‹ L'enfant du faubourgChapitre 34 sur 96 · BLAIREAU EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

BLAIREAU EN CAMPAGNE

Le lendemain, dans l'après-midi, Blaireau, vchi comme un fashionable, ce qui ne l'embellissait pas, au contraire, le ruban de la Légion d'honneur attaché à la boutonnière de sa redingote, se fit conduire à Montreuil et se présenta hardiment à la maison de santé, demandant à voir M. Morand.

Le docteur avait été appelé h Paris pour une consultation, et on ne put lui dire à quelle heure il rentrerait. Blaireau éprouva une vive contrariété. Quand il s'occupait personnellement d'une affaire, il n'aimait pas rencontrer un obstacle dès le début.

— C'est bien, dit-il, je reviendrai.

En même temps que lui un individu sortit de la maison.

— Voilà une figure qui ne m'est pas inconnue, se dit Blaireau.

Et immobile sur le trottoir, suivant des yeux l'inconnu qui marchait rapidement, il cherchait à rappeler ses souvenirs.

— Parbleu, pensa-t-il, j'aurai plus vite fait de lui demander son nom.

Il s'élança sur les pas de l'individu et, l'ayant rejoint, il se plaça brusquement devant lui.

L'inconnu laissa échapper une exclamation de surprise, puis il jeta à droite et à gauche un regard inquiet.

— Hé! hé! je ne me trompe pas, fit Blaireau en riant, c'est bien le senor Antonio. Du diable si je pensais vous rencontrer à Montreuil! Est-ce que vous y demeurez?

— Oui, monsieur Blaireau.

— Depuis longtemps?

— Bientôt deux ans.

— Une bonne place?

— Je ne suis pas mécontent. Mais permettez-moi de vous quitter, je n'ai pas une minute à perdre, si je ne veux pas manquer l'omnibus.

— Vous allez donc à Paris?

— Oui, et j'ai pas mal de courses à faire pour madame Morand.

— Ah! fit M. Blaireau, vous êtes employé chez le célèbre docteur?

— Employé, ce serait beaucoup dire : je ne suis qu'un domestique; mais on a pour moi quelques égards parce qu'en ma qualité d'Espagnol, je parle aussi l'italien et le portugais.

— C'est trop juste, senor Antonio, et vous les méritez bien, répliqua Blai-

La jeune flUe détacha les boucles d'oreilles, les remit dans leur écrin. (Page 280.)

reau d'un ton railleur. Au fait, puisque vous allez à Paris, je vais vous emmener, j'ai une voilure.

— Oii! je ne voudrais pas... balbutia l'Espagnol pour qui la perspective de voyager avec Blaireau n'avait rien d'attrayant.

— Laissez donc, l'interrompit celui-ci, je ne suis pas fier, moi. D'ailleurs, j'ai besoin de causer avec vous.

Il fit un .signe à son cocher, qui s'empressa de les rejoindre.

LlV. d.O. F. Roy, i^dilciir. - not<ro>tH>flinn 'hiU'rlil ',

Moitié de force, moitié de bonne volonté, il fit monter Antonio dans la voiture, qui prit aussitôt la direction de Paris.

L'Espagnol était soucieux et visiblement inquiet. Blaireau crut devoir le rassurer.

— Je suis enchanté de la position que vous occupez chez le docteur Morand, lui dit-il, et certes, ce n'est pas moi qui, par certaines indiscrétions, vous ferai perdre une si bonne place. L'histoire de votre coup de couteau est à peu près oubliée, et si la police vous cherche encore, elle ne viendra certainement pas vous pincer dans l'établissement de M. Morand, qui est pour vous un asile sûr.

Au lieu de rassurer l'Espagnol, ce petit discours l'effraya. C'est peut-être ce que voulait Blaireau.

— Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, reprit-il. J'étais venu à Montreuil pour voir le docteur Morand, et on m'a dit qu'il était absent. J'avais à lui demander plusieurs renseignements que, probablement, vous allez pouvoir me donner.

Les yeux noirs de l'Espagnol se fixèrent sur Blaireau.

— Vous devez savoir, honnête Antonio, qu'une très-grande dame de Paris, la marquise de Presle, s'intéresse fort à une pensionnaire du docteur Morand?

L'Espagnol hésitait à répondre.

Blaireau fronça les sourcils. Et changeant de ton subitement.

— Pas de cachotteries, dit-il durement; tu sais que vouloir faire le malin avec moi est un jeu dangereux... To voilà averti... Si je t'interroge, c'est que je veux que tu répondes. Ceci entendu, causons. Du reste, si je suis satisfait de les renseignements, je te les payerai. Tu n'es pas homme à dédaigner un billet de cent francs.

Ces derniers mots parurent faire une certaine impression sur le domestique.

— Oui ou non, reprit Blaireau, la marquise de Presle s'occupe-t-elle d'une pensionnaire de ton maître?

— Oui.

— Elle est soumise à un traitement; le docteur espère-t-il la guérir?

— Oui.

Ce oui fit sur Blaireau l'effet d'une morsure. Pourtant il reprit avec un rire forcé :

— Le docteur espère, il le dit, c'est son métier; mais il ne croit pas à la guérison?

— Il y croit et il en est sûr, répondit l'Espagnol.

— Il en est sûr? Tu dis qu'il en est sûr? exclama Blaireau.

— Tellement sûr que, pas plus tard qu'hier, j'ai entendu qu'il disait à madame la marquise : « Avant quinze jours, madame, votre protégée sera en état de répondre Ji. toutes vos question». »

Un coup de massue n'aurait pas frappé plus rudement. Tout étourdi, Blaireau ferma les yeux. Mais il se remit promptement.

— Il est donc bien fort, ce docteur Morand? fit-il d'une voix creuse.

— C'est un grand savant. Mais, malgré toute sa science, il ne guérirait pas la folle en question, il le dit lui-même, s'il n'y avait près d'elle une jeune fille dont l'influence est merveilleuse.

— Quelle est cette jeune fille?

— Une ouvrière, elle se nomme Claire; c'est la lingère de l'établissement. Il paraît que mademoiselle Cla'"e connaît la folle depuis longtemps, on dit même dans la maison qu'elle est sa nile; moi, je sais bien que non. Quoi qu'il en soit, c'est grâce à la lingère que le docteur rendra la raison à sa malade.

