‹ L'enfant du faubourgChapitre 29 sur 96 · LE PRÊTRE · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE

Le prêtre regarda la jeune fille et fut frappé de l'expression douloureuse de son frais et joli visage.

— A toute heure du jour et de la nuit, le bon pasteur doit ses soins à ses brebis, répondit-il. Mais je ne vous connais pas, mon enfant, êtes-vous de cette paroisse?

— Non, monsieur.

— N'importe, je ne dis ma messe i[u'à onze heures, j'ai tout le temps de vous entendre.

— Oh ! je ne me suis pas trompée, vous êtes bon. Le vieillard sourit.

— Vous désirez vous approcher du tribunal de la pénitence? demanda-t-il. Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une subite rougeur.

— Oh ! non, pas aujourd'hui, fit-elle.

— Le confessionnal n'a rien d'eiîrayant, reprit le prêtre avec son doux sourire; c'est là que le pécheur s'humihe devant Dieu toujours prêt à lui pardonner.

— Je le sais, monsieur, mais je ne suis point préparée à une confession.

— Alors, mon enfant, dites-moi ce que vous désirez.

— Je voudrais, si vous me le permettez, vous faire une confidence et vous demander un conseil.

— Ma chère fille, le prêtre recevra votre confidence, et c'est un ami ou un père qui tâchera de vous donner le conseil que vous demandez au ministre du Seigneur. Venez donc.

Ils entrèrent dans la sacristie.

Après s'être assis l'un près de l'autre sur une banquette, le vieux prêtre dit à la jeune fille :

— Maintenant, mon enfant, vous pouvez parler, je vous écoute.

Claire débuta par un profond soupir, car elle sentait bien qu'elle allait audevant d'un sacrifice à accomplir, mais sa résolution était prise : à tout prix, elle voulait rendre à son cher André le calme de l'esprit et la paix du cœur.

Aussi brièvement (jue [jossible, elle raconta l'histoire de ses premières années, puis comment, lorsqu'elle se croyait tout à fait seule au monde, elle avait appris, en le retrouvant, qu'elle avait un frère. Elle raconta ensuite son arrivée à Paris, leur installation dans le petit appartement de la rue des Rosiers, les

beaux projets d'avenir faits en commun, leur bonheur, le brusque changement qu'elle remarqua dans la conduite d'André, ses tristesses inexpliquées et ses absences de plus en plus fréquentes, ses craintes et ses inquiétudes à elle.

Enfin elle arriva à la journée de la veille qu'elle avait passée dans les larmes en l'attendant. C'est les yeux baissés et la voix presque éteinte qu'elle rapporta au vieux prêtre, assez fidèlement, sa conversation avec André, conversalion provoquée par elle, à la suite de laquelle, subitement éclairée par les paroles de son frère, elle put se rendre compte de ses impressions et arriver à cette fatale découverte : que sous le voile de l'amitié fraternelle un amour défendu s'était emparé du cœur de son frère et du sien.

Le vieillard l'avait écoutée avec le plus vif intérêt, et il se sentit profondément ému quand, avec des larmes dans la voix, elle acheva son pénible récit.

Il attacha son regard plein de compassion sur la pauvre désolée ; puis, secouant tristement la tète :

— Voilà un bien grand malheur ! dit-il. Claire laissa tomber sa tète sur son sein.

— Ma chère enfant, reprit le prêtre, vous ressemblez en ce moment à un malheureux qui se noie. Pour échapper à l'abîme prêt à vous engloutir, vous jetez un cri d'appel désespéré, et vos mains, qui s'agitent convulsivement, cherchent à saisir autour de vous une branche de salut. J'ai entendu voire cri désespéré, pauvre enfant! Mon cœur en a tressailli, et je vais, si je le peux, voutendre la branche de salut que votre main veut saisir.

« D'abord, rassurez-vous, vous n'êtes point coupable. En vous rendant votre frère Dieu ne vous défendait pas de l'aimer, et si, à votre insu, un sentiment que les lois divines et humaines réprouvent s'est glissé dans votre cœur, ne voyez en cela que la preuve des faiblesses de notre humanité et de notre imperfection à tous. Oui, rassurez-vous, et surtout gardez-vous de désespérer... Dieu ne le veut pas, Dieu vous le défend ! Vous aimez à prier, ma fille, priez donc; la prière vous procurera l'apaisement.

