‹ L'enfant du faubourgChapitre 43 sur 96 · LE PÈRE DE CLAIRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE CLAIRE

A la vue de cet homme d'une taille de géant, qui lui était inconnu. Blaireau comprit qu'un efl'royable danger le menaçait. Il pensa à s'enfuir, mais le grand Bernard gardait la porte. Ouvrir la fenêtre et s'élancer dans le jardin était un saut périlleux redoutable à son âge. Et pourtant, à tout prix il fallait (ru'il s'échappât.

Il poussa un rugissement de fauve acculé dans son antre et bondit vers la porte pour forcer le passage.

Le grand Bernard étendit le bras et le canon de son revolver se trouva à la hauteur des yeux de Blaireau.

De blême qu'elle était, la figure du misérable prit une teinte violacée, les veines de son cou se gonfièrent et ses yeux farouches s'injectèrent de sang. Terrifié, il se jeta en arrière en faisant entendre un nouveau rugissement de détresse.

La mère Lnnglois se montra derrière l'ouvrier qui, sans quitter Blaireau des yeux, s'effaça pour la laisser outrer. Son œil avide plongea dans la chambre, f.iibiemont éclairée par une petite lampe. Elle aperçut Blaireau, qu'elle ne reconnut pas d'abord; puis, affaissée dans un coin, la tête appuyée contre le mur, elle vit Claire. En deux bonds elle fut près d'elle.

— Maman ! maman! cria la joiine lille en lui tendant les bras.

La mère Langlois ne pouvait ricu dire, elle sanglotait.

Elle prit sa fille dnns ses bras et la releva. Ensuite, l'étreignant fortement contre sa poitrine, elle couvrit ses joues, son front, sa bouche et ses yeux de baisers délirants. On n'entendit pendant quelques minutes que le bruit des baisers, des soupirs et des sanglots.

Rien ne pourrait rendre la joie et l'ivresse de la mère et de la fille.

Pendant ce temps, éperdu, chancelant et tremblant de peur. Blaireau s'était retiré jusqu'au fond de la' chambre, et cherchait à se blottir dans l'endroit le moins éclairé. Peut-être espérait-il qu'on l'oublierait et que les libérateurs de la jeune fille se contenteraient de l'avoir retrouvée et de l'emmener.

Jlais le grand Bernard, tenant son arme terrible à la main, ne le perdait pas de vue. Il put même s'avancer jusqu'au milieu de la chambre, car, maintenant, le Bourguignon et Brion, deux solides gaillards aussi, gardaient la porte.

Cependant, la mère Langlois cessa de sangloter et retrouva la parole.

Nous avons cru tous que tu avais quitté volontairement la maison du docteur Morand, dit-elle à Claire; j'ai su ce soir seulement que nous nous trompions et que tu avais été enlevée par des brigands. C'est vrai, n'est-ce pas, c'est bien vrai? ' •

— Oui, ma mère, répomlil Claire en frissonnant.

— Ah! les scélérats, ils seront punis tous, quand je devrais les traîner moimême devant les juges, avec mes dents, si je n'ai pas assez de mes deux bras!

— Non, ma mère, laissez-les; mais emmenez-moi d'ici, partons tout de suite... j'ai peur!...

— Quand je te tiens dans mes bras, près de mon cœur, quand ces braves enfants du faubourg sont là, près de nous!... Tu ne sais pas encore que c'est grâce à eux que ta pauvre mère désolée depuis quatre jours a le bonheur de l'embrasser en ce moment. Ce sont des amis de ton André; celui-ci, tu le connais de nom : c'est le grand Bernard.

— Ah! monsieur Bernard, merci! s'écria Claire avec émotion; merci à vous aussi, messieurs, qui êtes également les amis d'André.

— Et les vôtres, mademoiselle Claire, répondirent ensemble les ouvriers.

— C'est bien, reprit gravement la mère Lnnglois, nous dirons des gentillesses plus tard; pour l'instant, nous avons autre chose à faire. Je veux d'abord savoir pourquoi ces scélérats t'ont enlevée. Ma fille, tu vas tout me dire.

— Mais je ne sais rien, ma mère.

— Tu ne sais rien? ce n'est pas possible. Tu n'oses peut-être pas parler... Ah! malheur, malheur à eux, si tu as été maltraitée, outragée! Allons, ma fille, parle, on ne t'a pas enlevée sans motif, que t'a-t-on fait? Je veux le savoir.

— Chère mère, je vous assure qu'on ne m'a point maltraitée, on a même eu pour moi certains égards...

— C'est bien la vérité, tu ne cherches pas à tromper ta mère?

-- Si j'eusse été maltraitée, ma mère, je vous le dirais, je vous le jure!