— Comment sais-tu cela?

— J'écoute, répondit modestement le domestique; c'est une vieille habitude. J'entends un mol le matin, un autre le soir, je les recueille tous; quand j'en ai un certain nombre, je les mets en ordre dans ma tête, et c'est ainsi que je parviens parfois à savoir ce qu'on ne me dit point.

— Excellent système. Senor Antonio, vous êtes un garçon intelligent!

— Vous me flattez, monsieur Blaireau.

— Nullement, et je me félicite de t'avoir rencontré, car tu vas me rendre un grand service.

— Je peux vous rendre un service, moi?

— Oui, sans compter un billet de mille francs que tu gagneras.

— De quoi s'agit-il?

— De la folle. Je ne veux pas que ton docteur lui rende la raison. L'Espagnol regarda Blaireau avec des yeux effarés.

— Vous ne parlez pas sérieusement? dit-il.

— Pour ta gouverne, maître Antonio, tu sauras que je ne plaisante jamais. La folle doit rester folle, entends-tu? Il ne faut pas que le docteur Morand la guérisse.

— Je comprends bien, mais comment l'en empècherez-vous?

— C'est ce que nous allons examiner. D'abord, pour arriver à ce résultat, je ne serai pas seul, puisque je compte absolument sur le concours du senor Antonio, qui est un garçon plein d'esprit et de talent.

— Je vous assure, monsieur Blaireau, que je ne pui» vous être d'aucune utilité.

— Tu parles avant de savoir ce que tu auras à faire, riposta brusquement Blaireau.

— . Mais je ue veux pas...

L'Espagnol acheva sa phrase par un cri.

Blaireau avait saisi son bras et le serrait si fort que ses ongles entrèrent dans la chair. En même temps, il prononçait sourdement ces paroles :

— Choisis entre me servir aveuglément ou aller périr au bagne. Le domestique frissonna des pieds à la tète.

— Je vous servirai, bégaya-t-il.

— C'est ce que tu as de mieux à faire !

— Pourvu que vous ne me commandiez pas un meurtre, ajouta l'Espagnol.

— Tu n'as pas toujours été aussi scrupuleux, ricana Blaireau. Mais, rassuretoi, il n'y a que les imbéciles qui tuent, un homme intelligent trouve toujours le moyen de faire ses petites affaires sans se compromettre.

— Quelle est votre idée?

— Il ne faut pas que le docteur guérisse la folle.

— Vous me l'avez dit, mais je ne vois pas...

— Laisse-moi achever. Pour qu'il ne puisse pas lui rendre la raison, il faut qu'elle disparaisse de chez lui.

— Elle n'a nulle envie de s'échapper.

— C'est précisément pour cela qu'il est utile que nous intervenions tous

les deux. I

— Vous voulez l'enlever? s'écria Antonio.

— Oui.

— C'est impossible !

— Nous allons le voir.

Après avoir réfléchi un instant. Blaireau reprit la parole.

— Le docteur Morand s'absente quelquefois, parait-il; est-ce qu'il ne va pas de temps à autre à l'Opéra, au Gymnase ou aux Français?

— Trèo-rarement. Mais tous les jeudis, M. et madame Morand vont dîner et passer la soirée à Paris, chez la mère de madame.

— C'est parfait! Eh bien, seiior Antonio, jeudi prochain, à nous deux, nous enlèverons la folle.

L'Espagnol secoua la tète.

— Je vous ai dit déjà que c'était impossible 1

— Voyons les difficultés.

— La première est que la grille qui sépare le bâtiment des aliénés de l'habitation du docteur est fermée tous les jours à huit heures.

— Soit, mais tu seras là pour l'ouvrir.

— Je n'en ai pas la clef.

— Qui l'a, cette clef?

— La concierge.

— Es -tu bien avec elle?

— Oui.

— Alors tu trouveras le moyen de lui prendre sa clef, que tu lui rendras après t'en être servi. Continue.

— Une autre difficulté, plus grande encore, c'est de pénétrer dans la chambre où couche la folle. A toute heure du jour et de la nuit, il y a toujours deux femmes qui veillent dans le corridor où se trouvent les aliénées, et deux hommes audessus, dans le corridor des fous.

— Diable, fit Blaireau devenu soucieux, ils sont bien gardés!

— Sans compter qu'au premier cri d'appel tout le personnel de la maison est aussitôt sur pied.

« Nous sommes huit hommes et six femmes. » Blaireau réfléchissait.

— Et ce n'est pas tout encore, poursuivit l'Espagnol, la folle couche dans la chambre de la lingère où le docteur a fait placer un lit pour elle. Or, la jeune fille est une gardienne vigilante; pour défendre la femme confiée à ses soins, et qu'elle aime réellement beaucoup, elle se ferait hacher par morceaux.

— Est-ce qu'elle ne quitte jamais la folle?

— Quand celle-ci dort, il lui arrive souvent de veiller en travaillant à la lingerie. Seulement la lingerie se trouve au-dessous de sa chambre, au rez-dechaussée, et les pièces sont ainsi disposées qu'on ne peut monter dans sa chambre qu'en passant par la lingerie.

— Tonnerre I fit Blaireau avec dépit, mais cette maison de fous est pire qu'une prison.

— Vous le voyez, monsieur Blaireau, il n'y a rien à faire.

— Rien à faire, rien à faire! répéta Blaireau avec une sorte de rage. Tu crois cela, toi?... Il n'y a que les timides et les peureux qui reculent devant les obstacles; je ne suis pas de ceux-là... Moi, quand j'en rencontre sur mon passage, si je ne peux pas sauter par-dessus, je les brise. La folle ne doit pas recouvrer sa raison, je le veux, cela sera ! Voyons, ne peut-on pas l'emporter par la fenêtre ?

— Vous oubliez les barreaux de fer.

Les yeux de Blaireau lancèrent deux éclairs.

— Ah! oui, toujours comme une prison, fit-il. Cherchons un autre moyen.

Il appuya sa tète dans ses mains et fit un appel aux ressources de son imagination.

