‹ L'enfant du faubourgChapitre 48 sur 96 · LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE

Albert Ancelin trouva chez son concierge une lettre qu'un domestique avait apportée ce matin, un instant après son départ. Il la décacheta en montant l'escalier, et voici ce qu'il lut :

« Mon cher Albert,

« Je me bats en duel aujourd'hui avec M. Gustave de Presle. L'heure du rendez-vous a été fixée hier soir très-lard. La rencontre aura lieu à quatre heures au bois de Vincennes. Ma chère protectrice no sait rien, madame Langlois noa

— Monsieur le oumte > Presle, c'est à vous que je m'adresse l 'Sit André. (Page 418.)

plus ; je me priverai du bonheur de les voir co malin dans la crainte do mo trahir.

" Mon cher Albert, je ne vous ai pas prié d'être un de mes témoins pour ne point mettre votre amitié à une trop rruello épreuve. Albert, j'ai pu lire dans votre pensée parce que nos deux Ames sont sœurs, excusez-moi d'avoir doviné le secret de voire cœur.

L*IV. 52. f Kty, MiUur. — Rtproducliai iiUrditii.

ifi

410 L'ENFAiST DU FAUBOURG

« Claire reste introuvable ; si je ne dois plus revoir ma chère -bien-aimée, si elle est perdue pour moi, ma dernière heure peut sonner ce soir, la mort me sera douce.

« Votre malheureux ami, « André. »

Des la première ligne, Albert Ancelin avait pâli. Cependant, malgré l'émotion qui le serrait à la gorge, il put lire la lettre jusqu'à la fin.

Il était consterné. Il entra chez lui comme un fou, la tête en feu.

— Mais ce duel est impossible ! s'écria-t-il avec un accent douloureux, ce serait une monstruosité !... Les malheureux L.. Les insensés !... Ils ne savent pas... Ils ne savent rien... Deux frères... Oh! c'est horrible !... Mon Dieu, mon Dieu, que faire? Où sont-ils? où les trouver?

Il marchait à grands pas en proie à une agitation fébrile.

Au bout d'un instant, il se laissa tomber sur un siège, et la tète dans ses mains, pressant son front brûlant, il chei'cha à meltre de l'ordre dans ses idées.

Madame Descharmes avait poursuivi son œuvre de vengeance avec une énergie et une volonté implacables, suivant exactement le progrcmme qu'elle s'était tracé.

Toutes ses actions, d'ailleurs, étaient calculées et protégées pir une prudence extrême. La médisance, toujours à l'affût du scandale, n'avait pu encore lancer ses traits perfides. Ne pouvant rien préciser, mesdames X..., Z... et autres se bornaient à chuchoter derrière les éventails ou à causer tout bas en petit comité.

La réputation d'Angèle était établie sur des bases tellement solides, que les plus hardis n'osaient s'aventurer à l'attaquer.

Autant le marquis de Presle éprouvait de satisfaction à faire parade devant le public de sa passion pour Angèle, autant madame Descharmes mettait de soin à s'effacer et à éviter tout ce qui aurait pu la compromettre sérieusement aux yeux du monde.

On devinait, du reste, que le marquis en était toujours au préambule. On voyait très-bien aussi, que si madame Descharmes acce])tait ses assiduités, elle savait lui imposer le respect que tout homme doit à la femme honnête.

C'est ce qui faisait supposer à beaucoup de personnes que, dans un but inconnu, madame Descharmes jouait avec le marquis un rôle de coquette, et que la lin de cette aventure serait pour M. de Presle une cruelle mystification.

Sacrifiant tout à son amour-propre et à sa vanité, le marquis, sans se douter de rien, se couvrait de ridicule, tandis que madame Descharmes, grâce à son habileté, restait inattaquable et un olijot de curiosité prcsqiic îjieiivcillaiile.

Aveuglé par sa passion, n'écoutant point les conseils de ses amis, plus soucieux que lui-même de sa dignité et de son honneur, le marquis de Presle ne vit point le piège que lui tendait Angèle.

— Il m'aime s'était dit celle-ci, c'est bien, mais ce n'est pas assez : je veux qu'il soit jaloux.

Dès lors, entre Angèle et lui le marquis trouva constamment André.

Cet adolescent lui causait une impression étrange qu'il ne pouvait définir. Chaqutj fois que leurs regards se rencontraient, il ressentait une commotion intérieure. Il mit cela sur le compte de la contrariété qu'il éprouvait en voyant toujours André attaché aux pas d'Angèle. Il se demanda ce que pouvait être cet inconnu, qui apparaissait tout à coup, comme sortant d'une boite à surprise.

