‹ L'enfant du faubourgChapitre 47 sur 96 · HEUREUSE MÉMOIRE DE GARGASSE · texte numérisé non relu

HEUREUSE MÉMOIRE DE GARGASSE

— J'ai un renseignement à te demander, lui dit-elle; tu dois savoir cela, et, si tu le sais, tu me le diras.

— De quoi s'agit-il?

— Je vais te le dire. Quand nous sommes allés ensemble à Saint-Germain, connaissais-tu Blaireau depuis longtemps?

— Depuis cinq ou six ans.

— Alors, tu as dû entendre parler d'une jeune fille nommée Léontine Landais?

A ce nom de la malheureuse femme, qui lui rappelait un de ses crimes, qu'il avait vue la première fois au château de Presle si jeune et si belle, et retrouvée depuis dans un état si misérable, Gargasse tressaillit et ses yeux se fixèrent avec inquiétude sur la mère Langlois.

Celle-ci reprit :

— J'en étais sûre, tu sais quelque chose. Allons, parle.

— Est-ce que vous l'avez connue? demanda- t-il.

— Oui.

■ — Eh bien, aujourd'hui elle est folle I

— Je le sais.

— Ah! vous savez?

— Qu'elle est dans une maison de fous. Mais c'est autre chose que je veux savoir.

— Quoi?

— Léontine Landais est aussi une victime de Blaireau, n'est-ce pas?

— Oui.

— Ah! le misérable, je l'avais deviné! Ainsi, il l'a séduite, puis abandonnée lâchement, et elle est devenue folle?

Gargasse rcmnn la tête.

— Ce n'est pas cela, dit-il.

— Si ce n'est p0,s cela, c'est donc plus abominable encore.

— Oui.

— Gargasse, il faut que tu me dises tout; pourquoi Léontine Landais est-elle ilcvenue folie?

— Parce que, comme vous l'avez pensé, l'homme qu'elle aimait l'a abandonnée. Oh! ce n'était pas Blaireau... Allons donc, Blaireau! La belle Léontine

n'aurait pas voulu de lui pour être son valet! Celui qu'elle aimait était jeune, beau, riche... un marquis; il existe encore. Je connais toute l'histoire... Léontine Landais était sage, le marquis ne réussit pas à la séduire. Alors il s'adressa à Blaireau, et Blaireau lit croire à la pauvre petite que le marquis allait l'épouser. Un jour, devant quatre témoins, un maire fit le mariage. Vous comprenez bien, Pauline, que c'était un mariage pour rire, une invention de Blaireau... Le maire, les témoins étaient des gredins payés par lui, avec l'or du marquis, pour jouer cette comédie.

« Pendant plus d'un an, Léontine Landais se crut mariée, on l'appelait madame la marquise de Presle.

— De Presle? répéta la mère Langlois comme un écho.

— Oui, de Presle, c'est le nom du marquis.

— Continue, Gargasse, continue.

— Eh bien, voici ce qui arriva : le marquis se maria pour de bon, et c'est Blaireau qui se chargea de dire à Léontine qu'elle n'avait été, en réalité, que la maîtresse de M. le marquis de Presle.

« Je me souviens de tout cela comme si c'était d'hier. Or, sur l'ordre du marquis, Blaireau quitta Paris, en m'emmenant avec lui. C'était peu de jours après notre promenade à Saint-Germain. Nous allâmes, nous installer à Bois-le- Roi. C'est dans ce petit village que demeurait Léontine, et Blaireau voulait avoir l'œil sur elle afin de l'empêcher de faire quelque coup de tête, qui aurait pu ne pas être agréable au marquis. Mais Blaireau avait une chance inouïe, tout lui réussissait. En apprenant la vérité, c'est-à-dire qu'elle était une marquise à la façon de Carabas, Léontine pouvait s'emporter, crier, faire un esclandre ; eh bien, non, elle devint folle. »

La mère Langloi?,, l'œil ardent, l'écoutait avec une attention et un intérêt croissants.

— Blaireau, poursuivit Gargasse, avait à lui remettre, de la part du marquis, une somme importante; naturellement, il l'a gardée. Il m'affirma plus tard qu'il Kavait rendue à M. de Presle; mais je le connaissais, je ne l'ai pas cru.

« Ce u'est pas tout, Pauline, écoutez encore : Léontine Landais venait de mettre ati monde uu enfant, un petit garçon, je crois... oui, oui, c'était bien un garçon.

— Un garçon î fit la mère Langlois d'une voi.x étranglée par. l'émotion ; continue, Gargasse, continue.

— La mère, devenue folle, il fallait s'occuper du petit, le faire disparaîKo... Blaireau voulait! le tuer... Moi, je n'ai pas voulu. Un matin, il a pris l'enfant dans son berceau et il l'a emporté.

— Ah! il l'a emporté! s'écria la mère Langlois; et sais-tu ce qu'il en a fait?

