DEUXIÈME PARTIE LES EXPLOITS DE LA MÈRE LAlSGLOlS
CLAIKE ET ANDRÉ
Claire et André, l'Enfant du Faubourg, s'étaient installés dans un petit appartement rue des Rosiers.
Nous allons voir ce qu'ils sont devenus au milieu de ce Paris immense oîi, à côté de l'opulence et des heureux de ce monde, on découvre de si grandes souffrances, tant de malheurs souvent immérités et de misères navrantes.
Heureux de s'être retrouvés, Claire et André firent en commun mille projets pour l'avenir et les plus beaux rêves de bonheur.
Le bonheur ! on y croit toujours quand on a vingt ans ! Alors on possède toutes les illusions de la vie; on croit, on aime, on ne soupçonne pas les ronces qui poussent sur les sentiers. Tous les jours sont beaux, ensoleillés et l'on ne voit pas de nuits sans étoiles. On a la jeunesse, c'est-à-dire l'espérance, la gaieté et le courage, ses fidèles compagnons.
Claire et André virent d'abord le bonheur leur sourire. Il est vrai que, n'étant pas exigeants, ils demandaient bien peu : le moyen de vivre, l'indépendance par le travail.
La jeunesse est toujours intéressante. Quand on apprit qu'ils étaient frère et sœur et qu'on sut de leur passé ce qu'ils voulurent bien raconter, les locataires de la maison les accablèrent de démon.strations d'amitié. Si beaucoup de curiosité se mêlait à celte sympathie quelque peu hâtive, celle-ci n'en était pas moins née d'un intérêt réel.
Un vieux rentier, qui habitait le quartier depuis plus de quarante ans, promit à André de lui trouver une place. Il se mit immédiatement en campagne, et avant la fin de la semaine, André entrait comme teneur de livres chez un marchand de métaux de la rue Saint-Louis, avec dix-huit cents francs d'appointements pour commencer.
D'un autre côté, la mercière qui occupait une des boutiques de la maison, présenta Claire à une de ses amies, première demoiselle dans un grand magasin do confections pour dames.
Dès le lendemain, par l'entremise de la demoiselle de magasin, la jeune fille eut du travail.
Tout marchait donc à souhait, et si tous les rêves de bonheur n'étaient pas réalisés, il n'y avait pas lieu de supposer que leur existence, calme, heureuse et si bien arrangée, pût être troublée.
C'est pourtant ce qui arriva, tant il est vrai que, depuis sa trop facile victoire sur les habitants du paradis terrestre, le démon s'est toujours plu à terrasser et à réduire au désespoir les descendants de sa première victime.
Celle fois, ce n'est pas à la femme qu'il s'adressa pour troubler la paix qui régnait dans le petit paradis de la rue des Rosiers. Pour ses projets ténébreux, il devina qu'André serait plus vulnérable et qu'il lui offrait une proie plus facile à saisir.
Le jeune homme aimait beaucoup Claire, peut-être déjà plus qu'un frère ne doit aimer sa sœur. Cela était venu sans qu'il s'aperçût de rien, comme la chose du monde la plus nalurelle ; c'est le contraire qui l'eût surpris. Evidemment, il ne pouvait se mettre en garde contre une affection qui lui paraissait si simple et si raisonnable.
Or, en excitant chez André ce sentiment d'affection déjà si vif, en le faisant grandir, en le poussant à l'exagération, le démon — le diable seul peut nous jouer de ces vilains tours — allait, sans prendre beaucoup de peine, tourmenter horriblement de pauvres enfants qui n'avaient à ses yeux qu'un seul tort : celui d'ignorer le mal.
Ce qu'il voulait arriva. D'un souffle, il incendia le cœur d'André et, presque subitement, l'amitié fraternelle du jeune homme se changea bn un violent amour.
Il ne comprit rien d'abord à ce qu'il éprouvait. Près de Claire, son sang coulait plus chaud et avec plus de rapidité dans ses veines, son cœur battait plus vite... Mais pouvait-il en être autrement? Le soir, en sortant de son bureau, il était si heureux de regagner leur petit logement, il éprouvait une si grande catisfaction en revoyant sa sœur bien-aimée, qui l'attendait en travaillant près de la table de la salle à manger, sur laquelle le couvert était mis d'avance !