— Non, non I cria-t-il. Grâce I... Je suis un misérable. (Hage 372 )

— Allons, murmura la mère Langlois, nous sommes arrivés à temps.

« Pourtant, conlinua-t-elle eu élevant la voi.v, tout à l'heure tu as jeté Us cris, et tu as même crié assez fort pour que, d'en bas, j'aie pu reconnaître la voix. Que se passait-il donc?

— Chère mère, j'avais la pensée que quelqu'un venait me délivrer. Je voulus ni'échapper, m'enfuir de cette chambre qui est là, où j'étais enfermée. L'homme essaya de me faire rentrer de force, alors j'ai crié...

Lrv. 47. '• ""y» ^''•'"■. — R'produelion inUnlit».

— Cet homme est-il celui qui t'a enlevée?

— Oui, ma mère.

— Ahl le brigand, nous le tenons!... Il me payera les larmes qu'il t'a laii verser, car tu as beaucoup pleuré, j'en suis sûre.

— Oh! oui, beaucoup.

— Mes amis, reprit la mère Langlois en s'adressant aux ouvriers, gardez bien la porte; vous, grand Bernard, ayez toujours l'œil sur cette canaille.

— Soyez tranquille, répondit celui-ci, s'il essayait encore de se sauver, avant qu'il soit près de la porte, je lui aurais logé une balle dans la tête.

Blaireau, dans son coin, tremblait de tous ses membres. A ce moment la mère Langlois s'aperçut qu'il y avait des taches de sang sur la robe et les mains de sa fille.

— Du sang! s'écria-t-elle, du sang! Claire, tu es blessée?

— Non, ma mère.

— Mais ce sang, d'où vient-il?

— Tout à l'heure j'ai un peu saigné du nez.

— Ah! je comprends, tu n'as pas voulu me le dire, cet homme t'a battue, dis-le, ma fille, dis-le, il t'a frappée !

Claire resta silencieuse. Elle craignait les suites de la colère de sa mère et n'osait pas accuser son ennemi.

Mais la mère Langlois était convaincue.

— Ah! le lâche, il a osé porter la main sur mon enfant! exclama-t-elle, je serai sans pitié pour lui!

Elle fit asseoir Claire dans un fauteuil, puis elle lui dit :

— Reste là un instant, regarde et écoute, ce ne sera pas long.

— Elle se redressa le regard fulminant.

Elle marcha vers Blaireau, le saisit violemment par le bras et le tira près de la table sur laquelle était placée la lampe. Le visage de Blaireau se trouva en pleine lumière.

AussilAt la mère Langlois poussa un cri rauque et recula avec horreur.

— Lui! lui! fit-elle, lui! Blaireau!...

Ce mot passa entre ses lèvres comme une flèche et frappa le misérable on plein cœur.

Il fut pris d'un tressaillement nerveux et ses yeux glauques, aux regards hébétés, se fixèrent avec terreur sur cette femme inconnue, qui venait de le nommer.

Elle croisa ses bras sur sa poitrine, se rapprocha et, toujours menaçante, se campa devant Blaireau, bien en face.

— Infâme, lui dit-elle d'une voix rauque, je ne pensais guère te rencontrer ici. Ah! c'est le Dieu vengeur qui te livre k moi!... Tu me regardes... est-ce que tu ne me reconnais pas?

— Non, je ne vous connais pas, balbutia-l-il.

— Lève donc la tête davantage, tu me verras mieux.

— Non, je ne vous connais pas, répéta Blaireau.

— Vraiment, fit-elle avec une ironie mordante, en ce cas, tu perds facilement la mémoire de tes crimes, Auguste Blaireau.

Il tressaillit encore et s'écria :

— Mais qui êtes-vous donc?

— Je suis une femme que pendant vingt années tu as fait souffrir; par toi j'ai connu toutes les tortures... Begarde-moi bien. Blaireau, et souviens-toi de Saint-Germain... Je suis Pauline Langlois!

— Pauline, vous, vous!...

— Ah! tu me reconnais maintenant!... Tu me croyais morte, sans doute, et tu ne pensais guère qu'un jour ta victime se dresserait devant toi, terrible et implacable comme la justice de Dieu! Ab! le ciel m'est témoin que je ne te cherchais pas!... Oui, je suis Pauline Langlois, l'ouvrière de la rue Sainte-Anne, l'ancienne amie de Marguerite Gillot, et toi, tu es Auguste Blaireau le lâche, Auguste Blaireau le voleur, le bandit, le plus vil scélérat que la terre ait porté !... Va, tu ne commettras plus d'infamies; tu iras au bagne, et c'est moi, entends-tu? moi, qui t'y enverrai!... Et encore j'aurai un grand regret; c'est que le châtiment sera trop doux pour l'expiation.