— Oui. Je me défiais de lui ; sans qu'il s'en doutât je l'ai suivi sur la route.

— La roule, do Bois-le-Boi à Melun, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et tu ne l'as pas perdu de vue?

— Je me déliais de lui, vous dis-je; couché à plat ventre dans un fossé, j'ai vu ce qui s'est passé. Il y avait derrière nous, venant je ne sais d'où, un homme à cheval.

— Alors?

— Alors Blaireau coucha l'enfant au hord de la route, et courut se cacher dans un bois.

— Ah! c'est cela, c'est bien cela!... L'homme à cheval arriva près du pauvre petit, il le vit et mit pied à terre.

— On dirait vraiment que vous étiez là aussi, Pauline.

— Il prit l'enfant dans ses bras, et, après un moment d'hésitation, il se décida à l'emporter.

— C'est étonnant comme vous devinez les choses!

— Il remonta sur son cheval, et, un instant après, tu le vis disparaître dans la direction de Melun!

— C'est exact, Pauline, parfaitement exact!

— Depuis, ni Blaireau, ni toi, n'avez su ce que l'enfant était devenu?

— Nous n'en avons plus jamais entendu parler.

La mère Langlois se redressa plus fière qu'une jeune reine qu'on vient de couronner. Une joie inliuie éclatait dans son regard. Son front était rayonnant. Elle courut à son armoire, l'ouvrit, et dans un coffret de bois elle prit une brassière et une petite chemise d'enfant. Elle regarda un instant ces objets avec attendrissement, puis les porta à ses lèvres en versant dos larmes abondantes.

Gargasse la regardait avec étonnement; il eiit cru volontiers qu'elle perdait la raison.

■ — Gargasse, lui dit-elle en se rapyirochant, regarde ce que je tiens : c'est cette petite chemise et cette brassière que l'enfant de Léontine Landais avait sur lui le jour où Blaireau l'a abandonné sur la route de Melun. Aujourd'hui, l'enfant trouvé est un homme, il s'appelle André. Je lui dirai que tu as eu pitié de lui et que tu as arrêté la main meurtrière de Blaireau, prête à le frapper; je lui dirai cela, Gargasse, et à son tour André te protégera. Je hii dirai aussi que c'est loi qui m'as révélé le secret de sa naissance, resté jusqu'à présent impénétrable. Il te devra de connaître sa mère. Ah! il doit lui ressembler, car, j'en réponds, il vaut mieux que son père!... Tu ne te doutes pas de ce que j'éprouve en ce moment, Pierre Gargasse, c'est plus que de la joie, c'est du délire.

« Ecoute; tu vas rentrer chez toi et tu y resteras jusqu'à nouvel ordre. Avant la fin de cette semaine tu sauras ce que Pauline Langlois aura fait pour toi. Tu n'as peut-être [«lus d'argent... Tiens, prends ceci, cinquante francs, c'est plus qu'il ne te faut pour le moment.

« Maintenant, tu peux t'en aller. »

iOO L'ENFANT DU FAULiOURG

Elle l'accompagna jusqu'à la porte.

Gargasse sortit sans prononcer une parole. La surprise l'avait rendu muet.

La mère Langlois allait refermer sa porte, lorsqu'elle reconnut la voix d'Albert Ancelin, qui causait dans la cour avec la concierge.

Celle-ci, répondant à la question du peintre : « La mère est-elle chez elle? » lui apprenait que la mère Langlois était rentrée tard dans la nuit, mais après avoir retrouvé sa fille.

Le jeune homme poussa un cri de joie et s'élança dans l'escalier. Il tomba dans les bras de la mère Langlois, qui l'attendait sur le carré, les bras ouverts.

— Ainsi, c'est bien vrai, dit-il, elle est retrouvée?

— Oui, bijou, et elle est ici, dans sa chambre. Mais, entrons, j'ai bien des choses à t'apprendre.

— J'ai fait aussi, ce matin, une heureuse découverte, dit Albert en s'asscyant.

— Ah! un millionnaire qui t'achète tous tes tableaux.

— Vous savez bien que, maintenant, mes tableaux sont vendus d'avance. Ma découverte intéresse particulièrement madame Descharmes.

— Eh bien, Albert, ce que j'ai à t'apprendre intéresse aussi particulièrement madame Angèle.

— S'agirait-il de sa sœur?

— Oui.

— Je comprends, mademoiselle Claire vous a dit...

— Ce que ma fille m'a raconté a certainement son importance, mais ici, loutà l'heure, j'ai encore appris une chose que personne ne sait.

— Quoi donc?

— Je te dirai cela dans un instant. Mais, d'abord, parlons d'André, l'as-tii vu ce malin?

— Non, je suis sorti de chez moi de très-bonne heure?

— Et hier?

— Hier, vers neuf heures du matin, il est venu me serrer la main, il sortait de chez vous, m'a-t-il dit.

