‹ L'enfant du faubourgChapitre 58 sur 96 · UN ÉPISODE DE L ANNEE TERRIBLE · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE DE L ANNEE TERRIBLE

La voiture s'arrêta rue de Lille devant la maison portant le numéro G2.

Le jeune homme sauta légèrement à terre et s'empressa d'ouvrir la portière. Les deux voyageurs descendirent. Le concierge de la maison était accouru pour se mettre à la disposition de ses nouveaux locataires et du jeune homme

— Monsieur Fabrice, lui dit ce dernier en prenant le panier de la jeune iillc, je monte d'abord ceci et je reviens immédiatement pour vous aider h transporter les malles.

— Vous trouverez ma femme dans le logement, monsieur Pierre ; elle a fait tout ce que vous lui avez recommandé.

Le jeune homme se tourna yers la jeune lille, qui avait pris le bras de l'aveugle, et lui dit :

— Venez, mademoiselle, je vais marcher devant vous. Vous n'aui-ez guère à nmiilc r, !»• logement est au deuxième étage.

(ii: logement, qu'on pouvait appeler un petit apparlmirnl, s(! (-.-«mposail «ir quatre pièces fraîchement décorées, Lieu éclairées, sans compter l'entrée di^di'ux mètres carrés, sur laquelle doniuiiiiit tiois portes : h gauche, la porle de la

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cuisina; en face celle de la salle à manger; à droite, celle d'une première chambre à coucher. De cette chambre on pénétrait dans une seconde pièce, laquelle avait ane autre entrée dans la salle à manger, dont elle était séparée par un cabinet noir.

Chaque pièce était petite, mais gaie, bien aérée et confortablement meublée, quoique très-simplement.

Après avoir fait entrer les locataires dans la première chambre, le jeune homme leur dit :

— J'ai pensé que cette pièce devait être la chambre de M. Blanchard; mademoiselle Léontine n'a qu'à ouvrir cette porte pour être dans la sienne. Monsieur Blanchard, ajoula-t-il, je me suis conformé à vos intentions; pour la location du logement et pour l'ameublement, je n'ai point dépassé la somme que vous vouliez dépenser. J'ai eu soin, d'ailleurs, de suivre les conseils de M. Guérin, et j'ai fait de mon mieux.

Sur ces mots il les quitta pour rejondre la concierge qui l'attendait en bas.

La jeune fille examina la chambre destinée à son grand-père et la trouva très-bien. Elle entra ensuite dans la sienne. Elle n'avait rien rêvé de si gracieux, d'aussi coquet ; c'était un nid charmant, une véritable chambre dejeunefille.il semblait que tous ses goûts eussent été devinés. Elle laissa paraître sa satisfaction dans le rayonnement de son regard, et quand un instant après le jeune homme reparut, elle le remercia vivement.

— Vous êtes contente, vous êtes satisfaite, mademoiselle, répondit-il un peu confus, je suis trop heureux.

Il fit entrer le vieillard et la jeune fille dans la salle à manger.

Sur la table, couverte d'une; nappe, il y avait deux couverts.

Léontine lui adressa une regard plein de reconnaissance.

— Ah ! lui dit-elle d'un ton gracieux, vous n'avez rien oublié, vous avez songé à tout!

— J'ai pensé, naturellement,' que vous auriez besoin de prendre quelque chose tout en arrivant à Paris, répondit-il simplement, et j'ai voulu vous éviter 1 ennui d'aller chez un traiteur, A la suite d'un long voyage on est fatigué, on a besoin de repos. J'ai prié madame Fabrice, la concierge de la maison, qui sera heureuse plus tard de vous rendre mille petits services, de vous préparer à dîner chez vous. Elle va vous servir.

— Avez-vous fait mettre trois couverts? demanda l'aveugle.

— Non, mou père, il n'y «n a que deux, répondit la jeune fille.

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On ne lui permit même pas d'embrasser sa femme et sa fille. (Page 45.)

— Vous ne voulez donc pas prendre voire part du dîner que vous avez commande? reprit le vieillard en s'adressant au jeune homme.

— Vous voudrez bien m'excuser, monsieur, répondit-il, mais je suis forcé de vous quitter. Je vous ai installés chez vous, ma mission est nmjiiie.

