‹ L'enfant du faubourgChapitre 30 sur 96 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

André jeta à droite et à gauche un dernier et rapide regard. Le pont lui parut désert. C'est ce qu'il voulait. L'instant fatal était arrivé.

Comme s'il eût répondu à une voix intérieure qui parlait en lui, il murmura :

— Non, non; je veux mourir!

Et il fit le mouvement qui devait le précipiter dans le vide. Mais, en même temps qu'il se sentait saisir par le collet de son paletot, une voix grave lui disait :

— Jeune homme, pourquoi voulez-vous mourir?

La main qui le tenait l'attira en arrière, ses pieds retombèrent sur le bitume et il se trouva debout, en face d'une femme dont le visage était à demi caché sous un capuchon.

Ses yeux brillaient d'un éclat singulier. André tressaillit en sentant son regard peser sur lui.

Cette impression eut pour résultat d'arrêter sur ses lèvres les paroles peu aimables dont il se disposait à gratifier le personnage inconvenant qui se mêlait de ses affaires au lieu de passer tranquillement son chemin.

Son irritation s'apaisa, et même il daigna regarder l'inconnue. Autant qu'il put voir sa figure, il jugea qu'elle n'était pas de la première jeunesse. Elle était enveloppée dans un vieux tartan sous lequel cherchait à se dissimuler un cabas pendu à son bras. Il se dispensa de pousser plus loin l'examen du costume; il se crut suffisamment renseigné, et son opinion sur la dame s'exprima par un froncement de sourcils. Évidemment, il ne comprenait pas qu'une créature de si mince importance eût l'audace de se placer entre lui et la mort.

— Que me voulez-vous? dit-il avec une brusquerie qui indiquait son mécontentement.

— Ce que je te veux? Moins de mal, bien sûr, que tu ne voudrais t'en faire, répondit-elle.

— (Ju'est-ce que cela peut vous faire? Vous ne me connaissez pas!

— C'est vrai, mon garçon, mais j'ai trouvé bon de t'empêcher de commettre une mauvaise action. Je me rappelle que, quand j'étais petite fille, je passais des heures entières au bord de la rivière de mon pays, avec une baguette dont je me servais pour retirer de l'oau des mouches à miel. Cela me peinait de les voir se débattre, cherchant à prendre leur vol, quand leurs pauvres ailes mouil-

lées n'avaient plus de force, et que le poisson, entre deux eaux, accourait poui les happer. Un insecte, pourtant, ce n'est rien; n'importe, j'étais la protectrice des abeilles. Came donnait une joie. Ce que je faisais pour une mouche, autrefois, je peux bien le faire aujourd'hui pour loi.

— Moi, j'ai assez de la vie, gardez pour d'autres votre sympathie, je veux mourir!

— Ah! ah! ah! fit-elle avec une nuance d'ironie, tu veux mourir! Mais tu n'as pas encore vécu, malheureux ! Vois-tu, si je passe ce soir sur ce pont plutôt que sur un autre, juste au moment où tu vas accomplir ton funeste dessein, c'est que quelqu'un plus fort que toi, que moi, plus puissant que tous les hommes ensemble, l'a voulu. Je ne te connais pas, soit. Je pouvais suivre mou chemin sans te voir... Pourquoi t'ai-je vu? Pourquoi la lumière du gaz m'a-t-elle monlro ton visage pâle, tourmenté, ce qui m'a fait deviner ton intention? Pourquoi sans que tu m'entendes, sans que tu me voies, me suis-je approchée si près de toi, que j'ai pu te saisir au vol, pour ainsi dire? Hein, est-ce que cela ne te di* rien?... A moi, qui crois à la destinée, cela me dit que le bon Dieu ne m'a pas amenée ici sans raison. Il y a un instant nous ne nous connaissions pas; maintenant, malgré toi, je suis quelque chose dans ta vie, comme tu seras quelque chose dans la mienne.

« Ah! tu veux mourir, te tuer! poursuivit-elle d'un ton sévère; tu crois donc avoir le droit de t'en aller chez les morts avant que Dieu ait dit : « La dernière heure de celui-là est venue? » Le suicide... Sais-tu ce que c'est que lo suicide? Chez les uns une lâcheté, chez les autres la folie d'un immense orgueil; j'ai lu ça dans un livre.

« Lâche ou orgueilleux, tu es l'un ou l'autre.

