‹ L'enfant du faubourgChapitre 33 sur 96 · GARGASSE SE TIRE D UN MAUVAIS PAS · texte numérisé non relu

GARGASSE SE TIRE D UN MAUVAIS PAS

Pierre Gargasse, assis sur le banc que connaît le lecteur, à l'ombre du m;irronniei , fumait mélancoliquement sa pipe. Malgré le souvenir de ce qui lui était arrivé à cette même place, il y revenait chaque jour ; c'est sur ce banc qu'il aimait le mieux à fumer sa pipe. Ce que c'est que l'habitude 1

Dans la maison isolée, Gargasse, à la solde de Blaireau, était toujours investi des fonctions de geôlier, devenues une agréable sinécure. Il vivait là, tranquillement, comme un bon bourgeois ou un bonnète commerçantrotiré des affaires , qui, comptant sur son revenu, voit sans souci tomber la pluie, se cbautTe au soleil et laisse grossir son ventre.

Boire, manger, dormir, ne rien faire et avoir dans un pot sa provision de tabac aurait dû être pour Gargasse le nec plus ultra du bonheur. Eh bien non, cette vie idéale, si calme en apparence, lui pesait. Tant il est vrai que l'homme n'est jamais content! C'est toujours la folie de l'ambition qui cause ses chagrins et le perd souvent. Gargasse n'était pas satisfait parce qu'il désirait autre chose.

Au milieu du nuage de fumée qui s'échappait de ses lèvres, il voyait la petite maison qu'il rêvait d'acheter à vingt ou trente lieues de Paris, au bord d'une rivière, avec un jardin et un champ pour planter ses choux. Il voyait cela et ce n'était toujours qu'un rêve. Pour le réaliser, il fallait que Blaireau, en récompense de ses longs services, lui donnât une trentaine de mille francs : cette somme était nécessaire pour acheter l'immeuble et constituer le revenu suffisant à l'existence calme et modeste de deux personnes.

Deux personnes, lui et une femme déjà vieille. Cette femme, il l'avait aimée autrefois; après l'avoir retrouvée à Paris, dans une profonde misère, il s'était rappelé combien elle lui avait été dévouée, et le cœur du scélérat s'était ému à ce souvenir. Alors, il s'était dit : Pour moi, elle a beaucoup souffert; je l'ai trompée, humiliée, battue; j'ai vécu du travail de ses mains, puis un jour, jo l'ai lâchement abandonnée. Aujourd'hui, elle est vieille, laide, dans le dénùmont, n'importe! Ensemble nous avons commencé l'existence, ensemble nous la finirons.

Pour expliquer ce phénomène il faut admettre que les plus grands misérables peuvent être touchés par le repentir.

Depuis qu'il avait pris cette résolution, l'idée fixe de Gargasse était de se faire remettre les trente mille francs que, selon lui, Blaireau lui devait.

Il cherchait le moyen de forcer son digne ami à ouvrir sa caisse, lorsque deux coups frappés violemment à la porte du jardin le firent tressaillir. Un iustant après, trois autres coups, frappés d'une certaine façon, lui apprirent le nom du visiteur. Alors il courut tirer les verrous de la porte, et Blaireau entra.

— Toi, déjà, si malin ! exclama Gargasse étonné.

— Je me lève toujours de bonne heure, répondit Blaireau. Mais nous avons à causer; montons dans ta chambre.

Gargasse rcmar(|ua quo Blaireau était sombre. Il devint inquiet.

— Saurait-il quelque chose? pensa-t-il.

Toutefois il suivit docilement son complice. Blaireau s'étant as.sis, Gargasse on fit auUiul.

— J'ai appris du nouveau, dit le premier ; le préfet de police, a eu vent de l'eulèvement de la folle ; il y a eu une enquête.

— Ah! lit Gargasse anxieux.

— Mais nous sommes plus malin que la rousse; elle a cherché et n'a rien trouvé.

Gardasse commença à respirer.

— Alors? iuterrogea-t-il.

— Alors la police en a été pour ses frais, et l'enquête s'est arrêtée devant le vide.

— 11 ne sait rien, se dit Gargasse.

Et il poussa un soupir de soulagement.

— Maintenant, reprit Blaireau, nous n'avons plus rien à craindre, toute celte affaire est oubliée.

— Enfoncés les mouchards! s'écria joyeusement Gargasse.

— La rue de Jérusalem n'est pas de force pour lutter avec moi, dit Blaireau avec un regard éclatant d'orgueil.

