‹ L'enfant du faubourgChapitre 46 sur 96 · L OR MAUDIT · texte numérisé non relu

L OR MAUDIT

A la même heure, le grand Bernard entrait chez la mère Laiiglois.

— Silence, lui dit-elle, parlons bas... elle dort. Puis, lui monlranl une porte :

— C'est là qu'elle est, dans sa chambre. Avait-elle besoin de dormir, mon Dieu, en avait-elle besoin!... Moi, je ne me suis pas couchée, j'ai passé le reste de la nuit les yeux ouverts, étendue sur ce tapis en travers de sa porte. Est-ce bête. Croiriez-vous, grand Bernard, (pie j'avais peur qu'on ne vînt me la prendre encore?... Vous êtes allé à Montreuil?

— Oui. Le docteur a fait arrêter son domestique, il a tout avoué, je l'ai vu emmener au poste.

— Voyez-vous, grand Bernard, il faut être sans pitié pour les scélérats; le « qu'il aille se faire pendre ailleurs » n'est pas de la pitié, c'est de la faiblesse, de la lâcheté... Quand après un premier crime on laisse aller le coupable, il en commet vingt autres. Les honnêtes gens doivent se protéger mutuellement, c'est un devoir. Tenez, grand Bernard, je n'ai pas fait mon devoir la nuit dernière, je devais livrer Blaireau à la justice.

— Madame Langlois, ce n'était pas possible, puisqu'il est le père...

— Taisez-vous, taisez-vous, je ne sais pas ce que je donnerais maintenant pour que ma fille ne connût pas ce secret fatal ; mais j'ai parlé... Ah! c'est bien à cela qu'il doit de ne pas être en prison à l'heure qu'il est. Je ne veux plus entendre prononcer son nom, je ne veux plus penser à ce monstre. Il faut que ma fille l'oublie et croie qu'elle a fait un rêve épouvantable.

<( Mais parlons de choses moins lugubres : Que vous a dit le docteur Morand? Il attend Claire, n'est-ce pas? Oh! nous irons... mais, d'abord, je veux que ma fille dorme son content... Un poignard sur la poitrine, on ne me forcerait pas à la réveiller. Hein! il ne s'attendait pas à la bonne nouvelle, le docteur; il a été bien surpris I

— Et surtout très-heureux, madame Langlois. Quand je lui ai dit que mademoiselle Claire avait témoigné le désir de revenir promptement chez lui, il s'est mis à sourire en me regardant, et je l'ai entendu murmurer : « Adorable enfant! »

— Tout le monde aime ma chère Claire! fit la mère enthousiasmée.

— Au lieu de me dire, comme je m'y attendais : « Que Claire revienne vile, je l'attends, » il ne m'a rien dit du tout. Il n'est pas causeur, M. Morand. Il

a pris une plume et s'est mis à écrire. Enfin, il m'a remis pour vous la lettre que voilà.

— Ah! une lettre... Je n'ai pas mes lunettes, grand Bernard; d'ailleurs lu es plus savant que moi, lis-moi ça.

Le grand Bernard ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes :

« Chère madame Langlois.

« Merci mille fois de m'avoir fait savoir tout de suite que votre chère enfant est retrouvée. Je partage votre joie. Empressez-vous de rassurer Claire au sujet de sa vieille amie, et dites-lui bien que grâce à son généreux dévouement, elle est aujourd'hui guérie. Je n'ai pas à le cacher, c'est à Claire que je dois la plus belle cure de ma vie.

« Madame Morand regrettera plus d'une fois sa charmante lingère; mais nous espérons qu'elle viendra nous voir souvent accompagnée de sa mère.

« Vous serez toujours accueillies par deux amis bien sincères.

« Je termine ma lettre comme je l'ai commencée en vous disant encore : Merci.

tt Votre tout dévoué,

« D' Morand. »

La mère Langlois ne chercha pas à cacher le contentement qu'elle venait d'éprouver en écoutant la lecture de la lettre du docteur.