« Ohl ne te révolte pas!... j'ai parlé plus durement encore à de plus âgés que toi. Et il y a aujourd'hui des hommes bien posés dans le monde, qui n'ont pas dédaigné mes conseils.

« Mais, reprit-elle en adoucissant sa voix, c'est de toi seul qu'il s'agit en ce moment. Voyons, tu es donc bien malheureux pour vouloir te suicider? A ton âge, pourtant, tu n'as guère plus de vingt ans, la vie est bien belle ! ... On a toutes les illusions et l'espoir qui les fait naître!... Partout on ne voit que des fleurs; partout on n'entend que des chansons... On a la gaieté sous les yeux, la gaieté dans le cœur!...

« Qui donc t'a pris tout cela? Est-ce que tu n'as rencontré jusqu'à ce jour que des hommes méchants? Est-ce que tu as toujours vu le mal, jamais le bien? Voyons, mon garçon, que t'a-t-on fait? Dis-le-moi. »

André continua à garder un morue silence. La tête baissée, les yeux fixés à ses pieds, immobile, il laissait parler son étrange interlocutrice, et il l'écoutait, presqtie timide, subissant malgré lui l'autorité de ses paroles.

Voyant qu'il ne lui répondait pas, elle reprit :

— Est-ce le travail qui te manque? Est-ce que tu es sans pain, sans argent, sans asile?... Enfin, est-ce l'alTreuse misère qui te pousse au suicide? S'il en est ainsi, prends mon bras et viens avec moi; je te donnerai un asile, du pain, je te procurerai du travail, le moyen de gagner honnêtement ta vie. Tu peux accepter ce que je t'offre sans crainte et sans honte, la mère Langlois a fait du bien, plus d'une fois, à des gens qui, probablement, ne te valaient pas.

Il secoua la tète.

— Tu remues la tête, ce n'est pas répondre. Tu as un père, une mère? veux-tu que je te ramène près d'eux ?

— Je n'ai ni père, ni mère, murmura-t-il sourdement; je suis un enfant trouvé... Ah! maudit soit le jour oii ma mère m'a mis au monde !

La mère Langlois pensa à sa fille et poussa un long soupir.

— Pauvre garçon! dit- elle vivement émue, je m'intéresse à toi encore davantage. Ainsi, tu n'as pas de parents, pas d'amis, tu es seul sur la terre?

— Je n'ai qu'une sœur.

— Une sœur, tu as une sœur! Est-elle mariée?

— Non.

— Et tu veux mourir, malheureux ! Mais tu ne l'aimes donc pas cette sœur que Dieu t'a donnée et dont tu dois être le protecteur, le soutien?... Ah ! mais tu es fou, mon garçon, tu es fou ! Allons, viens vite la retrouver et lui demander pardon.

Ces paroles furent pour André comme un acide versé sur les plaies de son cœur, la réalité de sa situation lui parut plus horrible encore.

— Laissez-moi, laissez-moi, prononça-t-il d'une voix rauque et avec égarement; la vie m'épouvante, la vie me fait horreur, la mort me sera douce !...

D'un bond, il se précipita dans le fleuve.

L'action avait été si inattendue, si rapide, que la mère Langlois n'eut pas le temps de la prévenir en se jetant sur lui. Elle le vit disparaître, faisant la culbute, puis le bruit de l'eau, s'ouvrant pour l'engloutir, monta jusqu'à elle.

Aussitôt elle se mit à pousser des cris terribles, désespérés. Cinq ou six personnes accoururent et crièrent avec elle :

— Au secours! au secours ! au secours!

Deux pêcheurs, qui venaient de jeter des nasses dans l'eau, traversaient la Seine en ce moment.

L'un d'eux vit une masse sombre passer dans un rayon de lumière.

— Tiens ! iit-il, qu'est-ce que c'est que ça?

Les cris qui retentirent immédiatement sur le pont répondirent à sa question.

— Tonnerre! dit-il on se drossant sur la barque, c'est encore un imbécile qui se noie : c'est le quatrième depuis quinze jours! Faut voir s'il n'y a pas moyeu de repêcher celui-ci.

« Serre tes avirons, reste en panne, » ordonna-t-il à son compagnon. Puis se débarrassant lestement de sa vareuse ot de ses souliers :

— Chien de temps pour prendre un bain ! murmura-t-il. Mais basle ! faut faire son devoir, une bonne action réchauffe... Il ne doit pas être loin de nous maiulenant, reprit-il, après avoir calculé le temps écoulé depuis la chute, en tenant compte de la rapidité du courant.