— Au fait, reprit-il, en se redressant et comme se parlant à lui-même, peu m'importe qu'elle soit ici ou là, l'essentiel est qu'elle reste folle 1... Voyons, continua-l-il en arrêtant sur le domestique son regard d'oiseau de proie, tu m'as dit que la guérison de la folle n'était possible qu'avec le concours de la lingère?

— C'est vrai.

— Prends garde do t'être trompé et de me tromper moi-même 1 Ainsi, tu es sûr de cela?

— Absolument sûr.

— Eh bien ! ne nous occupons plus de la folle ; c'est la lingère que nous enlèvei'ons.

— Les difficultés sont à peu près les mêmes.

— Elle sort bien quelquefois?

— Jamais !

— Elle n'a donc pas de parents, pas d'amis?

— Une femme déjà âgée vient la voir souvent, c'est peut-être une parente ; une fois aussi j'ai remarqué qu'un jeune homme accompagnait la vieille dame. Mademoiselle Claire reçoit toujours cette femme dans le petit salon de M. Morand.

— Ainsi elle ne sort jamais?

^- Je vous l'ai dit.

— En ce cas, il ne faut pas songer à la rencontrer hors de rétablissoiu' nt.

— A moins que ce ne soit un dimanche, quand elle accompagne madame Morand à la messe.

— La lingerie, dis-tu, est au rez-de-chaussée de la maison?

— Oui.

— Peut-on y entrer facilement, la nuit, sans éveiller l'attcnlion dos domcs' tiques de veille?

— On le peut, en prenant certaines précautions.

— Jusqu'à quelle heure la lingère travaille-t-ellele soir?

— Généralement jusqu'à dix heures ; mais, quand M. et madame Mo raïul sortent, elle ne se couche jamais avant leur retour.

— De ce côté tout va bien. Voyons maintenant la concierge. Est-elle mariée?

— Oui, avec un ancien militaire.

— Quelles sont leurs habitudes?

— Le mari est employé dans l'établissement, la femme soigne son méiiago et garde la loge.

— Peut-on les acheter?

— Ce n'est même pas la peine d'y penser.

— Ils sont honnêtes?

— Et surtout très-dévoués à M. Morand.

— Le soir, que font-ils? Se couchent-ils de bonne heure?

— A dix heures, régulièrement, comme toutle monde dans la maison, moins les hommes et les femmes chargés du service de nuit.

— Est-ce qu'ils n'ont pas quehjues petits défauts, ces concierges modèles?

— Le mari boit volontiers un coup de trop quand il en trouve l'occasion.

— Et la femme?

— La femme est très-sobre, elle ne boit que de l'eau.

— Diable, c'est embarrassant! murmura Blaireau. Donc tu ne lui connais pas un seul défaut?

— A moins que, pour vous, priser n'en soit un. Blaireau eut un petit rire sec et nerveux.

— Vilain défaut pour une femme, reprit-il, mais dont nous saurons faire notre proBt. Maintenant, écoute-moi : tu consens à me servir?

— Il le faut bien.

— A la bonne heure, ta sincérité me plaît. J'aime mieux cela que des protestations de dévouement dont tu ne penserais pas un mot. D'ici trois jours tu recevras un petit paquet cacheté dans lequel tu trouveras une petite Bole contenant quelques gouttes d'une liqueur rose pouvant se mêler facilement dans un verre de bordeaux ou de bourgogne.

— Du poison! s'écria l'Espagnol avec terreur. Blaireau haussa les épaules.

— Ma liqueur est tout à fait inofîensive, dit-il; elle donne le sommeil, voilà tout.

« A la fiole, je joindrai une ou deux pincées d'une poudre noire, qui ressemble beaucoup au tabac, autre narcotique infaillible. Avec cela tu l'arrangeras pour faire dormir les pipelets. Naturellement, c'est jeudi prochain, en l'absence de M. et madame Morand, que tu te livreras à cette expérience sur les moyens de faire dormir les gens malgré eux. Du reste, un écrit, que tu liras, t'indiquera exactement ce que tu auras à faire. A dix heures et demie, tu pourras ouvrir la porte d'entrée, je serai dans la rue.

— Et après?

— Tu n'auras plus qu'à me montrer la lingerie ; le reste me regarde.

— Oui, et le lendemain, quand M. Morand apprendra ce qui s'est pas8é, il me fora arrêter.

— Tu n'as pas, je suppose, l'intention de t'accuser toi-même?

— Et les concierges?

— Si tu agis avec adresse, ils ne te soupçonneront point. La disparition de lalingèrc ne pouvant être expliquée, on admettra facilement qu'elle s'est enfuie de la maison.

— Je ne crois pas cela. Et elle qu'en ferez-vous?

— Olil sois tranquille, je lui trouverai une autre place, répondit Blaireau. El un sourire singulier crispa ses lèvres.

— Monsieur Blaireau, voulez-vous connaître ma pensée?

— Parle.

— Eli bien! laissez-moi vous dire que vous allez jouer gros jeu. Un pli se creusa sur le front do Blaireau.

— Je le sais bien, dit-il avec humour; mais il le faut; c'est une nécessité fatale ; je la subis.

Après avoir traversé la place de la Bastille, la voiture prenait la ligne du doulevard

— Si vous le voulez bien, dit l'Espagnol, je vuus quitterai ici.

Blaireau sonna le cocher. Pendant que le véhicule se rangeait contre le trottoir. Blaireau tira un billet de cent francs de son portefeuille.

— Tiens, voilà pour les renseignements que tu m'as donnés, dit-il en remettant le billet au domestique. Mais, avant de nous séparer, un mot encore : je puis compter sur toi?

— Oui; et vous n'oublierez pas ce que vous m'avez promis?

— Mille francs, «"'est convenu; du reste, je ne m'en tiendrai pas là.

Ces paroles parurent résonner agréablement aux oreilles du domestique, car il y eut comme un éclat de joie dans son regard.

Il ouvrit la portière et sauta sur le bitume. Le coupé de remise reprit s.i course.

Certes, pour que Blaireau se montrât si magniflque, il fallait qu'il eût peur réellement.

