, reprit Blaireau en se levant. C(imme toujours, je te recommande d'ouvrir l'œil; il faut sans cesse se tenir sur ses gardes. Ne laisse approcher personne de la maison, je me délie des gens curieux.
— C'est bon, je sais ce que j'ai à faire.
Blaireau mit son chapeau, prit sa canne et sortit. Gargasse l'accompagna jusqu'à la petite porte pratiquée dans le mur de clôture, laquelle était constamment fermée et dont il avait toujours la clef sur lui.
Une fois dehors. Blaireau prit un sentier entre deux haies pour se rendre à la gare.
Gargasse ferma la porte à clef, poussa les doux verrous, tout en grommelant contre Blaireau ; |iuis, tranquille de ce côté, parce (ju'il s'était bien enfermé, il bourra sa pipe et l'alluma. Cela fait, il alla s'asseoir sur un siège rustique placé sous le marronnier.
UNE PÊCHE d'un NOUVEAU GENRE
Tous les soirs, avant de se coucher, assis au même endroit sous le marrf)nuier, l'ieire Gargasse fumait sa vieille pipe culottée, avec cette jouissance que savent seuls apprécier les amants de la pipe. C'était devenu chez lui, di'jà, une habitude, et il fallait que le temps fût bien mauvais pour qu'il y dérogeât.
Il venait de s'asseoir et il avait eu à peine le temps de -se mettre h. son aise, les jamhes allongées, afin de mieux savourer la fumée du tabac, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tète un craquement de branches suivi d'un bruit de feuilles froissées. Il leva les yeux et regarda dans l'arbre. Il ne vit rien.
— C'est un chat ou un oiseau de nuit qui fait la chasse à un pierrot, pensa-t-il. Et il se remit tranquillement à fumer.
Soudain, derrière lui, un homme se dressa sur la crête du mur. Cet individu portait un de ces filets connus sous le nom d'épervier, dont se servent tous les pécheurs de rivière. Les trois quarts du filet jetés sur l'épaule gauche et le reste dans la main droite, il apparaissait sur le mur, comme le pêcheur sur sa barque, prêt à lancer l'épervier.
Gargasse entendit le bruit mat des plombs se heurtant, puis quelque chose de semblable à un battement d'ailes. Mais avant qu'il eût le temps de voir, l'épervier, lancé d'une main sûre, s'arrondissait en se développant au-dessus do sa tête, s'abattait sur lui et l'enveloppait tout entier.
Gargasse ne pouvait deviner h quel ennemi il avait affaire, et ne reconnut pas, d'abord, qu'il se trouvait pris comme un poisson dans les mailles d'un filet de pêche.
Il se leva brusquement en poussant un hurlement de bête fauve et voulut bondir eu avant. Alors il arriva ce que l'homme à l'épervier avait prévu : les pieds de Gargasse s'embarrassèrent dans les plis du filet et il tomba lourdement, tout de son long, la face contre terre, faisant entendre d'horribles imprécations.
Au même instant, deux hommes, qui se tenaient cachés dans les branches du marronnier, dégringolèrent et se jetèrent sur Gargasse, comme deux tigres sur une gazelle.
L'homme au filet, qui n'était autre que Pistache, avait également opéré sa descente.
A eux trois, malgré les efforts que faisait Gargasse pour prendre l'offensivo, ils parvinrent à le rouler dans le filet et à lui ôter complètement l'usage de ses bras et de ses jambes. Ensuite, depuis le haut des épaules jusqu'aux chevilles des pieds, ils le garrottèrent solidement avec des cordes neuves.
Pistache et ses hommes agissaient sans prononcer une parole. Gargasse seul troublait le silence par des grognements sourds et les cris rauques qu'il laissait échapper de sa gorge, en se tordant dans sa rage impuissante.
— Oh! l(!s lâches! oh! les chiens! disait-il en grinçant des dents, qui n'ont pas osé m'altaquer de face et qui se mettent trois contre un! Étes-vous de la mouche, brigands?... Si vous voulez me tuer, à quoi bon me ficeler comme un saucisson? Assommez-moi tout de suite. Si vous no voulez pas me tuer, qu'estce que vous me voulez? Mais parlez donc, répondez donc, misérables!... Ohl canailles, voleurs, assassins!