Au bout de quelques jours, il s'aperçut qu'il tremblait, lorsque Claire s©
penchait gracieuse vers lui, l'invitaut avec son charmant sourire à mettre uu baiser sur son front.
Un soir, il fit semblant de ne pas comprendre l'appel du baiser. Pourquoi? Il n'osait déjà plus l'embrasser. Chaque fois que la jeune fille prononçait ce joli nom de frère, dont il était si fier et si heureux dans les premiers temps, il tressaillait. Il éprouvait comme du mécontentement et il lui en voulait presque de ce qu'elle l'appelait son frère.
Toutes ces choses l'étonnèrent singulièrement. Il réfléchit, s'interrof<ea et plongea son regard au dedans de lui-même.
Il avait lu René. Le souvenir du héros de Chateaubriand l'aida à sonder son cœur. Il y vit avec effroi la passion honteuse, fatale, prête à faire explosion. Il ferma les yeux en poussant un cri d'épouvante.
Oh ! s'il eût pu se servir de ses mains et de ses ongles pour l'arracher de son cœur, cet amour criminel et insensé, avec quelle joie sauvage il eût déchiré ses entrailles !
Mais la passion terrible, indomptable, le brûlait, le mordait dans le vif, et il ne pouvait rien que se révolter contre lui-même en jetant ces cris désespérés :
— Je suis maudit ! je suis maudit !
Il pleura, le malheureux! Ce furent des larmes amères, car c'était une grande douleur que la sienne.
11 lui sembla qu'il n'oserait plus regarder Claire, ni lui parler; que sous le regard si doux et si pur de la jeune fille il mourrait de confusion. Il le croyait vraiment, car il avait honte de lui-même.
Ce jour-là, en sortant du bureau, il prit un autre chemin que celui de la rue des Rosiers; il s'en alla droit devant lui, à travers les rues, comme un fou, la tète baissée et les yeux fixes, n'entendait rien et bousculant les passants sans les voir.
Il rentra fort tard ; il avait oublié de dîner, il n'avait pas faim.
Claire, très-inquiète, l'avait attendu comme d'hahitutle ; le modeste repas préparé avec tant de soin s'était depuis longtemps refroidi sur la table ; elle n'y avait pas touché. L'absence d'André lui avait ôtc l'appétit.
— J'ai été dans une grande inquiétude, lui dit-elle; que t'est-il donc arrivé ?
— Mon patron m'a retenu, répondit-il.
Elle vit bien qu'il mentait.
Elle voulut se jeter à son cou.
Il la repoussa doucement.
Elle poussa un soupir, retourna à sa place et rciprit son ouvrage.
— Tu travailles toujours trop tard, lui dit-il d'une voix ((ui tremlda malgré lui ; tu te fatigues ; il faut te reposer
— Je t'attendais, lit-elle.
— Tu te brises la vue, reprit-il ; tu as les yeux tout rouges. C'était vrai; mais des larmes les avaient rougis.
Le lendemain, il rentra à l'heure du dîner. Claire ne put lui cacher sa joie.
— Eh bien, est-ce que tu ne m'embrasses pas aujourd'hui? lui dit-elle souriante, en s'approchant de lui.
Il l'entoura de ses bras et l'étreignit contre son cœur.
— Comme tu me rends heureuse ! fit-elle.
Il avait refusé de l'embrasser la veille, elle avait eu peur qu'il l'aimât moins.
Quinze jours s'écoulèrent pendant lesquels Claire s'inquiéta sérieusement en cherchant à se rendre compte des bizarreries d'humour d'André.
Sous un prétexte quelconque, parfois même sans vouloir donner un motif à son absence, il passait souvent ses soirées dehors. Que faisait-il ? Oîi allait-il? Pourquoi agissait-il ainsi ? La jeune fille se faisait en vain ces questions. Si l'étrange conduite d'André l'élonuait, elle s'en attristait encore davantage. Elle avait beau se mettre l'esprit à la torture, elle ne parvenait pas à se l'expliquer. Elle remarquait, d'ailleurs, dans les manières du jeune homme les plus singulières contradictions.
