‹ L'enfant du faubourgChapitre 31 sur 96 · LE DOCTEUR MORAND · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR MORAND

Depuis une heure, une calèche armoriée, attelée do deux chevaux magnifiques, stationnait devant la grande porte d'entrée do la maison de saute de Montreuil. Cette voiture était celle de madame de Preslo.

La marquise causait avec le docteur Morand.

Le visage de la grande dame était radieux.

— Ainsi, dit-elle, le succès vous paraît [iresijue certain.

— Si j'en juge d'après les résultats obtenus depuis dix jours, répoiulit le docteur.

2li L'ENFANT DU FAUBOURG

— El lors de ma dernière visite vous désespériez!

— C'est vrai. Seulement, de[)uis que j'ai eu l'honneur de vous voir, madame la marquise, il m'est venu un aide qui, bien qu'il ne soit pas médecia, fera pour notre malade autant et peut-être plus que la science.

— Vous vous plaisez à exciter ma curiosité, docteur; tenez, vous êtes absolument comme mon excellent ami le docteur Vernier; oh! comme vous connaissez bien les femmes!... Allons, docteur, ayez pitié de moi, dites-moi vite votre secret.

— C'est que je risque de perdre à vos yeux beaucoup de mon prestige, répliqua le docteur en souriant; car il me faut avouer qu'il y a ici, dans ma maison, une lingère, une modeste ouvrière plus habile que moi.

— A repriser le linge? dit la marquise en riant.

— C'est son état, madame, et elle s'y entend fort bien. Mais, en la déclarant plus habile que moi, j'ajoute en l'art de guérir.

— Votre ouvrière est donc une merveille, docteur?

— Oui, madame, une merveille de douceur, de bonté, d'intelligence du cœur et de beauté!

— Quel enthousiasme !

— Il est justifié, madame.

— Je le crois, docteur; mais, enfin, tout cela ne me dit rien, et je suis sur des charbons ai'dents.

— Je ne savais pas produire un pareil effet, fit M. Morand toujours souriant,

— Voilà, monsieur, il ne faut pas jouer avec la curiosité des femmes. Et si vous me faites languir plus longtemps, je vous déclare que je dirai de vous beaucoup de mal à mes amis; je leur représenterai le docteur Morand comme un homme affreux.

— Une têle de Méduse?

— Oh ! pire que cela encore!

— En ce cas, madame. Dieu me garde d'encourir votre colère. Eh bien, oui, je vous le répète, si nous rendons la raison à votre protégée, comme j'en ai l'espoir maintenant et presque la conviction, c'est à cette ouvrière dont je viens de vous pîirler, à l'heureuse influence qu'elle exerce sur notre malade que nous devrons, surtout, ce merveilleux résultat.

— Mais quelle est donc cette femme, docteur ?

— Cette femme est une toute jeune fille, elle n'a pas encore vingt ans.

— Mais cette influence extraordinaire dont vous parlez, h quelle cause l'atr tribuez-vous?

— Il n'y a rien de surnaturel, ni magnétisme, ni spiritisme ; mais seulement l'action directe de la sympathie : des yeux qui se parlent, deux cœurs qui s'entendent. Ici, le hasard ou, si vous le préférez, la Providence a joué un rôle important.

« Malgré un Iraitement énergique, malgré mes efforts, mes soins assidus, en dépit des plus admirables découvertes de la science, l'état de ma malade restait le même, et vous m'avez vu, à son sujet, soucieux, mécontent, doutant de tout, en un mot désespéré, car je n'osais plus compter sur le succès. La situation a complètement changé du jour au lendemain. La matière inerte, qui me semblait ii>orte, a retrouvé la sensibilité, la statue s est animée, le cjeur reprend de la vie ; c'est la promesse de la résurrection de l'esprit. C'est avec le plus grand mtérêt que j'observe ces phénomènes étranges qui se produisent dans l'organisme, précurseurs du rétablissement de la vie intellectuelle.

