‹ L'enfant du faubourgChapitre 27 sur 96 · LE DOCTEUR VERNIER · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR VERNIER

Ils sortirent du caveau et gravirent l'escalier. Pistache laissa ses deux aides S'! diriger vers la petite porte et entra dans la chambre où Gargass'i faisait des elTorts surhumains pour rompre ses liens.

— Allons, vieux (jrinche, lui dit-il en ricanant, on est content de toi parce que tu n'as pas jappé trop fort. Et puisque tu as été bien sage je ne veux pas que tu crèves comme un chien enragé pour ressembler après à une momie.

« Ce que je peux faire pour toi, le voici, continua-t-il en jetant un couteau ouvert au milieu de la chambre; je couperais bien tes cordes moi-même, mais je connais l'ingratitude des hommes, tu serais capable de m'étrangler pour me remercier. Voilà le couteau, je te laisse ta lampe, dont je n'ai plus besoin : le reste te regarde, fais ce que tu pourras.

« Adieu et bonne nuit, Pierre Gargasse! »

L'ancien forçat fit le saut d'un brochet qu'on vient de jeter sur le sol, en poussant un effroyable rugissement.

Pistache était déjà près de ses compagnons, qui venaient de sortir de Tcnclos. Quand ils eurent franchi un peu plus de la moitié de la distance qui les séparait de la route. Pistache s'arrêta, mit ses doigts dans sa bouche, et un sifflement aigu vibra au milieu du silence de la nuit. Une minute après, les trois hommes entendirent le roulement d'une voiture. Ils se remirent en marche et arrivèrent sur la roule comme la voiture s'arrêtait en face de la maison isolée.

Cette voiture 'avait dû se tenir cachée dans les arbres, à quelque dislance, attendant le coup de sifflet de Pistache, qui était un signal.

Les deux portières étaient ouvertes. La folle, toujours inerte, fut placée sur un des coussins. Un des hommes monta à côté du cocher, les deux autres pri-< ront place dans le fiacre, refermèrent les portières, et le véhicule partit rapidement dans la direction de Sèvres.

A part les cafés et les débits de vin, où il y avait encore ([uelques buveurs de bière et de petit bleu, les habitants de cette paisible localité, célèbre par .ses merveilleuses porcelaines, dormaient déjà du sommeil tranquille do l'innocence.

Le fiacre, qui descendait la grande rue, faisant un tapage d'enfer sur les pavés, n'attira môme pas raltonlion de deux bons gendarmes do Soine-et-Oise,

qui, n'ayant rien à surveiller, fumaieut un cigare d'un sou avaiit de rentrer à la caserne.

Arrivé en vue du pont, le fiacre ralentit subitement sa marche, et il n'allait plus qu'au pas des chevaux lorsqu'il tourna à gauche, à l'angle du parc. Pistache mit sa tête à la portière et regarda. Il vit à quelque distance deux lumières blanches immobiles.

— Tout va bien, dit-il; elle est au rendez-vous.

Un instant après, par son ordre, le fiacre s'arrêtait sur la chaussée, à côté de la voiture de remise rangée contre le mur. Il sauta à terre et se trouva en face de madame de Presle.

— Eh bien? l'intorrogea-t-elle avec anxiété.

— C'est fait, répondit-il.

La marquise élouiïa un cri de joie.

La folle passa du fiacre dans la voilure de remise. Ce fut l'affaire d'une minute. La pauvre insensée était tellement affaiblie que, l'eût-elle voulu, elle n'aurait pas eu la force d'opposer la moindre résistance.

— Voici la somme convenue, deux mille francs, dit la marquise en mettant une liasse de billets de banque dans la main de Pistache.

Le docteur Vernier, qui s'était tenu à quelques pas de distance, s'approcha alors pour aider la marquise à monter en voiture.

— Ne vous occupez pas de moi, mon ami, lui dit-elle, mais de votre malade. Venez, ajouta-t-elle en enlevant de dessusses épaules un lourd châle de laine, la nuit est très-fraîche, et la pauvre femme est à peine vêtue; voilà pour la couvrir.

Pendant ce temps. Pistache achevait de compter ses billets de banque.

La marquise rejoignit le docteur dans la calèche, et les deux voilures se séparèrent, le Bacre filant du côté de Saint-Cloud, l'autre gagnant le pont de Sèvres pour reprendre la roule de Paris.

Le docteur Vernier demeurait rue Dauphino. La voiture avait fait une halte rue Saint-Dominique, et la marquise était descendue à la porte de son hôtel. Il était près de minuit lorsque le docteur rentra chez lui avec Léontine Landais. Quelques paroles douces et affectueuses, auxquelles elle n'était plus habituée, ayant rassuré la pauvre femme, elle n'avait fait aucune difficullé j)our monter à l'appartement du docteur, appuyée sur son bras.

