‹ L'enfant du faubourgChapitre 50 sur 96 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Quand l'automédon arrêta son cheval, haletant et couvert de sueur, ils étaient en vue de la porte de Fontenay. Quatre heures sonnaient à l'horloge de cette paroisse.

Le cocher se pencha vers le peintre, qui avait la tête à la portière du coupé.

— Je n'ai rien \^l, dit-il.

— Nous avons évidemment fait fausse route, répondit Albert.

Le cocher tourna à droite, et ils se trouvèrent bientôt dans cette partie du bois de Vincennes comprise entre la plaine de Sainl-Maur et le polygone, vaste terrain plat affecté aux manœuvres et exercices de la garnison du for/' de Vincennes.

L'ENFANT DU FAUIiOURG 423

Les promeueurs étaient rares : de loin en loin un ou deux soldais cheminaient mélancoliquement, arrachant de temps à autre une feuille aux branches.

La voilure n'allait plus qu'au pas, et chaque fois qu'un militaire apparaissait sous bois, le cocher le hélait pour lui demander s'il n'avait pas rencontré sur son chemin plusieurs jeunes gens marchant de compagnie. Il répondait invariablement :

— Non.

Cependant le cocher finit par obtenir une réponse plus satisfaisante d'un jeune caporal qui se promenait sentimentalement, tout au bord des taillis, ayant à son bras sa payse, toute fière et toute réjouie d'être passée, de protectrice du bébé de madame Trois-Etoiles, un mauvais garnement qui piaillait sans cesse, sous la protection d'un brave défenseur de la patrie.

Dis minutes auparavant, dans un direction ({u'il indiqua, le caporal avait vu trois jeunes gens fort bien mis descendre d'une voiture.

Albert Ancelin sauta sur la route et remercia le caporal, non moins obligeant que galant, du renseignement qu'il venait de lui donner.

Les deux amoureux s'éloignèrent, rapprochant leurs deux têtes, les rubans du bonnet de la payse caressant les franges vertes de l'épaulette du joli chasseur.

— Je vais marcÇier maintenant, dit Albert au cocher; vous irez m'attendre au bout de l'avenue.

Comme nous l'avons dit, quatre heures étaient sonnées.

Les deux adversaires, accompagnés de leurs témoins, étaient arrivés presque en même temps au rendez-vous. Toutefois iVudrii avait devancé le comte de Presle de quelques minutes.

Toutes les conditions du combat, arrêtées d'abord par les témoins, avaient été soumises et acceptées par les intéressés. L'arme choisie était le pistolet. Les adversaires devaient être placés à ciuquante pas de distance, marcher l'un vers l'autre à un signal donné, et tirer à volonté, n'importe à quelle distance.

lin arrivant, les témoins de Gustave de Presle saluèrent André et ses témoins, qui s'empressèrent de répondre à cette marque de politesse. Seul le comte, hautain et dédaigneux, crut devoir garder sou chapeau sur sa tète. Il so contenta de saluer les témoins d'André par un mouveniout de la main.

Il était très-pâle et dans un état de surexcitation extraordinaire. Il n'avait pnint écouté le conseil de ses amis, qui, pourtant, ne s'étaient point privés de iui dire et de bii répéter que dans le duel le calme était absolument nécessaire.

Comme lui, André était [làlo; mais rien dans snn attitude et ses mouvement» ue trahissait la moinJre agitation. Pourtant, depuis vingt-quatre heures, il avait fait de bien douloureuses réll xiuus.

Les pistolets, apportés par les témoins du comte, furent chargés sous les yeux des aulres témoins.

Pendant ce temps, adossé à un arbre, André songeait le regard noyé dans rinfiui. Il pensait à madame Descharmes, à la femme inconnue qui l'avait mis au monde, à ses bons amis du faubourg, à tous ceux enfin qu'il avait aimés, qu'il aimait toujours, et à Claire, à Claire surtout dont il ignorait la destinée, et à tous son cœur envoyait un dernier adieu.

A quelques pas de lui, Gustave mordait fiévreusement ses moustaches et son pied impatient battait le sol.