Ainsi, un jour, il la regardait avec une expression de tendresse infinie; le lendemain, il lui montrait un visage sombre et maussade qu'elle prenait pour du courroux. Du reste, elle lui trouvait toujours dans le regard quelque chose d'insaisissable, qu'elle ne pouvait définir.
Parfois, il l'attirait près de lui, comme s'il eût voulu l'embrasser, puis il la repoussait avec une sorte de brusquerie. Ou bien, après lui avoir adressé quelques mots de tendresse, il restait muet tout à coup et gardait, pendant le reste de la soirée, un morne silence.
Souvent aussi, lorsqu'elle lui parlait, elle le vit pâlir. Une lois, elle aperçut deux larmes rouler dans ses yeux. Elle aurait bien voulu connaître la cause de son émotion. Elle n'osa pas la lui demander. Peu à peu, la confiance qu'ils auraient dû avoir l'un pour l'autre s'affaiblissait. Claire le voyait et le sentait.
Tout cela lui causait beaucoup de chagrin et elle souffrait doublement, car elle devinait les douleurs d'André sans en connaître le secret.
Elle s'effrayait, surtout, à cette pensée qu'elle pouvait perdre l'affection d'André, devenue pour elle la moitié de son existence ; à ce sujet, elle passait tour à tour du doute à la croyance.
Quand elle se trouvait seule, la pauvre enfant versait bien des larmes, et c'est à Dieu qu'elle confiait sa peine.
Un dimanche matin, vers onze heures, elle était habillée, prête à sortir. Elle avait mis sa plus belle robe et arrangé sur sa tète, avec beaucoup d'art, les deux longues nattes de ses magnifiques cheveux noirs. Une petite croix com-
— Abl g'écria-t-elle, qaaod tu m'embrasses ainsi, je sens mieux que lu m'aimes I (Page 216.}
posée de prenais était attachée à son cou au moyen d'un velours uoir qui rem[>laçait avantageusement le collier d'or. Un chapeau de saison très-coquet alicudait sur le lit le moment où, placé sur la tète, il lutterait de fraîcheur et de f^racieuselé avec les joues vermeilles et le visaJ5^e épanoui de la jeune fille.
La veille, André lui avait dit :
— Demain dimanche, je ne travaillerai que jusqu'à onze heures; bien que nous ne soyons pas encore à la fin de l'hiver, si le temps le permet, je viendrai
LilV. Zl * F Koj, 4drt»ur. -* Btproduetioi iitordilp*
te prendre ; nous di^jeunerons au restaurant, puis nous prendrons le bateau, et nous irons du côté de MeuJon et de Saint-Cloud, que tu ne connais pas encore.
Sortir avec son cher André, être avec lui, tout près de lui, appuyée à son bras, contempler à deux les mêmes objets, respirer ensemble le grand air qui vient de la plaine et des bois, n'était-ce pas un immense bonheur ?
Le nuage de tristesse qui obscurcissait ses beaux yeux disparut aussitôt. Il fallait si peu de chose pour la rassurer, la consoler!
Avant de se coucher, elle ouvrit sa fenêtre et son regard interrogea le ciel semé d'étoiles étiucelantes. Puis eUe s'endormit en pensant à la joie du lendemain.
Elle s'était levée de bonne heure. André était déjà parti. Elle salua joyeusement les rayons du soleil qui entrèrent dans sa chambre. Elle fit lestement son petit ménage. Après l'avoir vergeté, elle plaça sur le lit d'André le vêtement complet qu'il devait mettre, ainsi qu'une chemise d'une blancheur éblouissante, repassée par elle. Cela fait, elle s'habilla et, comme nous l'avons dit, à onze heures elle était prête.
A midi, André n'avait pas paru. Elle attendit encore. Une heure sonna. Elle comprit qu'il ne viendrait pas. Elle cessa d'écouter le bruit des pas dans l'escalier. Elle avait le cœur gros. Elle s'assit tristement dans un coin et des larmes jaillirent de ses yeux.
UNE BOKKE SŒUR
Claire n'avait pas encore éprouvé un chagrin aussi violent. Elle était accablée, brisée et se sentait profondément découragée.
Pourquoi André la traitait-il ainsi? Que lui avait-elle fait? EUe cherchait, examinait; mais ni dans ses actions, ni dans sa manière d'être avec le jeune homme, elle ne trouvait la moindre chose qui pût justifier l'étrangeté de sa conduite. Elle se débattait éperdue, comme toute personne que menacent des périls inconnus.
