SOUVENIR D'UN AMI
Ces caractères, aux jambages gras et allongés, brûlèrent ses yeux comme des lettres de feu!
Il prit le mystérieux paquet et ses doigts nerveux déchirèrent l'enveloppe...
Elle contenait une poignée de cheveux gris.
De même qu'il avait reconnu la corde, il reconnut les cheveux.
C'était la corde dont il s'était servi pour étrangler Gargasse.
Les cheveux étaient ceux de Gargasse ; il les lui avait arrachés en le tramant du haut en bas de l'escalier de la maison de Sèvres.
Comme s'il avait eu du soufre enflammé au bout des doigts, il secoua ses mains avec rage et bondit en arrière avec un rugissement étrange, semblable à ceux qu'on entend la nuit au milieu des jungles indiennes.
La sueur coulait de son front comme si on lui eût jeté sur la tète une cuvette d'eau.
Il avait la poitrine oppressée, la respiration haletante, sa gorge serrée repoussait l'air. Ses jambes ployèrent sous le poids de son corps; il chercha un appui, qui lui manqua, et il tomba lourdement, comme une masse, tout de son long sur le parquet.
Quand il revint à lui, le jour commençait à paraître. L'huile usée, la lampe s'était éteinte.
Il se souleva péniblement et parvint à se dresser sur ses jambos.
Le misérable n'était plus reconnaissable, on l'eût pris volontiers pour un spectre échappé du tombeau.
A plusieurs reprises il passa la main sur son front, il ressaisissait sa pensée. Soudain deux éclairs s'allumèrent au fond de ses yeux caves. Il se souvenait. Il y avait de quoi devenir fou, sa raison résistait cependant.
Ainsi, tout cela était vrai. La main d'un voleur avait vidé son colTre-fort; il avait tenu la corde, instrument d'un de ses derniers crimes; enveloppés dans un papier, il avait vu les cheveux de Gargasse!
Ce souvenir faillit le foudroyer une seconde fois; mais il se roidit avec une énergique volonté et resta debout.
Alors une rage insensée s'empara de lui, son visage prit une expression hideuse, des lueurs horribles sillonnèrent son regard et, avec un mouvement féroce, il leva au-dessus de sa tète ses poings crispés.
— Volé! volé! cria-t-il d'une voix sourde, saccadée, je n'ai plus rien, je suis ruiné!... Etc'est Gargasse, Gargasse qui a faille coup!... Ah! le lâche!... Ah! ie chien!... mais je l'ai tué, pourtant, je l'ai tué!... Je l'ai vu à terre immobile, roide, sans souffle, mort, cadavre!... Imbécile, je n'ai pas assez serré la corde! Mais le puits, le puits... l'eau a monté, j'en suis sur. J'y suis allé le lendemain, l'eau remplissait les caves... Eh bien, s'il n'était pas tout à fait mort, l'eau devait l'achever... Et il n'a pas été noyé... J'avais fermé la porte du caveau... deux tours de clef... La clef, je l'ai mise dans ma poche, et le soir, en passant sur un pont, je l'ai jetée dans la Seine. Ah! l'eau, l'eau... à quoi donc sert-elle, puisqu'elle n'a pas noyé Gargasse?...
« Je ne comprends pas... je ne comprends pas... Est-ce que je deviens fou! Non, je ne veux pas, je ne veux pas! il faut que je retrouve ma fortune, mon or... il faut que je me venge!... Gargasse... je devais lui plonger un couteau en plein cœur, j'ai été lâche... j'ai eu peur du sang... imbécile!... Ah! Gargasse, voleur, je te retrouverai!.. Mais qui donc est venu à son secours? Qui donc? Est-ce l'enfer?...
11 vomit un effroyable blasphème, qui fut suivi d'un éclat de rire satanique.
— Ainsi, reprit-il avec un redoublement de colère et de rage, Gargasse a pu entrer chez moi; Catherine, la vieille coquine, lui a ouvert la porte et l'a laissé faire... La misérable l'a peut-être aidé à me voler...
Il bondit sur la porte de son cabinet, l'ouvrit avec violence et appela :
— Catherine, Catherine?
Un gémissement lui répondit.
Il traversa le salon d'un pas rapide et entra dans la chambre de la vieille servante. Une masse inerte que rencontrèrent ses pieds le fit trébucher. C'était Catherine. Elle élait enveloppée tout entière dans une couverture de laine et entourée de liens solides, qui lui étaient complètement l'usage de ses membres. Arrangée ainsi elle avait rongé la couverture et ouvert devant sa bouche un trou suffisant pour respirer.
Blaireau coupa les liens et déroula la couverture.
Catherine essaya de se relever, elle ne le put; ses membres engourdis n'avaient plus de force. Blaireau dut lui prêter son aide.
