‹ L'enfant du faubourgChapitre 40 sur 96 · LA PRISONNIERE · texte numérisé non relu

LA PRISONNIERE

Enfermée et retenue prisonnière dans une chambre, Claire ignorait absolument où elle se trouvait et ce qu'elle avait à redouter. On l'avait enlevée violemment de la maison du docteur Morand. Pourquoi? Elle cherchait vainement à se l'expliquer.

D'abord, elle avait pensé que ses ravisseurs étaient des hommes payés par lo fils de la marquise de Preslc, dont l'aiulacc lui était connue; mais rien n'était venu justifier ce premier soupçon. Alors elle s'était égarée dans toutes sortes do suppositions, qui, tout en l'éloignant de la vérité, versaient dans son cœur des terreurs continuelles.

Après avoir transporté la jeune fille dans la chambre préparée pour la recevoir et l'avoir confiée à la Solange, créature entièrement dévouée à ses intérêts, Blaireau avait disparu.

La douleur de Claire, surexcitée par l'épouvante, éclata eu sanglots et en cris déchirants. Pendant plus d'une heure, elle eut dos spasmes afïreu.x; auxquels succéda une prostration complète.

La vieille femme s'assit près d'elle et chercha h l'amadouer par son patolinage. Claire n'écoutait pas, ne voulait rien entendre. Elle restait indiflércnte à toutes les sollicitations de madame Solange. Celle-ci l'engagea à se coucher; un lit, dans la chambre, l'invitait également à prendre du repos. La jeune fille n'eut pas l'air de comprendre. Fatiguée par les discours de la vieille, elle finit par lui dire avec colère :

— Laissez-moi.

Comprenant qu'elle devait, pour le moment, renoncer à l'apprivoiser, madame Solange se retira on grommelant.

Claire passa le reste de la nuit blottie dans un fauteuil. Au moindre bruit qu'elle entendait, un tremblement coiivulsif secouait ses membros, son cœur battait à se briser et une sueur froide baignait son front. Ses app.réhensions et ses alarmes l'empochèrent de dormir ; on le comprend.

Lo jour vint. Elle le salua avec un soupir de soulagement. Elle courut à la fenêtre et l'ouvrit avec l'intention de s'enfuir : elle regarda en bas et fut effrayée de la distance ([ui la séparait du sol. Elle aurait pu crier et appeler a son secours, mais elle ne vit personne. A travers les arbres, elle Apercevait les toits pointus de quelques maisons, dorés par h;s premiers rayons^ <lu soleil. Ces maisons étaient éloignées ; elle aurait eu beau crier, sa voix^ no pouvait être entendue.

En pensant à sa mère, à André et à son amie de Montreuil, elfe pleura encore. Toutefois, l'espérance, qui n'abandonne jamais les malheureux, rendit un peu de courage à la pauvre désolée.

La Solange entra dans sa chambre, elle lui apportait un bol de café au lait avec une tranche de pain grillé.

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas couchée? lui dit-elle. Vous n'êtes pas raisonnable, ma mignonne; regardez-vous dans la glace, vous verrez comme vou3 avez la figure fatiguée et pâlotte, les yeux battus... Quand on est jolie à croquer comme vous, il faut soigner sa beauté. C'est précieux la beauté ; c'est un trésor, voyez-vous. Je vous avais bien dit, pourtant, que vous n'aviez rien à craindre, qu'on ne vous voulait pas de mal, au contraire. Je suis chargée d'avoir soin de vous; si vous le voulez, je serai pour vous une amie, car, moi, j'aime la jeunesse... Je vois que vous m'écoutez, à la bonne heure; ce n'est pas comme cette nuit... Enfin, je comprends, vous étiez effrayée. Mais, je vous le répète, vous n'avez rien à craindre. Tout à l'heure vous avez ouvert la fenêtre, je vous ai entendue. Est-ce que vous vouliez vous sauver par là? Vous avez vu que ce

I n'est pas possible. Cependant, il ne faudrait pas essayer, parce que je serais obligée de vous mettre dans une autre chambre où vous seriez moins bien que dans celle-ci. Si vous êtes raisonnable et bien gentille, je ferai tout au monde pour vous être agréable.

— Eh bien, laissez-moi m'en aller, riposta brusquement la jeune iille.

— Ça, c'est impossible, ma belle; vous devez bien comprendre que si vous êtes ici, c'est qu'on ne veut pas que vous soyez ailleurs.

— Mais enfin que veut-on faire de moi ?

— Vous garder pendant quelques jours.

— Et après ?

— On vous rendra la liberté, je suppose.

— Quels sont ces hommes qui m'ont amenée ici?

— Sans mentir, je puis vous répondre que je ne les connais pas.