Pistache n'avait pas eu le temps de dire à la marquise dans quelle espèce do prison il avait trouvé la folle; mais en la voyant si pâle, si maigre, pouvant h peine se soutenir sur ses jambes, et en remari|uant le battement de ses paupières (lavant la lumière, le docteur devina à peu près la vérité.

— Oh! les misérables! murmura-t-il.

Il lui Ut prendre lui-même un bol de vin chaud sucré, qui paruliui faire beau-

coup de bien. Il sô retira ensuite après l'avoir confiée aux soins d'une femme de service.

Nous croyons inutile de dire au lecteur dans quel affreux état se trouvaient les ori-peaux dont se composait le vêtement de Léontine; cela soulevait le cœur de dégoût et surtout d'indignation. Elle n'avait peut-être pas changé de linge depuis son départ des Sorbiers. Tout ce qu'elle portait sur elle n'était à vrai dire que des guenilles à demi pourries, à peine dignes du crochet d'un ' chiffonnier.

La domestique essaya de mettre le peigue dans sa chevelure; mais elle était dans un tel état qu'elle crut devoir remettre au lendemain le travail difficile de démêler ses cheveux.

Après l'avoir débarrassée de son vêtement sordide et lui avoir mis une autre chemise, la dome-slique l'aida à se coucher. Au bout d'un quart d'heure, elle dormait profondément.

Le lendemain, vers onze heures, madame de Presle arrivait chez le docleur.

— Comment va notre malade? demanda-t-elle.

— Aussi bien que possible, la nuit a été bonne. Désirez-vous la voir?

— Non, docteur, plus tard, le jour où, je l'espère, elle pourra me répoudre. Je me suis occupée ce matin de son trousseau, demain tout sera prêt. Est-ce demain que vous la conduirez à la maison de sauté de Moutreuil?

Le docteur secoua la tète.

— Avant de songer à lui rendre la raison, dit-il, il faut d'abord guérir le corps. L'infortunée est dans un état d'épuisement presque complet. C'est à sa bonne conslilutiou qu'elle doit de vivre encore. Je ne saurais dire dans quel réduit infect on l'avait enfermée ; mais elle a dû être privée d'air, de lumière et souvent de nourriture. Il en résulte un désordre très-grand dans toutes les parties de l'économie, et ce n'est qu'avec beaucoup de soins et de patience que nous parviendrons à rendre l'équilibre et le fonctionnement régulier aux organes plus ou moins atteints.

« Il était tem[)s, chère marquise, que vous vinssiez au secours de votre protégée; avec un pareil régime, elle n'aurait pas tardé à succomber sous le poids d'alroces douleurs physiques. »

— Docteur, s'écria la marquise les yeux pleins do larmes, j'approuve d'avance tout coque vous ferez dans l'intérêt de cette pauvre femme; mais guérissez-la, sauvez-la 1

— Oh! rassurez-vous, sa vie n'est nullement menacée maintenant; il s'agit de lui rendre ses forces épuisées, nous y parviendrons ; c'est l'affaire de (piinze jours. Je ne veux pas la remettre entre les mains de mou confrère avant qu'elle soit en élat de supporter le régime au(|uel elle sera soumise.

« Elle est ici conveuableiaent installée, elle y restera aussi longtemps quej«

le jugerai nécessaire ; elle est sous ma main, c'est vous dire que les soins ne lui manqueront pas.

— Vous l'avez vue ce matin; vous a-t-elle parlé?

— Non, elle reste silencieuse; mais ses yeux, qui commencent à supporter l'éclat du jour, ont toute l'éloquence do la parole. Elle m'a regardé longuement avec une sorte de curiosité, mais aussi avec une expression de vive reconnaissance. A un moment, elle a même versé quelques larmes. A quelle cause attribuer celte émotion? Il ne m'a pas été possible de le saisir. Succédait-elle à uno pensée ou seulement à une sensation? Mais n'importe, la sensibilité existe, et c'est un excellent symptôme.

— Ah! docteur, vous ne savez pas tout le bien que me font vos paroles !

— C'est, d'ailleurs, une malade facile à soigner, continua M. Vernier; elle obéit sans la moindre résistance. A voir ses regards étonnés, on dirait qu'elle cherche à comprendre le motif de son changement de situation ou qu'elle voudrait deviner à quoi ou à qui elle le doit. A n'en pas douter, elle est heureuse de se trouver couchée dans un bon lit, de voir du feu dans sa chambre et de respirer à pleine poitrine, indépendamment du bien qu'elle en éprouve. Ses yeux vont constamment d'un objet à un autre, et elle regarde tout avec une curiosité naïve, comme un aveugle-né à qui on aurait rendu la vue.