Etait-ce un rival?

Tout en se disant que ce jeune homme n'avait pas l'air bien redoutable, il commença à s'inquiéter. Bientôt il s'aperçut que, lorsqu'il regardait madame Descharmes, les yeux de l'adolescent pétillaient de joie et d'admiration. D'un autre côté, Angèle parlait à André avec une douceur infinie ; sa voix prenait des inflexions charmantes où l'on sentait toutes les nuances de la tendresse. Tout cela était bien un peu prémédité chez madame Descharmes; mais André, sans le savoir et de bonne foi, jouait merveilleusement le rôle de jeune premier dans ces petites scènes intimes. C'était une raison de plus pour que le marquis s'y trompât. Il fut convaincu qu'André était un rival, mais un rival beaucoup plus dangereux qu'il ne l'avait cru d'abord.

— Quel est donc ce jeune homme? demanda-t-il à madame DescKirmes, un jour qu'il se trouva un instant seul avec elle.

— Est-ce qu'il vous intéresse, monsieur le marquis?

— Beaucoup.

— Son père, qui habite en province, bien qu'il soit dix fois millionnaire, est un ami d'enfance de M. Descharmes; il nous a vivement recommandé son fils uni(juo en l'envoyant à Paris pour y achever son éducation de futur millionnaire et d'homme du monde.

— Ah! c'est fort bien!

— Pour un provincial il a l'air très-distingué, n'est-il pas vrai?

— C'est votre grâce qui rayonne sur lui.

— J'accepte le mot flatteur, mais avouez que M. André est un jeune homme charmant.

— Un prodige! dit-il avec ironie.

— r ju'-ètre, monsieur le marquis, répliqua madame Descharmes en souriant.

— Il est vrai que je n'ai pu encore apprécier toutes ses perfections; mais jo vous crois. Sa cause est gagnée d'avance.

— Décidément, le pauvre garçon n'a pas pu conquérir vos sympathies

— (^esl vrai.

— Il vous déplaît?

— Oui.

— Pourquoi?

— Pourquoi! Parce que toujours, chez vous ou ailleurs, je le trouve entre vous et moi, parce qu'il vous suit comme votre ombre.

— Monsieur le marquis, vous êtes jaloux!

— Eh bien, oui, oui, je suis jaloux!

— Oh! d'un enfant! fit Angèle railleuse.

— Je le serais d'une fleur dont vous respireriez le parfum.

— C'est absurde!

— L'amitié que vous lui témoignez ne s'explique pas.

— Elle serait inexplicable, en effet, s'il ne la méritait point. L'arrivée d'André interrompit la conversation.

Le marquis eut beaucoup de peine à cacher son dépit. Un quart d'heure après il se leva pour se retirer.

— Au revoir, monsieur le marquis, à bientôt, lui dit gracieusement madame Descharmes.

Il sortit dans un état d'exaltation extraordinaire; une rage sourde, dont il sentait l'impuissance, grondait en lui et faisait bouillonner son sang. Le triomphe d' Angèle était complet. La jalousie avait versé dans le cœur du marquis ses terribles poisons, et ses impitoyables morsures le livraient à des emportements fiévreux, à des tortures sans nom.

Un soir madame Descharmes était à l'Opéra. Comme toujours, André l'avait accompagnée. Pendant le deuxième entr'acle, une amie d'Angèle étant venue lui faire une visite, André, par discrétion, sortit de la loge et entra dans le foyer. Il se trouva tout à coup en face de Gustave de Presle. Le jeune comte s'arrêta brusquement devant lui, et le lorgnon à l'œil, un sourire moqueur sur les lèvres, il le toisa insolemment des pieds à la tête. André blêmit de colère; il eut, toutefois, assez d'empire sur lui-même pour se contenir. La présence de madame Descharmes dans la salle lui imposait comme un devoir d'éviter tout scandale. Il se contenta de hausser dédaigneusement les épaules en jetant sur Gustave un regard froid, clair et perçant comme l'acier, puis il continua tranquillement sa promenade.

Si rapide qu'eût été cette scène muette, elle avait été remarquée par quelques personnes, entre autres par le marquis de Presle, qui entrait dans le foyer au moment où son fils s'arrêtait devant André.

Il y eut des regards étonnés et des sourires moqueurs suivis de chuchotements. Sans avoir une bien grande importance aux yeux des indifférents, ce fait était de nature à donner lieu à bien des commentaires.

Le marquis s'approcha de son fils, que cinq ou six jeunes gens entouraient, lui prit le bras, et ils sortirent ensemble du foyer.