— C'est superbe, dit-elle; cette lettre sera pour ma fille, à son réveil, une heureuse surprise. Elle no me quittera plus, elle va rester près de moi. Ah! cette fois, elle est bien à moi, tout à moi 1 Et Léontine Landais, la folle de Rebay, retrouvée et guérie, n'est-ce pas un miracle? Quelle joie pour madame Descharmes! Cette nuit, en rentrant, je voulais lui écrire, Claire me l'a défendu; elle prétend que, pendant quelques jours encore, je ne dois rien dire. Il paraît que la moindre indiscrétion pourrait causer un grand malheur. Je ne comprends pas cela, moi, mais Claire le veut je ne dirai rien.

Quand le grand Bernard fut parti, la mère Langlois entr'ouvrit doucement la porto de la chambre de sa fille, puis, avançant la tête, elle regarda. Claire dormait toujours. C'était le sommeil tranquille de l'innocence et de la jeunesse. Gracieusement appuyée sur un bras et entourée de son cadre de cheveux noirs, la tête charmante de la jeune fille ressortait sur l'oreiller blanc avec un relief d'une vigueur e.vlraordinaire. L'autre bras, d'un modelé ravissant, à la peau satinée et estompée d'un fin duvet, pendait mollement au bord du lii, nu jusqu'à la chute de l'épaule. A ce moment, Claire devait faire un rêve délicieux, car sa bouche aux lèvres roses était souriante. L'ange des rêves, assis à son chevet, venait-il de soulever pour elle le voile derrière lequel se cache l'inconnu.

et de lui faire lire dans un ciel étoile la page du livre merveilleux dans leiiuel une main divine écrit d'avance la destinée de tous les hommes?

La mère Langlois contemplait sa fille dans une sorte d'extase.

Que de tendresse et d'amour dans son admiration!

Au bout d'un instant, elle referma la porte sans bruit.

— J'aurais pourtant bien voulu l'embrasser, se dit-elle; mais j'aurais troublé son sommeil, je me dédommagerai à son réveil.

Marchant à petits pas et ne touchant les objets qu'avec précaution, elle s'occupa du ménage.

Pour qu'ils n'empêchassent point Claire de dormir, elle avait placé les deux canaris dans sa chambre, à elle. Ils semblaient étonnés d'entendre si peu de bruit et ils imitaient leur maîtresse en modulant leurs chants sur un ton bas et très-doux.

Son ménage fini, les meubles devenus luisants et tout remis en place, la mère Langlois se demandait à quelle occupation elle allait se livrer, lorsque deux coups frappés discrètement lui annoncèrent une visite.

— C'est sans doute André, pensa-t-elle.

Elle s'empressa d'ouvrir. Un homme entra. C'était Pierre Gargasse. La mère Langlois se plaça devant lui pour l'empêcher d'avancer.

— Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-elle d'un ton brusque, les sourcils froncés, je ne peux pas recevoir.

— C'est fâcheux, répondit-il, mais vous me recevrez tout de même, il faut que nous causions sérieusement.

— Je n'ai pas le temps.

— On voit bien que vous ne vous doutez pas de ce qui m'amène, répliquat-il.

En disant cela, il referma la porte, puis il se dirigea vers la commode sur le marbre de laquelle il jeta un paquet assez volumineux qu'il apportait enveloppé dsms une toilette de percaline verte.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la mère Langlois.

— Vous allez voir, répondit-il en riant.

Il dénoua la toilette et fit tomber sur le marbre, en les éparpillant, une avalanche de titres de rentes, d'actions, d'obligations et de billets de banque. La mère Langlois était stvipéfaite, elle croyait rêver.

— Qu'est-ce que c'est que ça? fit-elle encore.

— Vous le voyez bien. Hein, y en a-t-il? Cela doit faire une belle somme; mais je n'ai pas compté.

— Brigand, où as-tu volé ça? s'écria la mère Langlois en le saisissant à la gorge.

Il eut un petit rire sec, aigu.

— Vous ne devinez pas? fit-il.

— Si, si, je devine que tu as encore fait un mauvais coup, canaille, et que tu vac retourner aux galères !

— Pour cela, il faudrait me dénoncer, me faire arrêter et vous ne le ferez pas.

— Je ne le ferai pas. Ah ! vraiment, tu crois cela... Eh bien, tu te trompes, Pierre Gargasse, tu te trompes ! En te sauvant la vie, j'ai cru bien faire... Ah ! ai-je été assez béte !

— Non, prononça-t-il sourdement, puisque en me vengeant je vous ai vengée aussi.