Il regarda le ciel, comme s'il eût voulu sourire aux étoiles, prière muette adressée à Dieu, et il se jeta à l'eau.

Il plongea trois fois de suite. Chaque fois qu'il montrait sa tête au-dessus de l'eau pour respirer, il envoyait à son camarade ce mot plein de découragement : Rien!

Enfin, après le quatrième plongeon, l'homme de la barque vit apparaître deux tètes.

— Je le tiens, cria le brave sauveteur.

Et il nagea vigoureusement vers la barque.

Son compagnon saisit le noyé par le bras et parvint à le tirer dans le bateau. Il aida ensuite son camarade à y remonter.

Un instant après, la barque touchait la rive.

Plus de cinquante personnes attendaient les pêcheurs sur le quai. Ils furent chaudement acclamés.

Du pont, on avait vu la barque s'arrêter, et l'un des hommes qui la montaient s'élancer dans la Seine; mais, bien qu'il fût impossible de suivre toutes les péripéties du drame, on avait attendu le résultat avec anxiété et aussi avec espoir.

Dans la foule, une femme se faisait remarquer par son agitation extraordinaire et ses paroles incohérentes. C'était la mère Langlois, presque folle de douleur.

Lorsque la barque aborda, il fallut (juc deux sergents de ville employassent la force pour l'empêcher de se jeter sur le corps immobile et glacé du noyé.

— C'est son fils, dit une voix.

— Oh I la pauvre mère ! dit une autre personne. Et tout le monde de répéter :

— Pauvre mère !

— Est-ce qu'il est mort? demanda un des agents aux pêcheurs.

— S'il ne l'est pas, il n'en vaut guère mieux, répondit celui qui s'était si vaillamment jeté à l'eau; mais, si vous voulez lui donner les soins nécessaires il n'y a pas do temps à perdre.

Tout près de là, heureusement, il y avait un de ces postes de police, spécialement destinés à recevoir les blessés et les asphyxiés. On y transporta le noyé. On s'empressa de le dépouiller de ses vêlements ; il fut étendu sur le matelas,

— Eh bieal coiumenl va noire maliide? uemauJa l'abbé Kouvièro a la sœur. (Page 23S.J

et on commença à le frictionner en attendant le médecin (ju'un homme du poste était allé prévenir.

En mùme temps ijue la mère Langlois, une vingtaine de personnes étaient entrées dans le poste. L'oflicier de paix donna l'ordre de faire sortir tout le monde. La mère Langlois s'était blottie dans un coin.

— Je vous en prie, dit-elle, ne me renvoyez pas ; voyez, je tiens si peu do place dans ce polit coin !

Lit. tiO. f- R07, <dil»ur. — Huproductioa tDt«rdil«.

On la laissa et on ne fit plus attention à elle.

Les frictions continuaient, mais sans apparence de succès. Le corps restait inerte et glacé, rendant de l'eau par la bouche ouverte. Les agents échangeaient des regards qui semblaient dire :

— Nous nous donnons un mal bien inutile, il est mort, nous tenons un cadavre !

Le médecin arriva. Il se pencha sur le corps, l'ausculta, souleva les paupièles et regarda les yeux. Ce fut un moment de cruelle anxiété La mère Langlois se traîna sur ses genoux jusqu'auprès du médecin.

— Sauvez-le ! sauvez-le ! s'écria-t-elle enjoignant les mains. Le docteur terminait son examen.

— Continuez les frictions, commanda-t-il.

Ces paroles disaient qu'André avait encore un souffle de vie.

La mère Langlois poussa une exclamation de joie.

Le malheureux jeune homme reçut tous les soins exigés en pareil cas, mais une heure d'inquiétude s'écoula encore avant qu'il fit un premier mouvement, à la suite duquel on vit ses paupières s'agiter et sa poitrine se soulever. Les poumons reprenaient leurs fonctions.

— Oh ! Dieu soit loué ! s'écria la mère Langlois.

— Il ne faut pas se réjouir trop tôt, dit gravement le médecin: il vit, mais il n'est pas hors de danger.

On songea à le transporter à son domicile.

On interrogea la mère Langlois. Elle raconta sa rencontre avec le jeune homme sur le pont; mais elle ne savait ni son nom, si sou adresse. Ou fouilla les poches de son vêtement; elles ne contenaient rien qui pût servir à établir son identité. D'un autre côté, dans le triste état où il se trouvait, on ne pouvait espérer qu'il eût la force de parler.