« Du reste, en dehors même de l'intérêt que vous lui portez, le sujet est des plus intéressants au point de vue de la science, et je me réserve d'en tirer une élude sérieuse physiologique et psychologique. Rien ne doit être perdu pour la science. Elle sera la première, d'ailleurs, à recueillir le bénéfice de mon travail, puisque je ne l'entreprends qu'en vue de sa double guérison.

(\ Voilà, chère marquise, loutce que je peux vous direaujourd'hui sur votre malade ; c'est bien peu. »

— C'est vrai, docteur, mais ce peu me comble de joie, et je vais vous quitter le cœur rempli d'espoir.

— Il faut toujours espérer, répliqua gravement M. Vernier. L'espoir est une des meilleures choses que Dieu ait mises en nous.

— Oui, mon bon docteur, et c'est pour cela que l'Eglise a fait de l'espérance uno vertu théologale.

LA SOIRÉB

A neuf heures, l'hôtel Descharmes était splendidement éclairé.

Les domestiques en habit noir et pantalon court, bouclé sur des bas de soie au-dessous du genou, tous gaulés et cravatés de blanc, allendaienl dans l'im^ meusu vestibule le moment d'ouvrir à deux battants les portes des salons.

— Madaïue, dit le marquis eu a'incIiDaiit, votre fête est spleudide. (Page 195.)

Madame Descharmes achevait de s'habiller entre les mains de sa femme de chambre et de son coiffeur; celui-ci semait des fleurs de diamant dans son opulente chevelure.

M. Descharmes, qui re|?rcttait peut-être de n'avoir point su résister à une idée évidemment étrange de sa femme, jetait un dernier coup d'œil dans les salons qui allaient être ouverts aux invités.

Certes, il était loin de songer à ce que cette soirée et celles qui devaient suivre

LiV. t25. V R«j, tf^itiur. — R«f>rûdu«UoB lalarditc.

lui coûteraient d'argent. Il ne pensait qu'à Angèle, et il était préoccupé, inquiet ; car il la voyait trop décidée à se lancer au milieu d'une aventure dangereuse. Depuis quelques jours, la jeune femme était dans une telle surexcitation d'esprit qu'il en éprouvait une sorte d'épouvante.

D'un autre côté, il ne se dissimulait pas qu'en étalant ainsi un luxe princier aux yeux des Parisiens, il allait exciter l'envie de bien des gens et provoquer de nombreuses jalousies. Là encore il voyait un danger ; il sentait que, malgré lui, parmi ceux-là mêmes qu'il recevrait chez lui, il se créerait des ennemis. Dans la haute situation qu'il avait acquise par son travail et son intelligence, Henri Descliarmes n'avait certainement rien à redouter des envieux et des jaloux, mais il était un de ces hommes modestes, ayant honeui de ce qu'on appelle la pose, exempts de toute pensée d'orgueil, qui ne veulent même pas être soupçonnés de montrer les avantages qu'ils ont sur les autres.

A dix heures, les premiers invités arrivèrent. Ils furent reçus par Angèle et son mari. A partir de ce moment, il y eut dans la cour de l'hôtel un mouvement continuel de voitures et de superbes équipages. Les salons se remplissaient de tout ce que Paris comptait alors de grandes illustrations dans la magistrature, l'armée, la science, la littérature et la finance. La vieille noblesse, habituellement si hautaine vis-à-vis des parvenus, n'avait pas dédaigné, ce jour-là, de passer les ponts pour venir au boulevard Malesherbes.

Mais dans tout ce monde, avide de distractions et chercheur de plaisirs, il y avait certainement plus de curiosité que de véritable sympathie pour le riche entrepreneur.

On avait entendu parler de son hôtel comme d'une huitième merveille, on voulait le voir. On voulait voir aussi de près ce phénix qui, de simple ouvrier, était parvenu à acquérir, en quelques années, une des plus grandes fortunes industrielles qui aient été faites en France.

A onze heures, au moment du concert, plus de cinq cents personnes se pressaient dans les salons, où l'on ne circulait plus qu'avec peine. Dans l'un, oii il n'y avait que des hommes, on parlait de science et do politique.

— C'est le conseil de messieurs les philosophes, avait dit Angèle en riant à quelques dames qui causaient avec elle.

Dans la pièce réservée aux joueurs, ceux-ci se groupaient autour des tables de jeu.

Dans le grand salon, le coup d'œil était féerique. Au dire d'un ancien ambassadeur, alors en disponibilité, on n'avait jamais vu une réunion aussi comjilète et aussi bien choisie de femmes jeunes et jolies.

l'allés riaient beaucoup, ces gracieuses jeunes femmes, parce que toutes avaient à montrer de magnifiques dents blanches.