— Hein, que dis-tu?

— Ecoutez donc. Tout cela appartenait à Blaireau, c'est lui que j'ai volé... Hier soir, en son absence, sachant qu'il devait dîner en ville, je suis entré chez lui. J'ai brisé la porte de son coffre-fort et tout ce qui était dedans je l'ai pris, je vous l'apporte.

La mère Langlois le regardait ahurie.

— Ah! ah! continua-t-il, il ne s'attendait guère à cela... Après avoir volé tout le monde, il a été volé à son tour... volé par moi, Gargasse, qu'il croyait mort! Ah ! ah! ah! je voudrais bien voir la grimace qu'il fait en ce moment. Pauline, tout cela est à vous, tout cela vous appartient, votre fille sera riche... Tiens, c'est bien le moins qu'une fille hérite de son père!

« Pour ne pas me donner trente mille fraucs. Blaireau a voulu m'assassiner; sans vous, Pauhne, Gargasse serait en train de pourrir au fond d'une cave comme une bête crevée... Je ne suis pas ingrat, moi; je veux que vous soyez riche. Gardez tout cela, c'est pour vous, c'est à vous!... Avec ces valeurs dans le coffre-fort il y avait aussi de l'or... cinquante mille francs... »

Il écarta son paletot, et la mère Langlois put voir, collée à son flanc, une sacoche de cuir au ventre énorme.

— L'or, reprit-il, l'or je le garde, c'est la part que je me suis faite, ce n'est pas la plus grosse, celle du lion, comme on dit. D'ailleurs, Blaireau me doit bien ça, et il est juste que je sois payé. C'est pour lui que je suis allé à Cayenne. Cinquante mille francs... ah! je lésai bien gagnés!

« Dans une heure je ne serai plus à Paris; je pars à pied, je vais me mettre à la recherche du petit coin de terre bien tranquille et bien caché où je respirerai à l'aise. Je changerai de nom, personne ne saura ce que j'ai été, et je vivrai inconnu, ignoré, sans souci du lendemain, cultivant mon jardin comme un brave et honnête paysan.

« Marguerite va beaucoup mieux, dans huit jours elle sera sur pied et elle pourra venir me rejoindre. Voilà mes idées, Pauline, qu'en dites-vous, esi-ce bien calculé, ai-je bien arrangé ma vie? »

La mère Langlois, les bras croisés sur la poitrine, l'avait laissé parler, mais ea patience était à bout. Toutefois, elle fut assez maîtresse d'elle-même pour

contenir sa voix et empêcher son indignation et sa colère d'éclalor avoc trop de violence.

— El dire que j'ai failli me noyer pour sauver ce misérable, fil-elle d'un ton amer et ironique. Ah! le bel échantillon de la race humaine que j'ai rendu à la société!... Pour ce magnifique cadeau, on me votera une couronne civique...

« Ah! çà, brigand, reprit-elle en le foudroyant du regard, tu n'as donc plus rien ni dans le cœur ni dans l'âme? Et moi qui croyais que tu pourrais redevenir un honnête homme... Ah ! tu n'es qu'un ingrat... Elle est belle ta reconnaissance, tu viens ui'insulter claz moi!

« Quoi, continua-t-elle, c'est à moi, Pauline Langlois, que lu apportes ce que tu as volé, croyant sans doute que je vais le féliciter, te remercier! Va, tu étais digne de servir Blaireau, ton Mucien ami, vous vous valez tous les deux. Ainsi, tu as osé penser que j'accppli.iais ces valeurs, qui représentent un million, deux millions, peut-être plus?... Eh bien, Pierre Gargasse, lu t'es trompé, la mère Langlois n'est pas une voleuse! L'argent que j'aime, c'est celui que j'ai gagné honnêtement, en tirant mon aiguille : je peux le donner, le jeter par la fenêtre, si cela me plaît, il est à moi. Le plaisir qu'il peut procurer est doux à jirendre, le pain qu'il achète n'est pas dur à manger... Quant à celui-ci, Gargasse, que tu as vole à Blaireau, sais-tu de quelles mains il est sorti?... Sais-lu combien il a coulé de laimes aux mallieuieuses victimes de ton ancien maître et complice? S'il te restait un peu de conscience, Gargasse, sur chacun de ces billets de banque, sur chacun de ces titres lu verrais une tache de sang et, comme moi, tu frémirais d'horreur!