— Nous ne trouvons pas quittes envers vous, ma pi'tilc-lille cl moi, monsieur; j'espère que vous viendrez nous voir.

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LlV. G F. Roy, éditeur. — Hcproduction intorUilo-

— Quelquefois, si vous voulez bien me le permettre.

— Oui, venez, nous vous recevrons comme un ami. 11 allait partir.

— Encore un mot, lui dit l'aveugle. Je ne suis pas indiscret, je pense, en vous priant de me dire votre nom.

— Je me nomme Pierre.

— Pierre ? répéta le vieillard attendant un nom de famille. Le jeune homme comprit.

— Monsieur Blanchard, dit-il tristement, je suis ouvrier et mes camarades de travail ne me connaissent que sous le nom de Pierre. J'ai un nom de famille, pourtant, le nom de mon père ; mais ce nom, je le cache... Je voudrais l'avoir oublié, car je ne le prononce jamais sans douleur. Mais à vous, monsieur, je le dirai.

— Non, non, répliqua vivement l'aveugle, je ne veux pas vous faire de la peine, gardez votre secret, mon ami.

— Pour vous, monsieur Blanchard, ce nom ne sera pas une révélation; je me nomme Pierre Ricard. Où est mon père? Je n'en sais rien. Ce qu'il a fait? Il ne m'appartient pas, à moi, son fils, de le révéler... J'incline mon front, je baisse les yeux et je me tais... Quand la justice des hommes a jugé, il ne doit plus y avoir que le jugement de Dieu I

— C'est bien, dit le vieillard avec émotion, vos paroles sont celles d'un gai-çon de cœur et d'un honnête homme. Monsieur Pierre, le vieil aveugle vous tend la main et vous appelle son ami.

Le jeune homme poussa un soupir, s'inclina respectueusement devant la jeune fille et se retira.

— Pauvre jeune homme ! murmura le vieillard, il m'a remué jusqu'au fond du cœur.

— Il n'y a personne de véritablement heureux sur la terre, soupira la jeune fille, il a aussi son chagrin.

— Allons! allons! fit l'aveugle, éloignons de nous les horribles souvenirs. J'ai grand'faim, ma chérie, et puisque le dîner est prêt, mettons-nous à table.

Si l'épouvantable guerre de 1870, a été follement funeste à la France tout entière, elle a particulièrement et impiloyablemont frappé nos populations de l'Est. Attointes les premières par le fléau, c'est-à-dire par la dévastation, la destruction, lamine, elles ont des plaies qui ne se cicatriseront jamais.

Que de familles plongées dans le deuil!

Ou se souviendra éternellement des moris, de tous ces héros inconnus

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tombés glorieusement en essayant de s'opposer à l'envahissement de la patrie, et on gardera aussi le souvenir de ceux qui les ont tués.

Ce vieillard aveugle et cette jeune fille que nous venons de voir arriver à Paris, étaient deux innocentes victimes de la guerre.

Leur histoire est navrante. La voici :

Antoine Blanchard était un richu cultivateur. Pendant plus de cinquante ans, il avait travaillé afin d'augmenter le patrimoine laissé par son père et qu'il devait transmettre à son tour à son fils unique, Philippe Blanchard. Celui-ci s'était marié et, après deux ans de mariage, sa femme lui avait donné une petite fille : Léontine.

Antoine Blanchard travaillait toujours. Mais un jour il fut atteint par une cruelle maladie. Malgré le savoir et les soins empressés des médecins appelés près de lui, il perdit la vue. Antoine Blanchard était fatalement condamné au repos. Léontine avait alors douze ans. Elle était à Nancy dans un pensionnat de jeunes demoiselles.

L'aveugle céda immédiatement à son fils la direction de la ferme.

Pendant trente ans, Philippe Blanchard avait eu sous les yeux les exemples de son père et appris à travailler avec lui. Il était depuis longtemps en état de le remplacer. Rien ne souffrit. Plusieurs bonnes années, au contraire, augmentèrent encore la prospérité de la ferme.

D'importantes et utiles réparations furent faites aux bâtiments de l'exploitation, qui se trouvèrent remis à neuf.

Au moment où la guerre fut déclarée, il y avait dans les écuries de la ferme huit beaux chevaux, douze bêtes à cornes, un superbe troupeau de près de deux cents moutons.