Les pistolets chargés, M. Edmond de Fourmies, premier témoin du comte, mit le pied contre un arbre et partit de là en comptant ses pas jusqu'à cinquante. Alors il s'arrêta et appela Gustave qui vint occuper la place qu'on lui désignait, lui même temps, sur un signe de ses témoins, André alla prendre la sienne.

Aussitôt les deux adversaires furent armés.

Alors les quatre témoins se réunirent et se placèrent un peu en arrière de la ligne tracée à une distance à peu près égale des deux champions.

— Messieurs, dit Edmond de Fourmies, avant de donner le signal, avez-vous des observations à faire sur la position des deux adversaires?

— Aucune, répondit le premier témoin d'André; nous n'avons pas de soleil et les deux positions sont également favorables.

M. de Fourmies se découvrit et, élevant son chapeau, il prononça ce mot :

— Marchez!

Depuis quelques minutes, Albert Ancelin parcourait le bois avec une agitation croissante, prêtant l'oreille et plongeant son regard à travers les arbres dans la profondeur des taillis.

Tout à coup une détonation se fit entendre.

Albert poussa un cri d'épouvante et éperdu, fou de douleur, il prit sa course en bondissant à travers les halliers.

Au mot : « Marchez! » dit par Edmond de Fourmies, Gustave et André commencèrent à s'avancer lentement l'un vers l'autre.

Les témoins, attentifs et sans mouvement, les regardaient. Ils étaient péniblement émus, car ils sentaient que le sang allait couler, et qu'ils assisteraient, peut-être, à la mort de l'un des adversaires.

Ceux-ci n'eurent bientôt plus entre eux qu'une vingtaine de pas de distance.

Gustave de Presle s'arrêta, visa et son coup partit.

La balle siffla à l'oreille d'André sur laquelle se montra une goutte de sang.

Voyant que son ennemi restait debout et continuait d'avancer, Gustave devint livide, son cœur cessa de battre, et il sentit son sang se figer dans ses veines.

Les témoins, glacés de terreur, suivaient des yeux André, qui avançait toujours.

— Monsieur le marquis, connaissez-vous cctlc femmcT (Page 132.)

A dix pas du comte, il s'arrèla. Gustave se vit perdu. C'est la mort qu'il avait devant lui. Pour ne pas la voir, il ferma les yeux.

L'œil sûr, tenant le pistolet d'une main ferme, André visait au cœur.

Cependant il ne tirait pas. Il hésitait. Pouniiioi?

I] pensait à la manjuise de Piesle, dont il avait souvent entendu parler comme d'une nohle et sainte femme; il pensait à mademoiselle Edmée de l'rosle, jeune, innocente et belle, que son meilleur ami, Albert Ancelin, aimait. Il

LiIV. 01- F. R«/, éJiMur. — Reprodactioa laiordiie

croyait entendre les gémissements d'une famille en deuil; il voyait une mère et une sœur désolées, à genoux, prosternées, sanglotant sur un cercueil. Voilà pourquoi il ne tirait pas.

— Monsieur le comte, prononça-t-il d'une voix grave et lente, si vous disiez à vos amis qui sont là et qui nous regardent que vous regrettez vos paroles, je ne "VOUS tuerais pas I

Gustave resta silencieu.x. Peut-être n'avait-il pas entendu. Deux éclairs jaillirent des yeux d'André.

A ce moment, au milieu du silence qui régnait autour d'eux, une voix se fil entendre criant à André :

— Arrête, malheureux, arrête! tu vas tuer ton frère!

Et Albert Ancelin, tête nue, les cheveux hérissés, les habits en désordre, apparut dans la clairière.

Le pistolet s'échappa de la main d'André et tomba à ses pieds.

Le peintre s'élança à son cou et le serra dans ses bras. La joie l'étouffait. I! pleurait comme un enfant.

Le comte restait à la même place, immobile, les yeux hagards et frappé do stupeur.

Les quatre témoins s'étaient approchés.

Albert se tourna vers eux :

— Messieurs, leur dit-il, je me nomme Albert Ancelin, je suis artiste-peintre et, avant tout, l'ami d'André. J'ignore encore la cause qui a armé ces messieurs l'un contre l'autre : pouvez-vous me la faire connaître?

