‹ L'enfant du faubourgChapitre 32 sur 96 · MÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILLE

La mère Langlois s'assit, attira doucement sa fille et la fit asseoir sur ses genoux.

Claire pencùa sa tête et la laisser tomber doucement sur l'épaule de sa mère; d'un de ses bras elle entoura son cou, pendant que ses grands yeux humides la regardaient avec une indicit^le ivresse.

Elles formaient ainsi un groupe charmant, un délicieux tableau digne du pinceau d'un Raphaël ou d'un Rubens moderne.

— Ma fille, mon Henriette chérie, — tu t'appelles aussi Henriette et c'est ton vrai nom, — es- tu contente, es-tu heureuse d'avoir retrouvé ta mère?

GargasBe s'empressa d'obéir, et tous deux deecendireat dauB le oous-sol. (Paye Jtil.)

— Si jo suis heureuse! 0 ma mère, ma bonne mère, est-ce qu'il y a au monde quelque chose de meilleur qu'une mère?

— Ainsi tu m'aimeras... beaucoup, n'est-ce pas?

— Ah! avant do vous connaître, ne sachant pas si vous existiez encore, je vous aimais déjà de toute mon âme maintenant... oh! maintenant...

Ses lèvres collées sur la joue de sa mère rendirent l'expression de sa pensée.

— Je n'ai jamais cessé de penser à vous, ma mère, reprit-elle; j'avais la soif

LiV. ôô. F. Hiiy, (ïdiltiur. — Iloprotluctiun inloitl)'»'»

ardente de votre tendresse et toujours, toujours j'attendais, j'appelais vos baisers!... Que de fois, la nuit, dans mes rêves, je vous ai vue près de moi! Ne vous connaissant pas, vous m'apparaissiez avec la figure de la vierge ou d'un ange, que j'aimais à voir, le dimanche, dans l'église du village... Mais toujours vous vous penchiez vers moi, souriante et bonne vous me parliez tendrement, vous me tendiez vos bras... Quand je me réveillais après mon doux rêve et que je me retrouvais seule dans mon isolement, je vous cherchais encore, puis je pleurais en vous appelant... 0 ma mère, ma mère, comme je vous aimais, comme je vais vous aimer!... Ah! lui aussi vous aimera... Avez-vous vu André, ma mère? Connaît-il notre bonheur? Avez-vous embrassé votre autre enfant?

— J'ai vu André, ma chérie, je l'aime beaucoup aussi, mais pas autant que toi ; André n'est pas ton frère !

La jeune fille eut une sorte de tressaillement nerveux.

— Oh! oh! fit-elle.

Et un sanglot s'échappa de sa poitrine oppressée par le saisissement.

— Calme-toi, cher trésor, reprit vivement la mère, calme-toi et no pleure pas. Oui, André n'est pas ton frère; je sais pourquoi tu t'ids éloignée de lui, l'abbé Rouvière m'a tout appris. Va, chère petite, sans honte et sans crainte tu peux l'aimer maintenant. Dieu te le permet et moi aussi.

Claire leva vers le ciel ses beaux yeux pleins d'une reconnaissance infinie; puis, laissant retomber sa tète, elle cacha sa figure rougissante sur le sein de sa mère.

Celle-ci continua :

— Je farai de loi la plus heureuse des femmes, dès maintenant ce sera mon unique pensée. J'y emploierai toutes mes facultés et les jours qui me restent à vivre... Tu aimes André, André sera ton mari, je l'ai décidé, je le veux, cela sera. Par exemple, je voudrais bien voir qu'un obstacle s'opposât au bonheur de mou enfant!... Mais je le brisei'ais et le mettrais en pièces comme les vitres de cette fenêtre, fit-elle d'un ton énergique, presque sauvage.

« D'ailleurs, poursuivit-elle, il t'aime autant que tu l'aimes toi-même, ton André; il l'a bien prouvé, le pauvre garçon, quand, dans sa douleur de t'avoir perdue, il s'est jeté dans la Seine.

