‹ L'enfant du faubourgChapitre 57 sur 96 · LA GABE DE L EST · texte numérisé non relu

LA GABE DE L EST

Un jour du mois de mai de l'année 1872, le train 32 de la compagnie des chemins de fer de l'Est entrait en gare à Paris, arrivant directement de Nancy où ses wagons de toutes classes s'étaient remplis d'hommes, de femmes et d'enfants ; des éraigrants d'Alsace et de Lorraine.

Les pauvres gens abandonnaient le pays où ils sont nés, où reposent les cendres de leurs pères, où ils se sont mariés, où ils ont aimé, où, Français, on voulait du jour au lendemain les faire Allemands, Prussiens.

Certes, ils n'étaient pas sortis de leurs maisons, ils n'avaient pas vendu leurs petits biens aux étrangers et dit adieu pour toujours au vieux clocher sans chagrin, ni sans verser des larmes. Mais ils voulaient rester Français.

Nous étions au lendemain de l'année terrible ; la France commençait sa résurrection. Calme, réfléchie et toujours grande dans son malheur, elle comptait ses épargnes, afin de verser aux Allemands, qui occupaient encore plusieurs de ses départements, les cinq milliards de sa rançon.

Parmi ces braves gens qui arrivaient à Paris, où des sociétés patriotiques de secours s'étaient crées pour les recevoir, pour les nourrir, les habiller et leur trouver du travail, se trouvaient un vieillard aveugle et une jeune lille qui ne devait pas avoir plus de dix-sept ans.

Ils étaient du village de Lours, à trois lieues jilus loin qu'Avricourt, où les Allemands ont tracé de ce côté la frontière française.

Le vieillard paraissait avoir soixante-dix ans. Sa barbe et ses cheveux étaient blancs comme la neige. Sa haute taille restait droite et semblait jeter un défi aux années. Il avait dû être fort et robuste. Son visage était calme et austère. Son sourire bienveillant, affectueux et doux, et les mouvements de sa physionomie exprimaient ce que son regard éteint ne disait plus. Habituée à le conduire, à l'écouter, à l'observer, à prévenir ses désirs, la jeune fille n'avait qu'à le regarder pour deviner sa pensée. Malgré sa cécité, après une noble vie de travail, Dieu semblait vouloir donner à cet homme une belle vieillesse.

La jeune compagne du vieil aveugle était bien la plus charmante et la plus gracieuse enfant qu'on pût voir. Sa taille, moyenne, était bien prise et pleine de souplesse. Elle portait une robe de laine noire dont le corsage ajusté permettait de deviner les trésors d'une gorge ravissante, la forme doucement arrondie des épaules, tout en laissant voir un cou délicieux. Son bonnet de crêpe, coquettement attaché sur le haut de sa tête, cachait à peine ses magnifiques cheveux d'un blond cendré, dont les longues nattes enroulées formaient plusieurs anneaux qui descendaient jusque sur le cou. Dénouée, cette merveilleuse chevelure devait tomber et ruisseler sur ses épaules comme l'eau d'une cascade et la couvrir ainsi qu'un manteau.

La coupe de son visage était d'un dessin très-pur, et les traits d'une finesse exquise. Les joues bien remplies, avec une teinte de rose fondue, avaient la fraîcheur de la fleur qui vient de s'épanouir et le doux velouté de la pêche mûre. Ses yeux grands, bien fendus et bien frangés de longs cils, étaient d'un bleu très-clair. Le regard profond, plein de lumière, avait une expression indéfinissable. C'était en même temps de la douceur, de l'étonnement naïf, et quelque chose de rêveur et de triste. La bouche, moyenne, aux lèvres vermeilles, était ornée de dents très-blanches, petites et bien alignées. Comme le regard, le sourire avait un charme, une suavité inexprimables.

Mais ce qui augmentait encore le ravissement, c'était le timbre délicieux de la voix, à la fois doux et argentin. Une lyre n'a pas de notes plus suaves, plus mélodieuses. Quand elle parlait, ou prétait l'oreille comme si on eût entendu une musique divine.

Son front, légèrement bombé, était haut et bien découvert. Le nez, petit, aux narines mobiles, était charmant. Les oreilles roses et transparentes, délicieusement bordées, s'attachaient délicatement à la tète. On voyait que ses mains mignonnes et blanches, aux doigts effilés terminés par des ongles roses, n'avaient pas été déformées par le travail des champs.

Tout cela était rehaussé et rendu plus attrayant encore par un air de véritable distinction, beaucoup de modestie et une adorable candeur d'enfant.

Dans son maintien, ses gestes, ses mouvements de tête, tout était grâceet

provoquait une sorte d'enchantement. Enfin, près d'elle, il semblait qu'on respirât comme un parfum d'innocence et de pureté.

Elle se nommait Léontine.