Il faut se souvenir du luxe étourdissant des toilettes de la fin du second Empire pour avoir une idée des robes merveilleuses qui parurent à cette soirée et det

pierreries qui scintillaient de toutes parts comme des bouquets d'artifice. Les diadèmes et les aigrettes de ces dames lançaient plus de feux et d'étincelles que les lustres, dont les mille lumières ruisselaient à flots sur des épaules nues, des cascades d'émeraudes, de rubis, de perles, de topazes et de diamants. C'était un véritable éblouissement.

Après le concert, où quelques-uns de nos plus grand» artistes se firent entendre, le bal commença.

La joie éclata sur tous les visages et bientôt la gaieté arriva à son apogée.

Indépendamment des domestiques qui circulaient continuellement s^vec des plateaux d'argent chargés de rafraîchissements, de gâteaux et de sucreries, le buffet était accessible à tout le monde. La soirée de madame Descharmes rappelait certaines fêtes mondaines de la rue de Courcelles ou du palais Bourbon.

S'il y avait moins d'étiquette chez madame Descharmes, on s'y trouvait mieux à l'aise et on s'y amusait plus franchement. L'adorable sourire et l'amabilité pleine de charme de la maîtresse de maison comptaient pour beaucoup parmi les rayonnements de la fête. Elle n'était point assiégée par une nuée de courtisans et de flatteurs ayant quebjue faveur à obtenir du pouvoir; mais son exquise beauté attirait tous les regards et, à chaque instant, un murmure d'admiration s'élevait autour d'elle.

Elle dansait une redowa avec Albert Ancelin.

— J'ai aperçu tout à l'heure le mar((uis de Presle, lui dit-il.

— Oui, il est venu avec son fils.

— Et la marquise?

— Elle est un peu souflFrante, elle s'est fait excuser.

— Vous n'avez pas encore causé avec le marquis?

— Non. Il est venu me saluer et m'a présenté son fils : mais, voyint que je causais avec plusieurs personnes, il s'est retiré.

— Vous êtes entourée comme une reine, le marquis ne pourra pas vous approcher.

— Oh! je lui en fournirai l'occasion, et quand je devrais aller à lui... Mais non, je n'aurai pas besoin de le chercher, car le voilà. La danse va finir, si vous le voulez bien nous nous arrêterons à deux pas de lui.

Au dernier accord de l'orchestre, Albert Ancelin et Angèle, qui avaient calculé leur marche, s'arrêtèrent juste en face du marquis.

Celui-ci s'approcha vivement de la jeune femme. Albert s'éloigna.

— Madame, dit le marquis en s'inclinant, je suis heureux de saisir enfin lu moment de vous adresser mes félicitations sincères : votre fête est splendide et vous en faites les honneurs avec une grâce incomparable.

— Voire approbation, monsieui' le marquis, est précieuse pour moi, ciU' nul mieux que vous n'a le goût <iuH bulles choses. Vous êtes très-inUiilf,'^ent, sans

doute, mais je vous remercie de vous être souvenu que je suis une humble débutante.

— Qui apparaît comme un météore, répliqua vivement le marquis, et qui, du premier coup, éclipse toutes ses rivales.

— Monsieur le marquis, répondit Angèle en accompagnant ses paroles d'un regard voilé que lui eût envié une coquette émérite, si je vous écoutais longtemps, vous feriez naître en moi des pensées d'orgueil.

— Mais c'est un droit qui vous appartient! Je regarde autour de vous toutes ces femmes charmantes, aucune d'elles ne peut vous être comparée. Comme des étoiles, qui graviteraient dans l'orbe d'un astre unique et resplendissant, on dirait que votre beauté rayonnante leur envoie un peu de son éclat. Madame, vous êtes une reine au milieu de sa cour.

— Je vois, monsieur le marquis, que vous possédez à tond le grand art de la flatterie.

— On n'est pas flatteur quand on dit la vérité. On se place pour le quadrille; voulez-vous me faire l'honneur de le danser avec moi?

— Merci. Je suis un peu fatiguée, et je désire me reposer un instant.

— En ce cas, je ne danserai pas non plus, et si vous voulez bien me le permettre, je vous tiendrai compagnie.

Elle lui répondit par un sourire et un regard qui signifiaient : Rien ne saurait m'ètre plus agréable.

Angèle était si franche, si naturelle et paraissait agir si naïvement, que le marquis ne pouvait se douter de son manège. Il se persuada facilement qu'il avait trouvé le moyen d'être agréable à la jeune femme et qu'il devait à ses paroles et aussi à sa personne la faveur qu'elle lui accordait. Ils allèrent s'asseoir à l'extrémité du salon dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Votre fête de ce soir, madame, est pour beaucoup de monde ici un sujet d'étonnement, dit le marquis.

— Pourquoi cela, monsieur?

— On sait que M. Descharmes est plusieurs foi? millionnaire, et on se demande comment, jeune et belle comme vous l'êtes, vous n'avez pas songé plus tôt à réunir dans les salons de votre magnifique hôtel l'élite de la société parisienne qui s'y trouve en ce moment.