— Dans la Seine! répéta Claire éperdue, en se redi'essant.

— Bon ! fit la mère Langlois avec un visage contrarié qui lui donna une mine piteuse, j'ai toujours la langue trop longue; je m'étais pourtant bien promis de ne pas souffler mot de la chose. Mais tant pis, c'est fait et je vas te dire tout : André a donc voulu se noyer; heureusement on l'a repêché à temps.

— Cher André ! murmura Claire.

— Et vois comme tout cela est arrivé par la volonté de Dieu, continua la mère Langlois : j'étais là quand on l'a retiré de l'eau, j'étais là quand, à force de

frictions et de soins, il a rouvert les yeux, et je l'ai vu porter à l'hôpital, à l'Hôlel- Dieu.

— Et maintenant, ma mère, où est-il.

— Toujours à l'hôpital; mais il est hors de danger, et dans quelques jours il n'aura plus que le souvenir de sa folie. Je m'étais intéressée, sans le connaître, à ce garçon si jeune et si beau; cela devait être, puisque c'est grâce à lui que je t'ai retrouvée. Doue, tautôt, je suis allée le voir à l'Hôtel-Dieu; je me suis rencontrée là avec l'abbé Rouvière. En s'endormant, André a prononcé ton nom; tu deviues l'effet produit. J'interrogeai l'abbé, c'est lui qui m'a appris que tu étais ici, et je t'assure, mon cher trésor, que je n'ai pas mis longtemps pour venir du milieu de Paris à Montreuil.

— Vous êtes sûre, ma bonne mère, vous êtes bien sûre qu'André ne court plus aucun danger? demanda Claire d'une voix étranglée par l'émotion.

— Je le répète que dans quelques jours il sera complètement rétabli. La jeune fille poussa un soupir de soulagement.

— Et, tout de suite, je m'occuperai de votre mariage, reprit la mère Langlois. Yois-tu, quand le bonheur se présente à nous, il faut s'empresser do le prendre; nous l'attendons souvent si longtemps, qu'il ne faut jamais le faire attendre, lui.

« Sois tranquille, ce sera une belle noce, une noce superbe ; tu y verras des rù])es de soie, des équipages, du monde cossu... Je ne te dis que ça. Mais ma Claire, mon Henriette sera encore la plus belle de toutes avec sa taille fine et flexible comme la lige d'une fleur, sa robe blanche de salin k longue traîne, sou grand voile et la couronne de fleurs d'oranger. »

La jeune fille ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes.

— Tu souris, ma tille bien-aimée, et quand je te parle d'équipages et de robes de soie, tu te dis sans doute que cela ne va guère avec le bonnet de linge de vingt-cinq sous et le modeste vêtement de ta mère.

— Oh! ma mère, protesta la jeune fille.

— Hé! hé! je ne suis pas si pauvre que j'en ai l'air... mais si, si, je suis pauvre puisque tout ce (jue je possède, comme mon cœur et ma vie, tout est à loi... Voyons, est-ce que j'aurais tant désiré retrouver ma fille pour la vouer k une existence de travail forcé, de misère peut-être?... Non, non. Dieu ne l'aurait pas permis. Dieu ne l'aurait pas voulu! Ma Claire, avec l'espoir qu'iui jour tu me serais rendue, j'ai travaillé pour toi pendant vingt ans, le jour et la nuit; c'était pour l'avoir une dot, je l'ai gagnée seule, avec mes dix doigts... et c'est une belle dot, va; quarante mille francs, bien placés! Cette somme t'appartient, dès aujoiiid'liui ; moi, je t'ai, je n'ai plus besoin d'autre chose.

— 0 ma mère, ma bonne mère! s'écria Claire émue d'une filiale admiralinn.