« Jusqu'à ce jour, vous avez été agréable au Seigneur ; il ne vous abandonnera point dans votre affliction. Armez-vous de force et de courage ; les plus forts et les plus vaillants en ont besoin : Jésus, sous le fardeau de sa ci'oix, est tombé plusieurs fois sur le chemin du Golgotha ! Force et courage, vous trouverez l'un et l'autre dans la résignation.

« C'est souvent ceux qu'il aime le mieux que Dieu éprouve le plus cruellement ; ses desseins sont impénétrables. Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ! Ces paroles du Rédempteur s'adressent à vous, mon enfant. Oui, tôt ou tard, vous serez consolée ! Si Dieu vous fait soutfrir, vous, une de ses créatures aimées, c'est qu'il veut vous grandir encore par la mortification et vous rendre plus digne de lui et des récompenses qu'il prépare pour ses fidèles.

« Il me reste, maintenant, à vous donner le conseil que vous me demandez. Ah ! vous allez avoir besoin de tout votre courage ! »

— Je tâcherai de n'en pas manquer, dit-elle d'une voix vibrante d'émotion.

— D'après ce que vous m'avez dit, vous ne vous faites aucune illusion sur voire situation vis-à-vis de votre frère !

— Hélas ! non, monsieur !

— Dans les cas désespérés, on emploie toujours les remèdes les plus énergiques, les plus violents.

— Je suis prête à tout, monsieur, gémit-elle.

— Bien, ma fille, vous voyez que Dieu est avec vous, puisqu'il vous donne la force et la volonté. Eh bien, mon enfant, il faut immédiatement quitter votre frère.

Un sanglot s'échappa de la poitrine de Claire.

— Pauvre enfant ! pauvre cœur brisé ! murmura le prêtre.

« C'est là qu'est le sacrifice, ma chère fille, reprit-il; c'est là aussi qu'est le devoir et, sûrement, cette branche de salut dont nous parlions tout à l'heure. « Il ne faut pas jouer avec le feu, » dit un sage proverbe. Croyez-moi, mon enfant, c'est s'exposer à périr fatalement que de braver le danger !... Oui, si douloureuse et si terrible qu'elle vous paraisse, cette séparation est nécessaire.

— Mon frère en mourra, monsieur ! s'écria-t-elle.

— Non, ma fille, non, car Dieu ne l'abandonnera pas. Il comprendra la grandeur de votre dévouement; il fera son examende conscience, et, profitant de l'exemple que vous lui aurez donné, il saura, lui aussi, se résigner. D'ailleurs cette séparation ne sera pas éternelle ; elle ne durera que le temps nécessaire à votre guérison. Un jour, dans un an, peut-être plus tôt, vous pourrez revenir près de votre frère ; alors, sous le regard de Dieu, sans rougir et sans trouble, vous pourrez offrir votre front virginal à ses chastes baisers.

— Vos paroles, monsieur, sont bien celles d'un ami, d'un père... Mais, hélas! je ne connais personne dans Paris, je ne sais où aller.

— Oh! que cela ne soit point un embarras pour vous, ma fille; il y a à Paris plusieurs saintes maisons où, sur ma recommandation, vous serez accueillie à bras ouverts.

Claire se sentit frissonner. Elle jeta sur le prêtre un regard inquiet, presque craintif.

Le vieillard devina sa pensée.

— Le peuple a contre les communautés religieuses certaines préventions que rien ne justifie aujourd'hui, dit-il; ce sont des refuges pour toutes les grandes douleurs, des abris contre toutes les misères de la vie, maisons de repentir et d'expiation pour celles-ci, de dévouement et de sacrifice pour celles-là. Qu'elle soit née dans un palais ou dans une mansarde, aucune femme ne peut prendre le voile sans y être appelée par sa vocation, et c'est toujours une grande

L'ENFANT DU FAUnOURG

faveur que Dieu accorde à celle qu'il convie au bonheur de la vie monastique.

« Mais, coalinua-t-il avec son bienveillant sourire, du moment que vous éprouvez quelque répugnance à franchir le seuil d'un couvent, n'en parlons plus. J'ai d'ailleurs une autre proposition à vous faire :

« Avant de venir à Paris, vous étiez ouvrière couturière, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, mais je n'ai pas cessé de travailler; voici mon ouvrage de la semaine dernière, que je vais porter au magasin.