— Ça, c'est vrai, répliqua Gargasse, dans une sorte d'admiration, tu es un homme prodigieux, un génie. Quelle sorbonne!

Blaireau se mit à rire, satisfait du compliment. Il n'était pas toujours insensible à la flatterie.

— Donc, reprit-il, nous n'avons plus rien à redouter, et je ne vois plus la nécessité de nous imposer l'embarras de la folle.

— Que veux-tu dire?

Blaireau eut un regard sinistre.

— Nous ne pouvons pas la garder éternellement, répondit-il; une folle, ça gène, et puis elle ne nous est plus utile ; il faut qu'elle disparaisse.

Gargasse pâlit, il sentit une sueur froide mouiller ses tempes. Blaireau ne vit rien ; tout entier à son idée, il continua :

— Voici ce que j'ai décidé : cette nuit nous nous débarrasserons de la folle. C'est facile, les moyens ne manquent pas; celui que j'ai choisi a du bon, tu vas voir : tout à l'heure, nous étoufferons la folle, poursuivit le misérable, ce ne sera pas long, car elle n'a qu'un souffle de vie ; cela fait, nous l'habillerons avec le costume que j'ai apporté et qui est là, dans ce paquet, un vêtement d'ouvrière, depuis les souliers troués jusqu'au bonnet de linge. J'ai acheté toute cette défroque quarante sous chez une fripière du Temple.

Gargasse le laissait parler. Il se trouvait dans une situation difficile, peut-être dangereuse, et il se demandait avec effroi comment il pourrait en sortir.

— Cette nuit, à une heure du matin, continua Blaireau, je serai ici «vec une voiture, nous prendrons la morte et nous l'emmènerons du côté de Suresnes, où nous la jetterons dans la Seine. Si elle est repêchée par des pêcheurs ou des mariniers, on supposera que c'est une pauvre femme qui s'est jetée à l'eau pour

L'ENFANT OU FAUBUUUG

Un paysan lui ajjprit que c'étail lu maison de sauté du docteur Morand. (Page 271.)

échapper à la misère, à la faim. Chaque jour, la faim donne à des gens le désir de boire un grand coup, ajouta-t-il cyniquement. Eh bien, que penses-lu de mon idée.

Gargasse sursauta comme un homme qu'on réveille brusquement, 1 1 ses \ l'ux 80 fixèrent sur IJlaircau.

— Réponds-moi donc, fit celui-ci.

Gargasse se mit h. rire.

LiIT. O'k f. Roy, 4(liUur. — Reproduction interdite

— Tout cela est parfaitement combiné, dit-il; mais, mon cher Blaireau tu t'es donné une peine bien inutile.

— Hein! pourquoi?

— Parce que la besogne est faite.

— Je ne comprends pas.

— La folle est morte.

— Morte! répéta Blaireau ; est-ce bien vrai?

— Puisque je te le dis.

— Et quand cela? Hier, cette nuit?...

— Depuis plus longtemps.

— Et qu'en as-tu fait?

— Drôle de question... Ce que j'en ai fait? Ce qu'on fait d'une morte, je l'ai enterrée.

— Où cela, dans le jardin? demanda Blaireau en jetant sur son complice un regard soupçonneux.

— Pour qu'un jour un coup de bêche maladroit découvre le cadavre I pas si bête!... Là haut, dans le bois, par une nuit noire, j'ai creusé un trou, et c'est dans ce trou que j'ai enterré lu folle.

— Tu as fait cet ouvrage seul ?

— Fallait-il aller chercher le ommissaire de police?

— Tu as raison, répondit Blaireau dont le regard oblique ne quittait plus Gargasse.

— J'ai les bras assez forts pour manier une pelle et les épaules assez solides pour avoir pu porter seul un cadavre qui ne pesait pas soixante livres, reprit Gargasse.

— C'est certain ; mais pourquoi ne m'as-tu pas prévenu ?

— Ah ! voilà... je ne voulais pas te faire de la peine.

— Ça, c'est bien ! Excellent Gargasse !

— Dans le temps, tu as eu un faible pour la jolie Léontine ; j'ai eu peur pour ta sensibilité.

— Ce cher ami, fit Blaireau d'un ton moitié sérieux, moitié ironique.

— Que veux-tu, c'est peut-être bête, mais je suis comme ça pour ceux que i'aime.

— Le fourbe, pensait Blaireau, il me paiera tout cela en gros.