— Vous no les connaissez pas! fit la jeune fille avec surprise. Ce n'est point admissible.

— Et pourtant, c'est la vérité. Ils étaient deux, le maître et un autre, j'ai vu celui-ci, cette nuit, pour la première fois.

— Et celui que vous appelez le maître?

— Je ne sais pas son nom.

La jeune fille eut un regard d'incrédulité,

— Eh bien, moi, dit-elle, sans mentir et sans craindre de me tromper, je puis vous dire que c'est un misérable I

Madame Solange hocha la tête en souriant.

— Le maître^ répliqua-t-clle, est un homme très-riche et très-puissant; il est bon d^ l'avoir pour ami ; c'est un conseil que je vous donne, ma belle.

— Cette maison où nous sommes est à lui?

— Non, vous êtes ici chez moi.

— Ainsi," dit Claire avec amertume, vous faites de votre maison une prison, au service d'un homme dont vous ne savez même pas le nom.

— Le maître ordonne, j'obéis.

La jeune fille resta un instant pensive.

— Comment appelez-vous ce pays? demanda-t-elle.

La vieille s'attendait sans doute à cette question, car elle répondit sans hésiter :

— Mais nous sommes à Paris.

— A Paris, répéta Claire étonnée ; il y a dans Paris de ces grands jardins plantés d'arbres?

— Certainement, mais pas dans tous les quartiers.

— Permettez-moi de vous adresser encore une question, reprit la jeune fille. Le maître, puisque c'est le nom qu'on lui donne ici, m'a enlevée violemment, je puis même ajouter brutalement, d'une maison dans laquelle il a dû pénétrer en employant la ruse ou la force; toute ignorante et simple que je sois, je crois avoir le droit de dire qu'il s'est rendu coupable d'un crime ; or, quand un crime lui est connu, la justice ne le laisse jamais impuni.

— Le maître ne craint rien, riposta la Solange.

— Vous m'avez dit, en effet, qu'il était très-puissant. Mais je ne puis admettre que, en ce qui me concerne, il n'ait pas agi pour le compte d'un autre.

La vieille garda le silence.

— Il ne me connaît pas, il ne m'avait jamais vue, savait-il seulement que je fusse au inonde?... Non, non, votre maître, madame, s'est fait l'exécuteur de l'œuvre d'un plus riche et plus puissant que lui.

— Cela pourrait être, mais je ne le crois pas.

— Connaissez-vous le jeune comte Gustave de Presle?

— Autrefois, il y a vingt-cinq ans, j'ai souvent entendu parler du marquis de Presle.

— Le comte Gustave est sou fils.

— Je ne le connais pas.

— Alors vous êtes sûre qu'il ne viendra pas ici.

— Sa visite ne m'est pas annoncée.

— C'est étrange, murmura Claire; je ne comprends plus... Pourtant, il y a une raison. Laquelle?

— Je crois que vous vous mettez inutilement l'esprit à la torture, ma belle enfant.

— J'ai beau chercher, en effet, je ne puis découvrir le motif qui a fait agir mes ravisseurs. Pour([uoi ai-je été amenée chez vous, madame? Vous devez le savoir, dites-le-moi. Cola me tranquillisera, je serai plus calme. Celui (jiie vous

appelez le maître ne peut pas être mon ennemi, je n'ai jamais fait.de mal à personne. Je ne suis qu'une pauvre fille, une ouvrière ; il y a queLjues mois, j'étais encore loin de Paris, dans un petit village, bien isolée, bien seule, ne portant ombrage à personne, qui donc pourrait m'en vouloir? Je ne suis rien, je ne puis gêner, et puis je tiens si peu de place dans la vie!... Si j'avais commis quelque faute, on pourrait avoir l'intention de me punir; mais je ne suis pas coupable, je vous le jure. On m'a peut-être prise pour une autre ; oui, il y a erreur, ceux qui m'ont arrachée à mon existence paisible, heureuse, le reconnaîtront. Oh ! je vous en supplie, madame, rassurez-inoi, dites-moi tout ce que vous savez. Si je suis menacée de quoique danger, ne me le cachez pas; quel qu'il soit, je préfère le connaître; j'aurai moins peur; c'est l'incertitude, ce sont les appréhensions qui m'épouvantent.

La jeune fille s'interrompit, suffoquée parles larmes.

— Je vous l'ai dit déjà, ma mignonne, répondit la Solange d'une voix doucereuse, qu'elle essayait de rendre sympathique, je ne sais rien ; je ne suis pas la confidente du maître et il n'entre pas dans ses habitudes de raconter ses affaires. C'est un homme discret et il serait bien habile celui qui devinerait sa pensée. J'ignore absolument quel est son projet, ijuelles sont ses intentions. Allons, ne pleurez pas ainsi, à quoi bon vous désoler? C'est bien inutile. Attendez. Le maître viendra tantôt.

