LA PROVOCATION
Le surlendemain de la rencontre de Gustave et d'André au foyer de l'Opéra, ce dernier apprit que Claire avait disparu. Ce fut un coup de foudre. Sa douleur fut terrible; il passa la journée et la nuit suivante dans un affreux désespoir. Ni l'amitié d'Albert Ancelin, ni les douces paroles de madame Descbarmcs n'eurent le pouvoir de le consoler.
Le souvenir de ce qui s'était passé à Rebay, dans la maison habitée par Claire, devait le conduire naturellement à soupçonner Gustave de Presle de ne pas être étranger à la disparition de la jeune fille.
Ne lui avait-il pas tendu un piège? Il l'en savait capable. Mais, le doute venu, il fallait acquérir la certitude.
— Oh! si c'est lui, se dit-il, si c'est lui, je le tuerai!... Il retrouva subitement toute son énergie.
Pendant deux jours, le samedi et le dimanche, il s'attacha au.t pas do Gustave, le suivit partout sans le perdre de vue un instant. Mais rien, dans les allures du jeune comte, ne vint confirmer ses soupçons.
Le lundi matin, en sortant de l'atelier d'Albert Ancelin, il rencontra, rue Blanche, un de ses nouveaux amis, dont le père était depuis longtem[)s associé aux grandes entreprises de M. Henri Descharmes.
— Est-ce que vous connaissez Gustave de Pi'esle? demanda-t-il à André, après un échange de quelques paroles amicales.
— Oh! à peine.
— Vous n'avez jamais rien eu ensemble?
— Non, rien, répondit André.
— C'est assez singulier
— Pourquoi?
— Parce qu'il ne paraît pas vous aimer.
— Que voulez-vous, on ne peut pas plaire à tout le monde.
— C'est vrai. Mais je dois dire que Gustave de Presle se déclare ouvertement votre ennemi.
— Ah ! fit André en souriant.
— Je ne vous cacherai pas non plus qu'il lient sur votre coaiplc des propos qui peuvent vous faire beaucoup do tort.
André sentit le sang lui monter violemment à la tète. Cependant il resta
taime, et, d'un ton de voix très-naturel, il demanda de quelle nature étaient les propos que M. Gustave se permettait de tenir sur lui.
— Je ne puis vous en dire davantage, lui répondit son ami. J'ai pensé que je vous iendais service en vous faisant connaître un ennemi, en vous signalant un danger. Vous êtes prévenu, tenez-vous sur vos gardes.
— Je vous remercie sincèrement, répliqua André ; je ne suis pas insensililo à ce témoignage d'intérêt ; mais le service d'ami que vous voulez me rendre ne sera complet que si vous me faites connaître le danger dont je suis menacé; le connaissant, je pourrai l'éviter. .
Le jeune homme hésitait.
— Je vous en prie ! insista André.
— C'est extrêmement délicat et je ne voudrais point vous froisser.
— N'ayez pas cette crainte. D'ailleurs, qu'importe, l'amité donne le droit de tout dire et permet de tout entendre
— Eh bien, le comte de Presle affirme que vous n'avez pas de famille, que le nom que vous portez ne vous appartient pas.
— Ensuite?
— Tl dit que la source de votre fortune est inavouable, que vous la devez aux libéralités peu scrupuleuses de la femme d'un millionnaire, qu'il ne nomme pas, mais qu'on reconnaît aussitôt.
Ad ré devint pâle comme un mort.
— 11 a dit cela en public? interrogea-t-il d'un ton bref.
— Hier, au cercle, en présence d'une dizaine de ses amis.
— Oh! le lâche! murmura André en serrant les poings.
— Mon cher André, reprit le jeune homme, jusqu'à présent les insinuations de Gustave de Presle n'ont pas eu beaucoup d'écho ; mais il faut peu de temps à la calomnie pour parcourir une grande distance. Vous ferez bien, je crois, de mettre vos amis dans la possibilité de répondre au comte de Presle et à tous ceux qui oseraient répéter ses paroles en prenant énergiquement votre défense.
— C'est un conseil que vous me donnez. Merci. Ils se séparèrent.
André s'éloigna, la poitrine oppressée, le cœur déchiré.