- J'ai vu le moment où lu allais t'altiror une affaire désagréable, dit le

marquis à son fils; qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que tu connais ce jeune hommt ?

— Oui.

— C'est toi qui l'as provoqué, pourquoi?

— Je le hais !

Le marquis tressaillit. Son fils était l'écho de sa pensée.

— Que t'a-t-il fait?

— Oh! c'est un vieux compte à régler entre nous.

— Tu le connais depuis longtemps?

— Oui.

^ Alors tu dois savoir que M. Henri Descharmes lui porte un vif intérêt.

— Vous voulez dire madame Descharmes, mou père, dit Gustave avec intention.

Ces paroles étaient cruelles : le marquis les reçut comme un coup de poignard dans la poitrine.

— Je suis en relations d'affaires avec la maison Descharmes, reprit-il, et je serais désolé si, par ta faute, elles venaient à être rompues.

Gustave eut un sourire équivoque, que le marquis aurait eu le droit de considérer comme fort irrespectueux.

— Tu dois savoir aussi, continua le marquis, que ce jeune homme que tu hais, je ne sais pourquoi, est le fils unique d'un ancien ami de M. Descharmes, un homme considérable, plusieurs fois millionnaire.

— Lui, le fils d'un millionnaire, allons donc, c'est un Làlard!

— Ce que tu dis là est impossible ; tu te trompes, tu le prends pour un autre.

— Nullement. Oh ! je le connais bien ! Il n'y a pas encore un an qu'il était un modeste employé de M. Dartigue, votre banquier.

— Tu es sûr de cela?

— Parfaitement sûr.

— Comment alors expliques-tu sa fortune actuelle ?

— Vous no comprenez pas?

— Non.

— Eh bien, mon père, son appartement, ses chevaux, ses domestiques, l'ar^ gent qu'il dépense, son luxe et jusqu'aux habits qu'il porte sur lui, tout ceia est payé par madame Descharmes ou, si vous le préférez, par la caisse do son mari.

— Tu mens ! dit sourdement le marquis.

— Non, je ne mens pas, et vous pouvez me croire, car je suis bien renseigné.

Sur ces mots, Gtt^tave quitta son père et rejoignit ses amis aux fauteuils d'orchestre.

Le rideau venait de se lever. Le troisième acte commençait.

Le marquis était atterré, un tremblement convulsif le secouait comme un arbre que le vent déracine. Livide, la sueur au front, il se dirigea d'un pas inégal vers le grand escalier. Il étoufifait. Il avait besoin d'air. Il sortit du théâtre.

En un instant, la jalousie venait de faire dans son cœur d'effroyables ravages.

Cette nuit-là M. le marquis de Prosle perdit au jeu quarante mille francs.

Le lendemain le marquis se trouva beaucoup plus calme. Il avait suffisamment réfléchi pour parvenir à se convaincre que les paroles de son fils n'avaient pas le sens commun.

Evidemment Gustave se trompait et prenait le protégé de madame Descharmes pour un autre. M. de Presle voulait que cela fût. Pouvait-il croire, en effet, que ce jeune homme, véritablement très-distingué, eut été un simple commis de banque? En admettant comme vrai le récit de son fils, il fallait douter d'Angèle, la dépouiller du prestige qu'elle avait à ses yeux, lui enlever son auréole de femme supérieure et la ranger dans la catégorie des femmes vulgaires.

Non, madame Descharmes avait trop de fierté et de grandeur dans l'àme pour se dégrader en descendant si bas. Non, le doute n'était même pas permis. AngMe était son idole; il la voulait voir toujours sur le piédestal où il l'avait placée, belle et pure, entourée de rayons lumineux.

D'ailleurs, si le jeune André recevait des mains de madame Descharmes des sommes importantes, ce ne pouvait être qu'avec l'assentiment de M. Descharmes. La comptabilité de la maison — il le savait — se tenait avec une exactitude rigoureuse, et les dépenses personnelles d'Angèle, comme toutes les autres, étaient régulièrement inscrites au grand-livre. Aucune somme ne pouvait sortir de la caisse sai>^s contrôle et sans la justification de son emploi. Donc, sur l'ordre de M. Descharmes lui-même, im compte avait dû être ouvert à André. C'est ainsi que le marquis de Presle réduisait à néant les assertions de Gustave.

Mais, en dépit de tous ses renseignements, il ne pouvait se délivrer des fureurs de la jalousie, qui continuait en lui son action dévorante.

L'ENFANÏ DU FAUBOURG 415

Page 1