Il n'y avait qu'une chose à faire. On le transporta à l'IIôtel-Dieu.

UN KAIT DIVERS

Le lendemain, entre sept et huit heures du malin, l'abbé Rouvièro, vicaire de Saint-Leu, se présentait rue dos Rosiers et demandait à la concierge si André était chez lui et s'il jtouvait lui parler.

— Hélas! monsieur l'abbé, répondit-elle on montrant au vieux prêtre son visage consterné, M. André n'est pas (lie/, lui ut jo ne saurais dire où 11 est en

ce moment. Pauvre jeune homme, pourvu qu'il n'ait pas fait un coup de sa tête ! Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, nuit blanche, monsieur l'abbé, je suis dans des transes...

— Voyons, ma chère dame, calmez-vous et dites-moi vite le sujet de vos alarmes.

— Eh bien, monsieur l'abbé, pour bien vous expliquer la chose, je dois vous dire que M. André a une sœur.

— Oui, oui, je sais.

— Une bien jolie personne, monsieur l'abbé. Ils demeuraient ensemble, dans un amour de petit logement, travaillaient tous deux et s'aimaient... Oh ! pour ça, oui, ils s'aimaient bien, autant que frère et sœur peuvent s'aimer. Jeunes, pleins de santé, économes, laborieux et honnêtes, rien ne leur manquait ; aussi fallait-il voir comme ils étaient lieureux !

« Que s'est-il passé entre eux? nul ne le sait. Toujours est-il que mam'zelle Claire est partie hier sans rien dire, sans avoir prévenu son frère. Lui, en revenant de son bureau, a appris la chose... Ah ! monsieur l'abbé, je n'ai jamais vu un jeune homme dans un état pareil : il était plus pâle qu'un mort, les yeux lui sortai<^nt de la tête et tous ses membres tremblaient comme quand on a la fièvre.

« Je crois le voir encore là, devant moi, à la place où vous êtes.. . Tout d'un coup, il s'est élancé dans la rue nu-tête, comme un fou... Je l'appelai : '< Mon- « sieur André! monsieur André ! » Je voulus courir après lui, mais il était déjà loin. Il est parti comme ça, allant je ne sais où, et il n'est pas revenu... Je vous le dis, monsieur l'abbé, j'ai peur qu'il soit arrivé un grand malheur. .. Si vous saviez, il aimait tant sa sœur I Oh ! c'est affreux, affreux !... »

M. Rouvière ne savait que penser.

— Non, non, c'est impossible, murmura-t-il. Il ne faut pas avoir de ces mauvaises idées, ajouta-t-il en s'adressanl à la concierge. M. André, à qui, je le vois, vous portez un vif intérêt, aura passé la nuit chez un de ses amis. Depuis quelque temps, n'avez-vous pas remarqué qu'il rentrait fort tard?

— C'est vrai, monsieur.

— N'ayant pas trouvé sa sœur hier soir, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il soit allé rejoindre ses camarades.

— Nu-tête, laissant la porte de son logement ouverte? fit la concierge.

— C'est une distraction. Allons, rassurez-vous. Je vais aller jusqu'à son biin-au, je le trouverai là, j'en ai la conviction.

Le vieux prêtre avait cru devoir tranquilliser la concierge, mais il était loin d'être rassuré lui-même.

Chez le marchand de métaux, on lui répondit qu'on n'avait pas vu André, bien que l'heure habituelle do son arrivée fût passée depuis longtemps.

Jusque-là, il avait espéré ; ce fut une douloureuse déception. En revenant chez lui, il était dans une grande perplexité, il se sentait frémir.

— Mon Dieu, se disait-il, croyant sauver ces deux pauvres enfants, en voulant faire le bien, aurais-je été la cause d'un malheur épouvantable?

Pourtant ce qu'il avait fait, il ne le regrettait point. Il ne trouvait pas de reproche à se faire, il avait agi selon sa conscience d'honnête homme, de prêtre, sous l'inspiration de son cœur.

Dans l'après-midi, il alla encore au domicile d'André et à son bureau. Il revint désolé. Le malheur redouté lui apparaissait de plus en plus réel. Il se représentait le malheureux André, l'âme brisée, désespéré, l'esprit en délire, courant au suicide, poursuivi par les cris de sa conscience.