— Pauline! Pauline! implora-t-il saisi -d'épouvante.

— Ah! ah! ah! fit-elle en ricanant, tu demandes grâce!... De la pitié pour toi, jamais!... Est-ce que tu as eu pitié de tes victimes?... Tiens, monstre, regarde cette enfant : tu l'as enlevée, emprisonnée et frappée il y a un instant; àh bien, c'est ma fille et c'est la tienne!...

Blaireau se sentit écrasé, il laissa échapper un cri sourd et sa tête tomba sur sa poitrine.

— Claire, reprit la mère Langlois d'une voix saccadée, je t'ai dit d'écouter parce que tu as le droit de tout eutendre; seulement ne fais pas de jugement téméraire... A ton tour, regarde cet homme; il se nomme Auguste Blaireau et il est ton père!...

— 0 mon Dieu, mon Dieu ! gémit la jeune lille.

— Ma fille, continua la mère avec exaltation, je te raconterai ma triste histoire, (jui est en même temps le récit du crime de cet homme; alors, seulement, tu pourras juger la mère!... Va, Glaire, je ne crains pas de porter haut la tête, je sais que je n'aurai pas à courber le front et à rougir devant ma fille!

Glaire se mit à pleurer, lu figure cachée dans ses mains. La mère Langlois se tourna vers le grand Bernard, et, lui montrant Blaireau, qui paraissait pétrifié :

— Go misérable appartient à la justice, dit-elle; vous irez prévenir le commissaire de police.

Ces paroles menaçantes tirèrent Blaireau de sa torpeur.

— Non, non, cria-t-il, grâce!... Je suis un misérable, c'est vrai... Pauline, je vous ai lâchement outragée, mais je me repens, oh! oui, je me repens!... Je vous en supplie, laissez-moi m'en aller.

— Auguste Blaireau, tu sortiras de cette maison entre deux agents de police ou deux gendarmes!

— Pauline, au nom de votre fille, grâce!... Elle détourna la tête avec dégoût.

Il y eut comme un sanglot dans la gorge de Blaireau.

Alors, Claire se leva lentement, pâle et le visage inondé de larmes.

— Ma mère, dit-elle, no soyez pas impitoyable; Dieu nous ordonne d'oublier les injures, le Christ a pardonné à ceux qui, après l'avoir couronné d'épines et flagellé, l'ont attaché sur la croix et mis à mort! Ma mère, moi aussi je vous demande grâce pour ce malheureux.

— Jamais! exclama la mère Lauglois avec violence.

— Mais il est mon père! s'écria la jeune fille avec un accent déchirant.

Blaireau fit quelques pas, courbé en deux, se traînant, et vint tomber haletant aux pieds de Claire. Il leva ses yeux vers elle, il lui tendit ses mains tremblantes :

— Ah! vous êtes bonne, vous, murmura-t-il; vous me l'avez dit, il n'y a pas de place pour la haine dans votre cœur... Vous êtes ma fille... c'est la vérité puisque Pauline vient de le dire... Ma fille!... Et ce qui se passe en moi depuis «juatre jours ne me l'a pas fait deviner... Ah! si j'avais su cela plus tôt... Ma fille! comme je l'aurais aimée!... Je le sens, je serais devenu meilleur; oui, oui, il eut été temps encore, j'aurais racheté le passé.

Des spasmes lui coupèrent la voix. Il se tordit dans d'atroces convulsions, se frappant le front, se meurtrissant le visage, s'arrachant les cheveux.

La mère Langlois, les sourcils froncés, les yeux secs et ardents, se tenait debout à quelques pas, immobile comme une statue. Rien sur son visage n'indiquait qu'elle éprouvât la moindre émotion.

Immobiles comme elle, graves et silencieux, les trois ouvriers attendaient ses ordres.

Blaireau, brisé, anéanti, fou de terreur, continuait à pousser des gémissements affreux.

— Ma mère, ma mère, dit Claire d'une voix suppliante, ayez pitié de lui. La mère Langlois secoua la tôle.

— De la pilié, je n'en ai plus, répondit-olle.

— Ma mère, ma mère chérie, j'implore son pardon!

— Si le châl'imenl le lui fait mériter, c'est de Dieu seul qu'il peut l'obtenir. Ah! ma fille, si tu le connaissais, au lieu d'élever la voix en sa faveur, tu lo luirais avec épouvanlc !... Ce n'est ni lo remords ni le rcponlir qui l'agilent en ce

moment, c'est la peur!... Il y a des choses que sait ta mère et que tu dois ignorer toujours. En ta présence, Claire, je n'ose pas lui jeter à la face tous ses crimes.

Malgré son trouble et ses angoisses, une pensée put éclore dans la tête de Blaireau. Il y vit une branche de salut, et, comme le malheureux qui se noie, il s'y cramponna avec l'énergie du désespoir.