Edmond de Fourmies se chargea de répondre, et il le fit noblement, sans chercher à excuser son ami, sans vouloir même atténuer ses torts. Alors Albert s'approcha de Gustave et lui dit d'une voix émue :

— Monsieur le comte de Presle, si vous aviez réfiéchi, si vous aviez examiné la chose de plus près, vous n'auriez point porté, j'en suis sûr, un jugement qui est une odieuse calomnie. André est le neveu de M. Henri Descharmes. Et vous devez demander pardon à André, monsieur le comte, à André, le fils de votre père!

« En ce moment même, continua-t-il en raffermissant sa voix, madame la marquise de Presle, voire mère, conduit chez madame Descliarmes une malheureuse femme dont vous avez peut-être entendu parler à Rebay... C'était alors une pauvre folle qu'on appelait la marquise. Cette femme, monsieur le comte, voulant réparer autant que possible le mal que lui a fait le marquis de PreSiC, votre mère l'a guérie, votre mère la rend à sa sœur!

— Et celte femme, Albert, cette femme?... demanda André d'une voix tremblante.

— C'est ta mère!

André jeta un cri et s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber.

Gustave de Presle restait silencieux, frémissant, la tête baissée, les yeux fixés sur la terre, à ses pieds.

Edmond de Fourmies lui prit la main.

— Gustave, dit-il d'un ton affectueux, mais plein de gravité, il est beau et souvent il est grand de reconnaître ses torts; tu dois une réparation, que vas-tu faire? Je ne te conseille rien. Interroge ton cœur, ta conscience et ton liouneur!

Le comte tressaillit, puis, relevant brusquement la tète, il marcha vers André.

— Monsieur André, dit-il, vous êtes mon aîné, je vous demande pardon!

— Monsieur le comte de Presle, ie vous pardonne! répondit Andi'é. Et il se jeta en pleurant dans les bras d'Albert Ancelin.

Les témoins de Gustave le félicitèrent, approuvant sa conduite, puis tendirent la main à André.

Un instant après, on rejoignait les voitures pour retourner à Paris.

LA CHAMliKE d'aXGÈLE

Madame Descharmes venait de donner des ordres à son maître-d'hétel, en lui annonçant l'arrivée de M. Descharmes qui, dans une lettre reçue le matin, prévenait sa femme qu'il arriverait le soir même à Paris.

Elle rentra dans son boudoir et jeta un regard sur la pendule, marbre blanc et or massif ciselés, une merveille de l'art moderne. L'aiguille avançait vers quatre heures.

— Il ne peut tarder longtemps à venir, mnrmura-t-elle en agitant le cordon d'une sonnette.

Un domestique parut.

— J'attends M. le marquis de Presle, lui dit-elle ; dès qu'il se présentera vous le ferez entrer ici. Il peut se faire que M. Descharmes, qui arrive ce soir, m'envoie une dépôchc; dans cocas, vous me la remettriez immédiatement.

Le domestique siuclina et se retira.

Madame Descharmes se ]daça entre deux glaces et resta un instant en contemplation devant son image.

.lamais peut-être sa beauté n'avait été aussi resplendissante. Quelque cliose de décidé, de résolu, do fier, y ajoutait un charme inexprimable.

Sa luxuriante chevelure, d'un blond idéal doucement teinté d'or, roulée en loisades épaisses, formait sur son front un superbe diadème duquel s'échappaient, pour lomher sur le rou, des bouquets de cheveux en spirales.

Sa robe de soie légère, d'un joli bleu de ciel, était sans ornement; mais le corsage serré à la taille, ajusté et ouvert sur la poitrine, laissait voir deux rangs de magnifique dentelle d'Angleterre sous laquelle se voilaient les trésors d'une gorge adorable.

Ses petits pieds étaient emprisonnés dans des mules de satin, de la même couleur que la robe, sur lesquelles deux nœuds de rubans étaient retenus par des boucles d'argent.

Sa manche large, à volants, permettait de voir l'avant-bras aux contours exquis, terminé par une main blanche aux ongles roses, finement attachée et d'un modelé admirable.

Angèle, ce jour-là, s'était faite belle avec intention.

Etait-ce pour son mari qu'elle attendait, ou pour le marquis de Presle qui allait venir?

Pour tous les deux peut-être.

Elle s'assit sur sa causeuse, releva légèrement sa robe de façon à montrer le bout de ses pantoufles ; puis, ayant pris un livre sur un guéridon placé à portée de sa main, elle l'ouvrit.