Et Claire, qu'allait-elle devenir? Si le suicide de son frère était un fait accompli, comment le lui apprendre? Quelle voix humaine pourrait la consoler? La religion elle-même serait-elle assez puissante pour endormir sa douleur?

En songeant à cela, M. Rouvière ne pouvait se défendre d'une impression de terreur.

A cinq heures, sa gouvernante lui apporta son journal du soir. H l'ouvrit distraitement. Il parcourut la première page, lisant une ligne ou deux de chaque alinéa, il n'avait pas l'esprit assez calme pour s'intéresser aux choses de la politique. Il passa à la deuxième page sans s'y arrêter, puis à la troisième, qu'il n'était pas mieux disposé à lire que les autres. Mais dans la colonne des faits divers, le mot suicide frappa son regard. Il tressaillit et, la poitrine oppressée, il lut ce qui suit :

« Presque chaque jour, nous avons à enregistrer un nouveau suicide. Nous croirions volontiers que le spleen, cette étrange maladie de nos voisins d'outre- Manche, a fait invasion en France. Hier soir, un tout jeune homme, fort bien vêtu, s'est jeté dans la Seine au pont Marie. Aux cris poussés par plusieurs personnes, témoins de cet acte de désespoir ou de folie, le marinier Thomas, depuis longtemps décoré de la médaille des sauveteurs, s'est courageusement jeté à l'eau. Il eut le bonheur de ramener le malheureux jeune homme, en présence d'une foule nombreuse qui s'était amassée sur le quai. Le noyé ne donnait plus aucun signe de vie, et le marinier lui-même croyait n'avoir retiré de l'eau qu'un cadavre. Toutefois, on le porta au poste de police, et au bout d'une heure, grâce aux soins qu'il reçut du docteur G... , il fut rappelé à la vie. Comme personne ne le connaissait et que lui-même ne pouvait indiquer son domicile, il fut transporté à l'Hôtel-Dieu. Sa chemise et son mouchoir sont marqués A. D'après les on-dit, ce malheureux serait encore une victime de l'amour. »

— C'est lui, ce ne peut être que lui! s'écria l'abbé Rouvière en essuyant de grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Seigneur, vous n'avez

pas permis ce crime, vous avez pris en pitié votre pauvre créature; que votre nom soit béni!

Il prit son chapeau et sortit précipitamment. Dans la rue, il se jeta dans la première voiture qu'il rencontra, en disant au cocher :

— A l'Hôtel-Dieu.

Un quart d'heure plus tard, il était en présence d'un des internes de service et lui faisait connaître le motif (jui l'amenait à l'hùpital.

— Ce jeune homme est ici, en efl'et, lui dit le jeune médecin, mais dans un état déplorable. Il n'a pas encore repris connaissance, ime fièvre violente s'est déclarée et ce n'est que dans dix ou douze jours, si la force de sa constitution lui permet d'aller jusque-là, qu'on pourra se prononcer sur sa position et lutter contre la maladie avec quelque chance de succès.

L'abbé Rouvière ne pouvait rien savoir de plus à l'Hôtel-Dieu. Il remercia l'interne et se retira. Cependant, il lui restait un doute dans l'esprit : l'article du journal concernait-il réellement le frère de Claire? Cela ne lui était pas suffisamment démontré. 11 lui fallait une certitude.

Il se fit conduire sur le quai des Célestins. Là, un boutiquier lui indiqua le poste où le jeune homme avait été transporté. Il y entra. On lui montra les effets d'André qui séchaient étendus sur une corde. Il examina la chemise et le mouchoir, et particulièrement le dessin de la lettre A.

Du poste, il se rendit rue des Rosiers.

— Est-ce que vous pouvez me faire visiter le logement de M. André? demanda-l-il à la concierge.

— Certainement, monsieur l'abbé, répondit-elle, puisque j'ai les clefs.

La première chose que vit le prêtre en entrant dans l'appartement, ce furent les morceaux de la lettre de Claire, mise en pièces par André, qui jonchaient le parquet. Il devina ce qui s'était passé ; mais il garda ses réflexions pour lui seul.

— Voyons sa chambre, dit-il.

La concierge lui en ouvrit la porto.

Il s'arrêta devant la commode dont les tiroirs n'étaient p^s fermés à clef. Dans le premier, il trouva ce qu'il cherchait, le linge du jeune homme. Il vit la marque. La lettre A était absolument semblable à celle qu'il venait de voir au poste. Enfin, le doute ne lui était plus permis : c'était bien André qui avait tenté de se suicider.