Évidemment, André manquait de confiance envers elle ; il avait un secret qu'il voulait lui cacher. Pour la centième fois peut-être, elle cherchait à le pénétrer, ce secret; mais, pour cela, elle n'avait pas assez l'expérience de la vie.
Elle était, d'ailleurs, si éloignée de la vérité, que, à bout d'arguments, elle eut tout à coup l'idée qu'André pouvait avoir une maîtresse.
b'ENFANT DU FAUBOURG 2H
Aussitôt une émotion extraordinaire s'empara d'elle. Elle sentit sur sa figure un froid glacial; il lui sembla que son cœur cessait de battre et qu'une griffe intérieure déchirait sa poitrine oppressée. Puis, au bout d'un instant, sans savoir pourquoi, elle éclata en sanglots.
- Si je le gène, il devrait me le dire ! s'écria-t-elle en essuyant ses larmes ; pourquoi ne chercbe-t-il pas le moyen d'être heureux? Ah! s'il craint de m'affliger, il devrait voir que je pleure depuis longtemps et qu'il se rend malheureux sans rien faire pour mon bonheur! Hélas! ils sont bien loin les beaux rêves i[ue nous avons faits!... Quand je l'ai retrouvé, moi qui me croyais à jamais abandonnée, une vie nouvelle, toute rayonnante m'est apparue; je n'avais [dus rien à demander à Dieu... Ah! mon frère, mon frère, j'étais trop heureuse auprès de toi 1...
« Il m'aime, pourtant, oh! oui, il m'aime, j'en suis sûre... Je le vois dans son regard si doux et si tendre, je le sens quand sa main touche la mienne, et quand parfois encore ses lèvres se posent sur mon front... Il me faudrait si peu pour vivre heureuse : une parole affectueuse le matin, et le soir sur le front, un baiser!... Une goutte de rosée le matin et un rayon de soleil à midi suffisent pour faire vivre une fleur !
« Tout en lui est incompréhensible, continua-t-elle : j'ai cru m'apercevoir que je lui déplaisais en l'appelant mon frère, moi qui éprouve un si grand plaisir à lui donner ce nom.
' André, cher André, comme je voudrais te voir heureux! Aucun sacrifice ne me coûterait pour le donner ce qui manque à ton bonheur! »
Elle passa la journée en proie aux plus sombres pensées. Elle pleura longtemps. Les larmes sont le soulagement de toutes les grandes douleurs.
Un peu avant la nuit, elle descendit pour acheter le diner. Bien qu'André n'eût pas tenu la promesse qu'il lui avait faite, elle espérait que, pour la dédommager, il rentrerait de bonne heure et passerait la soirée entière auprès d'elle. Vain espoir; à huit heures, pas d'André encore.
Elle n'avait rien pris de la journée, elle avait faim; elle se décida à manger un peu; puis, espérant faire diversion à ses pensées, elle pi'itson ouvrage. Elle avait encore pour une heure de travail sur une confection qu'elle s'était engagée à rendre le lendemain. A dix heures le vôtemenl était prêt à être livré.
Elle entendit ouvrir la porte de l'appartement. Elle tressaillit. André rentrait.
— Eufin, murmura-t-ellc.
Elle prit la lampe et sortit de sa chambre pour aller à la rencontre du jeune homme.
— Bonsoir, Claire, dit-il.
Et, la tête baissée, n'osant pas la regarder, il se dirigea vers la porte de sa chambre.
La jeune fille se plaça résolument devant lui.
a— André, lui dit-elle d'une voix caressante comme celle d'une jeune mîîre, je désire causer avec toi ce soir. Ne veux-tu point me faire ce plaisir?
Il la regarda sans rien dire, comme un hébété. Elle le prit par la main et, sans qu'il fit aucune résistance, elle l'emmena dans sa chambre oil il y avait du feu. Elle le fit asseoir et se plaça prés de lui. André restait toujours silencieux et affectait de tenir ses yeux baissés. '
La jeune fille rompit le silence.