Il fit un etTort, et sans le secours de Claire, qui lui tendit la main, il parvint à se mettre sur ses genoux.

— Pauline, dit-il, le repentir est entré en moi , je vous le jure ! En ce moment, pour prix du mal que je vous ai fait, je donnerais tout mon sang. Mais si vous le voulez, Pauline, il n'est pas impossible de le réparer.

— Hein, que dit-il? fit la mère Langlois.

— Pauline, continua-t-il d'un ton pénétré, j'ai plus de trois millions de fortune, consentez à devenir ma femme... Glaire sera légitimée, votre fille... notre enfant aura un nom!

Elle lui lança un regard terrible, tout en frissonnant d'horreur.

— Auguste Blaireau, répliqua-t-elle d'une voix creuse, ma fille n'a pas besoin de porter un autre nom que le mien, qui est le nom d'une honnête femme, et ni elle, ni moi ne voudrions le changer contre celui d'un scélérat! Quant à tes millions, Blaireau, ils me tentent moins encore. Où les as-tu pris, ces millions! Est-ce le travail qui te les a donnés?... De l'or comme celui-là doit brûler les mains de ceux qui le touchent, rendre aveugles ceux qui le regardent!... Si, comme tu le dis, — mais je ne le crois pas — le repentir est entré en toi, eh bien, pour commencer à mériter le pardon des infamies et des crimes qui ont souillé ta vie, dès demain, rends cet or à ceux à qui tu l'as volé!...

« Maintenant, écoute : Il y a quelques jours, je ne pensais pas comme en ce moment. En apprenant que tu existais encore, que tu habitais à Paris, je me mis à la recherche... Oh! ce n'était pas pour moî, mais pour ma fille! Alors, je voulais qu'elle fût reconnue par son père et c'est à genou.x, entends-tu. Blaireau, à genoux, humiliée et trembl.inte, que je t'aurais supplié de me prendre pour femme!... On m'avait dit aussi ([ue tu étais riche; mais je ne songeais pas à ta fortune... Pas plus pour ma lille que pour moi, je n'aurais voulu accepter de l'argent de toi. Claire se mariera un jour, bientôt je l'espère; sa dot est prête, tout ce que je possède lui appartient. Il ne s'agit pas de millions, mais elle a une petite fortune honnêtement acquise, que le travail de sa mère a gagnée. Cet argent-là fructifie toujours, parce qu'il est béni par le bon Dieu, tandis que ton or, à toi, Blaireau, est de l'or maudit!

« Eh bien, oui, poursuivit-elle avec animation, il y a quelques jours j'aurais accepté avec joie, avec reconnaissance la proposition que tu viens do mo faire de m'épouser. Mais aujourd'hui ta vue me glace d'effroi, tu me fais horreur!... Ah! plutôt que d'être ta femme, je préférerais perdre l'amour de ma fille! Claire,

tu entends, je refuse d'épouser cet homme, qui nous offre à toutes les deux son nom et ses millions 1... Mais à toi, mon enfant bien-aimée, je ne refuserai pas la première chose que tu me demandes. Ta voix suppliante a fait tressaillir mon cœur, devant tes larmes s'est éteinte ma colère... Je le prends en pitié, puisque tu le veux, et je lui pardonne le mal qu'il nous a fait. Malheureusement nous ne sommes pas ses seules victimes; s'il n'a pas le repentir sincère, il n'obtiendra pas le pardon de Dieu, plus sévère que nous.

— Ab ! Pauline, Pauline, s'écria Blaireau, c'est donc vrai, bien vrai, vous me pardonnez?

Il se traîna sur ses genoux jusqu'à elle.

— Auguste Blaireau, relève-toi, lui dit-elle d'un ton plein de gravité; je voulais te livrer à la justice, ma fille me le défend, je ne le ferai point. J'aurai peutêtre à regretter d'avoir été si indulgente; mais je ne veux pas que Claire me dise un jour : « Il avait le repentir et vous l'avez fait condamner; il pouvait revenir au bien et racheter ses crimes par une vie plus honnête, et vous l'avez fait frapper par la main des hommes! »

Blaireau s'était levé, il tremblait encore; mais la joie étincelait dans ses yeux.

— Tu es libre, reprit la mère Langlois; mais, avant de te laisser partir, il faut que tu nous dises pourquoi tu as enlevé Claire de la maison du docteur Morand. Surtout, pas de mensonge. Parle!

Il hésitait à répondre.

La mère Langlois lui mit la main sur l'épaule et, le secouant violemment :

— Parle donc, lui dit-elle rudement, en le couvrant d'un regard de feu. Blaireau comprit celte menace muette et se décida à répondre.