La fenaison terminée, les greniers se trouvaient chargés de fourrages. On allait commencer la moisson qui promettait d'être exceptionnellement abondante.

Chaque jour, venant de tous les côtés, on voyait passer les soldats : le matin un régiment de ligne, le tantôt de l'artillerie, le soir des dragons, des hussards, des cuirassic^'s ou des chasseurs. Tous, obéissant au devoir, se dirigeaient joyeusement vers la frontière.

On est patriote en France, dans l'Est surtout; ah! on ne doutait pas du succès. Admettre que les soldats de la Fi-ance pussent être vaincus, ce n'était pas posssible! On ne savait pas encore qu'ils allaient lutter un contre cinq.

Les premiors coups de canons furent tirés. Ce n'était rien. Peu de jours après, écrasé [lar le nomlirr, un bravn général se lit Ini-r avec S('s soldats, voulant défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang l'entrée du territoire sacré. Les

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Allemands passaient sur des cadavres et, comme des loups affamés, débordaient de tous côtés pour se ruer sur la France.

Puis vint la douloureuse journée de ReischofTen. Trahis de nouveau par la fortune, et luttant un contre cinq, nous l'avons dit, nos pauvres enfants ne purent empêcher l'invasion de passer.

Quand on apprit cela en Lorraine, en Champagne, en Franche-Comté et plus loin encore, ce fut une grande douleur à laquelle succéda un frémissement de colère. Et des hommes qui n'étaient pas des soldats, mais qui voulaient défendre leur pays, prirent leur fusil et se jetèrent dans les bois, les plaines, les buissons, les ravins, partout, pour tirer sur les Pi'ussiens.

La poudre et le plomb étaient achetés pour un autre usage, mais on ne songeait plus au plaisir de la chasse. On voulait chasser, oui, les Allemands hors de France.

A l'approche de l'ennemi, Philippe Blanchard sentit son cœur se briser; son sang patriotique bouillonnait dans ses veines.

Un soir, il dit à son père :

— Mes camarades de Lours et des environs m'engagent à prendre mon fusil cl à me joindre à eux pour aller recevoir l'ennemi. Dois-je les accompagner?

Le vieillard réfléchit un instant.

— Combien êtes-vous? demanda-t-il.

— Nous serons vingt.

— Vingt, c'est peu... Si j'avais encore mes yeux, vous seriez vingt et un. Va, mon fils. Aujourd'hui, tout homme valide doit sou sang et sa vie à son pays.

Revenue de Nancy depuis un mois, Léonline était là, près de sa mère. Elle baissa tristement la tête et ne dit rien. La mère aussi garda le silence, et elle renfonça les larmes qui lui vinrent aux yeux.

Le lendemain matin, le franc-tireur embrassa sou vieux père, sa femme et sa fille, puis partit.

Les Prussiens s'avançaient ; les francs-tireurs les rencontrèrent à trois lieues de Lours; ils étaient au moins deux cents, un fort détachement. Les francstireurs les attaquèrent courageusement. Ils étaient vingt, ils en tuèrent plus de quarante.

L'ennemi, effrayé, et ne se trouvant pas assez fort, s'empressa de battre en retraite, emportant ses morts. Mais il reparut le soir même. Ils n'étaient plus doux cents, ils étaient quatre mille.

Philippe Blanchard et les autres francs-tireurs ne les avaient pas attendus.

LES DEUX BERCEAUX itj

Contents de leur journée, ils étaient revenus chez eux, ne se doutant pas des conséquences que leur attaque, plus patriotique que réfléchie, devait avoir.

Comme ils le firent pendant toute la durée de la guerre, les Prussiens procédaient déjà par intimidation; partout sur leur passage ils laissaient l'épouvante. Leur système était Iion, car ils pouvaient sans crainte, sans danger, ran(;onneret piller les populations terrifiées.

Comment surent-ils que Philippe Blanchard était un des hommes qui avaient tiré sur eux? Nous l'apprendrons peut-être plus tard. Mais ou sait qu'ils avaient des espions partout.

Leur première pensée, en arrivant à Lours, fut de se venger, lis arrêtèrent Pliilippe lilanchard avant même qu'il eût soupçonné le danger qui le menaçait. Une sorte de conseil de guerre s'assembla et le fermier fut condamné à l'unanimité à être passé par les armes.