Angèle parut hésiter avant de répondre; puis d'une voix qui trahissait une certaine émotion :

— Cela lient à plusieurs causes, monsieur, dit-elle. Si j'ai vécu, pour ainsi dire isolée, c'est que j'y trouvais quelque charme; je ne dis point que je n'aime pas le monde; mais, de loin, il m'effrayait, et j'avais peur aussi de mon inexpérience. Comme vous le voyez, j'ai surmonté mes apprrhensions et vaincu ce que j'appelle mes terreurs. Pour cela, il a fallu qu'une transformation s'opérât

L'ENFANT DU FAUBOURG igi

en moi. Eh bien, c'est vrai, je ne suis plus la même femme; je sors comme d'ua rêve, et maintenant, monsieur le marquis, je cherche à me distraire. Elle poussa un soupir, et sa tête se pencha sur sa poitrine.

— Quoi! fît M. de Presle, n'êtes-vous donc pas heureuse?

— Heureuse! répondit-elle en relevant brusquenent la tète et avec un sourire singulier, non, je ne le suis pas!

— Votre mari?...

— Mon mari est le meilleur des hommes; seulement...

— Je comprends : les affaires, l'ambition...

— Ne parlons pas de M. Descharmes.

— Ainsi, vous soutfrez?

— Beaucoup.

Deux larmes brillaient dans ses yeux. Elles n'étaient pas fausses, ces larmes, ni sa réponse menteuse, car elle pensait à sa sœur.

— Ah! reprit-eUe, il y a de terribles souffrances, qui brisent Tàme et le cœur, et que rien ne peut guérir.

— Ne croyez pas cela, madame, tout mal a son remède.

— La mort, qui guérit toutes les maladies!

— A votre âge, on ne désespère jamais ; la mort n'oserait pas toucher à votre jeunesse.

— Oh ! je ne sais vraiment pas à quoi je pense de vous parler de choses si peu intéressantes pour vous, fit-elle en jouant la confusion.

— Vous ne doutez pas de ma profonde sympathie, madame; croyez-le, je suis digne de la confiance que vous me témoignez.

— Je n'oserais parler à personne ainsi que je viens de le faire. Oubliez mes paroles, monsieur le marquis.

— Je veux, au contraire, me les rappeler sans cesse, afin de me souvenir que vous me considérez comme votre ami.

Le front et les joues d'Angèle se couvrirent d'une subite rougeur, que le marquis s'empressa d'interpréter à son avantage.

— Elle est tout à fait adorable, pensait-il.

La jeune femme paraissait troublée et craintive. Elle était, en effet, trèsémue. Cette émotion, dont le marquis ne pouvait deviner la cause réelle, servait mieux encore à le tromper que les paroles d'Angèle, embarrassées et pleines de réticences.

— Bien que je n'entende rien à la médecine, reprit-il, voulez-vous que nous cherchions ensemble le remède à employer pour vous guérir?

— C'est déjà un essai que je fais aujourd'hui, répondit -elle ; je donne une fête, j'en donnerai d'autres, je cherche ce remède dans l'appât du plaisir.

— Et vous faites bien; ce qui use le plus dans la vie, c'est surtout de ne pas

savoir vivre. Mais il y a, je crois, pour hâter votre guérison, quelque chose de plus décisif.

Un long- regard d'Angèle interrogea le marquis en l'encourageant à parler

— Je crois connaître la femme, continua-t-il en baissant la voix ; elle a tous .es courages comme tous les dévouements, et plus elle est belle, intelligente, spirituelle et douée de sentiments exquis, plus est grand en elle le besoin d'aspirations. Il faut un but à son existence, le rêve à sa pensée, l'idéal à son cœur. Si le but lui manque, elle s'agite dans le vide et, lentement, son cœur s'atrophie. Elle ressemble alors à un arbre sans verdure; c'est la goutte de rosée et le rayon de soleil qui manquent à la fleur, la sève qui manque à la plante. Les trésors de beauté, de tendresse et d'amour renfermés en elle s'usent, se consument, sans joie pour elle, sans profit pour personne.

Un sourire imperceptible se posa sur les lèvres de la jeune femme.

Le marquis poursuivit :

Oh! je comprends ce qu'une vie semblable chez une femme contient de

douleurs, de brisements, d'agitations et de révoltes intérieures, jusqu'au jour où, se sentant mourir et voulant vivre, elle tend la main k un ami sur, qu'elle r distingué, en lui jetant ce cri désespéré : Sauvez-moi !