La jeune fille se redressa.

— Ah! il viendra, fit-elle.

— Oui, et vous le verrez ; vous causerez avec lui ; peut-être vous apprendrat-il ce (jue vous désirez savoir.

Claire essuya ses yeux.

— C'est bien, dit-elle, je l'attends, je serai contente de le voir ; s'il me cache sa pensée, j'aurai moins de réserve, il connaîtra la mienne toute eutière ; il saura ce que je pense de lui et de ses pareils.

La vieille femme secoua la tête.

— Ma mie, reprit-elle, je vous conseille la prudence ; soyez pour lui douce, gentille, gracieuse, vous avez tout à y gaguer. N'oubliez pas ce proverbe qui dit que ce n'est pas avec du vinaigre qu'on prend les mouches.

— Avons entendre, répliqua la jeune fille avec dédain, il semblerait que je lui dusse des remerciements, à votre maître. Il est riclic, il est puissant, dites-vous; qu'est-ce que cela me fait à moi! Vous lui obéissez, il vous courbe sons sa volonté, parce qu'il est votre maître. Il n'est pas le mien. Je ne puis voir eu lui qu'un méchant homme, et si j'en juge par ses actes, c'est un malfaiteur.

— Vous êtes injuste envers lui, ma belle; quand il vous aura parlé, je suis persuadée que vous penserez autremout.

Claire haussa légèrement les épaules.

— Du moment qu'il ne vous veut pas de mal, continua la Solange, c'est

qu'il vous veut du bien. Dame! vous êtes joune, jolie... Qui sait? vous êtes peiitèlro sur le chemin de la fortune. Hé ! hé ! hé! ajouta-t-elle avec un sourire singulier, qui laissa voir quatre dents jaunes sous le rictus de ses lèvres grimaçantes, on a vu des choses plus étonnantes que ça.

La jeune fille devina sans doute la pensée de la vieille femme, car un éclair, qui s'éteignit aussitôt, sillonna son regard.

Après un court silence, madame Solange reprit :

— Plus je vous regarde, plus je vous trouve charmante et plus je vous admire; j'en suis convaincue, vous êtes née pour vous faire servir, et non pour être la domestique des autres.

— Vous pouvez vous dispenser de me faire des compliments, répondit Claire d'un ton sec.

La Solange se mordit les lèvres. Elle comprit qu'elle s'était trop avancée déjà, et qu'un mot de plus pouvait effaroucher la jeune fille.

— Celle-ci serait-elle une vertu? pensa-t-elle. Puis, à haute voix, elle reprit en changeant de ton :

— Oh ! ce que je vous dis là, c'est seulement pour causer. Vous êtes jolie comme une princesse, il n'est pas défendu de vous le dire, puisque c'est la vérité.

— Voulez-vous me donner une plume, de l'encre, et du papier? demanda Claire.

— De l'encre, du papier, pourquoi faire?

— Ce qu'on fait habituellement de ces objets, pour écrire.

— Qu'est-ce que vous voulez écrire, une lettre?

— Oui, une lettre.

— A qui !

— A M. le docteur Morand et aussi à ma mère pour la tranquilliser.

— Tiens, fit la vieille avec surprise, vous avez donc une mère?

— Ah çà! répliqua Claire impatientée, est-ce que vous croyez que je suis venue au monde toute seule sous un chou?

— Non, sansdoute, mais je croyais... on m'avait dit...

— Achevez, que vous a-t-on dit?

— Que vousétiezuneenfant de l'hospice, que vous n'aviez jamais connu vos parents.

Les yeux de la jeune fille se voilèrent et le souvenir du passé lui arracha un soupir.

— Autrefois, madame, c'était vrai, dit-elle, mais Dieu a eu pitié do moi, il m'a rendu ma mère.

— Alors je comprends poniNpioi vous désirez écrire ; malhnureusoment, je no jiuis vous le permettre.

— Pourquoi cela, madame?

— Le maître l'a défendu.

Claire, les yeux étincelants, se dressa comme poussée par un ressort.

— Mais c'est donc un monstre, cet homme ! s'écria-l-elle avec colère. Ainsi que madame Solange l'avait annoncé à Claire, Blaireau arriva à Join-

ville, le jour même, vers trois heures de l'après-midi.

Il eut une assez longue conversation avec la vieille femme, qui s'empressa de lui faire connaître les faits et gestes de la jeune fille.

Il écouta sans prononcer un mot, les sourcils froncés et réfléchissant, puis il se leva en disant :

— Je vais la voir.

Quand il entra dans la chamhre de la prisonnière, celle-ci, debout près de la fenêtre, était en contemplation devant le paysage. Un merle chantait caché dans los branchages d'un sycomore et elle enviait sa joie et sa liberté.