Il repoussa le tiroir, puis, se tournant vers la concierge :

— Je vous recommande d'avoir bien soin de tout ce qui est ici, lui dit-il, jusqu'au retour de votre locataire, dont l'absence durera probablement trois semaines ou un mois.

— Vous savez donc où il est?

— Sans doute.

— Ainsi le malheur que je craignais?...

— Votre crainte n'avait aucune raison d'être, ma chère dame. M. André a été effectivement très-aftligé du départ de sa sœur, auquel il devait s'attendre, pourtant, car elle lui avait parlé d'offres avantageuses qui lui étaient faites si elle voulait aller en province en qualité de première ouvrière. Enfin, sur le conseil d'un de ses amis, M. André s'est décidé à quitter momentanément Paris. Il voyage.

L'innocent mensonge de M. Bouvière n'était pas une merveille de conception; pourtant, la concierge l'accepta bénévolement. Comment aurait-elle admis qu'un prêtre pût mentir ?

— Comme c'est drôle, la vie! dit-elle; on ne sait jamais la veille ce qu'on fera le lendemain.

— Oui, oui, fit l'abbé, l'imprévu nous attend à chaque pas. Avant de quitter la concierge il lui donna son adresse.

— S'il venait des lettres au nom de M. André, lui dit-il, vous auriez l'obligeance de me les envoyer.

M. Bouvière reprit lé chemin de sa demeure soulagé d'un poids énorme.

— Il vivra, il vivra, se disait-il en pensant au malade de l'Hôtel-Dieu. Pendant les quinze jours qui suivirent, il alla prendre souvent des nouvelles

d'André.

Tous les deux jours une autre personne se présentait à l'hôpital pour le même motif. C'était la mère Langlois.

Chaque fois, elle demandait à voir le malade; mais, vu l'état de celui-ci, on lui refusait toujours cette satisTaction.

Un jeudi, jour où le public est admis à visiter les malades, elle obtint enfin l'autorisation qu'elle désirait.

Depuis la veille, la fièvre avait quitté le malade; il était toujours extrêmement faible; mais il commençait à parler et il se souvenait.

Un infirmier se chargea de conduire la mère Langlois. Il la fit entrer dans une salle où il n'y avait qu'une douzaine de lits. Celui d'André portait le n" 4.

A ce moment, une sœur de charité lui faisait boire une potion.

La mère Langlois s'approcha doucement et s'arrêta près du lit, les yeux humides.

A L HOTEL-DŒn

Le malade ayant pris sa potion, la sœur arrangea les oreillers sur lesquels il laissa tomber doucement sa tête.

— Est-ce mon cher malade que vous venez voir? demanda la sœur à la visiteuse.

— Oui, c'est pour lui que je viens.

— Vous le connaissez depuis longtemps?

— Non, depuis le soir seulement où il a voulu mettre fin à ses jours.

— Le pauvre enfant était fou, il ne recommencera pas.

Ces paroles avaient été échangées à voix basse, pourtant le malade entendit qu'on parlait de lui. Il tourna un peu la tète et son regard s'arrêta sur la mèro Lauglois.

Aussitôt ses yeux s'animèrent; il allongea le bras, et tendit sa main amaigrie à son amie inconnue.

— Vous me reconnaissez donc? lui dit-elle en tressaillant de plaisir.

— Oui, répondit-il d'une voix faible comme un souffle de la brise; quand j'étais si mal, la nuit surtout, dans le délire de la fièvre, je vous voyais constamment devant moi, comme sur le pont, avec vos yeux noirs étincelants; vous me parliez, je vous écoulais, puis je vous répondais :

« — A quoi bon, puisque je suis mort? »

— C'est vrai, affirma la sœur, il disait cela souvent.

— Vous voyez que je ne vous ai pas oublié non plus; je suis venue souvent pour savoir comment vous alliez. Depuis quinze jours, je n'ai peut-être pas dormi une heure par nuit, tellement j'étais inquiète et tourmentée.

— Comme vous êtes bonne I

— C'est si naturel qu'on s'intéresse à vous!

— Je ne le mérite pourtant guère, après ce que j'ai fait.

— Ne pensez plus à cela. Guérissez-vous vite afin que nous nous occupions de votre bonheur. Soyez tranquille, je vous trouverai des amis, des amis puissants... J'en connais un qui ne me refusera pas ce que je lui demanderai pour vous.