« Aimer et se dévouer, voilà ce qu'il faut à la femme, et c'est la laisser dans la nuit sombre que de ne pas lui demander tout l'amour dont sou cœur est le sanctuaire! En no vous accordant pas les joies de l'amour maternel, madame. Dieu vous a réservée pour un amour plus grand, plus absolu! Celui qui ne l'a pas compris est un grand coupable!... Elle ne serait pas femme, celle-là qui, dans sa beauté dédaignée, ne verrait pas une humiliation et un aÔront!

« Et, tenez, voulez-vous que je vous dise à quel sentiment vous obéissez aujourd'hui? »

Elle le regarda fixement.

— Dites, monsieur le marquis, dites, fit-elle.

— Eh bien! vous êtes poursuivie par le désir de vous venger I Il ne croyait pas avoir deviné si juste.

Angèle tressaillit, et un éclair fauve passa dans son regard, qui se croisait avec celui du marquis.

— C'est vrai, dit-elle d'une voix sourde, je veux me venger I

Le marquis fut ébloui. Pour lui, les paroles de la jeune femme signifiaient clairement : Je veux me veuger et, pour cela, j'ai compté sur vous!

— Je mets à votre service mon cœur et mon dévoc:«ment, reprit-il en se penchant à son oreille.

— Prenez garde, monsieur le marquis, on nous observe.

— Aupri'S de vous, j'oublierais le monde entier.

Un jeune homme s'arrêta devant eux, et s'adressant à madame Descharraes :

— J'ai l'honneur de vous rappeler, madame, que vous avez bien voulu nie promettre la première valse ; elle va commencer, dit-il.

— C'est vrai, monsieur, répondit-elle en se levant.

— Quand aurai-je le bonheur de vous revoir? demanda le marquis tout bas,

— Ma porte ne vous sera jamais fermée, répondit-elle.

— Merci ! vous êtes adorable !

Il lui tendit la main. EUe fit semblant de ne pas voir ce mouvement; mais, avant de s'élancer dans le tourbillon de la valse, elle l'enveloppa d'un regard do feu, dont le fluide magnétique pénétra jusqu'à son cœur et fit courir un frisson dans tous ses membres.

Il s'éloigna tout étourdi et chancelant sous le poids de son incroyable bonheur. 11 ne pensait plus ni à sa femme ni à ses enfants; il se revoyait à l'âge do trente ans.

— Oh! se disait-il, j'ai fait aujourd'hui ma plus brillante conquête! Décidément, je suis né sous une heureuse étoile... Le serpent qui a séduit la première femme siffle à l'oreille de madame Descharmes; elle veut toucher au fruit défendu, elle le cueillera, et, comme madame Eve, elle croquera la pomme. Elle a de si j olies dents ! . . .

En passant devant une glace, il fut sur le point de saluer son image 6*. de lui dire :

— Marquis, je te fais mon compliment!

Mais il se retint, réfléchissant qu'on pourrait le prendre pour un fou.

— On ne se tromperait pas, vraiment, se reprit-il; oui, je suis fou... fou d'amour!

LKS RÉFLEXIONS DE GÂRGASSE

Après le départ de Pistache, dans loquol il n'avait pas reconnu un des acteurs de l'audacieuse expédition des Sorbiers, le mouton ayant eu grand soiu de ne pas lui laisser voir son visage, Gargasse eut un redoublement d'énergie et continua ses efforts afin de rendre la liberté à ses membres.

N'entendant plus aucun bruit dans la maison, il comprit que les trois hommes s'étaient éloignés. D'abord, il avait cru avoir affaire à des agents de la police de sûreté qui, l'ayant découvert, venaient s'emparer de lui. Puis, voyant qu'au lieu de l'emmener ils se bornaient à lui ôler la possibilité de se défendre; il pensa qu'ils étaient des voleurs attirés par l'espoir de faire main basse sur un riche butin. Ce qui le confirmait dans cette idée, c'est qu'en fouillant dans ses

poches pour lui prendre ses clefs, ils n'avaient pas oublié de lui enlever sa bourse, remplie le soir même par Blaireau, et qui contenait une centaine de francs.

Au bout d'une heure, à force de s'agiter et de roidir ses membres, il parvint à desserrer un peu les cordes, et il s'aperçut avec une certaine satisfaction que sa main droite venait de passer à travers les mailles du filet.

Il se laissa glisser sur le parquet, puis, par des soubresauts nerveux, en s'aidant de ses épaules et en se repliant sur lui-même, il rampa comme un serpent et arriva à l'endroit où le couteau jeté par Pistache était tombé. Sa main libre put le saisir, mais plus d'un quart d'heure s'écoula encore, employé à introduire la lame tranchante entre sa jambe et la corde. Enfin, le couteau lui rendit le service qu'il attendait de lui. La corde était coupée. Il poussa une exclamation de joie. En un instant il se débarrassa de ses liens et du filet et se trouva debout.