EDMEE

— Maman, ne trouves-tu pas qu'elles me vont bien? disait mademoiselle Edmée de Presle qui, debout devant une grande glace, dans la chambre de sa mère, venait d'accrocher à ses oreilles une très-jolie paire de boucles dont les diamants lançaient des feux étincelants.

— Ce bijou est ravissant, répondit la marquise avec un sourire doux et triste; en le choisissant, tu as fait preuve de bon goût.

— Ainsi, chère petite mère, tu penses que mademoiselle Claire sera contente de mon cadeau?

— Elle ne l'attend certainement pas; mais elle l'acceptera avec bonheur, comme un témoignage d'affection.

— Oh! oui, car je l'aime vraiment beaucoup!

— Et elle le mérite. Chaque jour me fait découvrir en elle une grâce nouvelle, des qualités exquises que je ne connaissais pas encore. Son cœur renferme des trésors inconnus.

— Tu me permettras de rester son amie, n'est-ce pas, petite mère?

— Assurément; c'est parce que j'ai désiré qu'elle devienne ton amie que je t'ai emmenée quelquefois à Montreuil.

La jeune fille détacha les boucles d'oreilles, les remit dans leur écria; puis, prenant un second écrin, elle l'ouvrit et vint s'asseoir près de sa mère.

— Et la bague, lui dit-elle, comment la trouves-tu?

Le peintre se dressa d'un bond, et son regard effaré s'arrêta sur la jeune femme. (Page 288.)

— Très-belle aussi; ce brillant entouré d'émeraudes fines est d'un admirable ellct- Ton petit cadeau sera convenable.

— Quand pourrai-je l'offrira mademoiselle Claire?

— Quand elle no sera plus cbez le docteur Morand. Elle aura alors l'occasion de s'en servir.

Vivant de plus en plus isolée, voyant à peine son mari une fois par semaine, et son fils rarement aussi, la marquise n'avait dlioureux que les instants qu'elle

LJT* oh F- R07, Miteur. — Reproduclioa inwrdiu

passait avec sa fille. Elle saisissait ainsi l'occasion d'échapper 'à ses préoccupations, à ses amèies réflexions. Lorsqu'elle se trouvait seule, elle pleurait souvent. Comme épouse, elle n'avait plus rien à espérer; l'existence de son mari était plus bizarre que jamais; il y mêlait les désordres de sa jeunesse, ce qui, pour un homme de son âge, devenait un scandale et devait être suivi, fatalement, du mépris des gens du monde.

Madame de Presle ne savait pas que le marquis jouait avec frénésie et perdait au jeu des sommes énormes; mais une de ses amies n'avait pas cru devoir lui cacher qu'il se compromettait et se rendait ridicule par ses assiduités et ses roucoulements de jouvenceau auprès de madame Descharmes, une très-jolie personne, femme d'un entrepreneur devenu millionnaire, laquelle, d'ailleurs, semblait n'accepter les hommages du marquis que pour se donner le plaisir de le livrer à la curiosité publique et de le mystifier.

Si, depuis longtemps, la conduite de son mari avait abreuvé son cœur de douleurs et de dégoût; si, de ce côté, la marquise avait perdu toute illusion, il \ui restait ses enfants, sur lesquels elle avait reporté toute sa tendresse; elle sentait ([ue par eux, par sa fille surtout, elle pourrait avoir encore quelques jours de joie. Ke Tavaient-ils pas déjà consolée? N'était-ce pas à eux qu'elle devait la force d'avoir pu supporter, sans se plaindre, sans révolte, tous les affreux déchirements de son âme?

Mais depuis quelque temps elle était inquiète, tourmentée au sujet de sa fille. Edmée n'était plus la même : sa gaieté d'autrefois, si charmante, si expansive, avait disparu, le carmin de ses joues s'était effacé, son regard n'avait plus le même éclat, son sourire la même suavité. A son enjouement, à sa vivacité succédait une sorte de langueur indéfinissable. Parfois, elle la surprenait plongée comme dans un rêve, les j'eux perdus dans l'infini.

Elaieut-ce les symptômes d'un mal inconnu capable de tuer son enfant?

Bien des fois, elle lui avait demandé :

— Est-ce que tu souffres?

— Mais non, chère maman.

— Pourtant, je m'aperçois que tu deviens triste, songeuse ; tu ne ris plus, toi si gaie autrefois.

— C'est vrai, répondait Edmée en baissant les yeux, je ne sais pas pourquoi. Ces réponses ne satisfaisaient point complètement l'excellente mère. Après

avoir embrassé sa fille, elle se demandait comme un instant auparavant :

— Qu'a-t-ellc donc?

Pour la distraire, elle l'avait emmenée à Montreuil. Edmée avait été enchantée de Claire, dès le premier jour, et t'avait pas tardé à éprouver pour la jolie lingore une véritable amitié. Il y eut comme un dérivatif à ses pensées, et la mar(|uiso s'applaudissait d'avoir eu l'idée de mettre les deux jeunes lillcs en présence.

Que se disaient-elles pendant que madame de Presle causait avec le docteur? Beaucoup de choses, sans doute. Ou dut parier de Rebay, de la mère Lauglois, d'André et peut-être aussi d'Albert Ancelin. Affectueusement interrogée par Edmée, la charmante ouvrière, qui n'avait rien à cacher, lui fit certaimnnent ses confidences de jeune fille, oîi il y avait tant de joie, tant d'amour et do si belles espérances de bonheur dans l'avenir.

Aussi, heureuse du plaisir qu'elle voulait faire à la jeune ouvrière, Edmée se plaisait à admirer les bijoux qu'elle avait achetés pour sa nouvelle amie.

Cependant, au bout d'un instant, elle referma les écrins et les posa sur un guéridon.

La marquise avait pris un livre.

Edmée devint songeuse et, lentement, sa tête se pencha sur sa poitrine.

— Qu'as-tu donc? lui demanda tout à coup sa mère. La jeune fille tressaillit et se redressa brusquement.

— Mais il y a des larmes dans tes yeux!... s'écria la marquise en examinant plus attentivement sa fille.

EJmée roug't subitement.

— Voyons, reprit la mère, à quoi pensais-tu? Oh! ce n'est pas la première fois que je te surprends ainsi... Je t'interroge, tu ne me réponds pas... Edmée, je su s inquiète, je m'imagine que tu souffres et que tu me caches ce que tu éprouves pour ne pas m'cffrayer.