Elle se retourna brusquement, vit Blaireau, et faisant trois pas vers lui :

Ah ! c'est vous, monsieur, dit-elle, je vous attendais avec impatience.

Blaireau resta immobile, sans voix, et comme ébloui.

La nuit précédente, préoccupé par de sombres pensées, il n'avait point remarqué l'éclatante beauté de la jeune fille. A ce moment elle lui apparaissait dans toute sa splendeur. L'animation des traits, la rougeur des joues, produites par l'émotion, y ajoutaient un charme nouveau.

Blaireau passa successivement de l'admiration au ravissement et du ravissement à l'extase. Il se sentit sous le coup d'une fascination étrange. Pour la plupart des hommes, la beauté de la femme est une puissance qui les domine. Dans son trouble, il ne put immédiatement se rendre compte des sensations diverses cu'il éprouvait. Mais à des tressaillements intérieurs il reconnut certaines émotions de sa jeunesse, depuis longtemps oubliées. Et cet homme déjà vieux, presque un vieillard, endurci dans le mal, dont le cœur s'était refroidi, atrophié, cristallisé, devenu par ambition l'esclave d'une passion unique, celle de l'or, se sentait redevenir jeune en présence do cette belle jeune fille qui, rougissante, tremblait sous son regard.

Ce qu'il ressentait avait quelque chose de délicieux. Son cœur, qu'il croyait insensible à toute autre émotion que celle du bruit métaUique et du froissement du papier Garât, se reprenait à battre doucement. Une chaleur vivifiante circulait, rapide, dans tous ses membres. C'était une action magnétique. Il s'enivrait des effluves de cette beauté rayonnante, qui s'offrait à ses yeux émerveillés sans apprêt, sans voile, et par cela même plus provoquante encore.

En un instant, avec la rapidité de l'éclair ou du coup de foudre, il se sentit réveillé.

Le vieil homme transformé retrouvait les ardeurs du passé. L'avarice battait en retraite, repousséo par les désirs luxurieux. Mais ce n'était \h ([u'un étour

Tuute:> bes richesses (luieat maiutcQaut éUIées sur le bureau. (P&ge 357.)

disscmcnl momenl;iué pioduit par la surexcitation des sens. L'amour do l'or,, le plus effroyable de tous, est un cancer dont on ne guérit jamais.

Dominé, vaincu par les sensations matérielles, Blaireau convoitait déjà la possession do Claire. Partout cl toujours, sur tous les échelons du mal, Blaireau restait un scélérat.

Cependant, faisant un effort surlui-mèmo, il s'approcha do la jeune lillo.

Jjiy, 45. ^' ''°^' *"'•■"• ~ B«pro(luction inlorditi

3oi L'ENFANT U'J PAUDOUIIG

— Ainsi, lui dit-il d'une voix nasillarde ^n essayant de sourire, vous m'attendiez?

— On m'a annoncé votre visite, monsieur, riipondit Claire. lime tarde do savoir quel sort vous me réservez.

• — On a dû vous dire que vous u'a\ iez i iuu à «laïuùre.

— Cela ne m'a point rassurée, monsieur. Jai été l'objet d'une violence inouïe, et j'ai plus d'une raison de m'effrayer. On me tient sous clef dans celte chambre; j'interroge, on ne me répond pas ; je désire écrire une lettre, on ne le veut pas. Enlevée audacieusement et brutalement par vous, privée de ma liberté, séquestrée, gardée à vue par une femme qui, sous des apparences d'honnêteté, de bienveillance et de bonté, cache des sentiments qu'il me répugne de qualifier et évidemment ho^Liles, ai-je le droit de me plaindre, monsieur, dites, on ai-je le droit? Enfin, quel but poursuivez-vous? Quels sont vos projets? Je veux le savoir.

— 11 y a là un seci'et que vous ne devez pas connaître, mademoiselle. Sans vous en douter, vous touchez de près à de graves intérêts desquels dépendent la tranquillité, la fortune et peut être l'honneur de plusieurs familles. Vous ne pouviez rester plus louglcmps chez le docteur Morand, on a dû employer la force pour vous en faire sortir. Croyez-le, c'était nécessaire, les cii'coustances l'exigeaient.

Claire regardait Blaireau avec ahurissement.

— Mais je ne suis rien, s'écria-t-elle, rien qu'une pauvre fille! comment pourrais-je nuire à quelqu'un?

— Vous ne pourriez comprendre, répliqua Blaireau en souriant; plus tard, on pourra peut-être vous le dire.

— Est-ce que vous espérez me retenir ici longtemps malgré moi?

