‹ L'enfant du faubourgChapitre 51 sur 96 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

Le marquis jeta un cri rauque, porta ses deux mains à son front couvert d'une sueur froide et s'affaissa lourdement sur un siège.

Comme elle venait de le dire, madame Descharmes était sans pitié. Elle reprit d'une voix mordante :

— André Pigaud, celui qu'on appelle encore aujourd'hui l'Enfant du Faubourg, est votre fils, monsieur le marquis de Presie.

« Abandonné à peine âgé de quelques jours et trouvé sur une route, ce fils d'un grand seigneur a dû son existence à la charité publique... Pendant que le marquis de Presie allait à ses plaisirs, de simples ouvriers, mais de brtivos cœurs, recueillaient son enfant!... Pendant que le noble marquis donnait des fêtes splendides, montait à cheval, se pavanait au bois dans sa calèche armoriée ou dans sa loge à l'Opéra, semant partout l'or à pleines mains, les ouvriers du faubourg, des pères de famille, s'imposaient des privations et prenaient sur leur j salaire de la semaine pour donner dupainàson enfant!... Que pensez-vous de

cela, monsieur le marquis? C'est beau, n'est-ce pas? C'est là de la haute morale!

« L'enfant trouvé agrandi; il est devenu un homme ayant le cœur haut placé, un homme intelligent, rempli de distinction; cela se comprend... le fils d'un marquis!... Et son père, son père lui a fait l'honneur d'être jaloux de lui!... Et qui sait? Ah! Dieu me pardonne d'avoir cette pensée, c'est peut-être le père f[ui a armé la main d'un de ses fils pour frapper l'autre!... N'est-ce pas là encore une belle morale, monsieur le marquis? » Le malheureux eut un ràlement plaintif.

— Mais André est fort, brave, adroit et plein de courage, continua impitoyablement madame Descharmes; ce n'est pas lui qui sera frappé, j'en suis sûre, mon cœur me le dit!... Ah! tout à l'heure, j'ai eu tort de douter de la justice de Dieu!...

Tout à coup, derrière elle, un bruit se fil entendre. Elle se retourna vivement.

Devant elle, à l'entrée de la rhanil)n!, près d(! la porte qui venait de s'ouvrir, elle vit deux femmes pâles, également vêtues do noir.

L'une, tremblante, les yeux baignés de larmes, s'appuyait sur l'épaule de sa compagne.

Madame Descharmes eut d'abord un mouvement de surprise, qui fut suivi d'un cri de joie délirante.

Elle venait de reconnaître celle qu'elle pleurait depuis si longtemps.

— Ma sœur I s'écria-t-elle en avançant les bras ouverts.

— Angèle!

Et Léontine tomba palpitante et sans force dans les bras de madame Descharmes.

Ce fut une étreinte délicieuse, passionnée, pleine d'ivresse. Elles éta5ent sans voix, mais les soupirs et les baisers avaient plus d'éloquence que les paroles.

Le marquis s'était levé grelottant comme s'il eût été saisi par un froid d'hiver.

Son attitude, son regard, ses gestes, sa physionomie, tout en lui exprimait l'épouvante.

La marquise, immobile, le regardait avec une tristesse navrante. Albert Ancclin l'avait prévenue ; ce qui s'était passé dans cette chambre, avant son arrivée, elle le devinait.

Cependant madame Descharmes s'aperçut qu'elle oubliait trop longtemps le marquis de Presle et la personne inconnue qui lui ramenait sa sœur.

— Oh! madame, dit-elle en se tournant vers la marquise, qui que vous soyez, vous qui me rendez ma sœur, soyez bénie!

— Je vous la ramène aujourd'hui seulement, parce que j'ai voulu vous la rendre guérie, répondit madame de Presle.

Puis, tombant sur ses genoux :

— Je suis Eléonore de Blancheville, marquise de Presle, madame, repritelle; les mains jointes et suppliante, je vous demande à toutes les doux le pardon de cet homme, le père de mes enfants!...

— Oh ! madame la marquise, s'écria Angèle émue jusqu'aux larmes, relevezvous! je pardonne, oui, je pardonne...