Elle tenait ce livre probablement pour se donner une contenance, car elle no lisait point. La tête penchée, les yeux à demi fermés, elle réfléchissait.

Un bruit de pas qu'elle entendit lui fit pousser un soupir, mais elle ne bougea pas. Elle conserva la même attitude, ayant l'air d'être absorbée dans sa lecture.

Une porte venait de s'ouvrir doucement, le marquis de Presle était dans le boudoir, tout imprégné de ces délicieux parfums qui font reconnaître, partout oli elle passe, la femme aimée.

Saisi d'admiration devant le ravissant tableau qu'il avait sous les yeux, il se ivra pendant quelques secondes à une extase indicible.

Enfin il fit deux pas en avant, et d'une voix douce, émue, le corps frissonnant, prononça un seul mot :

— Angèle!

La jeune femme feignit d'être surprise et leva languissamment ses beaux yeux sur le marquis.

— Est-ce que vous ne m'attendiez pas? demanda-t-il.

— Je vous attendais, monsieur le marquis, mais je ne vous espérais plus.

— Ce matin, quand je suis venu, vous m'avez fait répondre que vous me recevriez ce soir, à quatre heures. Regardez...

Il n'avait pas achevé que la pendule sonnait quatre heures. — C'est vrai, fit Angèle ; il paraît que j'ai trouvé le temps bien long.

— Ah! vous êtes adorable! s'écria le marquis.

Un sourire imperceptible effleura les lèvres de la jeune femme. Elle fit un signe au marquis, qui s'assit près d'elle sur la causeuse.

— Nous allons causer sérieusement, reprit-elle ; pour que nous ne soyons pas dérangés, j'ai voulu vous recevoir ici...

— C'est la première fois que vous permettez qu'on ouvre devant moi ce nid charmant, élégant, coquet, parfumé, mystérieux, qui est le temple de votre beauté; oh! merci, merci! Enfin, aujourd'hui, nous sommes seuls; je vais donc pouvoir vous exprimer tout l'amour qui remplit mon cœur et le déborde, sans qu'une oreille indiscrète soit là, tendue pour m'entendre!... Oh! comme vous êtes belle, et comme vous faites bien comprendre le culte qu'avaient les anciens pour la beauté! Ils élevaient la femme au rang de déesse; celle-ci avait partout des temples, des prêtres, des prêtresses et des adorateurs. Comme les païens de l'antiquité, Angèle, je vous ai placée au-dessus de toutes les femmes; vous êtes devenue ma divinité... Votre temple est dans mon cœur, oii brûle, devant votre autel, un feu sacré qui ne s'éteindra qu'avec ma vie!... Nous sommes seuls, Angèle, ces murs et ces tentures nous dérobent aux yeux importuns, laissez-moi vous admirer dans votre gloire, pendant que votre regard me versera l'ivresse!

Il lui prit la main, qu'elle retira aussitôt avec un tressaillement.

— Ainsi, monsieur le marquis, fit-elle souriante, vous n'êtes plus jaloux?

— Ne le croyez pas, Angèle; le mal funeste est toujours en moi, plus sombre et plus terrible! Vous seule pourriez le tuer, peut-être, dans un premier baiser!... Si vous saviez les effroyables tortures que j'ai endurées depuis quinze jours, vous auriez pitié de moi!

— Et c'est André, un enfant...

— Ne me parlez pas de ce jeune homme, ne m'en parlez pas! prononça le marquis d'une voix creuse.

— Vous avez raison, nous avons à nous occuper de choses plus intéressantes. Il faut que je vous dise, d'abord, que mon mari m'a annoncé son retour trèsprochain.

Un nuage passa devant les yeux du marquis, dont le visage s'assombrit.

— Quel jour arrive M. Descharmes? demanda-t-il en bégayant.

— Dans deux ou trois jours, répondit Angèle avec intention.

Il y eut un moment de silence, qui révélait de part et d'aulro un embarras extrême.

Le marquis no voyait pas sans effroi se dresser devant lui la figure imposante de l'ingénieur. Cette fois, ce n'était plus André, un enfant, comme se plaisait à le dire madame Descharmes, mais le mari avec tous ses droits, ayant à faire respecter et à défendre son honneur.