On ne lui permit pas de dire adieu h son père, ni d'embraser sa femme et sa fille, qui se roulaient éplorées et sanglotant aux pieds des officiers allemands.

Philijjpe Blanchard fut immédiatement fusillé sur la petite place du village, devant la maison commune.

Ce n'était pas assez; il fallait aux Prussiens une vengeance plus complète. Après s'être emparés des chevaux, des vaches, des bœufs et des moulmis du fermier, ils mirent le feu à la ferme. Et pendant une partie de la nuit, ils firent de la musique, dansèrent et jouèrent à la flamme rouge de l'incendie.

Madame Blanchard, ramassée dans la rue sans connaissance, avait été recueillie dans une maison. Une fièvre violente s'était emparée d'elle et, dans le délire, elle n'avait plus conscience de son effroyable malheur.

En incendiant la ferme, les Pi-ussiens ne s'étaient pas occupés du vieil aveugle qui, ne sachant rien encore de ce qui venait de se passer au village, s'était mis dans son lit. Le malheureux vieillard serait mort éloulfé par la fumée ou brûlé vif, si Léontine, donnant la preuve dune force admirable, d'un courage extraordinaire, n'était accourue à son secours.

Appuyé sur son bras, elle le fit sortir de la maison en feu.

A la vue de ce grand vieillard sans regard et de cette jeune fille si charmante les clameurs des incendiaires cessèrent. Ce qui est grand, ce qui (;st beau impressionne toujours, même les barbares! Ils s'écartèrent pour les laisser passer. El le vieillard et l'enfant, .serrés l'un contre l'autre, s'éloignèrent du lieu sinistre pour se rendre au village.

Ils le traversèrent lentement. Aux gens effarés quriio n'iicontrait, la jeune fille disait :

— Savez- vous où est ma mère ?

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Elle fit plusieurs fois la même question. Enfin, une femme lui répondit :

— Venez, je vais vous conduire près d'elle.

Hélas! sa mère la vit et ne la reconnut pas.

Les balles qui avaient tué son mari l'avait frappée aussi. Elle mourut le lendemain. Le père et la mère de Léontine furent portés en même temps au cimetière.

Après cela, des jours et des mois s'écoulèrent. 11 y eut l'armistice, puis on signa la paix, une paix imposée, qui abandonnait aux Allemands l'Alsace et la Lorraine.

Antoine Blanchard et sa petite-fille n'avaient plus d'habitation. Ils logeaient chez des étrangers. L'incendie avait dévoré leur mobilier, leur linge et toute la récolte de 1870. 11 leur restait les champs en friche, parce que l'aveugle n'avait trouvé personne pour les cultiver.

Le moment arriva où, bon gré mal gré, il fallait devenir Allemand, à moins de vouloir rester Français. On appela cela l'option.

— Je suis Français, je ne veux pas être Allemand, pensa Antoine Blaachard.

Et il dit à l'enfant :

-r Si tu veux, ma mignonne, nous vendrons tout.

— Vendons tout, répondit-elle.

— On m'offre trente mille francs comptant de la ferme, reprit le vieillard, bien qu'elle vaille plus du double de cette somme.

— N'importe, mon père, vendez.

— Un capital de trente mille francs bien placé ne donne qu'une rente de quinze cents francs, c'est peu pour vivre deux.

— A Nancy, j'ai appris à faire de la dentelle, je trouverai, je l'espère, lo moyen d'occuper mes doigts.

— Où irons-nous ?

— Où vous voudrez mon père.

— Tu n'as pas de préférence '

— Il me semble que je me plairais à Paris. Mademoiselle Ernesline de Lucerollu y demeure une partie de l'année. Mademoiselle de Lucerolle n'a iju'un an de plus que moi; nous nous sommes connues à Nancy, au pensionnat; elle me témoignait alors beaucoup d'amitié. Elle ne m'a certainement pas oubliée. J'irai lui faire une visite, elle parlera de moi à sa mère, et si madame la comtesse de

Lucerolle veut bien me recommander à quelques personnes, j'aurai tout de suite du travail.

— Soit, dit l'aveugle, nous irons à Paris.

Un mois après le domaine était vendu et Antoine Blanchard recevait trente milii' francs.