— Chère maman, je t'assure que je ne souffre pas; tu peux le rassurer.

— Soit, mais pourquoi ces larmes qui vieunent de tomber sur tes joues?

— Je ne sais pas, elles sont venues naturellement, malgré moi.

— Non, non, ce n'est pas naturel; il n'y a pas de larmes sans émotions. Tu réfléchissais, à quoi pensais-tu?

— Je pensais à mademoiselle Claire, qui sera un jour bien heureuse.

— Je l'espère et le désire vivement; mais toi aussi, tu seras heureuse, ne l'es-tu pas déjà?

— Auprès de toi, si bonne et si pleine de tendresse, je n'ai rien à désirer. Aussi, je veux ne te quitter jamais.

— Certes, je te garderai, pour moi seule, le plus longtemps possible; mais il arrivera un jour où nous serons séparées forcément, car tu te marieras.

— Me marier! a'écria Edmée, non, maman, je ne me marierai pas.

— Tu ne diras pas toujours cela, répliqua la marquise en souriant. Quand tu aimeras...

— Je veux n'aimer que toi et n'être aimée que de toi seule!

La miirquisc l'attira, la fit asseoir sur ses genoux et, l'entourant de se» bras :

— Chère enfant! murmura-t-elle en l'embrassant avec amour.

— Comme je suis bien ainsi, près de ton cœur! dit Edmée.

284 L'E.NFANT DU FAUBOURG

— Oh! oui, lu aimeras, reprit la mère avec exaltation, tu aimeras et tu seras heureuse, et heureux sera aussi l'homme que tu auras choisi, s'il est digue de Ion cœur et de ton âme!

Et elle poussa un profond soupir en se rappelant les désenchantements qui avaient presque immédiatement suivi son mariage.

La mère et la fille, échangeant des baisers, restèrent longtemps ainsi dans une étreinte délicieuse.

— Maman, reprit tout à coup Edmée, malgré l'invitation que tu lui as faite, nous n'avons pas revu M. Albert Ancelin ; n'est-ce pas bien surprenant?

La marquise eut un mouvement de surprise; elle écarta un peu la tète de sa lille, et le regard plongé dans les yeux de l'enfant :

— Tu n'as donc pas oublié ce jeune homme? dit-elle.

Edmée ne répondit pas, mais, sous le regard pénétrant- de sa mère, elle ferma les yeux. La marquise sentit qu'elle tremblait dans ses bras. La jeune fille n'avait plus à apprendre à sa mère ce qu'elle-même ignorait encore. Madame de Presle venait de découvrir les causes de la langueur, des tristesses et des extases de sa fille adorée. Elle prit la jolie tête de l'enfant dans ses mains et la baisa à plusieurs reprises avec des mouvements fiévreux.

— M. Ancelin a eu sans doute des raisons pour se tenir éloigné de nous, reprit-elle; mais bientôt, dans quelques jours, je lui écrirai, et nous le reverrons

A cela, Edmée répondit par une grêle de baisers; puis, sans savoir pourquoi, elle se mit à pleurer.

l'emploi d'une journée

Madame Descharmes était radieuse.

Sans grands efforts, sans avoir eu besoin d'employer toutes les ressources de la coquetterie étudiée et calculée, arme perfide, qui rend certaines femmes si redoutables, et peut-être même en raison de cette réserve, qui la rendait plus séduisante, plus désirable, elle avait inspiré au marquis de Presle une de ces passions vertigineuses, terribles, qui font de l'homme un esclave, lui enlèvent la conscience de lui-même et le tuent souvent.

.,Samson livra, avec le secret de sa force, sa tête chevelue aux ciseaux de Dalila.

Une chaîne de fleurs retint Renaud captif dans le jardin d'Armide.

Hercule filait une quenouille de lin aux genoux d'Omphale.

Angèle n'était ni Dalila, ni Armide, ni Ompbale; mais, comme ces grandes charmeuses, elle possédait la puissance que donnent la beauté fascinalriee, la magie du regard et du sourire.

D'un signe, elle pouvait faire tomber le marquis à ses pieds, elle n'eût eu qu'à exprimer un désir pour qu'il accomplit aussitôt les actes les plus extravagants.

Elle avait voulu cela. C'était le commencement de sa vengeance.

Sûre, maintenant, de pouvoir frapper le marquis, elle n'attendait plus que le moment de lui jeter au visage sa haine et son mépris.

Toutefois, elle ne trouvait pas que ce fût assez. Ce n'était pas seulement M. de Presle qu'elle aurait voulu atteindre, mais aussi sa femme, sa fille et son fils. Dans sa^oif de vengeance il lui semblait qu'en frappant les innocents elle punirait mieux le coupable. Disons tout de suite qu'elle rencontrait à cela d'insurmontables difficultés et ne voyait point où porter ses coups. Elle avait dans l'âme plus de douleur que de cruauté ; née pour aimer et non pour haïr, son esprit répugnait à se livrer aux combinaisons qui ont le mal pour objet.

Pourtant, elle avait cherché, elle cherchait encore surexcitée par la pensée des souffrances de sa sœur; elle ne manquait pas d'idées, des projets d'une réalisation possible se présentaient à son esprit; mais ce qui eût été les délices d'un lâche et d'un pervers la faisait frissonner, et aussitôt qu'une idée lui venait, elle la repoussait avec épouvante.

Depuis un mois, M. Descharmes était eu Russie, où il i.vail dû se rendre afin d'étudier une entreprise colossale que le gouvernement russe voulait confier à des ingénieurs français. Son absence devait se prolonger quelque temps encore.

Angèle lui avait écrit comment Pauline Langlois avait retrouvé l'Enfant du Faubourg : elle lui demandait, en même temps, de lui dire ce qu'elle devait faire en son absence pour André.

La réponse ne s'était pas fait attendre.

« Dès que je serai de retour à Paris, écrivit l'entrepreneur, je m'occuperai de l'avenir de ce pauvre enfant. En attendant, et pour qu'il soit digne de la position que je veux lui faire, je désire qu'il complète son instruction et son éducation. Qu'il soit avant tout un homme du monde.