— C'est très-bien. J'ai reçu ce malin même une lettre d'un de mes amis qui me charge de lui trouver une lingère. Il est vrai qu'une couturière n'est pas une lingère, mais le point important est que la personne qu'on me demande sache coudre.

— A la campagne, monsieur le curé, les ouvrières sont obligées de faire un peu de tout ; je suis aussi un peu lingère.

— En ce cas, vous convenez admirablement pour l'emploi qui se présente. Il ne s'agit, du reste, que des soins à donner à la lingerie d'un établissement où il y a une vingtaine de pensionnaires. Voyons, la position vous convientelle?

— Oui, monsieur.

— Ma chère fille, j'éprouve pour vous le plus vif intérêt, et je suis heureux de pouvoir vous être utile. On veut une personne laborieuse, douce, sage, honnête, ayant de l'ordre et ne sortant jamais; vous serez cette personne-là. Vous gagnerez trente francs par mois et vous serez logée et nourrie; je ne parle pas des petits cadeaux qu'on pourra vous faire. Etes-vous satisfaite ?

— Oh! monsieur le curé, si je ne l'étais pas, je serais bien difficile! Je ne sais comment vous remercier et vous exprimer ma reconnaissance.

— Ces quelques mots ont plus d'éloquence qu'un long discours, dit le prêtre. Voyons maintenant les dispositions que vous avez à prendre afin de pouvoir entrer en possession de votre nouvel emploi aujourd'hui même. Vous aller d'abord reporter votre ouvrage, ensuite vous reviendrez chez vous ; après votre déjeuner, vous ferez vos préparatifs de départ, sans rien dire à personne. Savez-vous écrire?

— Oui, monsieur.

— Vous pourrez donc écrire quelques mots à l'adresse de votre frère; vous lui direz ce que votre bon cœur vous inspirera pour lui annoncer la résolution que vous avez prise de vous éloigner de lui pendant quelque temps, vous lui conseillerez la résignation, et je ne vois aucun danger à ce que vous lui promettiez de lui écrire souvent. Du reste, demain ou après-demain, j'irai le voir et lui porter des paroles de consolation.

— Je n'osais pas vous adresser cette prière, monsieur ; vous me rendez bien heureuse !

— Le devoir du prêtre est de visiter ceux qui souffrent. — A une heure,

vous prendrez une voiture de place. Avez-vous à voire disposition une dizaine de francs ?

— J'ai plus que cela, monsieur.

— Je vous fais cette question parce que, dans le cas contraire, je vous aurais avancé cette petite somme. Vous prendrez donc une voilure de place, à l'heure, car elle devra vous conduire à votre nouvelle demeure hors de Paris, mais pas bien loin de la ville. Mais, auparavant, vous reviendrez ici, à l'église, où je vous attendrai pour vous remettre une lettre que j'aurai écrite à mon ami.

« Maintenant, mon enfant, allez, et que lapais du Seigneur soit avec vous I »

Claire sortit de l'église, réconfortée par les paroles du vieux prêtre, qui lui avait fait entrevoir l'avenir sous des couleurs moins sombres.

Elle porta son ouvrage au magasin, s'excusa le mieux qu'elle put de n'en pas prendre d'autre, et se hâta de revenir rue des Rosiers.

Pour suivre exactement les indications du prêtre, elle déjeuna; elle réunit ensuite son linge en un paquet et elle en fit un second de ses effets d'habillement. Mais ce ne fut pas sans pousser de nombreux soupirs.

Elle avait la poitrine oppressée et le cœur bien gros, la pauvre enfant!

Il lui restait à faire la chose la plus pénible ; écrire à André une lettre d'adieu.

PARTUI

Elle hésita longtemps, mais l'instant du départ approchait; elle se décida enfin à mettre une feuille de papier devant elle et à prendre la plume.