— Il y a chez le docteur Morand une folle, dit-il.

— Il n'y a rien d'étonnant à cela, puisque c'est une maison d'aliénés, fit la mère Langlois.

Claire avait tressailli. Elle se rapprocha pour mieux entendre. Blaireau reprit :

— J'ai appris que, grâce à une influence extraordinaire que mademoiselle Claire exerçait sur la folle, le docteur avait l'espoir de lui rendre la raison. Le retour à la raison de cette malheureuse amènerait la révélation d'un secret terrible, qui compromettrait un grand nom et couvrirait de honte une famille tout entière. Il faut que cette femme reste folle! Il y avait donc nécessité d'empêcher sa guérison; il le fallait à tout prix. Je compris, d'après ce qu'on m'avait dit, qu'il était urgent de la séparer de mademoiselle Claire.

— Alors, tu as enlevé ma fille.

— Et c'est pour cola... Oh! c'est horrible ! s'écria la jeune fille. Blaireau baissa la tète.

— Claire, demanda la mère Langlois, crois-tu ([u'il ait dit la vérité?

— Oh ! oui, ma mère, je le crois, je le crois I Et elle fondit en larmes en murmurant :

— Pauvre amie! pauvre Léontine!

— Léontine, dis-tu, Léontine Landais! exclama la mère Langlois.

— Oui, ma mère, ma bonne amie de Rebay, la pauvre folle qui a pris soin de mon enfance, qui m'a tant aimée, se nomme Léontine Landais.

Blaireau ouvrit de grands yeux hébétés; il ne comprenait pas. La mère Langlois était sous le coup d'une joie immense.

— Le jour où vous m'avez retrouvée, ma mère, reprit la jeune fille, on m'a dit': « Claire, si voulez que votre pauvre amie de Rebay, celle qui a été votre première mère, recouvre sa raison, il faut que vous restiez près d'elle pendant un mois encore. » C'était un devoir à remplir, ma mère; j'ai promis de rester, et c'est pour cela que je n'ai pas voulu vous suivre.

— Ah! Dieu soit loué! s'écria la mère Langlois en levant ses yeux vers le ciel, la pauvre Léontine est retrouvée aussi! Vont-ils être heureux tous!...

Elle entoura sa fille de ses bras et la serra fortement contre son cœur.

— Ah! murmura-t-ello avec ivresse, je ne savais pas encore que ma fille eût un pareil cœur!

— Ma mère, reprit Claire d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous allez me reconduire chez le docteur Morand, près de ma pauvre amie.

— Oui, mais pas ce soir, demain; le docteur nous attendra, carie grand Bernard ira le prévenir que nous t'avons retrouvée.

Blaireau écoutait avec une stupéfaction croissante. Pour que Claire sût lo nom de la folle, il fallait que celle-ci eût parlé. Elle avait donc eu déjà des éclairs de l'aison? De ce côté, le danger restait le même. Il le sentait. La pensée lie s'enfuir, de quitter immédiatement la France lui revint plus ardente. Pauline Langlois, elle aussi, paraissait connaître la folle. Y avait-il donc entre ces doux femmes, ses victimes, autre chose de commun que les souffrances causées par lui? Il ne pouvait le deviner, mais il le pressentait, et c'était pour lui un autre sujet de terreur.

Après l'avoir oublié un instant, la mère Langlois revint à lui.

— Blaireau, dit-elle, dans l'intérêt du docteur Morand et pour ma propre satisfaction, il me reste une chose à savoir : Qui donc te renseigne si bien sur ce qui se passe dans la maison de Montreuil?

— Une personne de l'établissement.

— Je le pensais bien. Est-ce un domestique?

— Oui.

— Son nom?

— Antonio.

— L'I'^spagnol? s'écria Claire; ah I lo misérable by(iocri(c!... 11 est peut-être

le seul serviteur de la maison que M. Morand n'aurait pas soupçonné d'une aussi odieuse trahison.

— Voilà le malheur de la plupart de ceux qui se font servir, murmura la mère Langlois, ils nourrissent près d'eux des espions et des traîtres!

« Blaireau, reprit-elle en élevant la voix, cet Antonio a-t-il été aussi ton com plice dans l'enlèvement de ma lille?

— Oui, c'est lui qui m'a ouvert les portes.

— Vous avez entendu, grand Bernard, vous vous chargerez d'édifier le docleur sur le dévouement et la fidélité de son domestique espagnol.

Elle se tourna de nouveau vers Blaireau.