Quant à Angèle, elle était tourmentée par la crainte que celte entrevue avec le marquis, qu'elle avait désirée, provoquée, et qui devait être la dernière, ne fût pas suivie du résnllat qu'elle espérait.

— AngMe, dit enfin le marquis d'une voix alléréo par l'éinoliou, vous no m'avez jamais fait entendre ces mots, que j'attends toujours, divins dans la bou-

che (rune femme : « Je vous aime ! » SMls soûl restés sur vos lèvres, je les ai îus dans l'éclat de vos yeux; oui, vous n'avez pu être insensible à l'amour ardent, je puis même dire à la passion que vous avez fait naître en moi. A vous voir, à vous entendre, à vous admirer, à respirer près de vous lair que vous respirez, j'ai jusqu'à présent mis mon bonheur. Ce que j'ai souffert de votre calme, de votre froideur, de vos pudiques réserves, je ne vous l'ai pas dit, vous ne le saurez jamais!... Je vous voulais telle que vous avez été, telle que vous êtes, pleine de flerté et de dignité pour tous, pour moi grande et belle ! Vous eussiez été autrement, j'aurais pu vous aimer, mais pas comme je vous aime!

« De mes désirs comprimés, de mes ardeurs contenues, de mes souffrances, enfin, je me suis fait encore une joie, un bonheur... Ah! j'ai compris les macérations que le fanatisme inspire à certains hommes! El le respect dont je vous ai entourée, Angèle, est encore une preuve de mon amour!

« Mais M. Descharmes, votre mari, revient, Angèle : le temps est précieux, nous n'avons plus que (juelqiies heures pour prendre un parti.

— C'est vrai, murmura la voix de madame Descharmes.

Le marquis crut que la pensée de la jeune femme répondait à la sienne. Il continua :

— Je vous sais l'âme trop fière et trop noble pour avoir pu supposer que, ayant donné votre amour à un autre, vous resteriez sous le toit de votre mari... Un front comme le vôtre, Angèle, ne doit jamais rougir! Il y a des contrées lointaines, embaumées par des fleurs inconnues, où chantent des oiseaux merveilleux, où le soleil resplendit, où les nuits étoilées sont tièdes et parfumées... Angèle, l'Amérique ou les Indes, l'Inde plutôt, nous promet une retraite délicieuse; il faut partir immédiatement pour ce pays ensoleillé et fleuri, lieu béni, créé pour enchanter la vue et bercer l'amour!

— Et votre femme, monsieur le marquis? dit madame Descharmes. Il passa rapidement la main sur son front.

— Un jour, reprit-il, vous m'avez fait comprendre que la marquise de Presle était un obstacle entre vous et moi. Eh bien! cet obstacle n'existe plus.

— Que voulez-vous dire? s'écria Angèle.

— Je veux dire que j'ai rompu ma chaîne !

— Expliquez-vous!

— Ce matin même, à la suite de paroles d'une certaine violence échangées entre la mar({uise de Presle et moi, nous avons compris l'un et l'autre qu'une séparation complète était devenue nécessaire.

— Quoi! la man|uise de Presle a consenti?...

— Demain ou après-demain, la marquise quitte l'hôtel de Praslc pour se retirer probablement dans une de ses terres.

Madame Descharmes ressentit comme une douleur au coeur. Cette désunion.

elle l'avait souvent rêvée, dans ses heures de fièvre, comme faisant jiartie de sa vengeaiice, et maintenant que celte satisfaction lui était donnée, elle se sentait émue de compassion pour la marquise de Presle.

Mais le souvenir do sa sœur chassa vite cette impression.

— D*ipuis bien des années, poursuivit le maniuis, uous vivions, la marquise et moi, étrangers l'im à l'autre; il ne fallait qu'un éclat pour briser sans grands efforts le faible lien qui nous rapprochait encore. C'est ce qui est arrivé ce matin, comme je viens de vous le dire.

— Ainsi, la séparation est décidée?

— Et déjà effective, répondit-il, puisque la marquise se dispose à quitter l'hôtel de Preslè.

— Yous n'avez pas craint le scandale? Vous ne pensez pas à ce que dira le monde ?

