ON MONSTRE
Debout, droite et roide, les lèvres contractées, les narines frémissanics, Claire ressemblait à la Diane courroucée.
— Ah ! exclama-t-elle avec une colère contenue, une semblable proposition, est bien digne de vous, elle devait être dans votre pensée, elle devait sortir de votre bouche; c'est bien le langage qui vous convient... maisje le préfère à vos paroles hypocrites de tout à l'heure... Ainsi, ce n'est pas assez do m'imposer votre odieuse présence, il faut encore que vous m'insultiez!...
Il fit un geste de protestation.
— Oui, continua-t-elle avec violence, que vous m'insultiez!... Vos projets sont infâmes, monsieur; mais toute faible que je suis je saurai me défendre contre vous; non, je ne vous crains pas... Si vous tentiez seulemeiil de me toucher, ce que je considérerais comme un outrage, aussi vrai que je suis une honnête fille et que voua êtes un misérable, je me briserais la tète contre l'un de ces murs!
— Vous vous méprenez sur mes intentions, répondit-il avec une émotion qui força lajeune fille à l'écouter malgré elle. Je ne veux point commettre conlie vous une nouvelle violence et moins encore vous outrager. Vous êtes pauvre, Claire, je veux vous faire riche. Et pour cela, je ne vous demande qu'une chose : consentir à vivre près de moi. Je ne me suis jamais marié, je suis sans parents, sans famille, et j'ai près de quatre millions do fortune... ICulendez-vous, Claire, quatre millions!...
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi? répondit-elle sèchement.
— Venez avec moi et toute ma fortune sera pour vous, oui, vous serez mou héritière... Je vous couvrirai de soie, de dentelles, de diamants; rien ne me semblera assez beau pour vous. Je vous entourerai d'un luxe à rendre jalouse une reine. Si vous l'exigez, je ne serai pas autre chose pour vous qu'un ami, un ami sincère et dévoué; mais vous serez près de moi, je pourrai vous voir tous l('s jonrs, à chaque instant. Empressé à vous satisfaire," je vous aimerai, je vous admirerai. Quelle ivresse! J'aurai pour vous la tendresse d'un père, la passion d'un amant, vous serez mon idole!
Claire écoulait, stupéfiée de ce qu'elle entendait.
Cela lui paraissait si monstrueux et en même temps si burles^]ue, qu'il lui semblait qu'elle faisait un mauvais rêve, qu'un horrible cauchemar la tourmentait. '.
Si elle eût été libre, si elle n'eût pas été au pouvoir de cet homme, qui, dans un accès de fureur ou de démence, pouvait se livrer contre elle aux dernières extrémités, elle aurait certainement éclaté de rire.
— Mon Dieu, se disait-elle en frissonnant d'effroi, en quelles mains suis-je donc tombée? Qu'est-il, ce misérable, pour oser me parler ainsi? Si ce hideux vieillard n'est pas un insensé, s'il a vj'aiment sa raison, le cynisme de ses paroles est épouvantable !
Blaireau interpréta en sa faveur le silence et le calme apparent de la jeune fille. Adorateur du veau d'or, le dieu unique de sa vie honteuse, n'ayant guère connu que des âmes vénales et perverses, aux instincts bas et vils, et jugeant les autres d'après lui-même, il crut avoir réussi à éblouir Claire par le mirage des me; veilles pompeusement offertes à son imagination de jeune fille. D'ailleurs, comme la plupart de ces êtres misérables, dont la difformité physique égale la laideur morale, il ne se voyait point tel qu'il était, c'est-à-dire un objet de répulsion et de terreur.
— Claire, charmante Claire, reprit-il avec un accent étrange, par vous je me sens rajeuni, vous achèverez votre œuvre... Pris de bonne heure par une vie de lutte et de travail, je n'ai pas eu de jeunesse, je la trouverai près de vous. Un jour, plus tard, quand vous serez habituée à moi, quand je vous aurai prouvé combien votre bonheur m'est cher, vous consentirez peut-être à devenir ma femme!... Ma femme... Ah! si vous me donniez seulement cet espoir, vous m'ouvririez le ciel!...