— Si ton âme n'est pas morte, s'il le reste encore un peu de conscience, lui dit-elle d'un ton sévère et plein de dignité, regarde dans ton passé, et, si tu le peux, fais le total de toutes tes infamies!... Alors, tu connaîtras le remords, tu reverras toutes tes victimes; celles-ci, les yeux éteints par les larmes; celles-là, pâles, amaigries par la misère : d'autres devenues cadavres, couchées dans la tombe, te montreront leur suaire taché de sang. Toutes te poursuivront de leurs plaintes, de leurs gémissements, de leurs cris d'agonie... Tu les entendras sans cesse, à toute heure du jour et de la nuit... Haletant, épouvanté, tes chairs frissonnantes, tu voudras fuir les horribles visions; mais toujours elles se dresseront devant toi avec leurs voix lugubres! En vain tu fermeras les yeux et tu te boucheras les oreilles, toujours tu les verras, toujours tu les entendras. Tes victimes seront pour toi ce que tu as été pour elles, impitoyables ! Et cela durera jusqu'au jour où, écrasé, fou de terreur et repenti, tu tomberas à genoux et, la face dans la poussière, tu demanderas pardon à Dieu!

« Tu m'as vue aujourd'hui pour la seconde et dernière fois, je l'espère. Au nom de ma fille, écoute le conseil que je te vais donner : Tu vas sortir d'ici libre; mais ne perds pas une minute, quitte Paris immédiatement, sauve-toi! Passe la frontière de France, traverse les mers et cache-toi si bien que je n'entende plus parler de toi... Si, demain, en se levant, le soleil te trouve à Paris il sera trop tard pour t'enfiiir... Auguste Blaireau, tu es prévenu. Maintenant, va-t'en ! »

Blaireau se redressa, poussa un cri de joie et se dirigea vers la porte.

Le Bourguignon et Brion s'écartèrent pour le laisser passer. Mais au moment de s'élancer dans l'escalier, il se retourna brusquement et, les bras tendus, marcha vers Claire.

La mère Langlois se jeta devant lui, les yeux pleins d'éclairs.

— Arrière, misérable, arrière! cria-t-elle; toi embrasser ma fille, jamais!... Va-t'en, va-t'en !...

Et magnifique de colère, d'un geste impérieux elle lui montra la porte.

— Ah! murmura-t-il d'une voix étranglée, je l'aime, pourtant, je l'aime/

Les agents saisirent eu inêiiie temps la Solange par les deux bras. (Page 381.)

Un sourd gémissement s'échappa de sa poitrine; sous le regard dominateur de la mère Langlois, il recula jusqu'à la porte et descendit précipitamment l'escalier.

1,'arrestation

Derrière Blaireau, Brioa éhit descendu [joiir aller chercher la voiture qui

Liv. 48.

avait amené le grand Bernard et la mère Langlois à Joinville et que relle-ci avait eu l'excellente idée de conserver.

Un quart d'heure après, enlacées dans les bras l'une de l'autre, la mère et la fille prenaient la route de Paris.

La pauvre Pauline n'avait peut-être pas encore éprouvé une semblable ivresse.

— Enfin, disait-elle à Claire ravie en la pressant contre elle, pour la première fois, tu vas donc dormir dans ce lit qui t'attend depuis si longtemps!

— Oui, répondit la jeune fille, mais demain vous me mènerez à Monlreuil, vous me l'avez promis.

— Oui, cher trésor, oui, nous irons à Montreuil, il faut bien que le bon docteur guérisse ta bonne amie, la pauvre Léontine Landais! Ah! je l'aimerai bien aussi, celle-là, va, qui toute petite t'a tenue dans ses bras, que tu as appelée ta mère et qui t'a appris à aimer... El toi aussi tu l'aimeras toujours, toujours... je te le permets, je ne serai pas jalouse!...

Les trois ouvriers étaient encore dans la maison. Le grand Bernard se frottait ler mains.

— Vous me croirez si vous voulez, dit-il à ses camarades, je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie; notre expédition de ce soir a été une vraie partie de plaisir, et je puis vous dire comme le général eu chef d'une armée après la bataille gagnée : Soldats, je suis content de vous!

— L'aventure fera du bruit, dit le Bourguignon, on en parlera longtemps dans les ateliers du faubourg.

— Si vous voulez suivre mon conseil, camarades, nous nous tairons sur cette aiFaire. Cela amuseiait certainement nos amis; mais on pourrait faire aussi des suppositions malveillantes et je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas qu'on touche à la réputation de mademoiselle Claire.

— Pas plus qu'à l'honneur d'André; tu as raison, Bernard, approuva Brion.

— Dites donc, que pensez- vous de madame Langlois?

— Oh! c'est une vraie femme, celle-là.

— Quelle gaillarde!

— Tloin, comme elle vous a raboté le vieux Blaireau!

— lilaireau, un drôle de nom !

— C'e.st celui qui lui convient, fit le Bourguignon, un nom de bôlo!...