— Oh! le moins possible. Mais, à part la liberté qui ne peut vous être rendue, je vous prie de considérer celle maison comme la vôtre ; vous êtes ici la maîtresse et madame Solange est votre servante.

— Ma geôlière, riposta amèrement la jeune fille.

— Parce que vous voulez aBsolument vous croire prisonnière. Quoi que vous pensiez de moi, mademoiselle, loin d'être votre ennemi, je serai, si vous le voulez, votre meilleur ami, et le plus dévoué de tous, je le jure. Je regrette vivement la violence que j'ai employée à votre égard. Mais, je vous l'ai dit, il le fallait.

Un sourire ironique effieura les lèvres (to ia ji'unu lille.

— Je no rennais que quelques personnes à Paris, reprit-elle, des amis qui s'inf.éressent à moi et que ma disparition doit inquiéter sérieusement, me serat-il au moins permis de leur écrire pour les tranquilliser?

— Nous venons cela dans quehjues jours; pour le moment, il y aurait du danger.

Claire ne put se contenir plus longtemps.

— C'est abominable, c'est monstrueux! exclama-t-elle. Prenez garde, monsieur, prenez garde! Si puissant que vous soyez, il y a une justice pour tous, elle sait trouver le coupable et, tôt ou tard, elle châtie le crime! Je ne me laisserai pas abuser par vos paroles hypocrites ; on veut me tendre un piège, je le sens, je le devine; oui, vous méditez quelque infamie ! Mais Dieu ne m'abandonnera pas, il me donnera la force, et devrais-je me tuer smis vos yeux, me tuer, entendezvous, je vous échapperai ! . . .

Blaireau eut im haussement d'épaules.

— A voire âge on tient à la vie, dil-il, on veut connaître une partie des joies que promet l'avenir. Mais je veux bien vous le répéter, vous n'avez rien à craindre, aucun piège ne vous sera tendu; seulement, ne vous laissez pas aller à la violence, ce qui serait inutile, soyez soumise. Hier, vous pouviez être un danger pour moi et pour d'autres, vous êtes en ma puissance aujourd'hui, c'est vous dire que lorsque mon intérêt l'exige, je ne recule devant rien, c'est vous dire aussi que rien ne peut fléchir ma volonté. Maintenant, voici le conseil que je vous donne : résignez-vous.

— Jamais! cria-t-elle avec énergie, je ne veux jias rester plus longtemps dans cette maison oii tout ce que j'entends, tout ce que je vois m'inspire l'épouvante et riiorrour!

Elle se leva frémissante, l'œil en feu, et bondit vers la fenêtre.

iîlaireau avait deviné son intention, il fut assez tôt près d'elle pour la saisir h bras le corps et l'empêcher de se précipiter dans le vide.

Claire poussait des cris désespérés.

Blaireau la traîna à l'autre extrémité de la chambre où elle tomba affaissée sur le parquet.

Aux cris poussés par la jeune fille, la Solange avait entr'ouverl la porte. Illaireau lui fit signe d'entrer, il alla fermer la fenêtre, puis il revint prés de (.lairc qui se tordait dans une horrible convulsion.

— Elle a voulu se jeter par la fenêtre, dil-il à sa complice.

— Ce matin elle en a eu déjà la pensée, répondit la Solange.

— Alors elle n'esl pas bien dans cette chambre?

— J'ai compris.

La vieille s'approcha du mur, fit jouer un ressort caché dans la boiserie et une porle secrcle tourna Icnlement sur ses gonds rouilles. Cette porlo était l'unique entrée d'une pelilo pièce carrée, meublée seulement d'un lit, de deux chaises et d'un fauteuil. Elle recvait le jour par une lucarne pratiquée dans la loilure.

-Malgré ses cris et une vigoureuse résistance, Claire fut portée dans celle pièce prcs(|ue noire, qui ressemblait [dus à un cachot qu'à une chambre.

— Vous êtes si peu raisonnable, lui dil Blaireau, que vous me forcez à

prendre des précautions pour vous protéger contre vous-même. Vous seriez capable de faire quelque folie, je ne le veux pas.

— Je vous avais bien recommandé, pourtant, d'être gentille, ajouta !a Solange en manière de consolation.

Claire leur répondit par un regard de suprême dédain.

Ils la laissèrent seule. Le visage de Blaireau s'était assombri, il paraissait en proie à une agitation extraordinaire. La vieille le regardait avec étonnement.

— Vous êtes contrarié, lui dit-elle.

— Je ne sais ce que j'éprouve, répondit-il, cette petite a produit sur moi une impression étrange.

La Solange se mit à rire. Un regard dur de Blaireau étouffa cette gaieté qui n'était pas de circonstance.

— Ob! elle me sera fatale, murmura-l-il d'une voix sourde. Elle a une éner- ij gie, une volonté...