Sans le vouloir, sans doute, son ami venait de lui montrer le mauvais côté de sa situation. Il était forcé de s'avouer qu'elle pouvait donner lieu à toutes sortes d'interprétations malveillantes. Aveuglément soumis aux désirs et à la volonté de madame Descharmes, il avait accepté ses bienfaits avec une docilité reconnaissante, sans penser que sa fortune nouvelle susciterait des jalousies, et que son existence paraîtrait équivoque aux yeux de ce monde qu'il ne connaissait pas, dont il était inconnu, et dans lequel il allait outrer.
Mais, tout en faisant ces réflexions, les colères amassées contre Gustave de Presle, et contenues avec peine jusqu'alors, se réveillaient et grondaient sour-
L'œil sAr, tenant le pistolet d'une main ferme, André visait au coeur. (Page (23).
dément. La mesure était pleine. Le vase débordait. Son irritation grandit et devint de la fureur.
Il savait que tous les jours, dans la matinée, Gustave passait une heure à la salle d'armes. Il était à peu près sûr de le rencontrer là entre dix et onze heures. Dix heures venaient de sonner.
La salle d'armes que fréquentait Gustave se trouvait rue du Faubourg-Sainl-
LlV. 53. ^- ""?' Wileur. - Reproiiuclioo interdits.
Honoré. Il passa chez lui, prévint qu'il remrerait tard le soir, et se rendit aussitôt rue du Faubourg-Saint-Honoré
Comme il l'avait prévu, Gustave venait d'arriver. Une douzaine do jeunes gens attendaient le professeur d'escrime pour commencer les exercices.
André entra dans la salle et salua, tenant son chapeau à la main.
Aucune des personnes présentes ne lui rendit son salut. Les visages prirent une froideur glaciale. Il remarqua des regards échangés dont il sentit l'ii'onie. L'attitude de ces messieurs était visiblement hostile.
Le cœur d'André cessa de battre un instant. Mais, aussitôt, un éclair s'alluma dans son regard, et, le front haut, il marcha vers Gustave.
— Monsieur le comte de Presle, dit-il d'une voix qui trembla légèrement, j'ai une explication à vous demander.
Gustave, qui lui tournait le dos et causait avec un de ses amis, n'eut pas l'air d'avoir entendu.
André fit encore un pas en avant et reprit d'une voix forte :
— Monsieur le comte de Presle, c'est à vous que je m'adresse. Interpellé pour la seconde fois, Gustave se retourna brusquement.
— Je ne vous ai pas autorisé à m'adresser la parole, répondit-il d'un ton hautain.
André blêmit et trembla de colère.
— Soit, monsieur, dit-il; mais cette autorisation, je la prends.
— Enfin, monsieur, que me voulez-vous?
— Hier, à votre cercle, devant plusieurs personnes, il vous a plu de parler de moi dans des termes que je ne veux pas qualifier encore. Je viens vou8 demander et, s'il le faut, vous ordonner de rétracter vos paroles, ou bien de les répétera l'instant même, ici, devant moi.
Gustave eut un haussement d'épaules dédaigneux. Puis, se tournant vers ses camarades :
— Vraiment, dit-il, je ne sais pas si je dois répondre à ce monsieur.
— Monsieur de Presle, prenez garde! s'écria André. Gustave se campa fièrement devant lui.
— Vous osez me menacer? dit-il sourdement.
— Comte de Presle, je réponds à votre insolence.
— S'il y a un insolent ici, c'est vous, qui èles entré dans cette maison, où l'on ne vous connaît pas, pour me provoquer. Je pourrais ne pas vous répoudre ; mais, pour mettre fin à celte scène ridicule, je vais vous satisfaire.
« Ce que j'ai dit hier, au cercle, je puis le répéter ici et partout ailleurs, si cela me convient. J'ai dit que vous étiez un enfant trouvé et que vous n'aviez pas de nom; c'est la vérité. J'ai dit que, étant encore, il y a un an, emi>loyé dans une maison de banque, à quinze ou dix-huit cents francs d'appointeuienls, il y avait lieu d'être surpris de votre chaiigement de fortune; c'est la vérité. J'ai
dit que votre train de maison et vos domestiques accusaient environ trente mille francs de rente; c'est la vérité. J'ai dit que vous deviez cette superbe position aux libéralités d'une femme du monde; c'est encore la vérité. »
Les yeux d'André jetèrent des flammes; trop longtemps contenue, sa colère éclata comme un coup de tonnerre.
— Monsieur le comte Gustave de Presle, répliqua-t-il d'une voix frémissante, à mon tour :
« Je dis, prêt à le répéter partout, que vous êtes un misérable, un lâche! et c'est la vérité. »
Gustave bondit sous l'insulte en poussant un cri de rage. Hors de lui, il s'empara d'une épée de combat dont la pointe menaça la poitrine d'André.