André fit un mouvement de tète, puis, épuisé par les efforts qu'il venait do faire pour parler, il ferma les yeux.

Au même instant, l'abbé Rouvière arrivait.

— Eh bien ! comment va notre malade? demauda-l-il à la sœur.

— Beaucoup mieux, monsieur l'abbé; ce malin, à la visite, le docteur a été satisfait. Il vient de s'assoupir, après avoir causé assez longuement avec madame, qu'il a reconnue, bien qu'il ne l'ait vue qu'une seule fois, le soir où le malheureux s'est jeté dans la Seine.

— A-t-il réclamé sa sœur?

— Non, pas encore. Dans le délire, comme vous le savez, il l'appelait sans cesse; depuis que la fièvre a cessé, je ne l'ai pas entendu prononcer son nom.

— C'est peut-être un bon signe. Dans tous les cas, s'il vous parle d'elle, vous pourrez lui dire, ainsi que c'est déjà convenu, qu'elle ignore ce qui lui est arrivé, qu'elle se trouve très-satisfaite de sa nouvelle position, qu'il aura une lettre d'elle aussitôt qu'il sera en état de la lire et même qu'il la verra lorsqu'il sortira de

l'hôpital. N'oubliez pas, ma sœur, que la maladie qui le retient sur ce lit n'est pas son plus grand mal. Après la guérison du corps, il nous faudra aussi guérir son âme.

Soudain, les lèvres du malade remuèrent et, deux fois de suite, il murmura le nom de Claire.

La mère Langlois dressa la tête et, saisissant le bras du prêtre :

— Avez-vous entendu? lui dit-elle.

— Oui.

— Claire! c'est bien cela qu'il a dit?

— Oui, c'est le nom de sa sœur.

— Sa sœur se nomme Claire! Oh! oh! oh!...

— Pourquoi cette agitation? Calmez-vous.

— C'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Ce nom de Claire a fait bondir mon cœur dans ma poitrine. J'ai une fille, que je cherche partout, et cette fille porte le nom de Claire. Mais lui, monsieur l'abbé, lui, savcz-vous son nom?

— On l'appelle André.

— André! ô mon Dieu!... j'ai peur de devenir folle...

— De grâce, parlez plus bas.

— Oui, oui, il dort, il ne faut pas le réveiller. Encore une question, monsieur, une seule. Vous connaissez sa sœur?

— Sans doute.

— Ce sont deux enfants trouvés?

— Parfaitement.

— Claire n'est à Paris que depuis quelque temps?

— Oui, elle a été élevée en province.

— Dans un village de la Nièvre, à Rebay?

— C'est cela même.

La mère Langlois étoufifa un cri de joie. Mais elle ne put retenir ses larmes, elles inondèrent ses joues.

Alors, regardant avec une tristesse infinie la figure pâle du malade, elle joignit les mains en disant :

— C'est donc pour cela que, sans te connaître, je t'aimais tant!

Elle prit le prêtre par la main et l'entraîna hors de la salle. Dans le large corridor, elle respira avec force.

— Près de son lit, j'étouffais, dit-elle; ici je pourrai pleurer à mon aise... J'ai dépensé tant de force et de courage pour souffrir, que je ne peux plus supporter la joie. Quand je reverrai ma fille adorée, j'ai peur de mourir de bonheur. Vous l'avez compris, monsieur l'abbé, cette Claire que vous connaissez, c'est elle, c'est ma fille !

— Cela ne me paraît pas douteux, répondit M. Rouvière; mais permettezmoi de vous exprimer l'étonnement que j'éprouve en vous entendant parler de

La folle se rclouraa brusquement et s'élança daus les bras ae la jeune fille. (Page 240.)

votre fille seulement. Certes, je ne vous blâme point de l'aimer beaucoup, mais André devrait être aussi pour quelque chose dans l'immensilé de votre joie, car si vous aimez l'une, vous devriez également aimer l'autre.

— Oh! je l'aime aussi, lui!... Mais ce n'est pas la môme chose, ajouta-l-elle avec un rayonnement superbe dans le regard.

Son visage parlait.

— Mais André n'csl donc pas voire lils? s'écria M. Rouvière.

LlV. ol' y, Itoj^, (îdilcur. — lUproduclion iiiLcrilito'

— Il est mon fils par le cœur, monsieur l'abhé, et Claire est ma fille parce que je l'ai mise au monde.