— Ah! ça a été dur à amasser, reprit l'heureuse mère, toutes ces pièces de cent sous, qui sont devenues de beaux louis d'or, puis do bous billets do miiio

francs de la Banque de France !... Bien souvent, dans les longues nuits, ma tête alourdie tombait sur ma poitrine; mes yeux fatigués, brûlants, se fermaient malgré moi et de mes doigts engourdis s'écbappait l'aiguille; mais, tout de suite, je pensais à toi; allons, allons, me disais-je, c'est pour grossir sa dot!... Alors, ma tête se redressait, je ne sentais plus la fatigue qui me piquait les yeux, je ressaisissais mon aiguille et elle allait, allait toujours... Comme toi, ma fille, j'étais couturière.

L'attention de Claire était suspendue aux lèvres de sa mère, elle l'écoutait, attendrie, osant à peine respirer dans la crainte de l'interrompre.

— Bien souvent aussi, poursuivit la mère Langlois, mes amies, des ouvrières comme moi, me disaient : « Es-tu bête, Pauline, de t'écbigner ainsi! » Je laissais dire, je ne répondais pas et je poussais mon aiguille avec plus d'ardeur encore. J'avais mon idée. Et quand j'étais toute seule, je me répétais ce que je me disais tous les jours : C'est pour ma fille!...

Il fut impossible à Claire de se contenir plus longtemps; elle serra sa mère dans ses bras, éclata en sanglots et dévora ses joues de baisers, pendant que des larmes abondantes coulaient de ses yeux.

— Mâtin, fit la mère Langlois avec une sorte de colère comique, voilà maintenant que je fais pleurer ma fille! J'avais bien besoin de lui dire ainsi toutes mes rengaines! Suis-je assez stupide!... Allons, chérie, ne pleure pas, sèche tes licaux yeux... Non, vois-tu, je ne veux pas que tu pleures!

Et, en lui rendant ses baisers, elle buvait ses larmes et la berçait sur ses genoux, comme un jeune enfant.

— 0 ma mère, ma bonne mère, disait Claire, je n'aurai pas assez de toute mon âme pour aimer!

— Allons, reprit au bout d'un instant la mère Langlois, maintenant, il faut nous en aller : j'ai pris une voiture, elle nous attend devant la maison.

Claire éprouva une commotion et baissa subitement les yeux.

— Vois-tu, mon trésor, continua la mère, mon bonheur ne sera complet que lorsque je t'aurai installée dans ta petite chambre à côté de la mienne... Une belle chambre, va, meublée à mon goût, arrangée par moi seule et oii jamais un étranger n'est entré.

Claire n'avait pu douter, dès le premier moment, de l'immense amour maternel qui remplissait le cœur de sa mère; maintenant, chacune de ses paroles lui révélait combien cet amour avait été exclusif, prévoyant, et combien il avait fait éclore, h son intention, de sentiments délicats et exquis. Alors, songeant au chagrin qu'elle allait causer à cette mère si digne d'être aimée, adorée; en refusant de la suivre, elle souffrait réellement.

— 0 ma tendre et bonne mère, répondit-elled'uno voix vibrante d'émotion, comme vous, je ne serai véritablement et absolument heureuse que lors([ue je pourrai vivre près de vous, avec vous; mais ce no sera que dans quelque temps.

— Dans quelque temps! Que veux-tu dire?

— Je dois encore rester ici.

— Ah çà! est-ce que M. Morand aurait la prétention de vouloir te garder malgré moi? s'écria la mère Langiois avec violence; par exemple, nous allons bien voir!

— M. Morand, ma bonne mère, me laisse entièrement libre; c'est moi qui désire, qui veux rester.

— Toi, toi !.. . Alors tu ne m'aimes pas?

— Oh! ne dites pas cela!

— Pourquoi veux-tu rester ici, pourquoi?

— Je vous dirai tout plus tard, ma mère; il s'agit d'un devoir à remplir et qui s'impose à moi impérieusement.

— Ta, ta, ta, je ne comprends pas cela, et, puisque tu parles de devoir, ton devoir est de suivre ta mère. Tu es assez riche pour te dispenser d'être une personne à gages. Je ne dis pas que tu ne travailleras plus, non, car il faut toujours s'occuper, travailler dans la vie ; mais tu choisiras le genre àe travail qui te plaira le mieux, et c'est chez toi que tu travailleras, à tes heures.