Plus de dix minutes s'écoulèrent avant qu'elle pût répoudre aux questions do son maître. Enfin elle retrouva la parole, et voici ce qu'elle lui raconta :
— Hier, j'ai dîné à six heures comme d'halùtude. J'avais plusieurs raccommodages à faire, je m'installai dans la salle à manger avec l'intention de vous attendre. Il pouvait être sept heures et demie lorsque j'entendis frapper à la porte. D'abord, je ne bougeai pas, j'avais le pressentiment de ce qui devait m'arrivcr. On frappa de nouveau. Alors je me suis lovée, et, allaut à la porte, j'ai demandé :
« — Qui est là?
« — Je suis uu ami de M. Blaireau, me répondit uuu voix d'homme, j'ai
une communication très-importante à lui faire et il faut absoluinent que je le voie ce soir.
« — M. Blaireau est sorti, lui dis-je; revenez demain.
« — Demain, il serait trop tard; puisqu'il est sorti, je l'attendrai, vous pouvez être sûre qu'il en sera enchanté.
« Voyant qu'il insistait tant, je pensai malheureusement que ce qu'il avait à vous dire était, en effet, d'une grande importance pour vous. Et puis, je crus aussi que ce visiteur pouvait être un de ceux que vous m'aviez donné l'ordre de recevoir ces jours derniers.
« J'ouvris la porte. L'homme entra. A la lumière de la lampe je regardai sa figure et je le reconnus aussitôt. Je me rappelai l'avoir vu ici plusieurs fois. Ne doutant pas qu'il ne fût réellement votre ami, comme il le disait, je me sentis complètement rassurée.
« — Puisque vous voulez attendre M. Blaireau, lui dis-je, je vais allumer une lampe dans le salon.
« Il me suivit. J'avais posé ma lampe sur la table et, sans défiance, je me disposais à en allumer une seconde quand, tout à coup, l'homme se jeta sur moi, me saisit par le cou et me serra à m'élrangler. Le cri que je voulus pousser me resta dans la gorge. "*
« La porte de ma chambre était ouverte, le brigand m'y traîna, me renversa sur mon lit et se mit en devoir de me rouler dans la couverture. Je tentai vainement de me défendre et de le repousser; j'avais affaire à un hercule. Il parvint, non sans difficulté, cependant, à me mettre dans la couverture et à me lier tout le corps avec des cordes qu'il avait sur lui. Auparavant, j'avais pu jeter deux ou trois cris; mais ils ne furent entendus de personne, puisque l'on n'est pas venu à mon secours.
« Quand le brigand fut bien sûr que je ne pouvais plus remuer ni les bras ni les jambes, ni même crier, il sortit de ma chambre dont il eut encore la précaution de fermer la porte.
« Ce qui s'est passé ensuite, je ne le sais pas; mais j'ai compris que, sachant que vous aviez de l'argent chez vous, il était venu pour vous voler... 11 est entré dans votre bureau et j'ai entendu qu'il y faisait beaucoup de bruit. 11 est resté longtemps, au moins deux heures. Si seulement vous étiez rentré plus tôt, si vous l'aviez surpris... Mais votre argent était bien caché, n'est-ce pas? Il ne l'a pas trouvé... »
Blaireau, silencieux et sombre, avait écouté avec toute l'attention que son esprit troublé pouvait avoir.
— Ahl ah! ah! fit-il avec un rire étrange et d'un ton guttural, mon argent était bien caché... Gargasse ne l'a pas trouvé... Tu crois cela, toi, misérable femme, tu le crois?... Oui, c'est à Gargasse, à un voleur, que tu as ouvert ma porte; oui, mon argent était bien caché, mai» Gargasse a de bons yeux... Il a
Cullii-'i'iUL- élail ciivcloiniét; Jau» uue coiiverLurc de lame et eatounic «le lieu= soli ies. (l'a^u il9l.i
découvert le socrel de la boiserie, il le connaissait peut-être depuis longtemps; il a brisé la porte du colfre... Ma fortune, mes richesses, mon trésor, le fruit de ma |ieiiie et de mon intelligence, tout ce que j'ai amassé enfin pendant trente ans de ma vie élail lii dans le coffre... Comprends-tu! tout... Eh bien, maintenant, le coffre-fort est vide, ji; n'ai plus rien, je suis ruiué!... Le voleur, le brigand a tout emporté, tout, tout!...
Il fut pris (l'un nouvel accès de rage.
Liv. 50.
— J'ai soif de sang, hurlait-il, il faut que je le tue!...
Les talons de ses souliers martelaient le parquet, il se frappait avec fureur lo front et la poitrine. Il s'arrachait les cheveux et ses ongles labouraient la peau de son crâne. Puis, tout à coup, sans larmes, la tête sur ses genoux, il sanglota.