« Dans ses grands yeux ouverts, qui s'animent et para'ssent parfo's frappés d'étonnement, leiegard devient profond, méditatif. Il semble qu'elle se rGcueille en face de l'infini ou qu'elle ce plonge dans le passé plein de ténèbres, afin de découvrir dans un livre inconnu la page où sa vie est écrite. Elle ne peut marcher qu'à tâtons dans cette nuit profonde, mais un nouveau choc peut se produire d'un moment à l'autre, et elle j arviendra à saisir quelques lambeaux du souvenir. Oui, oui, le foyer de sa pensée se rallumera; déjà il s'en échappe de fugitives lueurs.

» Et voilà pourquoi je ne désespère plus, madame la marquise.

« Lors de votre précédente visite, je vous disais :

« —Il faudrait à notre malade un choc imprévu, quelque commotion violente; or, la commotion a eu lieu par suite d'un choc aussi imprévu qu'inattendu.

« Comment cela est-il arrivé" Je vais vous l'apprendre :

« Il y a trois semaines, madame Moraud, qu. partage avec moi les fatigues du service actif de la maison, eut à remplacer sa lingère, celle-ci ayant quitté l'établissement pour se marier. Je m'adressai à un prêtre de mes amis, avec la certitude qu'il nous procurerait une nouvelle lingère, possédant toutes les qualités exigées par l'emploi, ce qui n'est pas toujours facile à rencontrer. L'abbé Rouvière est attaché à une paroisse de la ville do Paris, au centre de la population ouvrière; il est connu par sa bonté et sa bienveillance pour tous, et par son admirable charité. Il est le fondateur d'un ouvroir dans le quartier Saint-Denis, et plusieurs crèches et orphelinats doivent l'existence à son activité et à son dévouement. En cette circonstance, comme vous le voyez, je ne pouvais mieux m'adresser.

« Il nous trouva immédiatement notre lingère. C'est la jeune fille en question. Il n'alla point la choisir parmi les ouvrières qui travaillent pour son ouvroir; mais elle ne lui en parut pas moins recominaiidablo.

« Celle jeune personne, m'écrivait-il en me l'adressant, est des plus inté- «ressanteset possède toutes les qualités désirables. Elle n'a jamais connu ni son «père ni sa mère; recueillie par l'Assistance publique, elle a été élevée en pro- « vince sous la surveillance de cet établissement. Elle n'a qu'un frère dont elle est « forcée de se séparer momentanément. Elle ne connaît personne à Paris ; mais

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« près do vous, elle trouvera une famille et vous lui accorderez la conC aice « qu'elle me paraît mériter. »

« Ma femme accueillit mademoiselle Claire très-affectueusement; di; resle, la lettre de l'abbé n'était pas utile pour lui acquérir immédiatement notre sympathie. Sous tous les rapports celte charmante enfant se recommande d'elle-même.

« Dès le troisième jour, ma femme me dit :

« — L'abbé Bouvière nous a trouvé une perle ! »

« Ne vous impatientez pas, madame la manjuise, j'arrive à la partie merveilleuse de mon récit.

« Comme vous le savez, votre protégée jouit ici d'une entière liberté. Elle peut se promener dans toute la maison; elle va et vient selon son caprice, et si on la surveille, ce n'est que pour la forme, car elle est tout à fait inoffensive.

« Un jour, elle passa devant la lingerie dont la porte était ouverte. Elle y entra. Claire travaillait assise près de la fenêtre. Au même instant, je m'arrêtais moi-même sur le seuil de la lingerie afin d'observer la folle, qui passait sa main avec une sorte de satisfaction sur des piles de serviettes rangées sur une table.

« Glaire, entendant marcher près d'elle, leva les yeux. Aussitôt, je w .is se dresser sur ses jambes, l'ouvrage qu'elle tenait tomba à ses pieds, et elb tondit ses bras vers la folle en jetant ce cri : « Ma mère ! »

« La folle se retourna brusquement, poussa un cri h son tour et s'élança dans les bras de lajeune ilUe. Elles s'élreignirent avec force, puis, au milieu do mots ponctués par des sanglots, j'entendis comme un grésillement de baisers.

« J'attendis quelques minutes, sous le coup d'une vive surprise, puis je m'avançai vers elles.