— Je ne toucherai pas à ce capital, se dit-il, il sera la dot de Léontine.

UNE AMIB

Dès les premiers jours de leur arrivé à Paris, lorsqu'ils se trouvèrent tout à fait installés dans leur petit logement de la rue de Lille, Léontine songea à se procurer du travail. Elle tenait à assurer l'avenir et elle voulait entourer son vieux-père de tout le bien-être possible.

Un mat'n eL!e se présenta à l'hôtel de Lucerolle, rue de Grenelle-Sainl- Germain.

Un domestique lui demanda son nom, et, après l'avoir fait entrer dans une antichambre, il alla prévenir mademoiselle de Lucerolle. Celle-ci ne tarda pas ù paraître. Elle s'approcha de Léontine les bras ouverts, un sourire alTectueux sur les lèvres.

Les deux amies de pension s'embrassèrent avec effusion, puis mademoiscllt^ de Lucerolle prit la main de Léontine et la conduisit dans un élégant boudoir où elle se trouva en présence de la comtesse de Lucerolle.

On la fit asseoir et les questions commencèrent. On voulait savoir comment elle se trouvait à Paris, si elle y était venue pour longtemps, pourquoi elle portait un vêlement de deuil.

Encouragée par l'accueil affectueux et plein de bonté qui lui était fait, la jeune (ille raconta à madame et à mademoiselle de Lucfiolie comment le malheur l'avait cruellement frappée. Elle leur exposa ensuite l'objet de sa visite.

La comtesse était visiblement émue, de grosses larmes roulaient »ians ses yeux.

— Oh ! pauvre enfant, pauvre enfant ! s'écriait-elle à chaque instant.

La jeune fille avait obtenu immédiatement non-seulement la sympathie, mais encore l'amitié de la grande dame.

Mademoiselle de Lucerolle pleurait silencieusement en serrant dans ses mains les mains de Léontine.

— Ma chère enfant, dit la comtesse, ce que vous venez de nous apprendre est épouvantable, horrible. Pauvre orpheline, j'admire votre courage et je suis fièro que ma fille soit votre amie. Ah! vous êtes cruellement éprouvée, je vous plains sincèrement et de tout mon cœur. Presque ruinés par la guerre, aujourd'hui vous voulez travailler, c'est très-bien ; je vous approuve, et quand on connaîtra votre dévouement pour un vieillard aveugle, d'autres que moi s'intéresseront à vous et vous aimeront. Oui, ce que vous faites est très-bien, vous êtes à la hauteur de votre devoir... Je parlerai de vous à mes meilleures amies, je vous le promets, et puisque vous savez réparer les dentelles, vous aurez con-^ stamment du travail.

Allons, allons, ajouta la comtesse avec bonté, après de si grands malheurs vous avez le droit d'attendre des jours plus heureux. Espérez, mon enfant, espérez !

Léontine se leva pour se retirer.

Mademoiselle de Lucerolle voulait la retenir encore.

Elle s'excusa, disant qu'elle avait promis à son grand'père de ne pas être absente longtemps, et que, si elle tardait trop à rentrer, il s'inquiéterait.

— Vous avez raison, mon enfant, dit la comtesse; malgré le plaisir que nous aurions de vous garder, nous devons vous laisser partir. Mais vous reviendrez nous voir souvent; vous trouverez toujours ici un accueil amical. Nous passerons probablement tout l'été à Paris. Nous ne voulons pas aller encore en Lorraine cette année.

Mademoiselle de Lucerolle passa familièrement son bras sous celui de Léontine, et elles sortirent du boudoir.

Maman ne sera peut-être pas toujours à l'hôtel quand vous viendrez nous voir, dit Ernestine; alors c'est moi qui vous recevrai, et nous pourrons causer toutes les deux comme autrefois au pensionnat. En attendant que je vous reçoive, je vais vous montrer mon appartement. Comme cela, vous le connaîtrez déjà. Venez.

Elles traversèrent une première pièce. Mademoiselle de Lucerolle allait ouvrir la porte d'une seconde chambre, lorsque la voix d'un homme, qui devait être fort en colère, frappa leurs oreilles.