La vieille servante le regardait avec des yeux effarés.
Maintenant il faisait grand jour, le soleil piquait de ses flèches d'or les fenêtres des maisons.
Soudain, un bruit de pas lourds retentit dans l'escalier, et presque aussitôt on heurta violemment à la porte.
La femme tressaillit. Blaireau se redressa comme si une tarentule l'eût mordu.
Singulière illusion ou folie bizarre, l'avare eut l'idée que Gargasse avait été arrêté dans la nuit et qu'un ami inconnu lui rapportait ses millions.
A pas de loup, il alla jusqu'à la porte contre laquelle ou recommençait à frapper. Il ouvrit un judas et regarda. Il vit plusieurs hommes sur le palier. L'un d'eux portait en sautoir les insignes de la magistrature judiciaire : l'écharpe aux trois couleurs nationales.
Blaireau recula avec terreur, frissonnant de la tête aux pieds. Alors il se souvint de la menace de Pauline Langlois. Il avait été dénoncé, on avait découvert son adresse, on venait l'arrêter!
— C'est bien inutile de frajtper, dit ime voix, il n'ouvrira pas et nous perdons un temps précieux.
— Allez donc chercher un serrurier, répondit une autre voix. Un des hommes descendit rapidement l'escalier.
Blaireau songea à fuir, s'il en était temps encore. Dans son épouvante, le misérable oubliait qu'il ne possédait plus que (juolques pièces de monnaie, l'argent qu'il avait sur lui.
Il écarta les rideaux d'une fenêtre et regarda dans la rue. Il y vit un rassemblement de curieux parmi lesquels il distingua des képis de sergents de ville, des uniformes do soldats. Il s'élança dans son calduet, dont la fenêtre ouvrait sur une cour intérieure. Mais, là aussi, il y avait des soldats et des agents de la préfecture de police.
Toutes les issues étaient gardées, il ne pouvait [)lus se sauver, il était perdu !
Ses traits se contractèrent horriblement, sa ligure se décomposa. Deux fois, en rugissant, il fit le tour de la chambre. Soisdain, il s'arrêta et tendit l'oreille. La porlc d'entrée venait d'être ouverte. Le commissaire de police et les agents pi'nétraient dans l'appartement. Il entendit des piétinements dans l'anlichambre, puis les pas résonnèrent au milieu du salon.
Il avait fermé la porte du cal)in(ît, il la barricada avec des meubles.
Les agents trouvèrent la domestique tremblant de lous ses membres, suffoquée par la pour.
— Où est votre maître? lui demamla le commissaire de police. Elle répondit d'une voix presque éteinte :
— Je ne'sais pas.
Pendant ce temps, les agents ouvraient toutes les portes et fouillaient l'appartement. Une seule porte résista, celle du cabinet.
— Monsieur le commissaire, l'homme (|uo nous cherchons est là, sûrement, dit l'inspecteur de police que nous avons déjà vu à Joinville.
Le lecteur se souvient qu'il avait pris une voiture pour se rendre à Moiitreuil. Il y était arrivé un quart d'heure après l'arrestation de l'Espagnol, et celui-ci lui avait livré l'adresse de Blaireau.
Le commissaire de police s'approcha de la porte indiquée.
— Je suis représentant de la loi, dit-il, je vous somme d'ouvrir. Blaireau ne répondit pas.
Le magistrat se tourna vers le serrurier en lui disant :
— Ouvrez.
Le serrurier crocheta la serrure, lit jouer le pêne, mais la porte ne s'ouvrit point.
— Elle est verrouillée en dedans, dit-il.
— Eh bien, qu'on l'enfonce, ordonna le commissaire.
Un agent d'une force peu commune se rua contre la porte, les ais craquèrent; mais, solidement assise sur ses gonds, la porte resta fermée. Trois fois il recommença l'épreuve sans plus de succès. Mais un autre agent se présenta tenant une hache qu'il avait trouvée dans la cuisine. Du premier coup, une planche vola en éclats. Une minute suffit pour mettre la porte en pièces.
Alors les agents se précipitèrent dans le cabinet, renversant la barricade de meubles qui défendait le passage.
Ils virent Blaireau debout, livide, grimaçant, hideux...
Au môme instant, une double détonation se lit entendre, et Blaireau s'abattit au milieu de la chambre, la face sur le parquet.
Le misérable venait de se faire justice lui-même. De son crâne fracassé, ouvert au-dessus du front, avaient jailli des morceaux do cervelle.
Les 9gents l'entourèrent, les pieds dans le sang qui coulait, comme de deux sources, de deux trous aux tempes.
Le commissaire de police le toucha, la chair était encore pantelante; mais déjà Blaireau n'était plus qu'un cadavre 1