M Les deux visages étaient inondés de larmes. Comme j'allais parler, je restai immobile, stupéfié devant la folle. Ce n'était plus la même femme. Elle m'apparut comme transfigurée. Son front s'était épanoui, sa bouche souriait, il y avait dans ses yeux une sorte d'étiucellement dans lequel se confondaient la joie et l'attendrissement. Pour la première fols, je voyais du rose sur ses joues pâles. Ainsi, cette chair morte avait senti l'émotion, je n'en pouvais douter ; je la voyais, j'en faisais l'analyse. Sur tout son corps courait un frémissement et je saisissais le contact du cœur et de la pensée. Elle était vraiment belle à ce moment, la pauvre femme. Rien ne saurait rendre la radieuse expression de sa physionomie lorsque, se tournant vers moi, elle me dit :

« — C'est Claire, ma petite Claire, je no veux plus la quitter. »

« Certes, je me gardai bien de la contrarier.

« Elle s'assit près de la jeune fille. Au bout d'un instant elle témoigna le désir de coudre. Claire lui donna une aiguille et un ourlet à faire. Elle exécuta ce travail sous mes yeux, madame la marquise, et cela dans la perfection.

« D'une surprise, je tombais dans une autre. »

« Le soir même, je fis mettre dans la chambre de Claire un lit pour la folle Depuis ce jour, elles sont presque constamment ensemlile.

— Docteur, tout cela est merveilleux, en effet, dit la marquise ; mais mademoiselle Claire est-elle réellement sa fille?

— Non. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, Claire est une enfant trouvée ; elle a été élevée à Rebay, ce village où votre protégée a été recueillie autrefois par des paysans. La pauvre folle prit la petite Claire en grande affection et eut pour elle une sorte de tendresse maternelle. Elle dirigea ses premiers pas, lui apprit à prononcer les premiers mots qui viennent dans la bouche des enfants et, paraît-il, à coudre et même à lire et à écrire.

— Oh! c'est prodigieux! s'écria la marquise.

— Cela prouve, madame, que la maladie contre laquelle nous luttons en ce moment a eu des phases diverses. La période qui a immédiatement précédé l'entrée chez moi de votre protégée a dû être une des plus terribles. Certainement la maladie s'est encore aggravée après l'enlèvement dont vous m'avez p nié et qui a brusquement séparé la malheureuse femme de l'unique personne qu'elle aime au monde. Uue circonstance providentielle a rendu Claire à notre malade et l'heureuse influence de cette jeune fille s'est aussitôt manifestée.

— Docteur, je rcviemlrai vous voir dans quelques jours, vous rae préseutorez mademoiselle Claire, je veux m'occuper de son avenir.

— Voilà une excellente pensée, madame. L'aimable fille est tout à fait digne du bien que vous voulez lui faire.

La marquise se levait pour se retirer, lorsqu'un domestique vint dire au docteur qu'une femme, paraissant en proie à une grande agitation, demandait à le voir à l'instant même.

— A-t-elle donné son nom? interrogea M. Morand.

— Elle se nomme madame Langlois.

— Langlois? Je ne connais pas cette dame.

— Elle vient de la part de M. l'abbé Rouvière, ajouta le domestique. Le docteur tressaillit.

— Serait-il mort ! murmura-t-il.

— Docteur, je vous laisse : à bientôt, dit la marquise.

— Non, non, fit vivement M. Morand; asseyez-vous et atteudoz-raoi un instant. Je redoute un grand malheur, un ceup affreux qui frapperait cruellement cette jeune fille à laquelle vous voulez bien vous intéresser. Je vous demande quelques minutes, le temps d'écouler la personne que m'envoie l'abbé Rouvière, et je reviens.

Sur ces mots, le docteur sortit précipitamment.

LA GRANDE DAME ET l'oUVRIÈRE.

La mère Langiois attendait le docteur, debout au milieu du parloir où le domestique l'avait fait entrer. Dès qu'il parut, elle s'élança vers lui.

— Vous êtes M. le docteur Morand ? lui dit-elle.

— Oui, madame. Vous venez, m'a-t-on dit, de la part de M. l'abbé Rouvière ?

— Oui, monsieur.

— Et vous m'apportez une mauvaise nouvelle ? Ce pauvre jeune homme?

— Quel jeune homme ?

— Co malheureux qui a tenté de se suicider.