— Je ne pense qu'à vous, vous êtes tout pour moi... Ce que j'ai fait, Angèle, c'est pour vous! Le monde, je le dédaigne, et je place mon amour au-dessus de toute considération humaine. Mais pour vous aucun sacrifice ne me coûterait : je vous donnerais mon sang, ma vie, mon honneur, peut-être!

— Lui en reste-t-il encore? pensa madame Descharmes.

Elle se dressa, les yeux étincelants, un sourire singulier sur les lèvres.

— Ah! je ne doute plus ! s'écria-t-elle ; c'est bien ainsi que je voulais être aimée!

Il [irit ces paroles pour l'exaltation d'une ardeur qui répondait à la sienne ; la flamme qui sillonnait le regard d'Angèle le brûla comme s'il eût été devant un brasier.

Il ne vit point que le sourire de la jeune femme était une crispation des lèvres ; il ne vit point que, s'il y avait dans l'éclat de ses prunelles la joie du triomphe, il s'y montrait plus de colère encore. Non, il ne vit pas cela!

Éperdu, suffoqué, ébloui, il tomba aux genoux de madame Descharmes.

— Angèle, dit-il, rien n'est comparable au charme de voire voix, à l'enchantement de votre regard : l'un et 1 autre m'enivrent! Oh! comme je vous aime, comme je vous aime!... Nous allons partir, n'est-ce pas? Il faut que demain soir nous soyons loin de Paris... Mais, dès aujourd'hui, Angèle, le bonheur peut être à nous... Angèle, je t'adore!...

Il l'entoura de ses bras et elle sentit sur ses lèvres soTi souffle embrasé. Elle se dégagea par un muuveuieut brusi|ue et se trouva debout.

— Penez garde, monsieur le marquis, dit-elle avec un efi'roi peut-être réel; on pourrait nous surprendre.

Elle s'élança vers une tapisserie, la souleva et disparut. Le marquis se releva triumpliaut.

— Sa chambre! murmura-t-il.

Il eut un mouvement de tête superbe et, à son tour, il souleva la tapisserie.

Madame Descharmes avait eu le temps de tirer les grands rideaux de soie des fenêtres, et des flots de lumière inondaient la chambre.

Le marquis la vit debout, immobile, l'attendant. Il bondit vers elle, mais ul regard froid, acéré, l'arrêta à l'entrée de la chambre.

Madame Descharmes n'était plus la femme gracieuse, idéale, aux yeux doux et limpides, au souvenir charmant. Si elle restait toujours élégante et plus belle encore dans sa colère, son attitude hautaine et sévère était menaçante; son regard sombre et terrible avait de sinistres lueurs. On ne saurait mieux représenter ou personnifier la haine ou la vengeance.

Le marquis la regardait avec une surprise mêlée de stupeur. Mais il n'eut pas le temps d'avoir une pensée.

Madame Descharmes marcha vers lui, saisit son bras, l'entraîna et, le plaçant en face du portrait de sa sœur :

— Monsieur le marquis de Presle, dit-elle en lui montrantdu doigtle tableau, regardez !

Il regarda. Aussitôt ses ti'aits se contractèrent, et ses yeux prirent une fixité effrayante.

— Monsieur le marquis, connaissez-vous celte femme?

— Non, non, balbutia-t-il.

— Celte peinture a été faite dans un petit village de la Nièvre qu'on nomme Rebay; regardez, monsieur le marquis, regardez C'est le portrait d'une folle!

— Une folle ! répéta-t-il sans savoir ce qu'il disait.

La sueur commençait à perler sur son front ; son visage livide prenait une expression de terreur étrange.

— Ce n'est pas tout, monsieur le marquis : je vais vous dire comment on appelait autrefois cette malheureuse, lorsque jeune fille, heureuse, chaste et belle, plus que moi, monsieur le marquis, elle demeurait rue de Savoie. Ecoutez : on l'appelait Léontine Landais !

Un son rauque s'échappa de la poitrine du marquis et il fit trois pas en arrière.

— Monsieur le marquis, reprit madame Descharmes d'une voix éclatante, c'est Léontine Landais, c'est ma sœur!

Le marquis chancela.