C'est d'une main toute tremblante et en retenant ses larmes qu'elle traça les lignes suivantes :

« Cher frère,

" Quand tu liras cetlo lettre, que t'écrit ta sœur, désolée du chagrin qu'elle va te causer, je serai loin d'ici. J'aurai quitté, peut-être pour longtemps, ma jolie petite chambre, où, près de toi, j'ai connu dos jours si heureux. Ne m'accuse pas d'ingratitude, mon frère; hélas! nous ne pouvons vivre plus longtemps sous le même toit, il faut nous séparer, il le faut... Quand pourrai-je revenir? Je l'ignore. C'est le secret de Dieu! Moi, j'ai confiance en lui, il aura pitié do nous. Un jour, il nous réunira.

« Un protecteur, qui m'était inconnu hier, et qui est aujourd'hui notre ami

à tous deux, me procure une place où j'entre ce soir même. Je t'écrirai bientôt pour te faire savoir si je me trouvé bien; du reste, il me sera permis de le donner de mes nouvelles souvent, et notre nouvel ami, qui viendra te voir demain, te fournira lui-même des renseignements sur la position que je vais avoir; il te parlera, André, il t'expliquera bien des choses, tu l'écouteras, et, aussitôt, tu sentiras diminuer ta douleur.

« Je ne te dis pas où je vais, je ne le sais pas encore ; mais si, jusqu'à nouvel ordre, tu dois l'ignorer, nous respecterons la volonté de notre ami.

« Courage, cher frère, courage! Puisque la fatalité nous poursuit encore, il faut la vaincre par notre patience... Espérons et résignons-nous! Ne crains point que je l'oublie, ma pensée sera constamment avec toi; je le sens bien, je ne pourrais vivre sans ton souvenir; c'est lui qui relèvera mon courage, si j'ai des heures de défaillance.

« J'allais placer ici le mot adieu; mais il m'effraye... André, André, j'aime mieux te dire au revoir. Oui, oui, au revoir, mon frère chéri, au revoir.

« Ta petite sœur,

' « Glaire. »

Une larme, échappée de ses yeux, tomba sur le papier au bas de son nom Elle avait commencé sa lettre avec un soupir, elle la terminait par une larme.

Elle laissa l'écrit ouvert sur la table de la salle à manger, puis elle sortit pour aller chercher un fiacre.

En la voyant revenir avec la voiture, la concierge ouvrit de grands yeux.

— Vous allez donc faire une promenade en voiture , mademoiselle Claire ? lui dit-elle.

— Mais oui, répondit la jeune fille en essayant de sourire pour cacher son embarras.

— Vous avez bien raison, allez; vous ne sortez pas si souvent; vous pouvez bien vous offrir ce petit plaisir.

Mais quand elle vit descendre les paquets, bien qu'elle ne pût voir ce qu'ils contenaient, sa surprise devint de la stupéfaction.

Elle n'osa plus interroger la jeune fille, mais elle murmura en hochant la tète :

— Ceci me paraît louche, ça m'a tout l'air d'un déménagement. Ah I çà, est-ce que cette petite, si sage, si travailleuse, voudrait, comme tant d'autres, courir la prétentaine en robe de soie, avec faux chignon et chapeau à plumes?

Le fiacre n'était pas r,u bout de la rue, que la bavarde cancanait déjà avec la mercière.

— Je ne crois pas cela de mademoiselle Claire, répondit celle-ci.

D'un Ijond, André se précipita dans le fleuve. (Page 23i.)

— Quand je vous dis que, depuis quelque temps, ils ne s'accordent plus du tout. Le firre rentre toutes les nuits à des heures impossibles, et puis ce sont des scènes, des disputes, des gros mots. A la fin, la petite s'est lass»'e, et voilà qu'elle décampe, bonsoir... Vous verrez si je me trompe. Je ne veux pas dire pourtant qu'elle va comme ça, tout de suite, jeter son bonnet d'ouvrière pardessus les moulins; mais elle est partie, elle ne reviendra pas; voyez-vous, j ai assez de ces choses-là, moi.

LiV. 20. F ttj, UHaar. — Rtprtduetiui i>lordilr.

— S'il en est ainsi, cela me fait beaucoup de peine, car mademoiselle Claire est une bonne et excellente jeune fille, et je serais désolée d'apprendre un jour qu'elle a mal tourné.

— Une si jolie personne, ce serait vraiment un grand dommage. Malheureusement, la paresse, la coquetterie... voilà ce qui les perd toutes.