— André?

— Oui.

— Monsieur le docteur, André va mieux et je crois pouvoir vous assurer qu'il est hors de danger.

— Ah! je respire, fit M. Morand. Mais veuillez me faire savoir ce qui vous amène chez moi.

— Vous avez unelingère qui porte le nom de Claire?

— Ah! c'est de mademoiselle Claire qu'il s'agit?

— Oui, monsieur, je viens la chercher.

— Vous venez chercher mademoiselle Claire! s'écria le docteur; pourquoi?

— Pour la conduire chez moi.

— Chez vous? Et vous venez de la part de M. Rouvière?

— J'ai su par lui que Claire était ici.

— Mon Dieu, madame, veuillez m'excuser, mais je ne comprends pas bien. Mademoiselle Claire n^est pas entrée ici comme une ouvrière ordinaire ; c'est une jeune fille que l'abbé Rouvière m'a confiée... Avez-vous une lettre de M. l'abbé ?

— Non, je n'ai pas de lettre, mais qu'est-ce que cela fait? M. Rouvière avait à penser à autre chose qu'à écrire, et moi-même je n'ai pas songé à cela. Ce matin, je ne connaissais pas M. l'abbé ; c'est à l'Hôtel-Dieu, près du lit d'André, que nous nous sommes rencontrés tantôt, et c'est alors qu'il m'a dit que Claire était chez vous, à Montreuil. Il vous expliquera tout cela.

— Je ne doute nullement de vos paroles...

— A la bonne heure. Maintenant, où est ma fille? Le docteur fit deux pas en arrière.

— Votre fille! exclama-t-il.

— Ah ! c'est vrai, je ne vous ai pas dit encore que Claire est ma fiil«.

L'ENFANT DU FAULOURG

'^^h^OîMim^éAÏ

— Ma mèrel exclama la jeune tille... j'ai une merci (Page 253.)

— Voyons, madame, reprit le docteur, cherchant à vaincre son émotion, vous devez vous tromper? Quelque malentendu...

— Un malentendu ! Est-ce ^ue vous ne me croyez pas? Claire est ma fille, monsieur. Attendez, attendez, vous allez voir 1

EUe ouvrit son cabas et en tira un papier froissé et jauni ou'elle mit dans la main du docteur. Celui-ci le parcourut rapidement des yeux.'

— Ceci est l'extrait d'un acte de naissance, dit-il.

LiJT. 3i f. ftoj, «diuur. -

Rapraduclion inltraila

— De ma fille, monsieur.

— Oui, mademoiselle Henriette Langlois, mais notre lingëre se nomr.ie Claire.

— Mais Claire c'est Henriette et Henriette c'est Claire, ma fille !

— Je ne comprends pas, fit le docteur en secouant la tête.

— C'est pourtant bien simple, monsieur le docteur; Henriette est le nom que j'ai donné à ma fille, moi, et Claire est celui qu'on lui a donné à l'hospice des Enfants-Assistés. Il y a là une triste histoire, allez; je l'ai racontée à M. Rouvière, il en avait les larme§ aux yeux... Ah! en voilà un brave homme! Vous la saurez aussi, mon histoire, M. l'abbé vous la racontera; vous verrez si ce n'est pas un véritable roman. Maintenant, ètes-vons convaincu?

— Oui.

— Enfin, je vais donc la voir ! s'écria-t-elle.

— Dans un instant; je n'ai pas le droit de vous refuser cette satisfaction; mais...

— Qu'y a-t-il encore?

— Vous ne pouvez pas l'emmener.

— Comment, vous vous opposez à ce que j'emmène ma tiile ce soir?

— Ma femme ne peut se passer de sa lingère, il faut lui donner le temps de remplacer mademoiselle Claire.

— Les ouvrières ne manquent pas dans Paris, demain vous en trouverez vingt pour une.

— C'est possible, madame; mais il n'est pas aussi facile que vous le croyez de trouver une ouvrière ayant les précieuses qualités de votre fille.

— Et c'est à moi, sa mère, que vous dites cela ! s'écria la mère Langlois enthousiasmée. Ah! vous êtes un brave homme aussi. Tenez, il faut que je vous embrasse.