— André, lui dit-elle, hier soir, après une de ces douces causeries qui deviennent de plus en plus rares entre nous, tu m'avais fait une promesse, mais ta l'as oubliée; pourtant, c'eût été pour moi un grand plaisir, une véritable fêle; car si ce n'est pour aller chercher et reporter mon ouvrage je ne sorsjamais. Je ne te demande pas comment tu as passé celte journée; je t'aime assez pour ne point vouloir, malgré toi, connaître tes secrets et pour ne te faire aucun reproche.
.( Moi, comptant sur ta promesse et ravie de sortir avec toi, à onze heures
j'étais habillée comme me voici, regarde... Mon chapeau, que je devais mettre
pour la première fois, est encore là, sur le lit. Je t'ai attendu, tu n'es pas venu;
cela arrive souvent, presque tous les jours. Vingt fois, espérant toujours, je me
i suis mise à la fenêtre.
«Le temps était doux comme en septembre, un gai soleil invitait à la promenade; aussi, il y avait foule dans la rue; de belles jeunes filles qui riaient, tout j le monde était heureux, excepté moi. Je pensais à toi, à mon isolement, je n'ose dire à mon abandon ; mon cœur s'est serré, et je me suis mise à pleurer. André, je n'ai fait que cela toute la journée en songeant à la singulière vie que nous avons tous les deux depuis quelque temps. »
Le jeune homme étouffa un soupir.
— Oh ! je connais ton excellent cœur, André, continua-t-elle, je ne t'accuse pas... Je vois bien qu'il y a eu toi un grand chagrin, c'est lui, lui seul qui m'a changé mon frère.
André releva brusquement la tête, et ses yeux enflammés se fixèrent sur le visage de la jeune fille.
— Écoute, reprit-elle avec douceur, tu es malheureux et moi, en te voyant souffrir, je ne puis être heureuse. Plus d'une fois déjà, je me suis demandé si je n'étais pas la cause de tout. .Vujourdhui encore, je me disais : En vivant avec moi, peut-être no setrouve-t-il pas assez libre. André, si je suis un obstacle entre toi et ce que tu désires, et ce que tu veux, si je te gêne, dis-le-moi, je m'en irai.
— Quoi! s'écria-t-il, tu aurais cette pensée, tu songerais à t'en aller!... Ohl Claire, ne me quitte pas, je t'en supplie, ne me quitte pas I
— Je ne désire point m'éloigner de toi ; pour que j'en aie le courage, il
faudrait que tu me dises : Séparons-nous... Mais je te le demande, pourronsnous vivre longtemps ainsi? Notre intimité a disparu, je sens que ta conGance m'échappe. Autrefois, tu ne t'en allais jamais le matin sans m'avoir dit bonjour ; tu n'étais content, heureux qu'auprès de moi, tu me le disais du moins.
« Maintenant, tu cherches toutes les occasions d'éviter ma présence, de me fuir; tu ne me parles plus guère, et, quand cela t'arrive, il semble que tu fais un sacrifice. Ton regard, toujours si bon pourtant, devient craintif, on dirait que ma vue t'épouvante; ton sourire est contraint, forcé ; en6n, tout est changé en toi, jusqu'à ta voix que je ne reconnais plus. Qu'est-ce que cela veut dire? Je vois tout et je ne sais que penser. Alors, vois-tu, je m'imagine que je te déplais.
— Oh ! me déplaire, toi ! fit André.
— Oui, cela me vient à l'idée, malgré moi, et ça me fait beaucoup de peine. Va, c'est que je t'aime bien, moi !
— Mais je t'aime aussi, ma sœur chérie, répliqua-t-il d'une voix déchirante.
— Est-ce bien vrai ?
— Oh ! méchante, méchante enfant, fit-il ; mais douter seulement de mon affection serait me faire un mal affreux !
Claire laissa échapper un cri de joie.
— Oui, tu m'aimes, reprit-elle, je le sais, je le crois, et, même quand tu me .'r.isses seule comme aujourd'hui, je n'en ai jamais douté.
— Claire, quoiqu'il arrive, crois-le toujours, oui, oui, je t'aime ou plutôt je t'adore !
— Alors, écoute, reprit-elle d'un ton câlin, en appuyant sa tète gracieuse sur l'i^paule d'André, laisse-moi lire dans ta pensée ; ouvre-moi ton cœur, donnemoi le moyen de te consoler, dis-moi pourquoi tu es malheureux.