— Regardez encoi'e, monsieur le marquis, cette physionomie douce et résignée, charmante toujours, qui porte l'empreinte de toutes les douleurs, de toutes les souQ^rances... Regardez ces yeux éteints, sans regard, sans vie, sans pensée... C'est la Léontine Landais d'aujourd'hui, et voilà ce qu'elle est devenue, une folle!... Un misérable, un infâme l'a précipitée dans ce néant, dans cette nuit éternelle de l'esprit, et Dieu, si juste toujours, ne l'a pas encore

vengée! Marquis de Presle, ce misérable, cet infâme, c'est loi!... (ju'as-tu

fait de ma sœur?

Devant elie, elle vit deux femmes pâles, également vêtues de noir. (Page *35.)

Le front haut, le buslo légèromoul en arrière, la poitrine haletante, elle était vraiment admirable. Le marquis, écrasé sous son regard fulminant, secoué par un tremblement convulsif, était incapable de répondre.

Madame Dcscharmcs reprit avec une nouvelle violence:

— Après ma sœur flétrie, brisée, devenue folle de désespoir, je vois Eléonore de Blanchcville, maripiiso do Preslo, une noble femme, dédaignée, humiliée, abreuvée de douleurs... Épouse et mère iusulléol... Deux victimes I Ce n'était

Lit. Sn, y. Roy, MUeur. — RaproducUon intorfita.

pas assez, il t'en fallait une troisième, moi! Insensé!... Comment as-tupu croire qu'ayant l'honneur de porter un nom respecté et partout honoré je serais capable d'oublier mes devoirs?... Entre le marquis de Presle et Henri Descharmes, quelle distance!... Le noble est petit, l'homme du travail est grand! Ah! ah ! ah ! il n'a pas vu cela, le marquis de Presle, non il n'a pas compris que j'admirais, que j'adorais mon mari !

Elle s'arrêta pour reprendre haleine.

— Marquis de Presle, poursuivit-elle d'une voix frémissante, tu m'aimes et moi je te méprise, je te hais, entends-tu? Je te hais! Ah! comme toi, j'ai impa-

I tiemment attendu ce jour où je pourrais te dire que tu es un misérable, un infâme, un lâche! et te jeter en pleine figure l'horreur que tu m'inspires, le dégoût que j'ai pour toi!

Loin de se redresser sous l'insulte, le marquis se courba plus encore.

Madame Descharmes continua :

— Marquis de Presle, par ton ordre, des scélérats ont été prendre Léontine Landais à la ferme des Sorbiers. Où est-elle? Qu'as-tu fait de ma sœur?

Il la regarda avec effarement.

— Répondez donc, monsieur! exclama-t-clle; je vous demande ma sœur, je la réclame, je la veux !...

Des mots inintelligibles passèrent entre ses lèvres comme un bruissement.

— Il ne répondra pas, il ne veut pas répondre! s'écria-t-elle en se tordant les bras de douleur. Ma sœur, ma pauvre sœur!... Ah! je poursuivrai cet homme de ma haine, sans cesse, jusqu'à ce que tu sois vengée!... Je serai sans pitié, implacable dans ma vengeance! Il faut que ce misérable expie son crime!

Tournée vers le portrait, elle lui tendait ses bras tremblants. Une porte s'ouvrit, et un domestique entra dans la chambre, tenant à la main un petit plateau d'argent sur lequel il y avait une lettre.

— Une lettre pressée pour madame, dit-il. Angèle prit la lettre.

Le domestique sortit.

Le marquis ne voyait rien, n'entendait rien. Immobile, les bras pendants, on

l'aurait cru pétrifié.

Madame Descharmes déchira l'enveloppe do la lettre et lut rapidement ce que lui écrivait Albert Ancelin.

Elle poussa une exclamation qui fit tressaillir le marquis et parut le ramenci à lui-même.

— Marquis de Presle, s'écria madame Descharmes en se plaçant devant lui, vous ne savez pas ce qui se passe? je vais vous le dire. A l'heure qu'il est, •■ otre fils, le comte de Presle, se bat en duel avec André!...

Il se redressa, les yeux hagards.

— Oh! ce n'est pas le plus terrible pour vous, continua-t-elle soiinlemènt ; marquis de Presie, ce sont les deux frères qui se battent ensemble. André est le fils do Léontine Landais!

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