Et elle sauta au cou du docteur.

— Allons, calmez-vous, reprit M. Morand tout étourdi et fort embarrassé; asseyez-vous, ne vous impatientez pas, dans un instant votre fille sera près do vous.

— Et je l'emmènerai ce soir, n'est-ce pas, monsieur le docteur? fit-elle d'une voix câline.

— Je vais en causer avec madame Morand; si elle veut absolument vous suivre, nous verrons.

— Elle me suivra, monsieur le docteur, elle me suivra... Je retrouve ma fille, et je l'emmène, c'est tout simple, ça no peut pas être autrement.

— A tout à l'heure, dit M. Morand.

Et il sortit pour retourner près de la marquise. Madame de Presles l'interrogea du regard.

— Non, fit-il, on ne venait pas m'annonccr le malheur que je redoutais;.

rr.jis il s'agit également de notre jeune fille et vous me voyez dans une grande perplexité. Cette femme, que je viens de voir et qui se présente au nom de M. Rouvière, est la mère de Claire.

— Sa mère!

— Je ne voulais pas le croire, d'abord, mais le fait est réel; oui, cette femme est bien la mère de Claire. Malheureusement ce bonheur, cette joie, qui attend la lingère de ma femme, peut devenir la ruine complète de nos espérances.

— Comment cela, docteur? s'écria la marquise.

— Madame Langlois, c'est le nom de cette femme, vient de me déclarer que son intention était d'emmener sa fille aujourd'hui même.

— C'est impossible, docteur, il faut vous y opposer, dit vivement la marquise.

— C'est difficile, madame, une mère a des droits qui priment tous les autres. Et, en supposant que je n'autorise pas le départ de Claire aujourd'hui, sa mère reviendra demain; je serai forcé de la lui rendre.

— Docteur, il faut absolument que Claire reste ici jusqu'au jour où elle ne vous sera plus nécessaire pour la guérison do noire malade.

— C'est ce que je voudrais. Il faudrait pour cela que la mère y consentît; je ne l'espère pas.

— Docteur, j'ai une idée; voulez-vous me laisser faire?

— De grand cœur, madame, vous êtes ici la maîtresse.

— Merci ! Claire a-t-elle vu sa mère?

— Pas encore. J'ai voulu vous voir avant de la prévenir.

— Vous avez été prudent, docteur; eh bien, ayez l'obligeance de faire venir ici mademoiselle Claire, je veux lui parler. E:'e apprendra par moi qu'elle :\ retrouvé sa mère, et, pour obtenir qu'elle resî,e chez vous., docteur, je m'adresserai à son cœur, j'invoquerai son affection pour notre malade, la pauvre folle de Rebay, qui, elle aussi, a été sa mère.

— Je vais la chercher moi-même, dit M. Morand.

Un instant après, il revint accompagné de la jeune fille.

— Ma chère enfant, lui dit le docteur, madame la marquise de Presle, que vous voyez, désire causer, avec vous.

En entendant prononcer ce nom do Presle, les joues de Claire sq couvrircnl dune subite rougeur ct.elle regarda avec une sorte de curiosité la grande dame, Be demandant pourquoi elle voulait lui parler.

Mais le docteur la rassura aussitôt en ajoutant :

— Madame la marquise s'intéresse vivement à la pauvre insensée, qui a juis soin de votre enfance, et c'est au sujet de cette amie, que vous aimez beaucoup, qu'elle désire vous entretenir.

La marquise s'était levée; elle prit la main de Claire, l'attira doucement et la fil asseoir à son côté sur le canapé.

Voulant laisser à la marquise toute liberté, M. Morand se retira. Madame de Presle examinait la jeune fille et convenait en elle-même que le docteur n'avait rien exagéré en disant que Claire était une merveille de beauté.

— Il n'y a pas longtemps que vous êtes ici, mademoiselle Claire, dit-elle, et déjà monsieur et madame Morand ont pour vous une vive affection. Oh! je sais que vous la méritez... Le docteur m'a fait de vous le plus grand éloge et, avant de vous avoir vue, je vous aimais déjà; c'est vous dire que, si vous le voulez, je serai pour vous une amie.