En achevant ces mots, sous le coup d'une émotion indicible, ses yeux se fermi rent.
— Ah! c'en est trop! s'écria Claire avec emportement, moi vous suivre, vivre près de vous ! moi votre femme! Votre esprit en démence pouvait seul vous ilonner cette illusion. Si vous ne savez pas vous arrêter dans vos insultes, la
I patience a ses limites, monsieur. Mais dans quelle fange avez-vous donc vécu pour parler ainsi à une malheureuse, qui ne vous demande qu'une chose : lui rendre la libei'té que vous lui avez ravie. Quelle idée avez-vous donc de ce qui est juste, de ce qui est bien? Je ne connais de vous que vos actes, ils sont infilmes!... Vieillard, vous n'avez jamais su mériter le respect auquel ont droit les hommes de votre âge! Ah! pour le mal que vous m'avez fait, à moi, victime de je ne sais quoi calcul monstrueux, et plus encore pour celui que vous avez dû faire à bien d'autres, soyez maudit!
<< Vous voulez; me retenir ici ; eh bien, soit, j'y resterai et je me laisserai mourir de fiiiiii! Mai.s avant de moui'ir, j'aur.ii a|)pL'lé sur vous toutes les colères du ciel, les plus effroyables vengeances!... Si les muis de cette prison sont trop
épais pour que ma voix puisse les percer et se faire entendre des hommes, elle sera assez puissante pour arriver jusqu'à Dieu... Et c'est Dieu, misérable, c'est Dieu qui vous punira comme vous le méritez!...
« Allez-vouscn, débarrassez-moi de votre odieuse présence, allez-vous-en!... Vous m'iuspirez plus d'épouvante et d'horreur que le plus hideux reptile ! >■
Et, superbe de colère et d'énergie, Claire, toute tremblante, le bras leuJu, lui montrait la porle.
Un double éclair jaillit des yeux de Blaireau, ses traits se contractèrent affreusement et son visage, sur lequel apparaissaient de larges taches rouges, prit une expression horrible. En mémo temps, un rire strident éclata entre ses lèvres crispées.
Ses instincts mauvais, loule sa brutalité venaient de se réveiller. Un instant domptée, la bête malfaisante reparaissait en lui plus féroce que jamais.
Il se leva. Claire recula avec terreur.
— Misérable fille ! hurla-t-il d'une voix sourde, qui n'avait plus rien d'humain, je voulais te faire riche... Tu l'as dit toi-même, jiHais un in.son5é, un fou !... Tu me demandes ta liberté, jamais!... Tu t'es trouvée sur mon passage, tant pis pour loi. Tu es un obstacle, un danger, tu peux me nuire, jeté brise!... Tu ne sortiras plus d"ici, cette chambre sera ton tombeau !... Tu as choisi toimême le genre de mort que tu {tréfères ; tu mourras de faim!
Claire se sentit glacée jusqu'à la moelle des os.
— Làrlie ! lâche! lui cria-l-elle.
Blaireau eut un regard de tigre suivi J'un nouveau rire surdunique.
Il ouvrit la porte.
A ce moment, les cris : « Au secours ! à moi ! au secours ! » retentirent dans la maison.
Celait la voix de Solange. Ils la reconnurent. Blaireau dressa la tête comme un Peau-Bouge à l'approche d'un ennemi inconnu.
Après s'être introduits dans le jardin par la porle de la ruelle, la mère Langlois, le grand Bernard et ses deux camarades s'étaient approchés de la maison avec précaution, sans bruit, en se glissant le long d'un des murs de clôture. Les fenêtres du rcz de-chaussée comme celles des deux étages étaient fermées et les volets tirés. La maison était silencieuse. Aucune lumière n'aiiparaissail à l'intérieur.
Le grand Bernard montra à Brion une ])orte. Celui-ci comprit. Il marcha vers la porte, pendant que les autres restaient eu arrière, cachés derrière un massif d'arbustes.