<< Entends-moi bien, l'argent de Blaireau est de l'argent maudit. Souillé d'infamies, il ne peut appartenir à personne, à loi moins qu'à tout autre, jusqu'à ce qu'il ail été purifié. Tu ne comprends pas ce que je veux dire; mais sois tranquille, j'ai mon idée...

— C'est vrai, je ne comprends pas, dit Gargasse sourdement; qu'est-ce que vous voulez faire? Bendre tout cela à Blaireau? Si je le savais, tout de suite, là, dans la cheminée, j'en ferais un feu de joie.

El, les yeux étincelanls, il porta la main sur les valeurs.

— Ne touche pas à cela, je te le défends! lui dit la mère Langlois en le repoussant rudement. D'ailleurs, rassure-loi, il ne rentrera rien dans la caisse do Blaireau. Le voleur a été volé, c'est bien; c'est le commencement du châtiment... Aussi, je serai indulgente pour toi, Gargasse, et je t'excuserai; à une condition, pourtant, c'est (jue tu laisseras ici tout ce que lu as pris à Blaireau.

Gargasse eut un grognement dans la gorge.

— Tu m'as comprise, reprit la mère Langlois avec autorité, tu vas me romtittre les cinquante mille francs que tu as sur toi.

Il prit un air farouche et fit trois pas en arrière.

Une double clelouatiou 6e Ut cnleudrc et Dl.iinnu toiiilia au njilieu de la chambre, (l'âge 393.)

— Non, je ne veux pas, grommela-t-il entre ses dents, l'or est à moi, je l'ai gagné!

— Il n'est pas à toi, puisque tu l'as volé; allons, donne-moi le sac.

— Non, je ne veux pas, dit-il en reculant encore. La mère Langlois prit une attitude menaçante.

— l'ronds garde, Gargasse, prends garde, dit-elle; si tu t'on vas avec l'or, aussi vrai (|ue je t'ai fait sortir do la cave inondée, je le livre à la justice.

LlY. 01 F. Roy, Mitour. — Reproductioo loterdita.

Gargasse comprit que ce n'était pas une vaine menace.

— Mais vous voulez donc que je meure de faim! s'écria-t-il avec colère.

— Tu travailleras, répliqua-t-elle.

— Oh! travailler, moi!...

— Pourquoi pas?

— Parce qu'un ancien forçat ne trouve pas de travail; on ne lui tend pas la main, on le chasse à coups de bâton 1

Est-ce que moi, je ne le l'ai pas tendue, la main? L'autre jour, quand j'ai

vu qu'il y avait encore en toi quelque chose de bon, je me suis dit que je no t'abandonnerais pas; mais encore faut-il que tu mérites le bien que je veux le faire. J'ai pardonné à Marguerite et je m'occuperai de votre avenir à tous deux. Je ne veux pas te dire : je ferai pour vous ceci ou cela, mais je te promets que tu seras satisfait.

Gargasse avait baissé la tète.

— Allons, reprit impérieusement la mère Langlois, donne-moi les cinquante

mille francs.

Il hésitait encore. Mais la mère Langlois lui avait sauvé la vie et, comme elle le disait, tendu la main; il n'osait pas se révolter contre elle.

Dans sa manière de parler, oii sous l'irritation se cachait tant de pitié et de bienveillance, la mère de Claire avait produit sur son esprit un effet plus grand que les plus beaux sermons du monde.

Non dans la crainte de voir s'ouvrir de nouveau devant lui la porte noire d'un cachot, mais parce qu'une volonté puissante le dominait, Gargasse se sentit vaincu.

Il releva brusquement la tète.

— Vous le voulez, dit-il, eh bien, j'obéis.

Et la sacoche d'or passa de ses mains dans celles de la mère Langlois.

— A la bonne heure, dit-elle. Pierre Gargasse, après avoir été un scélérat, tu redeviens un homme.

Elle ouvrit un des tiroirs de la commode, et à la place du linge qui s'y trouvait et qu'elle enleva, elle mit le sac de cuir et les autres valeurs. Cela fait, elle revint à Gargasse, qui était resté immobile au milieu do la chambre.

I/ENFANï DU FAUBOURG

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