— Féroce? interrogea Brion en riant.

— A peu près, répondit le Bourguignon qui, dans ses mnincMils de? Inisir, s'occupait d'histoire naturelle, le Blaireau est un peu de la famille des ours, U9-S71.S mêles.

Los autres se mirent à rire.

— Assez causé, renrit le grand Bcniiird: vous savez f!"B je doi.s aller à Mon-

treuil cette nuit; c'est l'ordre de madame Langlois. Il n'est guère plus de dix heures; en marchant bien, j'y serai avant minuit.

— Ne veux-tu pas que nous t'accompagnions? demanda le Bourguignon.

— Si cela vous fait plaisir, je ne demande pas mieux.

— Avant tout, fit observer Brion, il serait bon, je crois, de rendre la liberté à la vieille coquine que nous avons emprisonnée tout à l'heure. Personne ne s'aviserait de venir la délivrer et nous n'avons aucune raison de vouloir qu'elle meure de faim ou soit dévorée par les rats.

— Va donc lui ouvrir la porte, dit le grand Bernard.

La Solange n'avait pas eu de peine à se débarrasser de son bâillon; revenue de la frayeur que lui avait causée la brusque attaque des ouvriers, qu'elle prit pour des voleurs, elle eut un accès de rage épouvantable. Depuis une heure, elle tournait et bondissait autour des murs de sa prison, comme une hyène furieuse dans sa cage de fer, cherchant vainement une issue pour s'échapper.

Elle était loin d'être calmée, quand Brion vint la mettre en liberté. Elle s'imagina sans doute que, après l'avoir volée, on voulait l'assassiner. Elle s'élança, affolée, hors de la salle basse, en poussant des cris effroyables, parmi lesquels on distinguait ces mots :

— Au voleur! à l'assassin!

— Elle est folle, archi-foUe, dit le grand Bernard, laissons-la crier à son aise et allons-nous-en.

Au même instant, on frappa violemment à la porte de la rue. La Solange avait perdu la tête; elle cria plus fort encore. Les coups frappes contre la porte redoublèrent. Puis une voix sonore se fit entendre, disant :

— Ouvrez au nom de la loi, ouvrez!

— Bon, fit le grand Bernard, voilà la police qui s'en mêlo; au fait, ce n'est peut-être pas un mal.

La voix de la rue reprit sur un ton plus élevé :

— Si vous n'ouvrez pas, nous enfonçons la porte.

— Brion, tu vas aller ouvrir, ordonna le grand Bernard; vous resterez ici tous les il(;ux pour répondre ; moi, je file en passant par le jardin, j'irai seul à Moutreuil. Si demain matin, à six heures, vous n'êtes pas chez moi, je reviendrai ici savoir ce qui se passe.

Il échangea une poignée de main avec ses camarades et disparut. Brion courut ouvrir la porte, que les agents se disposaient à enfoncer. Ils étaient trois : deux sergents do ville et un agent de la police de sûreté.

— Au voleur! à. l'assassin! cria encore la Solange, arrêtez-les. Un sergent de ville saisit Brion au collet.

— Oh! ce n'est pas la peine de me tenir, dit-il en souriant; c o:>i (lour vous faire entrer et non pour me sauver que j ai ouvert la porte.

— Nous ne sommes pas des voleurs et encore moins des assassins, dit alors

le Bourguignon en s'avançant vers les agents.

— Il ment, ce sont des voleurs, ils étaient trois, l'autre s'est sauvé, arrêtezles, glapit la vieille femme.

— Vous, commencez d'abord par vous taire, lui dit durement l'un des sergents de ville.

L'agent de la sûreté intervint.

— Si vous n'êtes pas des voleurs, dit-il en s'adressant au Bourguignon, ce que je veux bien admettre, qui êtes-vous?

— Nous sommes deux ouvriers ébénistes du faubourg Saint-Antoine.

— Ah ! vous êtes des ouvriers, soit. Mais comment expliquez-vous votre présence dans cette maison?

Lo Bourguignon et Brion échangèrent un regard qui n'échappa point à ra;^ciil.

— Vous voyez bien que ce sont des voleurs, dit la Solange.

— Cette femme prétend que vous étiez trois, est-ce vrai? demanda l'agent.

— Oui, nous étions trois et même quatre.

— Où sont vos complices?

— Oh! complices, ce n'est peut-être pas le mot qui convient; mais n'importe, ils étaient plus pressés que nous, et ils sont partis.

En répondant ainsi, le Bourguignon, on le voit, aggravait encore sa situation et celle de son ami.

— C'est bien, fit l'inspecteur de police, nous les retrouverons. ■ — Ce ne sera pas difficile, riposta Brion eu souriant.

— Je vous arrête, reprit l'agent, suivez-nous.