A l'aide de l'instrument qu'il s'était procuré une heure auparavani, l'ouvrier força la serrure et la porte s'ouvrit.
Madame Solange, toujours si piiidenle, avait i)robabli;ment oublié delà verrouiller à l'intérieur.
Brioii fit lia signe et entra le premier ; les autres s'élancèrenthdrs do leur cachette et pénétrèrent à leur tour dans la maison.
Ils étaient dans un corridor au milieu duquel s'appuyait l'escalier; mais, dans les ténèbres, ils ne pouvaient rien distinguer.
— Allume ton rat-de-cave, dit à voix basse Bernard au Bourguignon. Il n'eut pas le temps d'obéir à cet ordre.
La Solange se montra dans l'escalier, un ûambeau à la main.
Les visiteurs nocturnes se tapirent contre le mur.
La vieille femme, qui se trouvait dans sa chambre au premier étage, ayant entendu un bruit dont elle ne se rendait pas compte, descendait au rez-de-chaussée pour en découvrir la cause.
Elle avait encore trois ou quatre marches à descendre lorsque le grand Bernard, se redressant brusquement, lui sauta à la gorge, en lui arrachant son flambeau. A leur tour, le Bourguignon et Brion se jetèrent sur elle et la terrassèrent. C'est à ce moment qu'elle avait rempli la maison de ses cris désespérés.
Cela ne dura pas longtemps. Un mouchoir passé dans sa b )uche et solidement noué derrière la nuque étouffa sa voix.
Laissant la Solange entre les mains des deux compagnons, le grand Bernard, suivi de la mère Langlois, dont le cœur battait à se briser, grimpait l'escalier.
La vieille femme se débattait avec fureur, cherchant à se débarrasser de son bAillon.
— La vieille coquine commence à devenir gênante, grommela le Bourguignon; on ne sait pas ce qu'il y a là-haut, et je ne veux pas que la maman et Bernard visitent seuls ce repaire de brigands.
— C'est vrai; mais si nous abandonnons celle-ci, elle est capable de nous jouer un mauvais tour. Il faudrait l'enfermer quelque part.
— C'est assez mon avis.
— Seulement, il y a l'endroit à trouver,
— Je vais le chercher, dit le Bourguignon on allumant son rat-de-cave. Il ouvrit une porte et disparut. Il revint au bout d'un instant en disant :
— J'ai trouvé la cage qui convient à celte vilaine chouette : une espèce de cuisine dont la fenêtre a des barreaux de fer; comme cela nous pourrons être tranquilles et sûrs que l'oiseau ne s'envolera pas.
Malgré sa résistance, la Solange fut traînéo dans la salie où les deux ouvriers l'enfermeront.
Au moment où Blaireau se disposait à fermer la prisoi\ de Chiiro, pour s'élancer ensuite au secours de sa complice, la jeune lille voulut faire un dernier et suprême effort pour échapper à son persécuteur et reprendre sa liberté.
Elle bondit vers la porte. Blaireau tenta de la repousser; elle s'accrocha à ses vêtements. Alors, ui\o lutte acharnée, sauvage, s'engagea entre eux. L'espoir de la délivrance tri|>lait les forces de Claire. Aux cris poussés par la S ilango,
tout son être avait tressailli do joie; quelque chose lui disait que le secours si ardemment demandé à Dieu lui arrivait ; elle attendait son libérateur.
Elle avait saisi Blaireau et ne le lâchait point, malgré les eiïorts musculeux de ce dernier pour se dégager. Cela durait trop. Le misérable, ivre de vin et de rage, ne se connaissant plus, leva le poing et la frappa.
Elle jeta un cri de douleur.
A ce cri, une voix éclatante répondit par ces mots :
— Ma fille! ma fille!
Blaireau n'entendit pas. Le sang bourdonnant dans ses oreilles le rendait sourd.
Il frappa une seconde fois.
La jeune fille, étourdie, chancela, lâcha prise et tomba sur ses genoux.
Au même instant, une porte s'ouvrit avec fracas et le grand Bernard parut sur le seuil.