Léontine tendit le bras vers le marquis en disant :

— Monsieur le marquis de Presle, je vous pardonne!...

Il la regarda fixement en se courbant lentement et en allongeant le cou. Puis il se rejeta brusquement en arrière en criant d'une voix étranglée :

— Ah! la folle! la folle!...

Et il partit d'un éclat de rire bruyant, convulsif, horrible à entendre. Léontine Landais avait recouvré la raison, le marquis de Presle était fou! La marquise se tourna vers les deux sœurs et leur dit :

— Vous avez eu pitié du coupable, vous avez pardonné;... mais Dieu, lui, ne lui pardonne pas!

Elle s'approcha do son mari et prit son bras pour l'emmener.

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Devant eux, un homme, qui venait d'entrer, se découvrit et s'inclina avec respect.

C'était M. Descharmes.

La marquise sortit, entraînant son mari qui riait toujours.

— Ah! Angèle, qu'as-tu fait? dit M. Descharmes d'un ton douloureu.^.

— Henri, il m'avait pris ma sœur! s'écria-t-elle. Et elle s'élança à son cou en sanglotant.

Un instant après, madame Descharmes disait à Léontine, assise entre elle et son mari :

— Ma sœur chérie, à force de tendresse et d'amour, nous te ferons oublier le passé et ce que tu as souffert... Tu es ici chez toi, dans ta maison : tes moindres désirs seront satisfaits, tu commanderas, tu ordonneras, et aussitôt lu seras obéie... Pour ma sœur adorée, je redeviens ce que j'étais autrefois: ta petite Angèle, ta fille!... Je n'ai pas oublié les paroles de notre mère à son lit de mort. A toi, elle a dit : « Léontine, je te recommande ta sœur, tu veilleras sur elle, tu la protégeras, lu seras sa mère! » Elle m'a dit, à moi : « Angèle, tu seras soumise à ton aînée et lu lui obéiras comme à moi-même. » Puis elle a ajouté : « N'oubliez jamais mes paroles; joie, chagrin, fortune ou pauvreté, partagez toujours. » — Et ce fut tout; la bouche souriante, elle s'éteignit dans nos bras.

Léontine pleurait à chaudes larmes.

M. Descbarmes lui prit la main.

— Ma sœur, dit-il, Angèle m'a souvent répété les paroles de votre mère mourante, et il a toujours été convenu entre nous que, quelle qu'elle soit, vous partageriez notre fortune... C'est votre héritage à toutes les deux que j'ai fait fructifier, c'est pour vous deux que j'ai travaillé... Dès demain, si vous le voulez, ma sœur, vous prendrez votre part...

— L'affection de ma sœur, votre amitié, mon frère, voilà tout ce que jo désire, dit Léontine. Si vous ne me trouvez pas embarrassante...

— Oh! que dis-tu? s'écria Angélc.

— Eh bien ! vous me garderez près de vous; je ne tiendrai pas beaucoup de place : un petit coin dans votre maison me suffira.

— Oh! oui, tu resteras avec nous, nous ne nous quitterons jamais, dit vivement Angèle. Tu auras ton appartement, la plus belle chambre sera la tienne; tu auras tes domestiques, ta voiture à tes ordres... n'est-ce pas, Henri?

— La volonté de votre sœur a toujours été la mienne, répondit M. Descharmes en s'adressant à Léontine.

— 'Non, non, répliqua-t-elle; soyez heureux, car vous le méritez, et jouissez de la fortune que vous devez à voire travail... Je vous le répèle, je ne demaiule qu'un petit coin près de vous, une retraite profonde où jo pourrai prier, pleurer et me souvenir I

— Mais je veux, au contraire, que tu oublies! s'écria Ang'fele en l'entourant de ses bras.

— C'est impossible, jamais!...

— Tu l'entends, Henri? s'écria Angèle en se levant; et tout à l'heure tu as eu pitié du marquis de Presle !