« J'approuve d'avance tout ce que fera ma chère Angèle dans l'intérêt d'André, notre fils. »

Comme on le voit, M. Descharmes avait laissé à sa femme, au sujet d'André, toute liberté d'action.

Le marquis de Presle faisait à Angèle une cour assidue et la voyait presque chaque jour. Evidemment, il avait compté sur l'absence du mari pour triompher de ce qu'il croyait être les dernier scrupules d'une femme honnête. Mais Angèle savait le tenir à distance et calmait s'^s impatiences avec un art infini. Il arrivait

plein d'espoir et d'audace, sûr de vaincre. Mais aussitôt en présence de la jeune femme il se sentait dominé, et devenait timide et tremblant comme un coliéjjien. Il sortait de l'hôtel humilié de sa faiblesse, étouffant des cris de rage, mais jdus enivré que jamais.

Un jour, il proposa à Anjièle de s'enfuir avec lui.

— Je puis, en quelques jours, réaliser la plus grande partie de ma fortune, lui dit-il; nous irons oii vous voudrez, en Améri(jue, aux Indes, au Japon...

Elle l'interrompit par un éclat de rire. Puis, presque aussitôt, redevenue sérieuse :

— Nous parlerons de cela plus tard, dit-elle, quand vous m'aimerez comme je veux être aimée.

— Mais vous aimer plus est impossible ! s'écria-t-il ; je vous appartiens comme l'esclave à son maître; dans la rue, en public, je baiserais la pl^ce que votre pied aurait marquée... Je vous ai sacrifié mon orgueil, j'ouvrirais mes veines moi-même pour vous donner tout mon sang; si vous le demandiez, pour vous posséder, je commettrais un crime, je mettrais mon honneur sous mes pieds!...

Certes, madame Descharmes avait lieu d'être satisfaite de son succès. Aveuglé par l'espoir de cueillir le fruit défendu, le marquis s'offrait lui-même comme victime et, elle n'avait qu'à le vouloir, il devenait l'instrument avec lequel elle pouvait frapper tous les membres de sa famille.

Elle pensait à cela, lorsqu'un domestique lui annonça Albert Ancolin.

— Il me semble que vous m'oubliez un peu, monsieur Ancelin, dit-elle au peintre en lui indiquant un siège près d'elle, il y a plusieurs jours que je n'ai eu le plaisir de vous voir.

— C'est vrai, madame, mais...

— Je devine votre réponse : vous avez beaucoup travaillé. Avez-vous vu André ?

— nier, oui, madame.

— Que vous a-t-il dit? Est-il content?

— 11 est encore tout étourdi de sa nouvelle existence, mais il paraît heureux ; sa seule crainte est de ne pouvoir faire assez pour vous témoigner sa reconnaissance et son désir de vous être agréable. La métamorphose est aujourd'hui complète, madame; votre volonté a accompli ce miracle. L'Enfant du Faubourg ne se reconnaît plus lui-même; en moins d'un mois, vous avez lait de co jeune homme un modèle d'élégance, un parfait gentleman. Je l'ai accompagué à la salle d'armes; il m'a émerveillé; le professeur déclare (ju'il est déjà de première force. Au pistolet, son adresse u'est pas moins grande. Il étonne tout le monde. Malgré sa jeunesse, sa disliuction et son grand air imposent le respect.

Les yeux de madame Diiscliarmes étiucelaieut de plaisir.

— Enfin, madame, continua Albert, une seule chose embarrasse André : c'est qu'il ne sait comment dépenser tout l'argent que vous mettez à sa disposition.

— Je le sais et j'en suis charmée, répli(]iia-t-elle; il ne trompe pas ma confiance ; je le soumets à une épreuve dont il sortira vainqueur. Au milieu des séductions et des entraînements, en y résistant, l'homme devient fort el sûr de lui-même; c'est ce que je veux pour André. Du reste, je ne le perds pas do vue; heure par heure, je sais ce qu'il fait. Ce ne serait peut-être pas suffisant; mais il y a dans son cœur l'image de Claire, l'amour est sa sauvegarde. AnJré sera ce que je veux qu'il soit, sans danger pour lui.

— Je le souhaite sincèrement, madame; mais en invoquant ce titre d'ami que vous m'avez donné, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?

— Certainement.

— Vous ne pouvez avoir la pensée de faire d'André un inutile; alors, je cherche à deviner le but que vous voulez atteindre, et je n'y parviens pas. Quelles sont donc vos intentions?

Un sourire passa sur les lèvres de la jeune femme.

— Non, dit-elle, André ne sera ni un oisif ni un inutile. Ce qu'il fera, je ne le sais pas encore. M. Descharmes a seul le droit de décider.

Le peintre secoua la tète.

— Je ne vous comprends toujours pas, dit-il.

— Oui, vous vous étonnez du rôle que je fais jouer en ce moment à André; eh bien, je vous ménage d'autres surprises.

— Que voulez-vous dire, madame?

— Monsieur Ancelin, vous allez comprendre : je veux associer André à ma vengeance. On commence à s'occuper de lui dans Paris; c'est ce que je voulais; mais on ne sait ni qui il est ni d'où il vient; il a des chevaux, un équipage, une maison, on le croit immensément riche; les uns le prennent pour un jeune prince qui voyage incognito, les autres pour un nabab, nul ne se doute que la main d'une femme le dirige et le conduit. On le voit à l'Opéra, on le rencontre au Bois dans son phaéton ou à cheval, toujours seul; la curiosité du monde est suffisamment surexcitée; le moment est venu où, pour la première fois, il paraîtra en public avec une femme. Cette femme, c'est moi. Ce soir, à l'Opéra, le marquis de Presle pourra voir dans une loge André Pigaud et madame Descharmes.

— Vous ne craignez pas?...

— De me compromettre?... lié! que m'importe le monde? je suis au-dessus de la calomnie, je ne relève que de ma conscience et ne dois compte de mes actes qu'à mon mari.

