CHEZ LE COMMISSAIRE
Ce fut le Bourguignon qui prit la parole.
— Monsieur le commissaire, répondit-il, mon camarade que voilà se nomme Jules Brion et moi Edmond Blaisois, dit le Bourguignon, parce que je suis né natif de Dijon, Côle-d'Or. Comme Brion, je suis ébéniste de mon état et nous travaillons au faubourg dans le même atelier. Au premier ouvrier qu'on rencontre dans le quartier, de la colonne de Juillet à la place du Trône, on n'a qu'à demander s'il connaît Brion et le Bourguignon. Tout de suite il répondra : « Brion, le Bourguignon, les deux inséparables? Mais qui ne les connaît pas? Ce sont de vrais ziyues, ceux-là, et la preuve qu'ils valent quelque chose, c'est qu'ils senties amis du grand Bernard, le roi des ouvriers. » — Donc, monsieur le commissaire, voilà ce que nous sommes.
« Madame nous appelle voleurs; ça lui est facile à dire, mais difficile à prouver. Par exemple, ce qui est la vérité, c'est que l'ami Brion a forcé la porte à s'ouvrir pour nous faire entrer. Nous nous sommes dispensés de frapper, parce que nous étions sûrs d'avance que madame n'aurait pas lamabilité de nous ouvrir. Ce qui est encore vrai, c'est que nous l'avons empoignée, bâillonnée, pour l'empêcher de crier, et mise précieusement sous clef, afin de nous débarrasser momentanément de sa présence, et aussi pour qu'elle n'ait point la fantaisie de courir les rues la nuit, ce qui est généralemeut dangereux, même pour les femmes de son âge.
« Sans cette précaution que nous avons prise, continua-t-il en accentuant son ton gouailleur, je suis persuadé que madame n'aurait pas le plaisir d'être en ce moment en notre compagnie. »
Le commissaire de police écoutait et prenait des notes.
— Je vous assure, monsieur le commissaire, poursuivit le Bourguignon, que nous n'avions nullement l'intention de venir vous déranger ce soir. Nous allions nous retirer tranquillement, après avoir rendu la liberté à madame, lorsqu'elle eut la singulière idée d'appeler ces messieurs. Je crois qu'elle s'en mord les doigts maintenant; mais cela ne change en rien sa situation : elle vous fait ce soir la visite qu'elle vous aurait faite demain.
Le magistrat leva lentement la tête, et son regard scrutateur se fixa sur le visage honnête et franc de l'ouvrier.
— Enfin, dit-il, vous vous êtes introduits nuitamment dans une maison habitée ; il y a eu effraction et violation de domicile. Si ce n'était pour commettre un vol, quel mobile vous a fait agir?
— Ah! voilà... Nous n'avons pas l'intention de vous cacher la vérité, monsieur le commissaire; mais, tout de même, je regrette que le grand Bernard ne soit pas ici, il vous dirait cela mieux que moi.
— Ce grand Bernard était avec vous, c'est un de ceux qui ont pris la fuite?
— Le grand Bernard ne s'est point sauvé, monsieur le commissaire; c'est lui qui nous a ordonné de rester et d'ouvrir la porte à ces messieurs. Il n'est pas ici avec nous parce qu'il a pensé que ça lui prendrait trop de temps. Il avait une commission pressée à faire à Montreuil, chez M. le docteur Morand, et de Joinville à Montreuil il y a du chemin.
En entendant prononcer le nom du docteur, le magistrat fit un brusque mouvement.
— Nous parlerons tout à l'heure de celui que vous appelez le grand Bernard, dit-il; il faut, avant tout, que je sache dans quel but vous vous êtes introduits dans la maison.
— Oh! tout simplement jiour délivrer une jeune fille qu'on y retenait malgré elle.
Le commissaire bondit sur son fauteuil.
— Continuez, continuez, fit-il avec agitation.
Les agents s'étaient vivement rapprochés du Bourguignon.
— Mais, c'est tout, monsieur le commissaire, répondit l'ouvrier; comme nous le pensions, nous avons trouvé mademoiselle Claire...
- Claire, dites-vous Claire! exclama le magistrat.
D'une main fiévreuse il ouvrit un dossier dans lequel il prit une feuille, qu'il parcourut rapidement des yeux.
C'était une note, qu'il avait reçue de la Préfecture de police trois jours aupa-
ravant. Elle était relative à la disparition de Claire, ouvrière lingère de l'établissement du doctaur Morand, et donnait le signalement de la jeuue Giie.