— C'est vrai, il m'a fait sa visite habituelle. Pourquoi n'est-il pas déjà venu aujourd'hui? Albert, cela m'inquiète.

— Vous êtes toujours la môme, mère Langlois, un rien vous préoccupe.. André viendra, soyez-en sûre.

— Il no sait pas encore que Claire est retrouvée. Si j'eusse su qu'il tanlorailJ:intà votiir, yi lui aurais envoyé im mot par un commissionnaire

— Si vous le voulez, je forai la commission; je vais passer chez moi pour [iri'iidrc mes lettres, s'il y en a, et j'irai chez Amiré.

— ■ C'est cela, et tu lui diras qu'il sera grondé, oh ! mais là, grondé très-fort', "^"il n'est pas ici dans un instant, quand Claire se réveillera, tant pis pour lui,

elle ne sera pas contente. Maintenant, bijou, dis-moi ce que tu as découvert.

— Vous le savez en partie, puisque mademoiselle Claire vous a appris que la sœur de madame Descharmes était à Montreuil chez le docteur Morand; mais ce qu'elle n'a pu vous dire, attendu qu'elle l'ignore, c'est que Léontine Landais est aujourd'hui complètement guérie.

— C'est vrai, Albert, ma fille ne m'a pas dit cela; mais je le savais tout de même. Tiens, lis cette lettre de M. Morand, que j'ai reçue ce matin, et tu comprendras.

Le jeune homme lut la lettre et la rendit en disant :

— Vous savez tout, je n'avais rien à vous apprendre.

— Tu te trompes, Albert, car il ne m'est pas indifférent de savoir comment tu t'es procuré ces renseignements.

— Je les tiens d'une très-grande dame que j'ai vue ce matin même. Je puis vous dire aussi que celte dame porte à votre fille un vif intérêt. Est-ce que Claire ne vous a jamais parlé de madame la marquise de Presle?

La mère Langlois ouvrit de grands yeux.

— La marquise de Presle 1 fit-elle; non, ma fille ne m'en a point parlé... Et c'est celle grande dame?...

— Elle-même.

— C'est étrange, bien étrange ! murmura la mère Langlois. Albert repritelle avec animation, connais-tu bien celle marquise de Presle? Dis, es-tu sur d'elle?

— Comme de moi-même, répondit-il.

La mère Langlois resta un moment pensive, puis elle reprit :

— Sait-elle pourquoi Léontine Landais est devenue folle ?

— Oui.

— Et toi, Albert, le sais-tu?

— • Je le sais.

— El tu crois que la marquise ne veut pas de mal à cette pauvre femme dont la vie a été brisée par son mari ?

— Non-seulement je crois cela, mais je puis affirmer encore que Léontine Landais n'a pas d'amie plus sincère et plus dévouée que madame la marquise de Presle. Mais vous connaissez donc, vous aussi, la douloureuse histoire de la malheureuse Léontine?

— Oui, depuis un instant. Un homme qui a élé mêlé à toute cette intritrue, un coupable qui se repent, m'a tout raconté. Albert, la marquise do Presio ne t'a pas laissé ignorer, sans doute, que Léontine Landais avait eu du marquis un enfant, un fils ?...

Le jeune homme sursauta sur son siège et sa physionomie changea d'expression.

— Un enfant! s'écria-t-il, il y a un enfant?

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— Ah! tu ne sais pas tout... Tu le vois, Albert, tu le vois,- la mari]uise de Presle ne t'a pas parlé de l'enfant.

— Elle ne sait pas cela, répliqua vivement le peintre.

— C'est possible, maisjele sais, moi... L'enfant est né à Bois-le-Roi, entendstu, à Bois-le-Roi?... Un matin, un misérable payé par le marquis prit le pauvre innocent dans son berceau et le porta sur la roule, entre Bois-le-Roi et Melun, et l'y abandonna.

Le jeune homme bondit sur ses jambes.

— André ! exclama-t-il, c'est André !...

— Albert, prends garde, tu vas réveiller ma fille. Il reprit en baissant la voix :

— Et la preuve de cela, l'avez-vous ?

— La preuve? J'en ai dix, j'en ai vingt... J'ai conservé la brassitn-e et l;i petite chemise qu'il avait sur lui quand Henri Descharmes me l'a apporté ruo Sainte-Anne ; sa mère reconnaîtra ces objets. Va, le doute n'est pas possible : André est bien le fils de Léontine Landais et du marquis de Presle, le neveu de madame Henri Descharmes.

A ce moment la porte de la chambre de Claire s'ouvrit et la jeune fille, vêtue d'un peignoir blanc, les cheveux dénoués, tombant en cascade sur ses épaules, apparut sur le seuil.

Un rayonnement divin éclairait son regard.

— Ma mère, s'écria-t-elle, j'ai tout entendu ! ,

— En deux bonds elle s'élança au cou de la mère Langlois.

— Ah ! laisse-moi pleurer de joie sur ton cœur, lui dit-elio Et elle éclata en sanglots.

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