— Ainsi, reprit-il, c'est par amitié pour moi.

— Ma foi, oui. Pourtant je ne veux pa.i mentir; j'avais encore une raison.

— Ah ! voyons cette autre raison.

— Je me trouve bien ici, dans ta maison; je m'étais dit : Tant que mon ami Blaireau ne saura pas que la folle est morte, j'y resterai bien tranquille, ne taisant rien et vivant comme un seigneur. Le métier de rentier me plaît.

— J'aime mieux cette dernière raison que la première.

— Ou ne peut rien te cacher à toi, il faut toujours te dire tout.

• — Enfin la folle est morte, nous en sommes débarrassés... Maintenant, mon cher Gargasse, je n'ai plus besoin de toi, et comme j'ai l'intention de vendre cette maison, tu ne pourras plus y rester.

— Voilà ce que je redoutais; mais je te connais, tu ne laisseras pas ton vieux camarade Gargasse dans la peine, tu tiendras la promesse que tu lui as faite.

— Au fait, parlons de ça; de quoi sommes-nous convenus? Le visage de Gargasse s'épanouit.

— Tu sais mon rêve, répondit-il; une petite maison, un jardinet derrière, et une petite rente... Tu vois, je ne suis pas exigeant.

— Enfin, dis un chiffre.

— Eh bien ! une trentaine de mille francs.

— Trente mille francs! exclama Blaireau, comme tu y vas! Mais c'est une fortune, cela.

— Pas grosse... j'ai fait mes calculs; il faut bien cette somme.

— Diable, diable! fit Blaireau en se grattant l'oreille.

— Allons, mon petit Blaireau, un bon mouvement, dit Gargasse d'une voix mielleuse.

— Soit, tu auras tes trente mille francs. C'est égal, c'est bien de l'argent, je vais me saigner pour toi.

— Ah! Blaireau, vieux copain! s'écria Gargasse avec émotion; tiens, il faut que je t'embrasse.

— Non, dit Blaireau en selevint, tu ferais éclater ma sensibilité. J'aime mieux que tu allumes la bougie.

— La bougie! pourquoi faire?

— Je désire voir la cave.

Gargasse s'empressa d'obéir et tous deux descendirent dans le sous-sol.

Blaireau entra dans le caveau qui avait servi de cachot à Léontine Landais, ['rudomment, Gargasse resta à l'entrée, se contentant d'éclairer son complice. Mais, pour le moment, Blaireau n'avait pas d'intention mauvaise. Il se borna à faire l'inspection du caveau. Il vouhiit probablement s'assurer de la disparition de la folle.

l'eu après, en quittant Gargasse, il lui dit :

— Jo reviendrai samedi; Je t'apporterai tes trente mille francs.

UN NUAGE A L UOIUZON

Gargasse était content.

— Tout de même, se disait-il en se frottant les mains, il a bien pris la chose.

Gargasse se trompait. Blaireau n'avait pas été dupe de son mensonge. Une colère terrible, qu'il n'avait pas voulu laisser éclater, grondait dans sa tête.

— C'est certain, la folle n'est plus en ma puissance, se disait-il en reprenant la route de Paris; qu'est-elle devenue? Qu'en a-t-il fait ? Ah! je vois son jeu, le brigand, il veut me faire chanter... Eh bien, il se trompe, ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces. Lui donner trente mille francs, ah ! ah! ah!... Une balle dans la tête ou un bon coup de poignard dans la poitrine, voilà ce qu'il mérite, le misérable !

« Ce n'est pas tout, il faut ouvrir les yeux et voir clair. La folle a disparu, voilà le fait. Supposer qu'elle s'est échappée de sa prison toute seule serait absurde. On lui en a ouvert la porte, car j'ai constaté que le trou qui communique au puits n'a pas été agrandi. Donc Gargasse est un traître. C'est lui qui a enlevé sa prisonnière pour la cacher ailleurs. Ah! j'aurais dû me défier de lui!... »

Après un moment de réflexion, il reprit :

— Je crois que je m'égare dans les chemins de traverse. Gargasse me trompe, c'est évident; mais s'il avait caché la folle pour me forcer à lui donner de l'argent, il me l'aurait dit et n'eût pas inventé la fable qu'il m'a contée. Et puis il est prudent, il ne serait pas resté à Sèvres. Décidément, il y a autre chose. Quoi? Je cherche dans la nuit.