Toutes deux s'arrêtèrent. Ernestine paraissait vivement contrariée. Léontine

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— Dis-le donc, ce mot, dis-le luut de suite, si lu u'es pas uu lâclic! (Page 59.)

recula jusqu'au milieu de la cliamhre, comiirenaiit inslinclivenienl qu'elle ne (levait ni voir ce qui se passaiLà côlé d'elle, ni l'entendre. Cependant elle entendit distinctement ces mots :

— C'est trop fort, on n'a pas idée d'une semblable audace !... Il y a certaines observations que ma iiiiio ne se permettrait pas de me faire; certes, je n'admettrai jamais qu'elles \icinienl de VOUS. Vous abusez étrangement de l'intérêt

LlV. 7. F. Rny, ëdilour — Koproduclion iolurililu

qu'on vous témoigne ici. Je vous défends, vous entendez, je vous défends de me parler de ce ton, et je vous ordonne d'être plus respectueuse à l'avenir, si vous ne voulez pas que j'exige votre renvoi immédiat.

Une femme répondit d'une voix entrecoupée :

— C'est bien, monsieur, c'est bien, je ne vous dirai plus rien.

La porte de la chambre où ces paroles venaient d'être prononcées s'ouvrit brusquement.

Une femme déjà âgée sortit en sanglotant et en essuyant son visage baigné de larmes. Elle passa à côté des deux jeunes filles sans les voir. Cette femme devait être une domestique, quelque chose comme une femme de charge

Mademoiselle de Lucerolle la laissa passer sans lui rien dire ; mais elle poussa un soupir, et son regard prit une expression de tristesse indéfinissable.

La domestique venait à peine de disparaître, lorsque, sortant à son tour de la chambre, un jeune homme se trouva en face do mademoiselle de Lucerolle

Ce jeune homme pouvait avoir vingt-cinq ans. Il était grand, bien fait, et portait avec élégance son élégant costume d'homme du monde. Son visage, aux traits énergiques, était assez beau, mais d'une beauté commune, sans autre expression que la fierté et la rudesse. Ses yeux, d'un gris sombi-e, communiquaient au regard quelque chose de dur qu'on ne pouvait définir. Il avait le teint légèrement coloré et le front d'un dessin hardi. Sa moustache châtain foncé était de la même nuance que ses cheveux, qu'il portail séparés par une raie au milieu de la tête, selon la mode et le goût de ces jolis messieurs qui, lassés de s'entendre appeler petits-crevés, se laissent donner aujourd'hui le nom de gommeux. Ses lèvres étaient minces et pâles. Quand il souriait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, son sourire devait être pâle comme ses lèvres.

Sans prononcer une parole, Ernestine arrêta ses yeux sur lui; son regard attristé contenait un reproche.

Il le sentit.

— Cette femme prend vis-à-vis de moi trop de liberté, dit-il brusquement. Sa colère n'avait pas eu encore le leiiips di' se calmer.

— Elle a été voire nourrice, répliijua la jruin' iillc d'un Ion plein de douceur, elle nous a élevés tous les deux et elle nous aime.

— Si sa mariière d'agir est de l'affection, elle peut se dispenser d'en avoir aulant.

— On ne doit jamais se plaindre d'être trop aimé.

— Je n'ai pas besoin de l'amitié d'une servante.

— Ah ! ce sont là de mauvaises paroles qui m'aflligent profondément, plus

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encore peul-ùtre que vos emportemeiifs. Parler ainsi d'une pauvre femme dont le dévouement est à toute épreuve, c'est mal, Léon, c'est bien mal !

Ces paroles, dites d'une voix émue et eu même temps avec fermeté, produisirent sur le jeune homme un certain effet.

— Il paraît donc que j'aurai toujours besoin d'être grondé, dit-il d'un ton singulièrement radouci et en ébauchant un sourire.

II fit quelques pas, se dirigeant vers la porte. Il vit alors. Léontine, qu'il n'avait pas encore aperçue. En passant devant elle il la salua, pendant que son regard ardent semblait la dévorer.

Il sortit de la chambre en se disant :

— Voilà une bien belle fille ; c'est probablement une couturière, ou une modiste d'Ernesline ; il faudra que je sache où elle demeure. Elle serait une ravissante maîtresse !

Sous le regard du jeune homme, Léontine avait senti quelque chose de froid passer en elle, et éprouvé un malaise étrange. Elle ne pouvait se rendre compte de son impression; mais les femmes ont un inslincl qui ne les trompe jamais, qui les prévient d'un danger qu'elles peuvent courir, et les met en défiance.