Les amis du comte se précipitèrent sur lui.
— Je veux me venger, criait-il ; laissez-moi, je veux me venger! Malgré sa résistance, ils parvinrent à lui arracher l'arme des mains.
— Bâtard, tu me rendras raison ! exclama-t-il en montrant le poing à André ; c'est ton sang, c'est ta vie qu'il me faut.
— Monsieur le comte Gustave de Presle me trouvera à ses ordres aussitôt qu'il le voudra, dit froidement André.
Il s'inclina légèrement, remit son chapeau sur sa tête et sortit de la salle d'armes.
.\près être resté un instant absorbé dans de sombres pensées, Albert Ancelin se décida à agir.
S'il en était temps encore, il devait mettre tout en œuvre afin do prévenir un malheur irréparable. C'était son devoir.
D'un autre côté, son amitié pour André, autant que son amour pour Edmée, lui commandait impérieusement de se placer entre les deux frères et d'empêcher la lutte fratricide.
Il relut le billet d'André, qu'il tenait toujours dans sa main.
— Oui, murmura-t-il, c'est bien aujourd'hui, à quatre heures. Il jeta un regard sur la pendule.
— Une heure et demie! s'écria-t-il.
Il prit sou chapeau et s'élança dans l'escalier, qu'il descendit en bondissant, au ri.sque de faire une chute et de se briser la tète.
11 courut prendre une voiture de remise et se fit conduire au domicile d'André.
On lui répondit que le jeune homme était sorti le matin, vers neuf heures, en prévenant qu'il ne rentrerait pas avant la nuit. Il remonta dans son cou[)é en ordonnant au cocher de suivre les boulevards et do s'arrêter devant le passage Joufîroy, où il savait que l'Enfant du Faubourg déjeunait habituellement. Il parcourut les salons du restaurant, interrogeant les garçons de salle. On n'avait pas vu André depuis deux jours.
Le peintre comprit qu'il perdait inutilement un temps précieux. Il ne savait plus oîi trouver celui qu'il cherchait. André lui échappait. Alors il pensa à Gustave. Peui-ëtre réussirait-il mieux de ce côté.
Du passage Jouffroy, il se fit conduire rue Saint-Dominique-Saint-Germain, à l'hôtel de Presle.
— Monsieur Gustave de Presle? demanda- t-il au domestique qui vint le recevoir à la porte de l'antichambre.
— Monsieur le comte est absent.
— Puis-je voir, alors, madame la marquise?
— Madame la marquise est sortie.
— Et monsieur le marquis?
— Egalement.
C'était une nouvelle déception. Et le temps s'écoulait avec une effrayante rapidité.
Albert allait se retirer, lorsqu'une porte, s'ouvrant tout à coup, livra passage à mademoiselle de Presle.
A la vue du ieune homme, elle eut un mouvement de surprise et ses joues s'estompèrent de carmin.
Le domestique s'était respectueusement écarté.
— Vous veniez pour voir maman, monsieur Ancelin? dit la jeune fille.
— Oui, mademoiselle, oui, je venais... je désirais voir madame la marquise.
— C'est bien contrariant pour vous; il y a un quart d'heure, vous l'auriez trouvée. Elle vient de sortir pour aller à Montreuil, ajouta-t-elle en baissant la voix.
— Oui, c'est vrai, madame la marquise me l'a dit ce matin ; je l'avais oublié.
— Mon Dieu, monsieur Aucelin, comme vous êtes pâle! s'écria Edmée; qu'avcz-vous? Apportez-vous donc à maman une mauvaise nouvelle?
— Mais non, mademoiselle, mais non, je vous assure, balbutia le peintre dont le trouble augmentait.
— Monsieur Ancelin, reprit vivement la jeune fille, pour ne pas m'effrayer, sans doute, vous cherchez à me cacher la vérité, je vois cela dans votre regard... Vous êtes agité, vous tremblez... Il est arrivé malheur à quelqu'un que nous aimons. Oh! mon Dieu, Claire! il s'agit de Claire!...
— Rassurez-vous, mademoiselle; ah! je ne songeais pas à vous le dire : madame Langlois a retrouvé sa fille.
— Claire est retrouvée! s'écria Edmée avec une joie impossible à rendre. Ahl monsieur Ancelin, comme vous me rendez heureuse!