— Toutes, excepté celles qui, comme mademoiselle Claire, ne sont ni paresseuses, ni coquettes. Et, Dieu merci, il n'en manque pas de celles-ci dans Paris, s'il y en a tant d'autres. Pour ma part, j'ai pleine confiance en mademoiselle Claire, et s'il est vrai qu'elle ait cru devoir s'en aller de chez son frère, je suis convaincue que ce n'est pas pour aller grossir la foule des malheureuses qui traînent leurs jupes tapageuses sur le pavé des rues. Elle a un bon état dans les mains, elle aime le travail; avec cela, une jeune fille honnête saura toujours se tirer d'affaire.

Pendant qu'elle était l'objet de ces réflexions plus ou moins bienveillantes, Claire arrivait à l'église Saint-Leu où, comme il le lui avait promis, le vieux prêtre l'attendait.

Il lui remit la lettre de recommandation qui devait la faire recevoir en qualité de liugère ; il lui donna encore quelques bons conseils, puis il l'accompagna jusqu'à la voiture en lui renouvelant sa promesse d'aller voir son frère dès le lendemain, à moins d'un empêchement qu'il ne pouvait prévoir.

Claire remercia le bon prêtre, et, après avoir donné au cocher l'adresse qu'elle lut sur l'enveloppe de la lettre, elle remonta dans le fiacre. L'automédon fouetta ses chevaux qui partirent au galop.

Ce jour-là, André n'oublia point qu'il avait dit à Claire le matin : « Je rentrerai à sept heures. » Aussitôt ses écritures de la journée terminées, il s'empressa de sortir de son bureau pour accourir chez lui. Il avait hâte de se retrouver près de Claire, car, en se rappelant les paroles imprudentes qui lui étaieiil échappées la veille dans un moment d'égarement et de vertige, il tremblait qu'elles n'eussent sérieusement inquiété la jeune fille. Une partie de la nuit cl toute la journée, cette idée l'avait horriblement tourmenté. Or, si ces maudites paroles, amèrement regrettées, avaient produit l'effet qu'il redoutait, il fallait à tout prix qu'il les fit oublier ou qu'il en détruisît le sens au moyen d'explications qui forceraient la jeune fille à les interpréter autrement.

Pour arriver à ce résultat, il avait beaucoup réfléchi, et il était parvenu, non sans peine, à préparer dans sa tète un petit roman dont le moindre défaut était de manquer absolument de vraisemblance.

Il monta rapidemeuL l'escalier, sans entendre la concierge qui lui criait du fou'l de II 1\' ' :

-- Monsieur André, votre sœur n'y est pas;

11 entra chez lui. No voyant pas de lumière dans la saflc à manger, ni dans la chambre de Claire, ai dans la sienne, il eut comme un presse ntiuitjnt de ce

qu'il allait apprendre bientôt. Il alluma une bougie et passa dans la chambre de la jeune fille. Tout y était dans un ordre parfait. L'armoire étant fermée, il ne vit point qu'elle était vide.

— C'est étrange! pensa-t-il. Elle n'a pas fait de feu, le dîner n'est pas préparé, où donc est-elle?

Il allait descendre pour s'informer auprès de la concierge , lorsqu'en posant sa lumière sur la table de la salle à manger la lettre de Claire frappa son

regard.

Il éprouva une sorte d'étourdissemcnt , un nuage rouge passa devant ses yeux, et il sentit un froid mortel pénétrer jusqu'à son cœur. D'une main frémissante, il saisit le papier. Dès la première ligne, U pâlit affreusement, il lui sembla que sa tête allait éclater, tellement le sang s'y précipitait avec violence. Pourtant, à force de volonté, il put lire jusqu'au bout.

Alors des sons inarticulés sortirent de sa gorge étranglée. Il respira bruyamment, chancela comme un homme ivre, chercha un appui qu'il ne trouva point et, tout d'un coup, tomba comme foudroyé.

Un quart d'heure s'écoula; il revint à lui; il ramassa la lettre, qui s'était échappée de ses mains, et la mit en pièces avec une sorte de rage. Il s'élança hors de l'appartement, descendit l'escalier en bondissant, au risque de se casser les reins, et se précipita dans la loge comme une bombe.