— Quoi ! ils ne sont pas frère et sœur?

— Non.

— Mais ils le croient, eux!

— Je le sais.

— 0 fatale erreur ! murmura M. Rouvière.

— Que voulez-vous dire?

— Ce que je veux dire! Savez-vous pourquoi André a voulu se suicider?

— Je ne sais rien, monsieur l'abbé, rien qu'une chose : c'est que j'ai retrouvé André et, avec lui, ma fille!

— Eh bien, écoutez donc : André s'est jeté dans la Seine, parce que, suivant le conseil que je lui ai donné, Claire l'a quitté. Pour cela il fallait une raison, n'est-ce pas? Cette raison la voici : Claire venait de découvrir que ce n'était pas une amitié fraternelle qui les unissait, mais une passion terrible, dévorante... Elle venait de découvrir qu'ils s'aimaient d'amour!...

La mère Langiois ouvrit de grands yeux et ses bras tombèrent à ses côtés.

— 0 les pauvres enfants! murmura-t-elle.

Puis, relevant la tête, elle montra à M. Rouvière son visage qui semblait illuminé.

— Ah! ils devaient s'aimer ainsi, dit-elle, et ils pourront s'aimer toujours!... Glaire sera la femme d'André !

— 0 divine Providence! s'écria le vieux prêtre émerveillé, comment peut-il exister des hommes qui ne croient pas en toi? Dans tout ce qu'il fait, Dieu est i^rand!

Il y eut un moment de silence.

— Mais, reprit M. Rouvière, comment cette erreur, qui a failli causer un si grand malheur, a-t-elle pu se produire? Comment ont-ils pu croire qu'ils étaient frère et sœur?

— L'erreur date de loin, monsieur l'abbé; les chers enfants ne pouvaient deviner ce que moi seule je sais.

El, brièvement, elle raconta à M. Rouvière dans quelle circonstance elle s'était chargée d'élever l'enfant trouvé sur une roule par Henri Descharmes; la naissance de sa fille; comment elle était tombée dans la rue frappée par le choléra; comment les deux enfants avaient été portés chez im commissaire de police par un inconnu, et de \h envoyés à l'hospice des Enfants-Assistés où, à défaut de leiiscignomcnts, on les avait considérés comme étant le frère et la sœur.

— Malgré ]^s recherches faites par M. Descharmes, continua-t-elle, la naissance d'André est restée pour lui un mystère ; mais il se regarde un peu comme le père de l'enfant qu'il a adopté autrefois, et c'est comme un fils qu'il accueillera Andié.

^- Ce 31. Descharmes dout vous parlez esl-il parent du riche entrepreneur demanda IJ. Rouvière.

— C'est le riche entrepreneur lui-même, monsieur. Henri Destharmcs est bien le cœur le plus généreux, le plus noble, le plus grand iju'il y ait au monde.

— Souvent on a parlé de lui devant moi et toujours on en disait le plus grand bien.

— Pour juger un pareil homme, monsieur l'abbé, il faut le voir, être son ami, le connaître comme je le connais moi-même.

<c Mais je suis impatiente de vous quitter, poursuivit-elle. Vous ne m'en voudrez pas : oh! vous devez comprendre que j'ai hâte d'être près de ma fille... Ce n'est pas demain, c'est tout de suite que je veux la voir, la tenir dans mes bras, la presser sur mon cœur. Ah! ma joie est grande, mais je l'ai si longtemps attendue!

— Pauvre mère, vous avez été cruellement éprouvée!... Dieu a entendu vos plaintes, il a vu vos larmes, il vous en tiendra compte. Maintenant c'est le bonheur qui vous attend.

— Je l'espère, soupira-t-elle.

— Votre fille est à Moutreuil, lingère à la maison de santé du docteur ^lorand. Elle est digne de vous; allez, bonne mère, allez lui tendre vos br; 0 et lui dire combien vous l'aimez. Moi, je retourne près de notre malade; grâce à ce que vous venez de m'apprendre, je possède pour hâter sa gucrisou un remède souverain, qui vaut mieux que toutes les médications de nos savants médecins.

La mère Langlois sortit de l'IIôtel-Dieu, courut à la station des voitures do place, prit un coupé à l'heure et donna l'ordre au cocher de la conduire à Montreuil, en lui promettant cinq francs de pourboii'e s'il la menait bon train.

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