« Je veu.x rendre le marquis jaloux, continua-t-elle d'une voix sourde, entendez-vous? jaloux! Je ne serai contente que quand je le verrai se rouler et se tordre à mes pieds en me demandant grâce... Alors je lui réclamerai ma sœur «l lui demanderai compte de cette existence brisée par lui, l'infâme! Ah!

je voudrais pouvoir l'étendre sur une claie, tenailler sa chair efenfoncer dans son cœur, d'un seul coup, mille pointes d'acier.

« Aucun châtiment, quelque terrible qu'il soit, ne saurait racheter le crime de cet homme, poursuivit-elle en s'animant de plus en plus; pour qu'il sente plus cruellement les coups que je veux lui porter, en même temps que lui, je frapperai tous les siens, la marquise, son fils, sa fille... »

Le peintre se dressa d'un bond, et son regard effaré s'arrêta sur la jeune femme, qui l'examinait avec étonnement. Elle vit sa physionomie changer d'expression et son visage se couvrir d'une pâleur livide.

— Vous ne ferez pas cela, madame! dit-il d'une voix étouffée, vous ne le ferez pas!... Ah! ce serait monstrueux! un semblable projet n'a pu naître dans votre esprit.

— Prenez-vous donc, maintenant, parti pour mes ennemis, monsieur Ancelin?

— Les innocents ne sont pas vos ennemis.

— Soit; mais quel intérêt avez-vous à les défendre?

— Celui de vous empêcher de commettre une action indigne, madame.

— Vous êtes sévère, monsieur.

— Vous m'avez donné ce droit, madame.

— • C'est celui de l'amitié, je ne veux point vous le retirer.

— C'est pour cela que je vous dis : Punissez le coupable comme vous l'entendrez, mais respectez les innocents.

La jeune femme resta un moment silencieuse.

— Monsieur Ancelin, reprit-elle, est-ce seulement pour m'empêcher de commettre une mauvaise action que vous prenez si chaleureusement la défense de madame de Presle et de ses enfants?

— N'est-ce pas une raison suffisante, madame?

— Non, car elle n'explique pas votre agitation, votre pâleur... Le peintre tressaillit.

— Vous connaissez tous nos secrets, reprit Angèle, et vous me cachez le vôtre.

— Eh bien, madame, ce secret, je n'ai plus la force de le garder, je vous le livre : j'aime mademoiselle Edmée de Presle.

— Ah! je m'en doutais! s'écria la jeune femme en se levant. Puis, prenant la main du peintre :

— Voilà ce que je voulais savoir, ajouta-t-elle. Monsieur Ancelin, vous épouserez mademoiselle Edmée.

— Je ne l'espère pas, fit-il tristement.

Comme il allait se retirer, un domestique annonça M. André Pigaud,

Presque aussitôt l'Enfant du Faubourg entra dans le salon.

André n'était plus reconnaissable. Transporté brusquement d'un monde

L'ENFANT DU FAUBODRG

Blaireau bondissait en arrière, tirant -violemment la eorde. (Page 300.)

dans un autre, il était devenu, pour ainsi dire, un homme nouveau. C'était plus qu'une résurrection. On aurait pu croire qu'il avait été touché par la liagiieile d'une fée. La fortune l'avait trouvé prêt à la recevoir comme s'il l'eût attendue; dar.s sa nouvelle existence, rien no l'élonnait ; il no s'y était peut-être pas habitué encore, mais elle ne semblait avoir rien d'inconnu pour lui.

Il s'était abandonné docilement aux conseils de mailamis Descharmes, et

LrV. Al. F. Roy. ^lito"'. — Reproduclion interdito-

c'est à elle, sans doute, autant qu'aux aptitudes de sa nature; qu'il devait sa rapide transformation.

Elle lui avait dit :

— Vous n'aviez que quelques jours d'existence lorsque mon mari vous a trouvé sur une route, vous êtes notre filsl Vous aimez Claire, la fille de Pauline Langlois, Claire sera votre femme!

C'était lui offrir tout sans lui demander aucun sacrifice. Il pleura aux genoux d'Angèle et lui répondit :

— Je vous aimerai, vous et M. Descharmes, comme j'aurais aimé mon père et ma mère.

Et il fit tout ce qu'elle voulut.

Elle devint soa admiration, il la vénérait, elle était son culte.

Vêtu à la dernière mode, les mains admirablement gantées, l'attitude nolde, l'œil fier et le front haut, irradié de bonheur, il présentait le type parfait de l'homme du monde.

Il s'avança vers madame Descharmes le sourire sur les lèvres.

La jeune femme lui tendit sa main, sur laquelle il mit un baiser. Il se tourna ensuite vers le peintre, et ils échangèrent un salut amical.

— Maintenant, dit madame Descharmes d'une voix affectueuse, asseyez-vous là, près de moi, André, et dites-nous comment vous avez employé votre journée.

— Oh! c'est toujours la même chose, répondit-il en regardant Albert, comme s'il eût craint de parler devant lui.

Madame Descharmes devina sa pensée.

— M. Ancelin est un ami dévoué, dit-elle.

— C'est vrai, et c'est parce que j'ai pour lui une amitié sincère, une profonde estime ; c'est parce qu'il travaille et qu'il produit, que je suis honteux de faire en sa présence l'éloge de mon oisiveté. Mais vous le désirez, c'est un ordre pour moi.

« Je me suis levé à sept heures, à sept heures et demie je suis monté à cheval et j'ai fait au Bois une promenade de deux heures. Aprèscela, je suis allé à la salle d'armes. Aonzeheures, j'ai déjeuné au café Anglais. A midi, je suis rentré chez moi.

— Vous n'y êtes pas resté jusqu'à cinq heures?

— Madame Langlois est venue me prendre avec un fiacre et je l'ai accompagnée à Montreuil.

— Où vous avez vu mademoiselle Claire.

— Oui, madame.

— Croiriez-vous, monsieur Ancelin, que madame Langlois ne m'a pas fait une seule visite depuis quinze jours?

— Elle paraît m'avoir également oubliéy répondit Albert ; elle est encore loute au bonheur d'avoir retrouvé sa fille.

— Pauvre mère l nous ne pouvons pas lui en vouloir.

— Je crois devoir vous dire, madame, que la position nouvelle de M. André lui inspire des craintes au sujet de sa fille.

— En vérité! s'écria madame Descharmes; mais il faut la rassurer.