— Que je te dise ce que je voudrais ignorer moi-même ! exclama-t-il, non, non, jamais I
— André, répliqua-t-elle tristement, à qui donc confieras-tu tes peines, |si ce n'est à ta sœur ?
— Ma sœur, ma sœur ! répéta-t-il avec égarement.
— André, si je dois continuer à souffrir, n'est-il pas juste que je sache pourquoi? Fais-moi connaître ton chagrin afin que tes douleurs soient les miennes ; à deux nous aurons plus de force. Crains-tu que je manque de courage ? Mais ce qui m'accable surtout, c'est la cruauté de ton silence. André, mon cher André, parle, parle !
— Que la foudre de Dieu m'écrase avant que je dise un mot qui puisse lo faire soupçonner la vérité ! prononça-t-il sourdement.
— Ah ! mon frère, mon frère ! fit la jeune fille d'un ton douloureux.
— In'i; m'appelle pas ainsi, reprit-il d'une voix sombre : ton frère 1 Sais-lii si je suis digne de porter ce nom?
Claire le regarda avec stupéfaction.
— J'ai sur moi la robe de Nessus, reprit-il d'une voix saccadée, laisse-moi me débattre seul au milieu des furies qui m'étreignent. Oui, je te fuis, oui, j'ai peur de t'approcher parce que je me sons rougir de bonté en ta présence ; quand tu me vois baisser les yeux, c'est que je crains que mon regard ne ternisse ta pureté.
— André, mon frère, que dis-tu?
— La vérité. Ya, tu ne peux rien contre le mal qui me consume, et je suis indigne de ta pitié...
— Mais je t'aime, je t'aime !
— Laisse-moi, te dis-je, je suis un misérable 1
— Ob ! tes paroles me glacent d'effroi ! Mais à t'entendre, malheureux, on croirait que tu as commis un crime !
André bondit sur ses jambes, comme poussé par un ressort. Son visage était livide ; du feu semblait sortir de ses yeux.
— Non, fit-il d'une voix rauque, et comme se parlant à lui-même, non, je ne suis pas coupable ; mais ce qui me torture et m'étouffe, c'est que j'ai peur de devenir criminel 1
— Toi, criminel ! s'écria la jeune fille, allons donc, est-ce que c'est possilde! Tu le calomnies ! Eb bien, malgré toi, malgré tout, je te sauverai de toimême.
Elle s'élança vers lui et l'entoura de ses bras.
Pendant un instant ils restèrent enlacés dans les bras l'un de l'autre ; lui, la serrant fiévreusement contre son cœur; elle, ravie, palpitante, ne comprenant rien à son émotion, mais s'y livrant avec une indicible ivresse.
— Comme je suis bien ainsi, murmura-t-elle, dans tes bras, sur ton coeur!... Cher André, si je devais cesser de vivre, c'est ainsi que je voudrais mourir !
Ces paroles produisirent un efiet terrible.
André fut pris d'un tremblement nerveux qui secoua son corps tout entier. Il ferma les yeux. Il sentait sous son front comme un tourbillonnement dans lequel se confondaient toutes ses pensées.
Claire ne vit rien. Elle ne savait pas qu'elle soufflait sur un brasier, qu'elle portait le trouble jusqu'au fond de l'âme du jeune homme, et qu'un mot de tendresse frappait aussi cruellement son cœur que la lame d'un poignard.
— Fréro, pourquoi ne m'embrasses-tu pas ? lui dit-elle.
André la serra i)lus fort, et une grêle de baisers tomba sur son front, ses joues et ses yeux.
— Abl "l'écria-t-ello toute frissonnante, quand tu m'embrasses ainsi, je sens mieux que tu m'aimes !
Mais aussitôt Amiré, qui sentait sa raison l'abandonner, la repoussa par un mouvenfient brusque en disant d'une voix étranglée :
— C'est l'enfer ! c'est l'enfer !
Puis, comme si un spectre se fût tout à coup dressé devant lui, il recula avec épouvante jusqu'au fond de la chambre.
La jeune fille, interdite, restait immobile et sans voix. André se rapprocha d'elle.