— Où cela? demanda le Bourguignon.

— Chez le commissaire de police.

— Décidément vous nous prenez pour des voleurs?

— Je connais trop bien ces gens-là pour m'y tromper, répondit l'agent; je suis convaincu que vous êtes, comme vous le déclarez, deux ouvriers; mais nous vous trouvons dans cette maison, qui ne jouit pas précisément d'une bonne repu tation, et il est utile qu'on sache ce que vous êtes venu faire.

— A la bonne Iifture, vous êtes un malin, vous, approuva Brion.

— Nous ne demandions pas autre chose que d'être conduit devant M. le com missaire de police, dit le Bourguignon, nous sommes prêts à vous suivre. Seulement, vous ferez bien, je crois, de prier madame de nous y accompagner.

Un sourire singulier passa sur les lèvres de l'agent. Il fit un signe aux sergents do ville, qui se placèrent aux côtés de la Solange. L . vieille se mit à trembler de tous ses membres.

— Pourquoi m'cmmener? dit-elle; je suis vieille, j'ai besoin de repos, laissez-moi me coucher.

— Il faut que vous fassiez votre plainte.

— Jlais je vous l'ai faite, je n'ai pas autre chose à dire. Ces hommes-là sont entrés dans la maison, je ne sais comment; ils se sont jetés sur moi, ils m'ont mis un mouchoir dans la bouche, pour m'empècher d'appeler au secours, et m'ont enfermée dans une chambre. Pourquoi? Pour me voler, je ne peux pas dire autre chose.

— Eh bien, vous le répéterez au commissaire. Il sera, du reste, très-content de vous voir, car depuis longtemps il désire faire votre connaissance.

— Allons, messieurs, emmenez cette femme, reprit l'agent de la sûreté, en s'adressant aux sergents de ville.

Voyant la mauvaise tournure que les choses prenaient pour elle, la Solange comprit combien elle avait été imprudente et mal avisée en jetant ces cris insensés qui avaient amené les agents ; sottement, elle s'était perdue elle-même.

Profitant d'un instant où les agents n'avaient pas l'œil sur elle, elle bondit en arrière avec l'intention de leur échapper, mais ils la saisirent en même temps par les deux bras.

Alors elle tomba sur ses genoux, blême de frayeur. Une sueur froide couvrait son front, ses dents claquaient.

— Je suis une pauvre vieille femme, dit-elle d'une voix chevrotante, je ne peux plus marcher, ayez pitié de moi.

Les agents ne purent s'empêcher de rire.

Elle sentit qu'elle n'avait rien à espérer d'eux. Cependant, elle crut encore pouvoir les attendrir en simulant une attaque de nerfs. Elle se roula par terre en poussant des plaintes et des cris lamentables. Tout cela fut inutile.

— Ma soirée a été bonne, murmura l'inspecteur de police en regardant lu Solange, qui se tordait comme une possédée, celle-là est de bonne prise.

Les sergents de ville, indécis, attendaient ses ordres.

— Ne voyez-vous pas que cette vieille femme nous joue une comédie de sa façon? leur dit-il. Le temps passe; allons, en route I

Il fallut traîner la Solange jusque dans la rue.

— Pour expliquer la présence à Joinville, à cette heure de la nuit, do l'agent de la sûreté et aussi son attitude vis-à-vis de la Solange, il est bon de dire que, par suite de plaintes portées par les voisins, la maison mystérieuse était surveillée depuis quelque temps. La police savait très-bien que la dame Solange recevait fréquemment des visiteurs aux allures étranges et qu'elle donnait des fêles qni duraient toute la nuit. Mais elle ignorait encore quel était le véritable motif de ces réunions nocturnes. Ce pouvait être une maison de jeu clandestine, ou aussi bien un lieu de débauche honteuse; mais, avant d'agir dans l'intérêt do la tranquillité et de la morale publiques, la police tenait à savoir s'il y avait icellemuut à réprimer des infractions à la loi.

Voilà pourquoi, depuis un mois environ, elle faisait surveiller la maison par un agent spécial, aussi actif qu'intelligent.

On comprend la satisfaction qu'éprouva ce dernier lorsque, par ses cris, la Solange lui offrit l'occasion d'entrer dans la maison, et avec quelle joie et quel empressement il la conduisit chez le commissaire de police qui, h ureusement, était encore au bureau du commissariat.

Ajirès avoir entendu le rapport des agents, le magistrat se tourna vers la Solange et l'invita à faire sa déposition.

D'une voix tremblante, presque éteinte, elle répéta ce qu'elle avait déjà dit aux agents.

Quand elle eut fini, le commissaire jeta un regard sévère sur les deux ouvriers.

— L'accusation est nette, dit-il, qu'avez-vous à répondre?

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