Sans compter les nombreuses meurtrissures qu'il s'était faites lui-même en cherchant à rompre la corde, il se sentait brisé, moulu; ses bras tombaient inertes à ses côtés, ses jambes chancelaient.

— J'aurais fait cinquante lieues à la course que je ne serais pas dans un plus piteux état, se dit-il; les coquins m'ont drôlement arrangé; je suis fourbu comme un vieux cheval. C'est un des mille agréments du joli métier que me fait faire mon excellent ami Blaireau.

Peu à peu le sang circula plus facilement dans ses membres, l'engourdissement cessa, il put marcher.

Son premier soin fut d'ouvrir le tiroir d'une commode dans lequel il cachait sa réserve d'argent. Il caressa du regard une ceinture de cuir assez bien garnie en disant :

— Voilà le commencement de ma future fortune.

Puis, réfléchissant que ceux qu'il prenait pour des voleurs n'avaient même pas pris la peine de faire l'inventaire de ses tiroirs, ce qui était on dehors de toutes les règles du métier, il eut seulement alors la pensée qu'un autre mobile que le vol lui avait valu la visite nocturne de Pistache et de ses acolytes.

— Mais que sont-ils donc venus faire ici? murmura-t-il entre ses dents.

Il prit la lampe et passa dans la salle à manger, après avoir eu soin de fermer le tiroir contenant son trésor. Tout y était dans le mémo désordre qu'au moment où Blaireau et lui s'étaient levés de table. Les visiteurs n'avaient touché à rien, pas même aux serviettes tachées do vin qu'ils auraient pu fourrer dans leurs poches. De bons voleurs ne dédaignent jamais rien.

— Voleurs ou non, se dit Gargasse, ils ne sont pas venus ici pour me prendre seulement ma bourse dans ma poche; du reste, c'est en m'onicvant mes clefs qu'ils ont trouvé ma bourse; c'est donc sans préméditation qu'ils m'ont

Gargasse, à ce moment, e&t été horrible à voir. (Page 204.)

volé... Évidemment, ils cherchaient autre chose que des objets ou de l'or a voiei. Quoi?

« Ah! triple brute que je suis, s'écria-t-il tout à coup, en ouvrant démesurément les yeux, la folle!... la folio!.. . »

Il s'élança dans le corridor, descendit l'escalier de pierre et courut au caveau qui devait être la tombe de Léontine Landais. Il n'y avait plus à en douter, les trois hommes venaient d'enlever la pauvre folle, c'est pour cela qu'ils avaient

LJV. /H), F. Koy, 4<lituur, — Kuprotluctioa intorrfito.

pénétré Jans la maison isolée. Une porte brisée, l'autre ouverte, disaient Cb qui s'était passé.

Gargasse roidit ses bras et leva jusqu'à la voûte ses poings agités. Sa colère était bien inutile. Il le comprit. Alors son visage blêmit et il laissa tomber sa tète sur sa poitrine. Il songeait à Blaireau, aux conséquences qui pouvaient résulter pour lui de la disparition de sa prisonnière , et peut-être voyait-il s'écrouler tout à coup le fragile éditice de sa fortune. Mais un liomme énergique comme Gargasse ne se laisse pas facilement accabler. Au bout d'un instant, sa tète se redressa brusquement.

— Après tout, qu'est-ce que cela me fait à moi? fit-il. Le métier de geôlier ne m' allait pas, eh bien, je n'ai plus à le faire!... Quant à Blaireau... obi il faudra bien quand même...

Une lueur sombre passa dans son regard et un sourire étrange crispa ses lèvres.

Il sortit de la cave et, toujours la lampe à la main, il se dirigea vers la porte du jardin, que Pistache avait laissée ouverte, et où il retrouva ses clefs. Il tendit son oreille au vent en jetant un regard sur la campagne. Mais la nuit était noire et silencieuse; il ne vit rien, n'entendit rien.

— Oh ! ils sont loin, murmura-t-il.

Il ferma la porte à double tour, ramassa sa pipe, qui gisait dans la poussière près du banc et rentra dans la maison.

Au bout d'un instant, assis, les coudes appuyés sur la table, il fumait tranquillement, nous pouvons ajouter philosophiquement, comme un homme qui sait se placer au-dessus des disgrâces et des misères de la vie humaine.

Bientôt il se mit à réfléchir en regardant la fumée de sa pipe, qui montait en spirales bleues jusqu'au plafond.

Il se demanda d'abord s'il préviendrait Blaireau.

Mais comme pour rien au monde il n'aurait voulu raconter sa mésaventure, c'est-à-dire qu'il s'était laissé prendre comme un stupido poisson dans un filet de pêche, et qu'il lui était impossible de faire admettre que la folle avait ouvert elle-même la porto de son cachot ou s'était évaporée comme uno vision, il décida que, jusqu'à nouvel ordre, il laisserait Blaireau dans une ign )rance complète des événements de la nuit.