— C'est mon frère, lui dit mademoiselle de Lucerolle.

— Ah ! c'est monsieur votre frère, balbutia-t-elle ; j'ignorais je lu' savais pas...

— II est de sept ans plus âgé que moi. Nous avons presque constamment vécu séparés l'un de l'autre ; c'est pour cela, sans doute, que je ne vous ai point parlé de lui autrefois. Pendant que j'étais en Lorraine, Léon ach(;vait ses études à Paris.

— Vous ne lui ressemblez pas, ne put s'empêcher de dire Léontine.

— C'est une remarque qu'on fait généralement, répondit Ernestine, qui ne voulut peut-être pas interpréter autrement la pen.sée de mademoiselle Blanchard. Mon frère, continuât-elle, est très-instruit ; il est docteur en droit ; malheureusement, il a le défaut d'être un peu susceptible et de se mettre trop facilement en colère Mais il n'a pas encore vingt-cinq ans, il se corrigera. Notre

père, le comte de Lucerolle, qui est le meilleur des hommes, a rendu des services à la France comme diplomate ; il désire que son fils suive la même carrière que lui, et il espère lui faire donner bientôt une place de secrétaire dans une ambassade ou un consulat général. Le comte de Lucerolle est de ceux qui p(;nsent que tout homme doit être utile à son pays et que la fortune ne saurait dispenser de travailler.

«Mais je JHJ vcu.v jias vous relmir plus longtemps ! Venez, nous ne ferons

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que traverser les deux pièces de mon appartement, et nous nous retrouverons dans le corridor, devant l'escalier de la cour.

— Voici ma chambre, reprit Ernestine en faisant entrer mademoiselle Blanchard dans une délicieuse petite pièce, dont la fenêtre, ouvrant sur un jardin planté d'açbres centenaires et garnie de doubles rideaux, ne laissait pénétrer à l'intérieur qu'une lumière discrète.

— C'est frais, c'est joU, c'est charmant, dit Léontine en admirant les tentures de soie, les larges dentelles des rideaux du lit et la richesse de l'ameublement.

Elles entrèrent dans l'autre pièce.

— C'est mon petit salon, dit mademoisselle de Lucerolle ; c'est ici que je reçois mes jeunes amies, où je vous recevrai, continua-t-elle d'un ton gracieux, quand vous aurez un instant pour venir me voir. Quand je ne suis pas avec maman, c'est encore ici que je travaille. Voilà mon métier à tapisserie et mes dessins p(jur les ouvrages au crocliet. .le fais aussi de la musique, tous les jours pendant une heure ou deux. Quand je suis fatiguée de mon piano, je prends mes crayons et je dessine. La prochaine fois que vous viendrez, je vous montrerai mon album. Nous avons des amis qui disent que je ne suis pas trop maladroite, mais ce sont des amis... Enfin, je m'occupe, et les heures et les jours s'écoulent vite. J'entends dire par des jeunes filles de mon âge qu'elles s'ennuient; je ne comprends pas cela ; moi, je ne m'ennuie jamais.

— Vous n'avez rien à désirer, dit Léontine ; mademoiselle de Liirerolle est heureuse !

— Si, répliqua vivement la charmante jeune fille; si, j'ai quelque chose à désirer.

Léontine la regarda avec surprise.

— Ce que j'ai à désirer, reprit mademoiselle de Lucerolle, en passant son bras autour di^ la taille de Léontine, c'est que vous soyez un jour heureuse aussi.

— Oh! comme vous êtes bonne, comme vous êtes bonne! murnuira Léontine très-émue.

— A Nancy, je vous aimais déjà beaiiroup ; mais aujouni'luii, «juaiul vous avez tant souffert, je vous aime bien davantage ; tenez, je vous aimerai comme si vous étiez ma sa-ur.

Léontine ne put plus retenir ses larmes.

— Ah ! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, je suis venue à vous en toute confiance, mais je n'espérais pas autant : vous me comblez de vos boules.

Mademoiselle de Lucerolle l'entoura de ses bras, et, la tutoyant pour la première fois, elle lui dit en l'embrassant :

— Pour toujours je suis ton amie.

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