Deux larmes vinrent aux yeux de la jeune fille.

— Madame la marquise, je vous remercie de tout mon cœur de vos bonnes paroles, dit-elle.

— M. Morand vient de vous dire que je m'intéressais à cette pauvre femme, qu'à Rebay, où vous avez été élevée, on appelait la marquise, reprit madame de Presle, c'est la vérité. Y.ous savez comment elle a quitté la ferme des Sorbiers; je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai eu le bonheur de la retirer des mains de ses ravisseurs qui, dans un but que j'ignore, voulaient sans doute la faire disparaître. C'est moi qui l'ai placée ici, chez le docteur Morand; ce que je veux, ce que nous voulons tous, c'est sa guérison. Le docteur ne l'espérait pas; mais depuis que vous êtes entrée chez lui, depuis que la malheureuse femme vous a reconnue, M. Morand est certain de lui rendre la raison.

— Il me l'a dit, madame.

— Il ne vous a sans doute pas caché non plus que pour cela, il comptait beaucoup, absolument, sur la grande affection que la malade a pour vous, sur l'influence extraordinaire que vous exercez sur elle.

— Oui, M. Morand m'a parlé de cela.

— Eh bien, ma chère enfant, quoi qu'il arrive, votre concours étant si précieux au docteur, il ne faudra pas l'en priver.

— Je ferai tout ce que M. Morand voudra, madame la marquise.

— Je le crois, ma chère enfant, je le crois. Il faut que nous rendions la raison à cette malheureuse femme qui vous a servi de mère ; son passé est un mystère que je veux pénétrer. Guérie, la mémoire lui reviendra, elle parlera, nous connaîtrons sa vie, nous saurons qui elle est, et je pourrai la rendre à sa famille. Alors, seulement, j'aurai rempli la tâche que je me suis imposée.

— Ahl ce sera aussi un grand bonheur pour moi! s'écria la jeune fille.

— Ma chère mignonne, reprit la marquise, j'ai dû vous dire tout cela avant d'exiger de vous une promesse.

— Une promesse, madame! Laquelle?

Que vous ne quitterez point la maison du docteur avant la guérison do

votre amie?

— Mais je ne songe nullement à m'en aller, madame.

— Oui, en ce moment; mais vous auriez pu changer d'intention, et c'est pour cela que j'ai tenu à vous voir.

— Je vous promets, madame, je vous jure...

— Attendez... je ne veux pas que vous vous engagiez par surprise; votre cœur seul doit diriger votre conduite en cette circonstance. Vous savez eo que vous pouvez faire pour la pauvre insensée, vous savez aussi ce que le docteur et moi attendons de vous. Maintenant, écoutez... Je vais vous apprendre une grande nouvelle; pour vous, c'est une joie, un bonheur inespéré. Vous n'êtes pas sans famille, comme vous l'avez cru jusqu'ici : votre mère existe.

— Ma mère ! exclama la jeune fille, j'ai une mère !

Elle s'était levée et se tenait debout devant la marquise. La joie étincelait dans ses yeux, illuminait son front. Madame de Presle vit le rayonnement divin de son regard et la trouva plus belle encore.

— Oui, reprit la marquise, vous avez encore votre mère, qui vous a cherchée Lien longtemps et qui vous retrouve aujourd'hui. Elle attend avec impatience l'heureux moment où elle pourra vous voir enfin et vous presser contre son cœur.

— Ah! s'écria la jeune fille, merci à vous, madame, à vous qui, la première, m'avez parlé de ma mère et avez fait entrer dans mon cœur la joie qui l'inonde tout entier. Mais où est-elle celle qui m'a mise au monde et que je n'ai pas connue! Ahl madame, faites mon bonheur complet; dites-moi où est ma mère, dites-moi quand je pourrai la voir?...

— Votre mère est ici, dans cette maison.

— Elle est ici!...

— Oui, et dans un instant, vous recevrez ses baisers, vous pourrez lui témoigner toute votre tendresse.

— Oh! laissez-moi vous quitter, madame, et courir vers elle! Déjà sa main touchait la porte du cabinet.

— Claire, dit la marquise d'un ton attristé, avez-vous donc oublié déjà la pauvre folle?