^Les autres le laissaient dire, écumer de rage, et continuaient leur œuvre
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silencieusemeut. Quand ils se furent assnn'.^ , r
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jetant sur le lit. Ensuite ils sortirent, et, par surcroît de précaution, Pistache ferma la porle à double tour.
Gargasse se mit à pousser des rugissements.
— Il peut miauler ou beugler maintenant tant qu'il voudra, dit Pistache en entrant dans la salle à manger avec ses hommes, je suis sûr qu'on ne l'entondra pas du dehors.
— Oh! ohl Gt l'un des hommes en montrant les bouteilles vides sur la table, paraîtrait qu'on se bourre joliment le canon ici ; on a crânement éternué sur les
négresses.
— Voilà ce que c'est que d'être de la bonne, répondit l'autre.
— Allons, les amwickes, dit Pistache, nous ne sommes pas ici pour jaspitier, il faut trouver la farandène.
Ils commencèrent par visiter le rez-de-chaussée, puis ils montèrent au premier étage et ensuite au grenier. Toutes les portes furent ouvertes. Rien ne s'était offert à leurs yeux pouvant leur dénoncer la présence de la folle.
A l'exception de la salle à manger, de la chambre de Gargasse, et d'une autre chambre au premier dans laquelle il y avait un lit, où l'on ne devait pas coucher souvent, aucune pièce n'était meublée. Partout des parquets sales, couverts de poussière, des crevasses aux plafonds, des tapisseries déchirées, pendant comme des loques le long des murs, et dans tous les coins des décors repoussants, dus à la patience et à l'industrie des araignées.
Pistache n'était pas content.
— Est-ce qu'ils auraient déniché l'oiseau? grommelait-il entre ses dents; c'est peu probable. Mais alors, oiî donc ont-ils établi le colombier?
Il sentait avec inquiétude que le temps s'écoulait, que la marquise attendait au bord de la Seine, et il tremblait de manquer son coup et de perdre, surtout, \es deux mille francs.
Il restait les caves à explorer, mais Pistache, tout gredin qu'il était, se refusait à croire qu'on eût enfermé la folle dans un de ces trous noirs, humides, froids et saiis air. N'importe ! il fallait chercher partout.
A l'extrémité du corridor du rez-de-chaussée, ils trouvèrent un escalier de pierre, en colimaçon, qui descendait au sous-sol. Ils entrèrent successivement dans plusieurs caveaux. Dans l'un, ils trébuchèrent contre un amas de bouteilles vides, couchées sans ordre les unes sur les autres; dans un autre, ils découvrirent des lingots de cuivre, probablement volés à quelque négociant et oubliés par Blaireau.
Ils allaient remonter tout à fait découragés de leurs inutiles recherches, lorsque derrière l'escalier ils aperçurent une petite porte qui n'avait pas d'abord frappé leurs regards. Elle était fermée à clef, mais comme elle n'était p.is très-solide, un fort coup d'épaule la lit sauter de ses gonds et la jeta en dedans. Ils pénétrèrent dans une sorte de passage étroit, voûté, à peine long de deux mètres,
an fiont duquel il y avait une autre porte également fermée, mais paraissant a.ssez solide et assez épaisse pour résister aux coups d'épaules d'un hercule.
— Je crois que nous brûlons, dit Pistache à voix basse.
Son cœur se mit à battre violemment, il s'approcha de la porte, sans bruit, et colla son oreille à l'endroit de la serrure. Il entendit ou crut entendre comme un bruissement de paille remuée.
— C'est là, dit-il en se redressant; elle doit être là. Mais il nous faut la clef de cette porte ; oh est-elle?
— Lbomme de là-haut doit l'avoir dans une de ses poches.
— C'est certain, répliqua Pistache; nous nous sommes si bien occupée à le ficeler, que nous avons oublié de retourner ses valades.
— Il nous faut aussi la clef de la porte de sortie ; sauter par-dessus le mur n'a rien d'amusant.
Tls remontèrent l'escalier et rentrèrent dans la chambre de Gargasse. Celui-ci était parvenu à couper toutes les mailles à portée de ses dents, et sa tète passait à travers le filet.