— C'est bien cela, murmura-t-il, c'est bien cela. Puis, d'un ton calme, «'adressant au Bourguignon :
— Est-ce que vous la connaissiez, cette demoiselle Claire? deraanda-t-il.
— Pas précisément, mais le grand Bernard connaissait sa mère.
— Depuis combien de temps la chercbiez-vous?
— Depuis ce matin après avoir lu le journal en déjeunant. Avant, nous ne savions rien.
— Pouvez-vous me dire où demeurait mademoiselle Claire?
— A Montreuil, chez M. le docteur Morand. Le visage du commissaire devint rayonnant.
— Plus de doute, fit-il, c'est bien cette jeune fille dont la disparition mystérieuse avait motivé cette note.
Il se tourna brusquement vers la Solange qui, affaissée sur un siège, plus pAle qu'une morte, jetait autour d'elle des regards effarés.
— Comment celte jeune fille est-elle venue chez vous? lui demanda-t-il d'une voix sévère.
Quelques sons rauques sortirent de la gorge de la vieille femme.
— Je ne vous entends pas, parlez plus haut et surtout plus distinctement. D'abord, levez-vous.
Elle essaya d'obéir, mais elle ne put se tenir sur ses jambes défaillantes, elle retomba lourdement sur son siège.
— Allons, parlez, je vous écoute.
— On me la amenée.
— Ahl on vous l'a amenée! Qui?
— Mon maître.
— Je croyais que vous habitiez seule votre maison, bien que vous y receviez souvent nombreuse et joyeuse compagnie. Comment se nomme-t-il, votre maître?
— Blaireau.
— Est-ce qu'il demeure avec vousî
— Non.
— Où demeure-t-il?
— A Paris.
— C'est son adresse que je vous demande.
— Je ne sais pas.
— Allons donc, ce n'est pas admissible.
— Je vous jure, monsieur le commissaire, que je n'ai jamais su dans quelle rue il demeurait.
— Soit, nous saurons plus tard si vous cherchez à égarer la justice. Votre
Ti.ut à coup, l'avare (ioubs« un cri rauque, horrible.*SoD trésor avait disparu. (Page 389.)
maître vous a-t-il dit comment et dans quelle circonstance il avait rencontré la jeune fille?
— Il ne m'a rien dit, je ne sais rien, je le jurel
— Si monsieur le commissaire le permet, je puis lui donner ce renseignement, dit le Bourguignon.
— Je vous écoute.
— Le docteur Morand et aiis.si madame Langlois, la mère de Claire, croyaient
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que la jeune fille était sortie volontairement de la maison de santé. Ils se trom-= paient. Mademoiselle Claire a été enlevée par Blaireau.
— Oh! oh! un rapt, suivi d'une sécjuestration ! s'écria le magistrat; l'affaire est grave, très-grave! Ce Blaireau est un grand scélérat; il faut absolument que nous mettions la main sur lui. Maintenant, Blaisois, dites-nous comment vous avez découvert que mademoiselle Claire était à Joinville.
— Oh! bien volontiers, dit le Bourguignon.
11 raconta ce que le grand Bernard et lui avaient vu et entendu dans la ruelle le soir do la noce de mademoiselle Ravier, la fille d'un de leurs camarades d'atelier; l'effet produit sur eux par l'article du journal; son arrivée à Joinville accompagné de Brion et ce qu'ils avaient appris avant que le grand Bernard et la mère de Claire ne vinssent les rejoindre. Quand il parla de Blaireau et de ce qui s'était passé dans la maison, peut-être allait-il dire que madame Langlois avait reconnu Blaireau qui se trouvait être le père de Claire. Mais un coup de coude de Brion lui fit comprendre assez tôt que dans l'intérêt même de la jeune fille il devait garder ce secret. Il se borna à ajouter que Blaireau ayant demandé grâce on l'avait laissé partir.
— Quant au grand Bernard, acheva-t-il, il est allé iire à M. Morand que maJemoiseile Claire est retrouvée et le prévenir en même temps qu'il a chez lui un domestique espagnol du nom d'Antonio qui est un fieffé coquin; c'est lui qui a prêté la main à Blaireau dans l'enlèvement de mademoiselle Claire.
Aux plis qui s'étaient creusés sur son front, à son altitude sévère, il était facile de voir que le commissaire de police se trouvait sous le coup d'une vive contrariété.
Adossé au chambranle de la porte, les yeux à demi fermés, l'agent de la sûreté paraissait réfléchir profondément.