« Mais, reprit-elle aassitôt d'une voix émue, ce n'est point pour annoncer cettb bonne nouvelle que vous êtes venu; il y a autre chose que vous voulez me cacher.
Le peintre ne put supporter la fixité de son regard ; il baissa la tête.
— Monsieur Ancelin, continua-t-elle subitement attristée, est-ce que je ne mérite pas votre confiance?
— Oh! mademoiselle, fit-il d'un ton affligé, c'est à moi, à moi que vous dites cela!
— Monsieur Ancelin, pardon!... Depuis hier, je ne sais pas pourquoi, je suis inquiète : c'est comme si une grande douleur allait m'atteindre.
Le jeune homme tressaillit.
— Eloignez de vous cette pensée, mademoiselle, répondit-il ; rassurez-vous; des cœurs dévoués veillent sur votre bonheur. Vous avez deviné que quelque chose de grave me préoccupait ; si je garde le silence, c'est que je ne puis parler; mais ne voyez en cela qu'une preuve nouvelle de mon dévouement et de mon profond respect. Pour éloigner de vous un malheur quelconque, croyez-le, mademoiselle, je donnerais avec ivresse jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Ah! Dieu me garde de troubler jamais votre trancjuillité! Si, par ma faute, je faisais tomber de vos yeux une larme, ce serait pour mon cœur une blessure inguérissable. Mais je suis obligé de vous quitter, mademoiselle; adieu!...
Il prononça ce dernier mot d'une voix éteinte.
— Adieu! je n'aime pas ce mot-là, monsieur Ancelin, dit Edmée.
— Eh bien! mademoiselle, au revoir I
— Oui, au revoir, monsieur Ancelin!
Il s'inclina profondément et s'élança hors de l'appartement.
La tête de la jeune fille se pencha sur son sein, et, lentement, rêveuse, des larmes lui venant aux yeux, elle rentra dans sa chambre.
En sortant de l'hôtel de Presle, Albert Ancelin regarda sa montre. Les aiguilles marquaient deux heures quinze minutes.
Il pensa à madame Descharmes et l'idée lui vint de la prévenir de ce qui se passait. Il entra dans un café, se fit donner de l'encre, une plume et du papier et il écrivit rapidement les lignes suivantes :
« A la suite d'une provocation, dont j'ignore encore la cause, André et M. Gustave de Presle se battent en duel aujourd'hui à quatre heures. Une découverte nouvelle et inattendue , faite ce maliu par madame Langlois, dévoile le secret de la naissance d'Amlré. L'enfant trouvé sur la route de Melun par M. Descharmes et élevé depuis par l'initiative charitable des braves ouvriers du faubourg est le fils du marquis de Presle et de votre sœur André est votre neveu. Ce sont les deux frères que la fatalité met en présence les armes à ia main. Dieu veuille que le châtiment mérité par le marquis ne soit pas dans la mort de l'un de ces malheureux !
« Je n'ai pas trouvé André chez lui; je sors de l'hôtel de Presle où je n'ai
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pas rencontré M. Gustave de Presle. Je suis tourmenté par 'd'horribles angoisses
« Albert Ancelin. »
Sur l'enveloppe, après avoir écrit l'adresse, il ajouta les mots : « Trèspressé. »
Il mit un franc dans la main du garçon et sortit du café.
Un peu plus loin, au coin de la rue, il y avait un commissionnaire, portant, attachée à sa veste ronde de droguet, la plaque de cuivre de la Préfecture de police.
Albert lui remit la lettre à porter boulevard Malesherbes.
Ensuite il rejoignit sa voiture.
— Nous allons au bois de Vincennes, dit-il au cocher; mais je ne sais pas 011 nous devrons nous arrêter. Nous chercherons l'endroit le plus solitaire du bois. Il est de toute nécessité que uous allions très-vite. Je doublerai le prix de l'heure et je vous promets dix francs de pourboire. Pour que vous puissiez me seconder plus efficacement encore, je ne vous cacherai pas que deux de mes amis doivent se battre en duel ce soir et que je désire arriver à temps sur le terrain choisi par ces messieurs, pour empêcher le combat.
— J'ai compris, monsieur, répondit le cocher ; j'ouvrirai l'œil.
— Maintenant, partons, dit le peintre; nous n'avons pas une minute à perdre.
Une minute après, le cocher lançait son cheval à fond de train, et les quatre roues de la voiture brûlaient le pavé des rues.