Tout à coup, il se frappa le front. Il venait de penser à la marquise de Presle. Il savait que l'enquête concernant l'enlèvement de la folle de fiebay avait été faite sur sa demande.

— Madame de Presle a dû jouer un rAle dans l'atlairo que je cherche à débrouiller, se dit-il; alors Gargasse est son associé. Dans ce cas, c'est grave, beaucoup plus grave que je ne le croyais...

Il rentra chez lui en proie à une grande agitation.

Après s'être débarrassé de son paletot, il s'assit à son bureau et écrivit un billet ([u'il fit porter immédiatement rue do la Iluchette par sa domestique. Il avait aussi l'intention d'écrire au marquis do Presle; mais, après réflexion, il ne le fit point.

Do la rue du Roi-de-Sicile à celle de .a Iluchette, la distance n'est pas grande.

La domestique revint au bout d'une demi-heure, accompagnée d'un individu à l'air effronté, qui s'intitulait marchand de lorgnettes, mais qui devait faire, en outre, beaucoup d'autres métiers inconnus plus ou moins avouables. Pour n'en citer qu'un, il était à l'occasion un des espions de Blaireau.

— Ma lettre t'a trouvé chez toi, lui dit celui-ci; il paraît que lu te reposes en ce moment.

— Oui, les affaires ne vont pas. Moi, quand je n'ai pas d'ouvrage, je ne flâne pas dans les rues, le nez en l'air, je reste chez moi.

— Cela veut dire que tu as la bourse plate.

— Tant que j'ai un rond, maître, ce n'est pas dans ma niche qu'on me trouve, vous le savez bien.

— Il faut te chercher au cabaret.

— Chez le mastroquet du coin, toujours le même. Mais ce n'est pas pour me faire le catéchisme que vous m'avez appelé, je suppose; de quoi s'agit-il?

— J'ai de la besogne à te donner.

— On la fera, patron, on la fera.

— Je veux te charger d'une petite surveillance. Il faut que je sache où va. chaque fois qu'elle sort, une grande dame qui se nomme la marquise do Proslo et qui demeure rue Saint-Dominique.

— Ça, c'est facile.

— Tu n'auras que cela à faire pour le moment; lu vas te mettre immédiatement en campagne, et ce soir j'attendrai ton rapport. Tiens, voilà dix francs pour tes premiers frais.

— Alors, je pars.

— Encore un mot : j'aurai peut-être besoin de t'adjoindre, demain ou aprèsdemain, un ou deux camarades.

— Vous n'aurez qu'à parler, patron, je vous les trouverai.

— Je n'eu doute pas; mais sais-tu ce qu'est devenu le mouton?

— Je crois qu'il a quitté Paris.

— Par ordre?

— Non, pour aller voir son pays.

— Il est peut-être revenu?

— Ça m'élonnerait; il serait venu me dire bonjour. Depuis une expédition que nous avons faite ensemble, du côté de Sèvres, nous sommes une paire d'amis.

— Ah! vous avez travaillé par là? fit Blaireau; était-ce bon?

— Excellent 1

— Quel genre d'affaire?

— Une escalade, une femme à enlever...

Blaireau tressaillit.

— Oh! oh! fit-il en souriant, c'était diflicileî Vous n'avez pas réussi?

270 L'ENFANT DU fAUBOUUG

— Erreur, patron!

— Ainsi vous avez pu enlever celte femme? Elle était donc seule dans sa maison?

— Avec son gardien.

— Son gardien! je ne comprends pas.

— Ah! voilà : la femme était enfermée dans une cave; il s'agissait de la délivrer.

— C'est fort intéressant ce que tu me dis là. Et pour le compte de qui travailliez-vous?

— Ça, je l'ignore, Pistache ne me l'a pas dit.

— Qu'importe! vous avez pu enlever la femme; après qu'en ayez-vous fait?

— Nous l'avons remise à un homme et à une femme qui nous attendaient au bord de la Seine près du parc de Saint-Cloud.

— Ne m'as-tu pas dit tout à l'heure qu'il y avait un gardien?

— Oui, et un rude gaillard encore!

— Il était avec vous?

— Lui ! pas du tout.

— Bah! et ce rude gaillard, comme tu dis, a laissé prendre la femme sans rien dire?

— Oh! il a crié et hurlé, mais il n'a pu faire que cela; nous avions commencé par le lier avec des cordes.