Elle était descendue du wagon ayant à son bras un panier assez lourd, puis elle avait tendu son bras à l'aveugle pour l'aider à mettre pied à terre à son tour. Ensuite, le tenant par la main, ils suivirent la foule qui se précipitait vers la porte de sortie où se tenaient, d'un côté un employé de l'administration, de Tautre un agent de l'octroi de la ville.

Le vieillard avait la tète haute, immobile, et il marchait lentement, avec cette allure gênée et cette roideur particulière aux aveugles.

Arrivée dans la salle d'attente des bagages, la jeune fille regarda de tous côtés d'un air inquiet.

— Eh bien ? fit le vieillard.

— Je ne vois personne encore, répondit-elle. Grand-papa, si M. Guérin n'avait pas reçu votre lettre?...

— Oh ! c'est peu probable.

— Vous m'avez dit que M. Guérin était un homme de votre âge, reprit la jeune fille ; je cherche en vain des yeux...

A ce moment, un jeune homme d'une tournure distinguée et fort bien de figure, qui n'avait pas plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, s'approcha du vieillard et de la jeune fille, tenant son chapeau à la main.

— Monsieur, dit-il en s'adressant à l'aveugle, vous êtes sans doute monsieur Blanchard, de Lours?

— Oui, monsieur, c'est moi.

— Vous avez écrit à M. Guérin pour lui annoncer votre arrivée à Paris. Depuis quelque temps M. Guérin est très-sérieusement malade...

— Guérin est malade ! s'écria le vieillard interrompant le jeune homm<! ; ah I si j'avais su!...

— C'est pour cela que je suis venu à la gare à sa place, envoyé par lui.

— Comment allons-nous faire? murmura la jeune fille.

— Rassurez-vous, mademoiselle ; je ferai de mon mieux pour remplacer M. Guérin.

— J'en suis persuadé, répliqua l'aveugle ; mais j'avais prié mon ami Guérin de s'occuper de notre installation ; malheureuscmi'nt...

— A la demande de M. Guérin, j'ai fait en cela aussi tout re que j'ai pu jiotir que vous soyez satisfaits.

— Alors ?

— Je vais avoir l'honneur de vous conduire chez vous, rue de Lille, de l'autre côté de la Seine.

Le visage de Léonline parut s'épanouir.

Le vieillard tendit sa main au jeune homme en disant simplement ce mot :

— Merci.

Il y a des riens qui deviennent des événements importants et qui sont tout dans la vie. Cette rencontre, si naturelle et si ordinaire dans une gare de chemin de fer, allait décider de l'avenir de ce jeune homme et de cette belle jeune fille qui, sans l'horrible guerre et la maladie d'un vieillard, ne se seraient probablement jamais rencontrés.

— Avez-vous des bagages ? demanda le jeune homme à Léontine.

— Oui, monsieur, deux grosses malles, répondit-elle en lui présentant le bulletin du chemin de fer.

— Je me charge du soin de les retirer, dit le jeune homme en prenant le bulletin ; il ne faut pas, mademoiselle, que vous quittiez M. Blanchard. Mais il est inutile que vous restiez ici plus longtemps ; veuillez me suivre.

Ils sortirent de la salle d'attente. Le jeune homme appela par son numéro un cocher qui attendait dans la cour, assis sur son siège. La voiture vint se ranger près du trottoir, couvert, dans toute sa longueur, d'une magnifique marquise.

— Veuillez monter la première, mademoiselle, reprit le jeune homme en ouvrant la portière du fiacre ; M. Blanchard montera plus facilement ensuite en prenant voire main.

Un regard de Léontine le remercia de sa prévenance pour l'aveugle.

Quand il les vit bien installés sur les coussins de la voiture, le jeune homme s'éloigna.

— Ce garçon -là est tout à fait convenable, dit le vieillard à Léontine ; il a la voix très-sympathique. Quel âge peut-il avoir?

— Je ne saurais le dire, mon père.

— Crois-tu qu'il ait plus de trente ans ?

— Oh! non, il n'est pas aussi âgé.

— A-t.-il une figure agréable ?

A cette question, Léontine rougit subitement. Certes elle n'aurait guère su pourquoi.

— Il m'a paru très-bien, répondit-elle, mais je l'ai à peine regardé. L'aveugle resta silencieux. Il réfléchissait.

Un instant après les malles furent placées sur le fiacre.

— Monsieur Blanchard, mademoiselle, nous partons, dit le jeune homme en grimpant à côté du cocher.

La voiture roula sur le pavé.

— Tiens, où donc est-il? demanda le vieillard étonné ; est-ce qu'il nous a quittés?

— Non, grand-papa, il s'est mis près du cocher.

— Décidément, murmura le vieillard, ce jeune homme est parfaitement élevé ; il montre un sentiment de délicatesse qui me donne de lui la meillfun! opinion.

La jeune fille éprouva comme une sensation de plaisir. Son regard s'éclaira, un doux sourire effleura ses lèvres, puis, se penchant vers l'aveugle, elle l'embrassa sur les deux joues.

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