— Je ne doute pas que votre récit ne soit l'exacte vérité, dit enfin le commissaire de police; mais il me démontre que vous avez agi avec une grande imprudence et que votre conduite à tous est Irès-blâmahle. Sans doute, le but que vous vouliez atteindre excuse vos actes; mais on n'a pas le droit de pénétrer ainsi dans ime habitation close. Vulre devoir était de prévenir un commissaire de police cl do vous faire accompagner par lui. Pourquoi ne Tavez-vous pas fait?
— En effet, monsieur le commissaire, vous avez raison; c'est notre ami Bernard qui a tout conduit, et, bien certainement, il n'a point pensé à cela, pas plus que madame Langlois. Nous étions pressés, nous craignions d'ariiver trop tard, il y avait tout à redouter. Que voulez-vous? dans ces quarts d'heure-là on ne réfléchit pas.
— Aussi, qu'est-il arrivé? Par suite d'une faiblesse inqualifiable et que rien ne justifie, le i)rinci[)al coupable s'est dérobé... Qui sait si, pcadant longtemps encore, il ne parviendra pas à échapper à la main do la justice? Si seulement
nous avions son adresse, en agissant promptement peut-être pourrions-nous l'atteindre avant qu'il ait eu le temps de prendre ses dispositions pour se soustraire aux recherches qui seront dirigées contre lui. L'inspecteur de police releva brusquement la tête.
— Monsieur le commissaire, dit-il, ce n'est pas aujourd'hui la première fois que j'cntemls prononcer ce nom de Blaireau; nous sommes sur la piste d'un certain nombre de malfaiteurs; l'un d'eux est à Montreuil chez M. le docteur Morand; celui-là sait peut-être ofi demeure Blaireau; il me paraît urgent de s'en assurer. Je vais prendre une voiture et me rendre immédiatement à Montreuil. Si, comme je l'espère, j'obtiens du domestique en question le renseignement ([ue nous désirons, je reviendrai ici. Dans le cas contraire je me mets aussitôt en campagne et le susdit Blaireau sera bien fin s'il nous échappe.
— Allez, répondit le commissaire.
L'agent s'élança hors du cabinet.
— Vous pouvez vous retirer, dit le commissaire aux deux ouvriers, dès qu'on aura besoin de vous on vous appellera.
« Quant à vous, reprit-il en s'adressant à la Solange, je vous maintiens en état d'arrestation. »
La vieille eut un cri étouffé et cacha sa figure dans ses mains. Le commissaire la montra aux sergents de ville, en disant :
— Emmenez cette femme.
Pendant que ceci se passait à Joinville-le-Pont, le grand Bernard arrivait à Montreuil.
Au nom de la mère Langlois toutes les portes s'ouvrirent devant lui et il fut immédiatement introduit près du docteur.
M. Morand resta stupéfié en apprenant que Claire avait été victime d'un enlèvement, et que l'un de ses serviteurs, en qui il avait toute confiance, était un des misérables auteurs de ce crime.
Il envoya prévenir le commissaire de police de Montreuil, qui arriva dix minutes après.
Antonio fut arrêté aussitôt. Il nia d'abord énergiquement sa complicité dans l'enlèvement; mais, quand on lui eut dit que Blaireau lui-même l'avait dénoncé, il fit des aveux complets.
Le grand Bernard avait rempli sa mission. Porteur d'une lettre du docteur Morand adressée à la mère Langlois, le co^ur joyeux et ne se ressentant même pas des émotions et des fatigues de la journée, il reprit tran(juillcraent la route de Paris.
SOUVENIR d'un ami
Blaireau, aiguillonné par la terreur et croyant sentir encore peser sur lui le regard menaçant de Pauline Langlois, avait traversé Joinville au pas de course. Il arriva à Vincennes sans avoir ralenti sa marche, mais ses jambes étaient à bout de forces. Heureusement, il rencontra un cocher maraudeur qui, au premier signe, arrêta son cheval.
— Vous me descendrez rue de Rivoli, près de l'Hôtel-de-YiUe, lui dit Blaireau en ouvrant la portière de la voiture.
Et il se fourra dans le coupé.
A onze heures et demie il était à la porte de sa maison.
La concierge allait se coucher. Elle s'empressa d'ouvrir le vasistas do sa porte vitrée pour dire à soa locataire :
— Monsieur Blaireau, il est venu un monsieur pour vous voir : il avait sans doute des choses importantes à vous dire, car il vous a attendu pendant deux heures au moins. Voyant que vous ne rentriez pas, il s'en est allé en me disant (ju'il revieudrait demain.
— C'est bien, merci, répondit Blaireau.
— Comme il a l'air drôle ce soir, se dit la concierge en refermant son carreau mobile.