Il trouvait à cela un double avantage : d'abord il continuerait à recevoir pour lui seul la somme allouée pour deux; ensuite il pourrait restei encore dans la maison et se préparer, en combinant ses plans d'avance, à une ..ouvelle existence plus ou moins active.

Or, parmi ses plans, Gargasse en avait un qu'il caressait particulièrement. Son ami Blaireau était riche, il le savait. Sans être positivement jaloux de ce dcrnicp, il se considérait comme une victime du sort injuste et trouvait que la chance arait trop favorisé Blaiioau, lequel était aussi coquin que lui. Pour

l'injustice dont il se plaignait, il voulait forcer son heureux complice à réparer envers lui les erreurs de la fortune.

Toute la difficulté consistait à trouver le moyen de faire capituler Blaireau cl de mettre la main dans sa caisse. C'était une grosse entreprise. Mais Gargasse était opiniâtre dans ses volontés, et plus d'une fois déjà il s'était prouvé à lui-même que « vouloir c'est pouvoir ».

— Je veux le faire chanter, il faudra bien qu'il chante, fit-il en lançant au plafond une colonne de fumée.

« D'ailleurs, continua-t-il, j'ai plus d'une corde à mon arc; un moins bête que moi n'aurait pas attendu si longtemps pour s'en servir... j'ai été scrupuleux, j'ai cru à l'amitié; quelle niaiserie! Et j'ai récolté quelques années de bagne, tandis ()ue les autres... Tonnerre! j'ai été suffisamment le bœuf comme ça! Si l'on veut maintenant me couper la langue, il faudra qu'on me paie mon silence! Il y a aussi quelque part un noble marquis qui fera bien quelque chose pour moi. — Ah! ah! ah! fit-il en riant, je voudrais bien voir la figure qu'il ferait, si, me présentant tout à coup devant lui, je lui disais : Monseigneur, vous voyez en moi le maire, qui, au nom de la gredinerie, vous a uni à Léontine Landais, une bien jolie fille en ce temps-là.

« Que me répondrait-il? Pauvre imbécile, il me rirait au nez et me ferait chasser par ses domestiques... Quels qu'ils soient, les hommes n'aiment pas qu'on leur rappelle les vilenies de leur passé. Si je criais trop fort, M. le marquis me ferait passer pour un imposteur, et c'est encore moi que l'on mettrait à l'ombre.,. Toujours la lutte du pot de terre contre le pot de fer!

« Avant de dire à quelqu'un : Vous avez fait cela, il faut être en mesure de le prouver. Où sont-elles les preuves? Les preuves... ah! mille tonnerres, je les avais entre les mains et on vient de me le» enlever : c'était Léontine elle-même, je me suis laissé voler ma folle!

« Triple brute! exclama-t-il en assénant sur la table un formidable coup de poing, c'est toujours quand il est trop tard, que je m'aperçois de mes sottises!

« Qui donc l'a fait enlever, la folle? Est-co Blaireau ou bien lui, le marquis? Pourquoi?... Dans quel but?... Auraient-ils peur de moi?... Ici, pourtant, elle était bien cachée... Non, non, tout cela ne se débrouille pas dans ma tête, je cherche à m'expliquer... je ne comprends pas... Ce qui est certain, c'est que la folie a été enlevée. Les hommes de cette nuit étaient des gens payés, ce n'est pas douteux; payés par qui? Voilà, voilà ce que je voudrais savoir... Évidemment, quelqu'un avait un intérêt quelconque à la retirer d'ici. Lequel? C'est toujours l'énigme... Cherche... Cherche... »

Soudain, son visage prit une expression effrayante; il se leva et fit doux fois le tour de la salle en marchant à grands pas; ses yeux jjrillaient comme des lisons.

— Tantôt, Blaireau avait un air singulier, murmura-t-il d'une voix sourde;

il a parlé d'une noyade en pleine Seine, et la rivière n'est pas loin... Est-ce qu'Q aurait osé?....

Il bondit sur la table, saisit un couteau, et par trois fois il fit le simulacre de frapper.

A ce moment il eût été horrible à voir. Ses yeux s'étaient injectés de sang, sa Douche contractée grimaçait. L'homme avait disparu pour faire place à une bête hideuse.

Mais sa colère s'apaisa presque subitement.

— Non, se dit-il en se rasseyant, Blaireau n'est pour rien dans celte affaire. Si les hommes qui ont enlevé la folle eussent été ses agents et qu'il eût voulu se débarrasser de moi, je connais mou Blaireau : au lieu de se contenter de me garrotter, l'un de ces hommes m'aurait plongé la lame d'un couteau dans la poitrine, ou bien ils m'auraient étouffé ou broyé .'? tête entre deux pierrea.

Page 1