— Tu m'aimes, lui dit-il d'une voix sourde, tu as tort; tu devrais me détester.
— Te détester, toi, mon frère ! Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi? gémit-elle.
— Je te l'ai déjà dit, parce que je suis un misérable I
— André, André, en me parlant ainsi tu me fais mourir ! Mais qu'as-tu donc? Que se passe-t-il donc en toi ?
— Les choses les plus effroyables, répondit-il, et je souffre comme un damné... Si tu lisais dans ma pensée, si tu pouvais voir dans mon cœur, tu frémirais de terreiu", et ton frère, entends-tu, ton frère deviendrait pour toi un objet d'horreur !
En achevant ces mots, il s'élança hors de la chambre comme un fou et courut s'enfermer chez lui.
Il se jeta tout habillé sur son lit et se roula comme un possédé sur les couvertures, mordant avec rage son oreiller, afin d'étouffer les gémissements et les cris qui s'échappaient de sa poitrine.
Claire était restée debout, les yeux fixes et comme pétrifiée. Ces mots : « Ton frère deviendrait pour toi un objet dhorreur » résonnaient encore à ses oreilles et semblaient répétés par un écho sinistre.
Tout à coup, la lumière jaillit de son cerveau et dissipa les ténèbres de sa pensée. Elle voyait, elle comprenait. André s'était trahi; il avait livré le fatal secret, qu'il croyait enseveli au plus profond de son cœur.
Après cette découverte, Claire était naturellement portée à analyser sesp, opres sentiments et à se rendre compte de ses sensations.
C'est ce qu'elle fit. Alors, une nouvelle clarté qui l'éclaira fut suivie d'une seconde découverte.
Un frisson courut sur son corps, elle baissa la tête et tomba sur ses genoux.
— Mon Dieu, dit-elle d'un ton douloureux, puisque votre loi nous défend de aous aimer ainsi, pardonnez-lui, pardonnez-moi et protégez-nous !
Et la figure cachée dans ses mains elle pleura à chaudes larmes.
Au bout d'un instant elle se releva. Elle ne pouvait se faire illusion, la situation était horrible, et elle ne voyait rien qui pût conjurer le malheur ijui, déjà, s'acharnait contre eux.
— Il y a donc des êtres sur la terre, pensait-elle, dont la vie est falalemoat vouée à la souffrance ?
Avant de fermer sa porte, elle écouta ; elle n'entendit aucun bruit venant de la chambre d'André.
— Il repose, se dit-elle. Pauvre frbre !
Elle avait déjà adressé une prière à Dieu, elle pria encore une fois avant de se mettre au lit. Le sommeil pouvait lui apporter le calme et l'oubli momentané de ses douleurs ; elle l'appela, il ne vint pas. Que ses yeux fussent ouverts ou fermés, elle voyait constamment passer devant elle des objets bizarres et des ombres fantastiques, qui se tordaient convulsivement et grimaçaient d'une façon épouvantable.
Ce fut une cruelle nuit d'insomnie.
Dès que le jour parut, elle se leva et se mit à sa toilette. Elle voulait être de bonne heure au magasin pour rendre son ouvrage.
Peu après, André, avant d'aller à son bureau, frappa doucement à sa porte.
— Claire, es-tu réveillée? demanda-t-il.
— Je viens dénie lever, répondit-elle.
— Je rentrerai ce soir à sept heures, je te le promets.
— Merci, André. A ce soir !
Elle fut sur le point d'ouvrir sa porto, mais elle résista à la tentation.
André s'en alla, elle acheva de s'habiller ; puis après avoir plié et enveloppé soigneusement son ouvrage dans une serviette, elle sortit. Elle suivit la rue de la Verrerie et celle des Lombards jusqu'à la rue Saint-Denis ; elle devait monter celle-ci presque entièrement pour prendre la rue du Caire, qui la conduisait rue d'Aboukir, à quelques pas seulement de la maison pour laquelle elle travaillait.
Elle cheminait tristement, pensant à André et à leur singulière destinée. Sur les trottoirs et la chaussée passaient beaucoup de femmes, de tous les âges, marchant très-vite.