— Bail! vous en avez dompté de plus farouches. Blaireau eut un regard si terrible que la Solange effrayée fit deux pas en

arrière.

— Qu'a-l-il donc? grommela-t-elle entre les dents qui lui restaient. Tout entier à ses préoccupations nouvelles. Blaireau réfléchissait. Cependant,

au bout d'un instant, la vieille crut devoir lui demander si quelque chose devait être changé dans les ordres qu'il lui avait précédemment donnés au sujet de la jeune tille.

— Non, répondit-il. Mais n'oubliez pas que vous devez la traiter avec beaucoup de douceur et avec le plus grand respect.

LE thésor

Il était déjà tard lorsque Blaireau quitta Joinville, il avait l'esprit inquiet, toutes sortes de pensées fourmillaient dans son cerveau. Lorsqu'il rentra che? lui, la nuit était venue. Sa vieille domestique l'attendait prête à lui servir son dinor :

— Je ne mangerai pas, lui dit-il, je n'ai pas faim.

Il entra dans sou cabinet où il s'enferma. Depuis une heure une idée fixe s'était emparée de lui et il songeait à l'exécution rapide du plan qu'il venait do concevoir.

Il fit glisser dans ses rainures le panneau qui cachait la porto de fer de sa

L'EiNFANT DU FAUBOURG 357

caisse sficrèle. Il regarda aulour de lui et tendit l'oreille comme s'il eût craint d'être surpris. Il n'entendait que le bruit des pas de sa domestique allant et venant dans la pièce voisine. Alors il ouvrit la porte de fer et il resta un instant immobile, palpitant, en contemplation devant le coffre large et profond qui gardait son trésor. Son front s'éclaircit, ses traits s'animi'Teut; des éclairs fauves s'allumaient dans ses yeux. Soudain, il eut un petit rire sec, nerveux, aigu comme un sifflement.

— Tout cela est à moi, à moi, à moi ! murmura-t-il.

Et il plongea en même temps ses deux bras dans la caisse. Quand il se redressa, une de ses mains tenait un énorme sac d'or et l'autre un monceau de billets de banque. Il enleva la ficelle qui retenait ceux-ci et les éparpilla sur la moitié de son bureau; à côté il vida le sac d'or. Puis, plusieurs fois de suite il retourna au coffre-fort; il le mit à sec. Toutes ses richesses étaient maintenant étalées sur le bureau. Il y avait do tout : de l'or en lingots, de l'or monnayé de tous les pays : louis de France, guinées d'Angleterre, roupies des Indes, sequins de l'Orient, etc.. des actions et des obligations de nos chemins de fer et de nos grands établissements financiers ; des pierres fines d'une grosseur et d'une beauté merveilleuses : diamants, rubis, topazes, émcraudes, améthystes, qui scinlillaieiil, élincelaient, ruisselaient sous la lumière pAle de la lampe.

C'était une montagne de billets de banque et de valeurs mobilières ; l'or et les pierreries formaient une rivière éblouissante.

L'avare semblait ne pouvoir rassasier sa vue. Il se mirait dans l'or et les pierres précieuses au-dessus desquels il passait, sans y toucher, ses mains frémissantes. Tout à coup, il se mit à rire comme un insensé en battant des mains; il était enivré, pris par le vertige.

— Oui, répéla-t-il d'une voix rauqne, tout cola est à moi, à moi!...

Le dos voûté comme un arc, pour voir do plus près ses richesses, il fit plusieurs fois le tour de la table avec des soubresauts et des bonds d'épilepti(|ue. Il riait toujours, ou bien c'était comme un râle qui sortait de sa gorge. Et cela dura au moins une heure, une heure de folie étrange, épouvantable!

A le voir ainsi, seul au milieu de celte chambre à peine éclairée, ses rares cheveux hérissés sur son crâne, le visage jauni par les rofiets de l'or, rugissant, grinçant des dents, se démenant comme un possédé, l'œil enllammé et resiiirant avec un bruit de soufflet de forge, on l'eût pris pour un démon ou un cire fantastique.

Enfin, il se calma, mais les lueurs sombres do son regard no s'éteignirent point. Il s'assit à son bureau, son trésor devant lui, le couvant et le caressant des yeux. Il enfonça ses mains dans le tas d'or, comme s'il eût voulu les y baigner, il remua et fit sonner le métal jaune avec une ineffable volupté. Il avait des tressaillements singuliers, comme si un fluide électrique eût, de l'extrémité do ses doigts, passé dans son corps luul eulier.