La jeune fille se retourna, une vive rougeur colora le satin de ses joues, et elle se rapprocha lentement do la marquise.

— C'est vrai, fit-elle, je ne pensais plus à elle ; excusez-moi, madame.

— Je comprends votre impatience, ma chère enfant, répliqua madame de Presles, elle est si naturelle!... C'est à moi de vous demander pardon de vous retenir encore.

« Claire, continua la marquise, votre mère, quia été si longtemps privée de vos caresses, va vouloir vous emmener; c'est son droit, elle le tient de la nature, de Dieu, et personne n'a le pouvoir de vous retenir dans cette maison contre sa volonté et la vôtre. Or, si vous suivez votre mère, si vous abandonnez votre

vieille amie, la pauvre malade, le docteur Morand, privé de votre concours si précieux, doit renoncer à l'espoir do lui rendre la raison.

La ieune fille baissa les yeux, une émotion forte soulevait sa poitrine et faisait tremhler ses membres.

— Voilà la situation, ma chëre enfant, poursuivit la marquise ; qu'allez-vous décider? Je suis à ce sujet dans une grande anxiété. Interrogez votre cœur, consultez votre raison, et dites-moi votre résolution quelle qu'elle soit.

Claire releva la tète : deux perles humides tremblaient suspendues aux franges de ses paupières.

— Madame, dit-elle sans aucune hésitation, aussi longtemps que M. Morand le jugera nécessaire, je resterai auprès de celle à qui je dois le peu que je suis aujourd'hui.

La grande dame se leva, prit entre ses mains la tête de l'ouvrière et lui mit un baiser sur le front.

— C'est bien, dit-elle, c'est très-bien; je n'attendais pas moins de la géuérosilé de votre cœur... Dieu vous récompensera de cet acte de dévouement; et moi je me souviendrai de la grande satisfaction que vous me faites éprouver en ce moment.

— Madame, demanda Claire presque timidement, me sera-l-il permis de revoir ma mère quelquefois, de temps en tem[)S?

^ — Comment, chère enfant, mais qui donc aurait seulement la pensée de vous priver de ce bonheur?... Votre mère, pourra venir vous voir souvent, tous les jours si elle le veut, et si le docteur peut, une fois chaque semaine par exemple, vous accorder une heure ou deux do liberté entière, vous pourrez même sortir avec elle. J'arrangerai cela tout à l'heure avec M. Morand.

— Je vous remercie de tout mon cœur, madame.

— Oh! je né serai jamais quitte envers vous, reprit la marquise vivement. Mais j'ai encore (juelque chose à vous demander, une nouvelle exigence.

■ — Parlez, madame, je suis prêle à faire votre volonté.

— Allons, vous êtes tout à fait charmante. Voici de quoi il s'agit : pour éviter des indiscrétions dont les conséquences pourraient amener d'in-éparabics malheurs, je vous demande de ne parler à personne, pas même à votre mère, de l'intéressante malade du docteur Morand. Celle qui vous. a servi dé mère autrefois a, vous le savez, des ennemis puissants, acharnés, que nous ne connaissons pas; ils sont d'autant plus redoutables. Ils peuvent se rencontrer partout, et une parole, dite imprudemment, qui leur révélerait la présence à Moutreuil de notre chère malade, serait un grave danger ([u'il faut éviter. La sûrclé est dans l'extrême prudence; voilà pourquoi, ma chère Claire, je vous prie de rester muette au sujet de votre amie.

— Je vous obéirai, madame, répondit la jeune lille; mais si, comme vous lo croyez, ma mère veut m'emmener, que lui dirai-je? Je ne saurai quelle raison

lui donner pour lui faire comprendre que je dois rester quelque temps encore chez M. Morand.

— Votre objection n'est pas sans valeur, rôpliqua la marquise, car vous aurez certainement à lutter contre la volonté de votre mère et son vif désir de vous avoir, dès maintenant, tout à elle. Mais, dans le sacrifice môme ([ue vous faites pour votre vieille amie, vous puiserez la force nécessaire pour l'accomplir. Vous .lirez à votre mère que vous êtes forcée de rester encore à la maison, de santé. Evidemment, elle voudra en connaître le motif; vous lui répondrez que vous ue pouvez parler, qu'il s'agit d'un secret important qu'elle saura plus tard.