— Angèle, reprit Léontine, ce n'est point du crime de cet homme que je veux me souvenir; je l'ai laissé, cet effroyable souvenir du passé, dans la nuit d'où je viens de sortir... Mais il y a autre chose : je veux vous le dire, à vous, comme je l'ai dit à madame de Presle... J'ai mis au monde un enfant, un fils... cet enfant, on me l'a pris... Qu'est-il devenu?... Vous savez maintenant pourquoi je veux pleurer!

— Mon Dieu! mon Dieu! elle ne sait rien, murmura Angèle toute tremblante. Six heures vont sonner et pas de nouvelle encore !

Elle se mit à marcher avec agitation.

M. Descharmes, sous le coup de la surprise, regardait tristement Léontine.

— Que faire, mon Dieu! que faire ? se disait Angfele. D'un mot, je pourrais changer sa douleur en une joie immense; mais il faudrait lui tout dire... Et si on le ramenait blessé!... mort!...

Elle se sentit frissonner.

— Angèle, tu n'écoules pas ta sœur, tu ne l'interroges pas? dit M. Descharmes; qu'as-tu donc?

— Ah! une telle anxiété est épouvantable! s'écria-t-elle en s'élançant hors de la chambre.

Elle traversa son boudoir, un autre petit salon, et, dans la salle à manger, elle appela tous ses domestiques, chacun par son nom, d'une voix retentissante. Trois ou quatre de ces derniers accoururent avec effarement.

— Qu'on prenne à l'instant deux voitures, ordonna-t-elle. L'un de vous ira chez M. Albert Ancelin et reviendra avec lui; un autre se rendra rue Saint-Dominique, à l'hôtel de Presle; si le comte est rentré, il faudra savoir de lui s'il n'est pas arrivé un accident grave à M. André Pigaud; dans le cas où M. Gustave ne serait pas à l'hôtel, il ne faudra interroger personne et revenir immédiatement. Vous, Jean, vous allez courir jusque chez M. André. Allez, mes amis, et revenez vite, sans perdre une minute.

Après l'exclamation de sa femme, suivie do sa brusque sortie, M. Doscharmes était resté tout interdit. Mais, pour ne pas effrayer Léontine, il s'efforça de paraître calme et c'est en souriant qu'il lui dit :

— Angèle a oublié, sans doute, de donner un ordre important; je vais me charger de ce soin et lui dire de revenir près de vous; je vous laisse seule un instant.

Il sortit sur ces mots et s'empressa de rejoindre sa femme, qui achevait de donner ses ordres aux domestiques.

— Angèle, dit vivement M. Descharmes, tu viens de mettre l'inquiétude en moi, peut-être aussi as-tu effrayé ta sœur; que se passe-t-il donc? Répondsmoi !

Elle lui tendit la lettre d'Albert Ancelin en disant :

— Tiens, lis, Henri, lis et tu comprendras.

M. Descharmes n'avait pas achevé de lire, lorsque Jean, le domestique chargé d'aller au domicile d'André, rentra dans la salle à manger.

— Madame, dit-il, M. André et M. Ancelin viennent d'arriver ensemble; on les a fait entrer dans le salon.

Madame Descharmes ne put retenir un cri de joie.

— Henri, dit-elle, va recevoir M. Ancelin et notre neveu, notre fils... Moi, je vais préparer ma sœur au bonheur qui l'attend !

C'est en tenant Léontine dans ses bras, serrée contre son cœur, qu' Angèle lui raconta comment son mari avait trouvé, un matin, au commencement du mois d'octobre 1848, un jeune enfant abandonné sur la route oitre Bois-le-Roi et Melun.

— Et cet enfant? interrogea avidement Léontine.

— Cet enfant est devenu un grand et beau jeune homme, que j'airnais beaucoup déjà, et que je vais aimer bien plus encore.

— Achève, Angèle, achève ! dit Léontine d'une voix tremblante.

— Eh bien! oui, c'est lui, c'est ton fils...

La pauvre mère poussa un cri et se trouva debout. Mais, aussitôt, ses jambes plièrent sous le poids do son corps, ses yeux se fermèrent et elle tomba inanimée dans les bras de sa sœur.

— Au secours! au secours! cria de toutes ses forces madame Descharmes épouvantée.

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