— Je me suis chargé de ce soin, dit André ; elle connaît, les intentions de ma chère protectrice, et elle sait que je n'aurais pas voulu accepter vos bienfaits si j'eusse dû reuf ncer h l'amour de Claire.

— A la bonne heure! Sa fille lui sera-t-elle enfin bientôt rendue?

— Aujourd'hui, Claire a fait espérer à sa mère qu'elle serait libre dans quelques jours.

— Vous êtes passé dans le faubourg ; est-ce que vous ne vous y êtes pas arrêté?

— En revenant de Montreuil, j'ai fait une visite à mes bons amis.

— C'est bien, André! Vous ne devez jamais oublier ces braves gens.

— L'ingratitude est une monstruosité, madame ; je les aimerai toujours. Je suis allé voir aussi M. le curé de Sainte-Marguerite, qui m'a fait faire ma première communion, et je lui ai remis, au nom de madame Descharmes, mille francs pour les pauvres petits orphelins de sa paroisse.

— Vous auriez pu faire ce don sans parler de moi, André ; mais je comprends votre intention et je vous en remercie. Je suis très-satisfaite de l'emploi de votre journée. J'ai fait prendre tantôt ma loge à l'Opéra; pour vous récompenser, ce soir nous irons ensemble entendre les Huguenots.

— Vous me gâtez, madame, répondit André qui ne chercha pas à cacher sa joie; j'ai peur de ne pouvoir jamais payer tant de bontés.

— J'ai encore une question à vous faire, reprit madame Descharmes ; avezvous rencontré cette semaine le jeune comte de Presle?

A ce nom, un éclair s'alluma dans le regard d'André.

— Non, madame, répondit-il, et c'est heureux pour lui comme pour moi, car je ne soiifi'rirais pas qu'il prit vis-à-vis de moi ses airs impertinents; d'ailleurs je mets tous mes soins à l'éviter.

— Vous avez raison, André, oui, cela vaut mieux. Quelque raison que vous ayez de détester ce jeune homme, il ne faut pas qu'une querelle éclate entre vous.

Madame Descharmes surprit le regard étonné du peintre.

— Monsieur Ancelin, lui dit-elle, un peu plus tard André vous apprendra dans quelle grave circonstance il s'est trouvé, la première fois, on face do M. Cuslave de Presle.

La mère Langlois voyait sa fille régulièrement tous les deux jours. Faire le trajet de Paris à Montreuil était sa grande joie. N'importe par quel temps, elle sc'mcllait en route. Elle allait toujours à pied, l'éternel cabas pondu à sou bras : c'est seulement lorsqu'elle emmenait André qu'elle s'offrait le luxe d'un fiacre.

Elle n'était pas plus tôt rentrée à Paris, après avoir embrassé Claire, que son cœur tressaillait de bonheur à la pensée que, le surlendemain, elle pourrait l'embrasser encore.

Sa fille lui faisait ouLiier ses meilleurs amis, même Ancelin, qu'elle continuait à appeler, pourtant, son fils, son bijou. Mais le peintre n'occupait plus dans son cœur que la troisième place ; il y avait maintenant aviint lui Claire et André.

Après avoir laissé dans le faubourg André, qui voulait serrer la main au grand Bernard et à quelques autres ouvriers, ses anciens protecteurs, la mère Langlois se fit ramener chez elle.

La concierge la vit passer devant la loge et l'appela.

— Mère Langlois, voilà une lettre pour vous, c'est un commissionnaire qui l'a apportée tantôt. Il a dit que c'était pressé.

La mère Langlois prit la lettre. La suscription était d'une écriture informe.

— Vous ne nous amenez donc pas encore votre demoiselle? reprit la concierge qui aurait voulu bavarder.

— Non, mais vous la verrez bientôt. Bonsoir, je vais voir vite ce qu'on m'écrit.

Une fois dans sa chambre, la mère Langlois tira de son cabas ses lunettes qu'elle plaça sur son nez ; elle se mit devant une fenêtre ouverte et déchira l'enveloppe de la lettre cachetée avec de la mie de pain.

Tant bien que mal, elle parvint à déchiffrer ces mots, dont il nous semble intéressant de conserver l'orthographe :

« Ma chair Poline.

<i Tune te souvient sang doute plus de moat; mai moat jeu ne té pas oublié. Je aité bien coupable anver toit et je bien regretté tou sa. Jeu sui bien malade et jeu ne voudré pas mourire avant que tu meil pardonné. Jeu tan supplit vi in me voare. Jeu reiste rue Corbeau, 8. Je à te dire beaucout de chose qui tinléraisse.

« Ton nanciène amie,

« Marguerite Gillot. »

Le lecteur a déjà reconnu, sans doute, dans cette Marguerite Gillot, la camarade d'autrefois, dont l'amitié avait été si funeste à la jolie ouvrière de la rue Sainte-Anne.

On comprend l'étonnement de la mère Langlois.

Elle fut obligée de relire la lettre plusieurs fois de suite afin bien d'en saisir le seas. Enfin elle y parvint.

— Allons donc! s'écria-t-elle avec un mouvement de tête en arrière qui lui était familier, des choses qui m'intéressent, maintenant que j'ai retrouvé ma fille!... Elle est bonne, vraiment, cette Marguerite... Claire, André, leur mariage, leur bonheur, voilà tout ce qui m'intéresse et m'occupe... En dehors d'eux, Pauline Langlois ne connaît plus rieul

Elle resta un moment silencieuse.

— Pourtant, reprit-elle, la malheureuse m'écrit et m'appelle ; j'irai rue Corbeau. Ah! Marguerite, tu m'as fait bien du mal, et j'avais juré de ne te revoir jamais!... Oui, elle m'a fait beaucoup de mal... mais je n'y pense plus aujourd'hui. On oublie vite ce qu'on a souffert dès qu'on est heureux. C'est décidé, j'irai la voir, et puisqu'elle me le demande, je lui porterai mon pardon... Si j'étais impitoyable, ma fille m'aimerait moins, peut-être. Oui, oui, il faut avoir de la pitié, même pour son plus crue) ennemi! Qu'est-ce que je suis donc, moi, à côté du bon Dieu, qui pardonne aux plus grands coupables?

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