Quand il se fut bien é^ayé à faire rouler For dans ses mains, qu'il eut réjoui ses oreilles à son tintement et rassasié sa vue, il commença à compter ses richesses. Il le fit avec soin, comptant jusqu'à trois fois, afin de s'assurer qu'il ne se trompait point; il écrivait chaque chiffre sur une feuille de papier à quatre colonnes; la première était pour l'or, la seconde portait la valeur approximative des pierres fines, les l)illets de l)anque occupaient la troisième, la dernière était réservée aux valeurs industrielles et autres.

Sa fortune comptée en détail, il additionna le produit des colonnes. Le ["U\\ général donna ce chiffre majestueux : deux millions trois cent mille fi-ancs. Et ces deux millions étaient le produit du crime et de nombreuses exactions! L'avare n'avait reculé devant rien pour s'enrichir et grossir son trésor. 11 ne [lensait guère aux malheureux qu'il avait dépouillés, aux misères, aux douleurs semées sur son passage, aux pleurs qu'il avait fait couler, aux souffrances, au désespoir, à l'agonie de ses victimes. 11 était parvenu au but poursuivi avec acharnement; que lui importait le reste?... Il ne pensait pas davantage au châtiment mérité parle criminel. Trop longtemps impuni, il pouvait considérer la justice des hommes comme impuissante et se dire hors de ses atteintes ; quant à celle de Dieu, il n'y croyait point.

Blaireau ayant replacé son trésor dans le coffre-fort, revint s'asseoir devant son bureau et se mit à écrire. Le jour parut. Les premiers rayons du soleil le surprirent la plume à la main, grinçant encore sur le papier. Il avait écrit une vingtaine de lettres, qui étaient prêtes à être expédiées. Il les porta lui-même au bureau de poste, avant la première levée des boîtes. Il rentra, gourmanda sa servante, qui ne se dépêchait pas assez selon lui, se fit servir froid le dîner auquel il n'avait pas touché la veille, mangea précipitamment et sortit de nouveau en disant qu'il rentrerait vers une heure et qu'il faudrait faire attendre dans le salon les personnes qui viendraient pour lui parler.

Pendant cette journée et celle du lendemain. Blaireau déploya une activité extraordinaire. 11 opéra d'importantes rentrées d'argent; deux joailliers do sa connaissance lui échangèrent ses lingots d'or et ses pierres précieuses contre de beaux billets de la banque de France. Ceux-ci furent à leur tour transformés en excellentes valeurs anglaises et allemandes. Son or lui-même eut le même sort, son or, qui était devenu son adoration!... 11 ne conserva que deux mille cin(| cents louis, dont il n'eut ni la force ni le courage de se séparer. 11 vendit à la Bourse, au comptant, tout ce qu'il possédait de valeurs mobilières, dont la négociation à l'étranger pouvait présenter quelque difficulté.

Evidemment, Blaireau ayant réfléchi, songeait sérieusement à quitter la France.

Le lundi, à deux heures, les sommes qu'il avait en caisse et en lorlofeiiillc, le tout sous clof, dans son collre-iort, dépassaient trois millions. 11 lui restait

encore à réaliser, ultérieurement, plusieurs centaines de mille francs. Son iiDtaire était chargé de ce soin.

Malgré ses occupations et le peu de temps dont il pouvait disposer, il trouva cependant le moyen de faire le samedi et le dimanche une courte apparition dans la maison de Joinville. Claire l'attirait. La jeune fille continuait à exercer sur lui une sorte de fascination magnétique qu'il subissait, bien qu'il chcrcliàt à lui éf'happer.

Pourtant, soit timidité, soit crainte ou tout autre sentiment auquel il obéissait, il n'osa point se présenter devant elle. Mais madame Solange lui donnait de ses nouvelles, il était sous le mi'me toit, une porte seulement les séparait, il se trouvait satisfait.

D'après les renseignements donnés au grand Bernard par ses camarades du faubourg, nous savous que ces derniers, chargés de surveiller la maison, y avaient vu entrer un homme qui, au dire des voisins, faisait dasscz fréquentes visites h la dame Solange. Cet iiomme, dont personne ne savait le nom à Joinville, c'était Blaireau. 11 venait ce jour-là avec une idée bien arrêtée, plein de résolution et disposé, e'il le fallait, à prendre un parti extrême. Mais à [)eine eutré daus la maison, sou assurance disparut. Il semblait qu'il n'eût plus de volonté. Uii.°- puissance mystérieuse le dominait.

Ainsi, cet homme audacieux et sceptique, habitué à se faire un jeu des sentiments les meilleurs et les plus purs, pouvait éprouver une émotion, il se sentait vaincu, terrassé. Vainement il essayait de réagir contre lui-même, il s'accusait de lâcheté et dévorait sa rage impuissante.

11 ressemblait au lion qui montre ses dents formidables et rugit de colère eu se roulant aux pieds du dompteur.