— Je ferai de mon mieux, madame, pour justifier la confiance que vous voulez bien me témoigner.

— J'en suis sùrc, ma chère Claire; pour cela vous n'aurez qu'à penser à la prochaine guérison de la pauvre folle, laquelle ne peut être obtenue (pi'avcc votre concours. Maintenant, je ne vous retiens plus, vous trouverez votre mère au parloir; allez, charmante et bonne Claire, allez jouir pour la première fois du bonheur de l'étreinte maternelle.

Claire salua la marquise et sortit du cabinet.

A la porte de la salle où elle allait enfin voir sa mère, où une si grande joie l'attendait, son cœur se mit à battre violemment; sou émotion lui fit éprouver un saisissement extraordinaire; ses jambes fléchissaient sous le poids de sou corps, et elle fut obligée de s'arrêter un instant.

Enfin, elle ouvrit doucement la porto et fit trois pas dans le parloir.

A.lors, la mère Langlois, qui était assise dans un coin sombre, se leva; puis courbée, à grands pas, mais très-lents, se redressant à mesure qu'elle avamait, elle marcha vers la jeune fille immobile, la couvant pour ainsi dire des yeux.

Arrivée à deux pas de Claire, elle s'arrêta et, ouvrant ses grands bras, elle s'écria :

— C'est elle, c'est ma fille adorée! ma Claire, mon llenriclto!...

— Ma mère! répondit la jeune fille dans un cri qui s'échappait de son àmo.

Elle n'eut pas le temps de s'élancer, la mère Langlois avait franchi la distance d'un bond, et elle se sentit enveloppée, soulevée de terre par les bras robustes de sa mère.

Plus grande que sa fille, la mère Langlois avait élevé la tète de Claire à la hauteur de la sienne.

Ce fut, pendant quelques minutes, une suite de soupirs prolongés, mêlés à un bruit de baisers délirants et sonores. Ceux de la mère tombaient multipliés et rapides comme une avalanche sur toutes les parties du visage de l'enfant.

On aurait dit qu'elle ue pouvait se rassasier de caresses données et qu'elle voulait y user ses lèvres. La pauvre Pauline prenait un large à-compta sur les dédommagements si l)ien mérités par sa longue patience.

C'était l'explosion de son amour maternel concentré depuis si longlemiis.

Tenant toujours sa 611e dans ses bras, pressée contre sa poitrine, et continuant à la couvrir de baisers, elle la porta devant une fenêtre. Là, en pleine lumière, elle cessa de l'embrasser pour se livrer au bonheur de la contempler.

Dans les mouvements de sa physionomie et l'éclat de son regard, on aurait pu lire sa satisfaction, sa surprise, son admiration. Comme un peintre qui é^tudie les traits de son modèle, aucun détail ne lui échappait.

Claire gardait le silence ; elle aussi dévorait des yeux le visage de sa mère et s'enivrait d'amour filial. Elle se berçait délicieusement dans son ineffable ravissement.

— Oh! comme tu es belle, mon adorée! s'écria la mère émerveillée, avec un de ces mouvements d'orgueil qui n'appartiennent qu'aux mères idolâtres de leur enfant; ah! comme je vais êlre fière de toi !... Et c'est moi, Pauline, celle qu'on appelle aujourd'hui la mère Langlois, qui ai mis au monde une si belle fille!... Ah! mais oui, tu es belle, plus belle qu'une princesse, tu es belle comme la/e'e du bonheur!... Que j'embrasse encore tes jolis yeux si doux, tes magnifiques cheveux, ta petite bouche qui me sourit, et tes joues fraîches et parfumées comme une rose!...

Et de nouveaux baisers retentissaient sur le front, les yeux et les joues vermeilles de la jeune fille.

— Ma mère! ma mère! ma mère! répétait Claire palpitante, incapable de prononcer d'autres paroles.

Mais, pour sa mère, ces deux mots disaient tout; ils résonnaient à son oreille comme la plus suave mélodie, ils lui semblaient divins; ils remplissaient son cœur et ravissaient son âme.

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