— Qui donc a pu venir? se demanda Blaireau en montant l'escalier, enjambant deux marches à la fois; c'est singulier, je n'attendais personne.
Il entra chez lui; dans l'antichambre, sur un guéridon, il trouva comme d'habitude quand il rentrait tard une lampe allumée.
— Je n'ai pas une minute à perdre, pensait-il, il faut que je ne sois plus à Paris dans une heure; j'irai à pied jusqu'à Creil, où j'attendrai le premier train, et, demain soir, à cinq heures, je serai à Londres.
En traversant le salon, il entendit, venant de la chambre de sa gouvernante, un bruit qui ressemblait à une plainte.
— La vieille brute dort comme une taupe ! murmura-t-il, et ronfle comme une toupie d'Allemagne.
Il ouvrit la porte de son cabinet cl s'y précipita plutôt qu'il n'y entra.
L'or avait sur cet homme une telle puissance d'attraction qu'à peine dans le sanctuaire consacré à son idole il oublia ses angoisses, les dangers qu'il avait courus et la menace encore susjioiidue sur sa tète. Il se redressa plein d'énergie, les yeux élincelanls, le front irradié. Un sourire, indice révélateur d'un elfroyable orgueil, lit frissonner sa lèvre lippue.
Tout en lui semblait dire :
— J'ai des millions, je suis le maître du monde!
n marcha droit à son coifre-fort.
A force de poser les doigts sur le bouton qui mettait en mouvement le ressort du panneau mobile derrière lequel la caisse était cachée, une tache noire de la grandeur d'une pièce de deux francs s'était formée sur la boiserie. Mais Blaireau n'avait pas besoin de ses yeux pour mettre la main sur le bouton. La nuit sans lumière, comme en plein jour, son doigt le trouvait du premier coup.
Blaireau ayant touché le bouton du ressort, le panneau monta lentement en démasquant le coffre-fort.
Tout à coup, l'avare poussa un cri rauque, horrible.
Le corps penché en avant, bouche béante, les bras ballants, il resta immobile comme im bloc de marbre. Ses yeux, démesurément ouverts, et qui sortaient de leur orbite, avaient pris une flxité effrayante.
Blaireau pouvait bien être terrifié; il venait de voir la porte de sa caisse enfoncée, un trou noir dans le mur.
Quelques minutes s'écoulèrent dans un silence de mort.
Enfin, Blaireau fit un pas. Il allongea les bras, ses mains touchèrent le coffrefort. Il ne s'en rapportait peut-être pas complètement au témoignage de ses yeux, il voulait que ses mains lui confirmassent la terrible vérité. Il fut convaincu que ses yeux ne l'avaient pas trompé. Il n'était pas le jouet d'un moment d'hallucination.
Alors il poussa un nouveau cri, tomba sur ses genoux, et, avidement, les deux mains dans le coffre, il chercha partout.
Bien, rien, il n'y avait plus rien... Blaireau était volé! L'or, les billets de banque, les actions, les obligations, tout avait disparu!... Oui, Blaireau était volé, Blaireau était ruiné, ruiné!...
Et il doutait encore, et il ne voulait pas le croire, et de bas en haut, dans tous les tiroirs, tous les compartiments du coffre, ses doigts crispés cherchaient toujours. Sans s'en apercevoir, il grattait le bois et le fer, qui grinçaient sous ses ongles.
A la fin il se lassa. Son bras s'enfonça une dernière fois jusqu'au fond do la caisse et il se redressa tenant dans sa main une corde.
D'abord, il la regarda stupidement, comme un homme qui n'a plus de pensée ; puis, saisi d'un effroi subit, il se mit à reculer lentement. On aurait dit qu'une bête venimeuse le menaçait de sa morsure. Son dos rencontra le muril ne pouvait plus reculer. Un frisson l'enveloppa tout entier, et il /ui sembla que de la glace circulait dans ses veines à la place du sang. Il eut dans la gorge un ràlemeiil prolongé, affreux : et comme s'il se fût aperçu tout à coup qu'il tenait dans sa muiii un serpent, il lança de toute sa force à l'autre extrémité de la chambre la corde objet de son épouvante.
Éperdu, chancelant, livide, du sang dans les yeux, il fit quelques pas et alla s'affaisser sur une chaise auprès de son bureau.
Une sorte de petit paquet, placé en évidence sur le bureau, frappa son regard.
Cela ressemblait à une lettre, sans en avoir les dimensions ordinaires.
Sur l'enveloppe blanche, écrits en grosse bâtarde, il lut ces mots :