La veille, il avait prévenu la Solange qu'il lui ferait l'honneur de diuer avec elle; celle-ci avait fait, le matin, ses provisions en conséquence et préparé pour le maître trois ou (|ualro mets qu'elle savait de son goût.

Blaireau aimait la table et était gourmand à ses heures. La Solange le savait depuis longtemps, aussi mettait-elle tous ses soins à justifier sa réputation de bonne cuisinière. Il faut dire que Blaireau, peu difficile dans le choix de ses relations et de ses amis, l'avait connue dans sa jeunesse, alors qu'elle portait le cordon bleu dans la maison d'un grand seigneur russe.

Mais, depuis quelque temps. Blaireau manquait d'appétit. Au grand étonnemcnt de la vieille femme, il mangea à peine. En revanche, il but un peu plus que d'habitude. Les vins vieux de nos bons crus de Bourgogne étaient délicieux et 'es liqueurs du meilleur choix. Blaireau buvait pour se donner du cœur, s'égayer un [leu et retrouver la hardiesse et l'audace ijui, pour la première fois, lui faisaient défaut.

Il se leva de table avec un commencement d'ébriété. 11 avait le visage enluminé et ses petits yeux ronds brillaient comme des escarboucles.

Cependant il fut pris d'un léger tremblement lorsqu'il entra dans la ch;i,mbre de sa captive. Claire achevait de dîner, elle était assise près de la table sur laqu'alle la Solange lui avait servi son repas du soir. Metlaat tout son espoir en Dieu, et ne comptant plus que sur un secours inattendu du ciel, la jeune lille avait suivi le conseil de Blaireau, elle s'était résignée. L'espoir est d'essence divine, il lutte contre l'adversité et sauve des défaillances, il est la ressource suprême des malheureux et des opprimés.

En voyant paraître Blaireau, Claire fit un mouvement brusque, mais elle resta assise. Leurs regards se croisèrent, l'un ardent, presque tendre, l'autre froid, plein de mépris.

Blaireau prit une chaise et vint s'asseoir près d'elle. Puis, longuement, il la regarda, hésitant à parler. Claire se sentit gênée sous son regard et se recula.

— Oh! non, non, dit-il vivement, ne vous éloignez pas de moi. Il se rapprocha.

— J'éprouve en ce moment une joie indéfinissable, reprit-il en adoucissant sa voix, cela me fait du bien de vous regarder. Il me semble que je vous connais depuis longtemps... Cela ne peut pas être, pourtant, vous êtes si jeune!... Ce sont vos beaux yeux noirs qui me troublent l'esprit. J'ai vu, oui j'ai vu déjà ce icgard plein de défiance et de colère, et ce sourire railleur, qui passe en ce moment sur vos lèvres roses. Où? quand? Je vous ai causé un chagrin et vous m'en voulez, vous m'en voulez beaucoup.

— Je n'ai pas encore appris à haïr, répondit Claire, et j'espère ne jamais connaître ce sentiment.mauvais; mais si ce n'est point de la haine que vous m'inspirez, c'est assurément un profond mépris.

Il passa la main sur son front et murmura :

— Cela devait être.

Après un moment de silence, il reprit :

— Vous me traitez durement, Claire, mais je l'ai mérité, je n'ai pas le droit do me plaindre. Pourtant, je vous le jure, je donnerais tout au monde pour votre bonheur.

— Donnez-moi donc la liberté! s'écria- 1- elle.

— Nous parlerons de cela tout à l'heure.

— Je n'ai jamais menti, monsieur; si vous mo laissez sortir de celte maison, je vous promets d'oublier aussitôt vos actes de violence. Il y a quatre jours qi^e je suis retenue ici ; ces quatre jours, je les retrancherai de mon existence et jamais je n'en parlerai à personne. Ce sera un secret qui restera enseveli au fond de mon cœur.

— Oui, vous avez le cœur généreux, vous garderiez le silence; mais je suis sans crainte, aucune accusation no pourrait m'atteindre. D'ailleurs, demain je quitterai Paris, la France, peut-être pouf toujour.-i. Je n'ai plus vingt-cinq ans, j'ai besoin de repos; n'espérant pas le trouver ici, je veux aller le chercher à.

Elle avait saisi Blaireau el ne le lâchait poiut. (Page 367.)

l'élranger. Oui, je suis à la veille de mon départ, et il m'est venu dans l'idée d(-. vous emmener avec moi.

Claire le regarda avec stupeur.

— Je me suis imaginé que vous consentiriez à me suivre, ajouta-t-il. Vous êtes fou! vous êtes fou! exclama la jeune tille elFrayée.

- Non, j'ai toute ma raison. Claire, écoutez-moi : depuis .|ualre jours, ce qui se passe en moi est inexplicable; je suis pris d'un étourdissement couliaucl.

Page 1