Nos hommes ne s'étaient pas trompés : en tâtant les poches de Gargasse, ils sentirent les clefs ; ils s'en emparèrent après avoir éventré l'épervier aux endroits voulus, à l'aide d'un couteau. S'étant assurés que l'une des clefs était bien celle delà porte de sortie, ils s'empressèrent de revenir à l'entrée du caveau fermé. Pistache mit la clef dans la serrure, la tourna, et la porte s'ouvrit presque sans bruit.
Les trois hommes entrèrent alors dans une sorte de grotte souterraine, de la({uelle s'exhalait une odeur acre et fétide qui les saisit au nez. Ils furent forcés de se courber pour marcher, tellement la voûte était peu élevée. Ils se trouvaient dans un espace de deux mètres de largeur environ sur trois de longueur. Sur les murs, de longues lignes luisantes indiquaient le passage des limaçons. Un trou rond, où il eût été impossible à un enfant de six ans de passer, percé ().:;;s le mur à un mètre au-dessus du sol, et garni encore de deux forts barreaux de fer, était l'unique ouverture par laquelle le caveau pouvait recevoir un peu d'air et de jour. Ce trou ou cette lucarne communiquait à un puits creusé dans le jardin, au fond duquel il n'y avait (ju'un peu d'eau, parce que, probablemcjit, elle était détournée au moyen d'un conduit.
Or le volume d'air que pouvait recevoir le caveau devait être à peine suffisant à l'existence d'une personne; c'était donc une agonie lente et cruelle qu'on réservait à la malheureuse ensevelie dans ce sépulcre.
Mais ce qui n'était pas moins horrible, c'est qu'après de fortes pluies ou seulement [)ar suite d'une fissure dans la conduite d'eau, celle-ci pouvait luuiber dans le puits, arriver très-vile au niveau de la lucarne et s'engouffrer dans le caveau. Alors, c'était encore la mort, sans espoir de secours, plus prompte, il est vrai, mais plus épouvantable cl plus atroce.
Blaireau avait-il pensé à tout cela et était-ce le résultat â'un calcul de ce misérable?
Nous ne saurions le dire ; mais il est certain que le caveau, creusé en dehors des murs de fondation de la maison et le trou communiquant au puits à sec étaient de son invention. Tout cela paraissait si bien combiné pour amener à un moment donné et presque subitement l'inondation de tout le sous-sol de la maison, qu'on peut voir en cela l'extrême prudence d'un homme qui se met en garde contre une perquisition éventuelle de la police ou une descente de justice.
Dans un coin du caveau, sur un vieux matelas dont lalaino et le crin sortaient par de larges déchirures et qu'on avait jeté sur de la paille à moitié pourrie, Pistache et ses hommes aperçurent la folle, qui se tenait pelotonnée, les jambes repliées sous son corps et la face enfouie dans la paille. La malheureuse avait eu peur, sans doute, car on devinait qu'elle cherchait à se cacher. Etait-ce le froid ou l'effet de la peur elle-même? Elle grelottait.
Pistache s'approcha d'elle et lui mit la main sur la tête. Aussitôt tout son corps frissonna..
— Laissez-moi mourir en paix, murmura-t-elle d'une voix qui n'avait plus rien d'humain.
— Vous êtes avec des amis, lui dit Pistache; nous venons vous chercher, vous délivrer, vous sauver...
Elle répondit par un sourd gémissement. Elle ne comprenait pas. Pistache la prit à bras le corps et l'enleva de dessus son matelas.
— Oh ! lit-il, elle n'a plus que la peau eL les os !
Le visage de la pauvre recluse se trouva en pleine lumière. Il était sec, décharné, et avait la pâleur d'un cadavre.
La flamme de la lampe dut produire sur elle une sensation douloureuse, car elle ferma aussitôt les yeux en poussant un nouveau gémissement. Du reste, c'était une masse inerte que Pistache tenait dans ses bras.
— Tiens ! dit-il en s'adressant au plus robuste de ses compagnons, c'est toi qui vas te charger du hutin.
Et il lui mit la folle dans les bras.
— Maintenant, eu route et jouons des gzçucsï
L'ENFANT DU PAUBOUHG 189