— Quand nous serons réunies, ma bonne mère, je ferai tout ce que vous voudrez.

— C'est donc bien vrai, tu refuses de venir avec moi?

— Je vous le répète, quehpie chose me force à rester ici.

— Mais quoi, quoi?

— Oh! vous le sauriez déjà si je pouvais vous le dire. Mais un jour, bientôt, je vous apprendrai tout; alors vous comprendrez et vous serez contente; la première, vous me dire-'z • Ma lille, tu as bien agi'

— Elle est pourtant bien jolie, ta petite chambre où je pensais que lu dormirais cette nuit, dit la mère Langiois avec tristesse. Le lit est en palissandre et tuya avec des sculptures ; il y a un bon sommier avec un lit de plume et deux épais matelas tout neufs. En face de la cheminée, où il y a une grande glace, j'ai placé l'armoire à glace, afin que tu puisses te bien voir depuis le haut de ta jolie tête jusqu'au bout de tes petits pieds. Près de la fenêtre garnie de doubles rideaux de guipure semblables à ceux du lit, tu trouveras une mignoimo chiffonnière; les chaises et les fauteuils sont recouverts en tapisserie, c'est mon otivrage.

« Sur la cheminée, il y a une pendule en bronze doré de Barbodienne avec ses candélabres, puis deux grands vases de porcelaine où tu mettras des fleurs . Il y a aussi une jolie cage, avec deux grands canaris do Hollande, qui chantent toute la journée à plein gosier, comme des perdus... Ils l'attendent aussi, eux, car cha([ue jour je leur parle de loi; cl quaml je leur dis : « Elle viendra l>i(!iitùt, » et qu'ils m'entendent prononcer ton nom, ils battent des ailes et, plus joyeux, ils chantent mieux encore. »

Elle s'arrêta, suffoquée par les larmes.

Claire pleurait aussi., en lui prodiguant ses plus tendres caresses.

A ce moment, le docteur, qui venait de reconduire madame dePresle jusqu'à sa voiture, entra dans le parloir. Prévenu par la marquise, il n'eut qu'à voir le visage de la mère de Claire pour comprendre que la jeune fille avait tenu sa promesse.

— Madame, dit-il, votre charmante fille vous a dit sans doute qu'elle désirait rester ici quelque temps encore ; pour toutes deux c'est un grand sacrifice, je le sais; pour Claire, madame, c'est un acte de pieux dévouement, dont bientôt vous serez heureuse et fière. Je ferai d'ailleurs tout ce qui dépendra de moi pour adoucir votre peine. Vous pourrez venir voir votre chère fille aussi souvent que cela vous fera plaisir; vous serez toujours ici la bienvenue. Du reste, votre séparation ne sera plus d'une longue durée.

La mère Langiois poussa un profond soupir.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle; mais ce n'est pas ce que j'aurais voulu.

Elle prit sa fille dans ses bras, la pressa avec force sur son cœur, et une fois encore l'embrassa longuement.

Claire et le docteur l'accompagnèrent jusque dans la rue. Là, elle se jeta encore sur sa fille et la couvrit de nouveaux baisers. Puis, éperdue, comme affolée, elle monta dans son fiacre, qui reprit rapidement la i-oulo de Paris.

Deux heures plus tard, elle entrait dans le boudoir de M""" Descharmes.

— Je les ai retrouvés ! cria-t-elle à la jeune femme.

— Nos enfants! exclama Angèle en s'élançant vers la mère Langiois.

— Oui, tous les deux, Henriette et André!

— Pauline, ma chère Pauline, mettons-nous à genoux et remercions Dieu!

Un instant après, un domestique annonça M. le marquis de Presle.

— Dites à M. le marquis, répondit Angèle, que je suis très-souflrante ce soir, et quil m'est impossible de le recevoir.

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