— Ce sont de pauvres ouvrières comme moi, se disait Claire, mais sur chacun de ces visages je vois la marque du bonheur... Voilà des jeunes filles de mon âge, comme elles s'en vont gaiement reprendre le travail qu'elles ont quitté samedi soir ! Elles ont eu un jour de repos, de plaisir et de joie auprès de leur mère, au milieu de leur famille, et, satisfaites, reposées, elles vontjoyeusement commencer la semaine... Parmi celles-ci, plus âgées, il y a de jeunes mères ; elles pensent à leurs chers petits ; c'est pour eux qu'elles s'en vont courageusement au travail... Il faut leur donner du pain tous les jours, et bientôt un joli vêlement neuf, car nous approchons des beaux jours de Pâques fleuries. Ahl le sort de la plus pauvre d'entre ces femmes me fait envie !
« Dieu lui donne l'espérance, qu'il ne me permet plus, et si peu qu'elle désire, elle peut agrandir l'horizon de ses rêves. Elle marche en avant sur un chemin qu'elle connaît, car sa vie a un but; elle sait où elle va... Fille, épouse ou
La concierge ne put se défemlrc d'un mouvement d'effroi.
mère, si son affection se transforme, elle a toujours le ilroit d'aimer!... Dès son jeune âge, prenant exemple sur sa mère, elle a fiiil l'apprentissage du devoir, aucun sacrifice ne lui coûte pour l'accomplir.
« Oh! le devoir!... Qui donc m'enseignera le mien? »
Une voix intérieure lui répondit :
— Dieu!
Elle se trouvait devant le portail do l'église Sainl-Leu.
lilV. "i-i F Roj. Wilouf- — R«proda.lioo inlorai
Élevée daus uu village où les habitants ont conservé les mœurs patriarcales, et dans toute leur pureté les sentiments religieux de leurs pères, Claire, trèspieuse, avait contracté certaines habitudes de dévotion.
Depuis qu'elle était à Paris elle n'assistait plus régulièrement, comme autrefois, aux offices du dimanche ; mais elle priait souvent, et, dans ses courses, elle passait rarement devant une église sans y entrer, afin d'élever son âme vers le Créateur.
En ce moment, plus que dans aucun autre, elle éprouvait le besoin de prier e'. de s'humilier devant Dieu.
Elle entra dans l'église et alla s'agenouiller dans une chapelle où un prêtre disait la messe, en présence de quelques vieilles femmes et d'une vingtaine de petites filles sous la surveillance de deux religieuses.
La jeune fille s'inclina, la tète dans ses mains.
— Mon Dieu, disait sa pensée, vous êtes bon et miséricordieux, prenez en pitié les deux pauvres abandonnés que vous avez fait naître et dont vous avez protégé l'enfance. Au nom de votre Fils, le divin Crucifié, qui a voulu souffrir pour sauver les hommes et les rapprocher de vous, ne nous repoussez pas, ne détournez pas de nous votre regard... Mon Dieu, faites descendre en nous un rayon de votre lumière, éclairez notre raison, purifiez nos cœurs et donnez-nous la force nécessaire pour lutter et combattre.
« Ne m'enlevez pas, mon Dieu, le bon auge gardien à qui vous avez confié mon àme ; ordonnez-lui de conserver digne de vous la malheureuse qui vousimplore. Dieu juste. Dieu tout-puissant, inspirez-moi, dictez-moi votre volonté, et votre volonté sera faite. »
Or, pendant qu'elle priait ainsi avec une grande ferveur, un vieux prêtre était venu se mettre à genoux sur la pierre à l'entrée de la chapelle. Il avait la tête nue ; de longs cheveux blar.cs tombaient sur son cou et encadraient son beau visage, sur lequel rayonnaient la foi et la charité. Son regard, d'une douceur infinie, semblait dire :
— Je suis un ministre du Christ ; venez à moi, vous tous qui souffrez, venez et vous serez consolés 1
C'est ce que Glaire comprit, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le visage du vénérable prêtre.
Celui-ci s'étunt levé au bout d'uu instant, la jeune fille se leva à son tour, prit son paquet, qu'elle avait posé sur une chaise, et suivit le vieillard. Elle le rejuignil î> la porte de la sacristie.
— Monsieur le curé, lui dit-elle, je serais bien heureuse si vous vouliez m'ac' corder un moment d'entretien.