En le voyant paraître ainsi, pâle, les cheveux en désordre, les yeux hagards, la concierge ne put se défendre d'un mouvement d'effroi.

— Seigneur Dieu, monsieur André, que vous est-il donc arrivé? s'écriat-elle.

— Avez-vous vu sortir ma sœur? demanda-t-il d'un ton guttural.

— Certainement, monsieur André ; est-ce que ma consigne n'est pas de voir tout ce qui se passe dans la maison?

— A quelle heure est-elle sortie?

— Le matin, un peu après huit heures, pour aller porter son ouvrage. Elle est revenue...

— Ah! elle est revenue! interrompit André qui, dans son impatience, aurait voulu que la concierge pût lui tout dire d'un seul mot.

— Vers onze heures, oui, il était bien onze heures.

— Oh! fit André, trois heures pour aller rue d'AboukirI Est-elle rcvena* seule?

— Toute seule, monsieur André.

— Ensuite, qu'a-t-elle fait?

— Ça, monsieur André, elle ne me l'a pas dit. A une he>ire, elle est allée chercher un fiacre. Je donnais un coup do l)alai devant la porte. Ça m'a un pou interloquée de voir mam'zelle Claire avec une voiture. Je lui ai dit comme ça ;

« — Tiens! vous allez donc faire une promenade en voiture, mam'zelle Claire ? »

« C'était pas par curiosité, mais tout bonnement pour lui dire quelque chose.

« — Mais oui, » qu'elle m'a répondu.

« Je lui trouvais bien un air tout drôle; mais vous savez, elle est un peu fière, je n'ai pas osé lui faire des questions... D'ailleurs, moi, je ne suis pas curieuse. Ensuite, elle a descendu deux gros paquets qu'elle amis dans le fiacre, elle y est montée, et voilà comment elle est partie.

— Sans vous dire où elle allait?

— Elle ne m'a pas dit autre chose que ce que je viens de vous répéter, monsieur André. Voyons, est-ce que c'est sérieux? Est-ce qu'elle s'en est allée, vraiment, sans vous prévenir, par un coup de tète?

André n'écoutait plus. D'un bond, il sauta hors de la loge et se précipita dans la rue, laissant la concierge abasourdie, les bras tendus.

Atterré, presque fou, la tête nue, les cheveux au vent, les bras pendants, il se mita courir. Une force inconnue semblait le pousser en avant. Où allait-il? Qu'espérait-il? Où il allait, il ne le savait pas encore ; mais bien sûr, il n'espérait plus rien, ni des hommes, ni de Dieu... Du reste, il no réfléchissait pas, il n'avait plus de pensée, dans sa tête tout était confusion. Il était écrasé, anéanti.

Il traversa la rue de Rivoli, s'enfonça dans la rue de Fourcy, suivit celle des Nonains-d'Hyères et arriva sur le quai des Célestins, en face du pont Marie. Il vit l'eau de la Seine, reflétant les lumières du gaz, couverte de lignes lumineuses desquelles semblaient jaillir des paillettes de feu.

Il poussa un cri rauque, sauvage, qui fut suivi d'une sorte d'éclat de rire strident. Il reprit sa course jusqu'au milieu du pont. Là, il s'arrêta.

L'idée du suicide venait de passer comme une flamme dans son cerveau malade. La mort ne refl"rayait point, au contraire; il ne voulait plus de la vie, et la mort seule, refuge suprême des désespérés, pouvait mettre un terme à ses soufi^rances.

Il jeta autour de lui un sombre regard. Il vit plusieurs personnes sur le pont. Il ne voulait pas de témoins. Il se pencha sur le parapet afin d'attendre un moment où le pont serait à lui seul. Il ne s'aperçut point que la lumière d'un bec de gaz éclairait en plein sa figure. Il regarda en bas, comme s'il eût voulu sonder la profondeur du gouffre : il éprouvait une âpre satisfaction à suivre les miroitements du flot, à entendre l'eau gronder en frappant les arches du pont.

Il se pencha davantage, ses pieds ne touchaient plus le sol; il se tenait en équilibre sur le parapet; sa tète et une partie de son corps en saillie sur le fleuve.

Il n'avait plus <ju'un motivcmcnl à faire et, la tête en avant, il plongeait dans l'abîme.

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