Sur la demande de Blaireau, l'espion s'empressa de lui raconter tout ce qui s'était passé dans la maison de Sèvres le soir de l'enlèvement de la folle.

Enfin, la disparition de la malheureuse Léontino lui était expliquée. Gargasse devenait beaucoup moins coupable qu'il ne l'avait supposé; et, en même temps, il acquérait la presque certitude que la folle avait été remise aux mains de la marquise de Presle. Quel but poursuivait la marquise? Oiî avait-elle placé la folle? Voilà ce que, avant tout, Blaireau voulait découvrir.

Le soir, à huit heures, son espion, qui portait le nom belliqueux de Tamerlan, vint lui faire son rapport.

Madame la marquise de Presle était sortie, à deux heures, avec sa fille. Ces dames s'étaient rendues aux magasins du Bon-Marché, où elles avaient fait divers achats. Du. Bon-Marché, elles étaient allées rue delà Paix, où mademoiselle de Presle avait essayé plusieurs bagues chez un joaillier, et examiné avec sa mère un certain nombre de boucles d'oreilles. Tamerlan, n'ayant pas cru devoir entrer dans la boutique du bijoutier, ignorait si un achat y avait été fait.

Madame de Presle et sa fille remontèrent dans leur voiture et donnèrent l'ordre au cocher de les conduire à Montreuil. Il était alors trois heures. Tamerlan courut place Vendôme, sauta dans une voiture et parvint à suivre le coupé de la marquise jusqu'aux fortifications. Arrivé là, le cheval de louage on sueur,

haletant, éreinté, fourbu, refusa d'avancer. Le coupé, qui avait déjà une grande avance, gagna encore du terrain et disparut.

Toutefois, à tout hasard, Tamerlan se décida à faire à pied le reste du chemin. Il connaissait Montreuil; il y était venu souvent dans sa jeunessa pour y voler des pèches. Après l'avoir fouillé de son mieux, il se disposait à s'en revenir hredouille, lorsqu'il aperçut la voiture de la marquise arrêtée devant la porte cochère d'une grande et belle maison bourgeoise. Un paysan qu'il interrogea lui apprit que cette magnifique propriété était la maison de santé du docteur Morand. Il rôda dans les environs pendant une demi-heure, puis la voiture de madame de Presle ayant repris au grand galop la route de Paris, il se dit qu'il avait suffisamment travaillé et que sa journée était finie.

Ce rapport donnait à Blaireau un renseignement précieux; mais il ne laissa rien paraître de ses impressions. Ce[)endant il complimenta l'espion, lui mit un louis dans la main et le congédia en lui donnant l'ordre de continuer à surveiller la marquise.

Madame de Presle se rendant à Montreuil dans une maison de santé, cela disait tout. Le doute n'était plus possible. Après avoir fait enlever la folle, elle l'avait confiée aux soins du docteur Morand. Evidemment pour qu'il lui rendit la raison. Restait à savoir si Léoiitine Landais pouvait être guérie. Il ne se dissimulait pas les conséquences terribles que cette guérison aurait pour lui. Si Léonline retrouvait le souvenir, ses révélations ne pouvaient manquer de lui être fatales. Il savait d'avance que le marquis de Presle l'abandonnerait lâchement. ,

Au moment où tout lui souriait, alors qu'il possédait cette immense fortune, but unique de sa vie, il se voyait exposé à tout perdre. La terreur s'emparait de lui à cette pensée que la justice, à laquelle il avait su échapper jusqu'à ce jour avec un rare bonheur, pouvait être appelée à regarder dans son existence et à lui demander un compte sévère de toutes les vilenies, de tous les crimes de son passé.

La prudence lui conseillait de prendre tout son or, toutes ses valeurs et do fuir à l'étranger. Mais il fallait abaudonuor une partie de sa fortune; et puis, il aimait Paris, le théâtre de ses exploits; un charme irrésistible, plus puissant que sa volonté, l'y retenait.

D'ailleurs il n'y avait peut-être péril que dans son imagination; il avait des appréhensions, mais rien encore ne justifiait ses craintes. Il tâcha de se convaincre qu'il u'avait aucune raison de s'alarmer.

— Au sur()Ius, se dit-il, quand on sait d'où vient le danger il est à moitié conjuré; s'il existe réellement, — et je le saurai bientôt, — on agira en conséquence.

Et avec son esprit inventif, si fécond p(jur le mal, il trouva aussitôt le moyen d'écha|)pcr au danger en en faisant disparaître les causes.

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