AU CABARET
Anselme Guérin, l'ami d'Antoine Blanchard, qu'on appelait plus familièrement le père Guérin dans le quartier de Aléiiilmonlant, où il habitait depuis plus de quarante ans, était un ouvrier serrurier. Né en Lorraine, il s'était assis sniles bancs de l'école primaire à côté d'Antoine Blanchard. Les deux vieillards étaient des amis d'enfance.
M. Blanchard s'adressa à lui, naturellement, pour le prier de s'occuper de son installation à Paris. 11 lui envoyait en même temps la somme d'argent nécessaire aux premières dépenses.
Le père Guérin, retenu sur son lit par la maladie, après avoir donné ses instructions à ce jeune ouvrier qui s'était fait connaître à !M. Blanchard sous le nom de Pierre Bicard, l'avait chargé de louer et de meubler le logement destiné à l'aveugle et à sa petite-fille.
Comme nous le savons, le jeune homme avait eu à cœur de répondre îi la confiance que le père Guérin lui témoignait en cette circonstance.
Anselme Guérin avait appris son état do serrurier à Nancy, puis il était venu à Paris à Tàge de vingt-deux ans. Il entra tout de suite en qualité d'ouvrier serruri<'r chez MM. Corbon et G", rue Saint Maur, dont les atehers de construction pour le bâtiment occupent iilus de cent ouvriers. Apprécié par ses patrons, qui savaient ce que vaut un ouvrier actif, honnête, qui ne s(^ déraiiuf jamais, estimé et aimé de tous ses camarades d'atelier, Anselme Guérin nr cliercha jamais c'i offrir ses services à une maison rivale, qui aurait pu augiucnlcr b; prix de son Iravail.
Au bout de vingt uns, il devint contre-maître de l'atelier de serrurerie ; puis, quand il eut soixante ans, comme il n'avait plus la force et la vigueur des bras, on lui confia la surveillance générale des divers ateliers. C'était une récompense méritée, un hommage rendu à toute une vie de travail.
C'est Anselme Guérin qui avait fait entrer dans l'un des ateliers de MM. Corbon et C'° Pierre Bicard, dont nous raconterons bientôt la touchante histoire.
Le jeune hommi; y était depuis cinq ans, et déjà on le considérait comme un des premiers ouvriers de la maison. Du reste, en le rccommandanl \iviiiiriii aux patrons, le pi-re Guriiii l'avait dési-iH' lui iiiriiie connue im fuliir ciuitrc-iii.:!'. r.
Pierre justifiait pleinemoiil la bonne opinion que le vieux serrurier avait de son avenir et méritait qu'on s'intéressât à lui il n'avait pas de famille ; abandonné tout petit, il avait été élevé par charité. Mais, plein de cœur, le jour oîi il ap[)rit ce qu'il était, il résolut de vaincre l'infortune.
A peine sorti de l'école, oîi il reçut l'instruction commune à tous les enfants des pauvres, il voulut apprendre un état. Dans ses mains encore bien faibles on mit une lime. Ce n'était pas assez pour lui; le soir, après sa journée d'apprenti, 11 suivait les cours d'adultes de la ville. Il se perfectionna dans l'étude de la langue française ; il apprit l'histoire, la géographie, la musique vocale, le dessin, un peu d'architecture, la physique, la chimie, les mathématiques, l'anglais et l'allemand.
A dix-neuf ans, quand, présenté par le père Guérin, il entra chez MM. Corbon et C'% il n'était pas seulement un ouvrier intelligent et habile, mais encore un jeune homme instruit, presque un savant.
11 n'était rien, il voulut devenir quelque chose.
Les autres ouvriers savaient qu'au lieu de fréquenter les cabarets il rentrait chez lui, s'entourait de livres et étudiait; ils sentaient aussi la supériorité qu'il avait sur eux. Parmi ces derniers, plusieurs le regardaient de travers, le détestaient. Ceux-là étaient les envieux, les jaloux, les mécontents toujours, de ceux qui font le lundi, souvent aussi le mardi, qui se plaignent sans cesse de leur position et qui s'en prennent à tout, excepté à eux, de leur mauvaise fortune, de leur misère.
Pourtant Pierre était bon et affectueux pour tous ; ils étaient ses camarades, ses frères aux heures de travail; il les aimait, et à l'occasion, quand il le pouvait, il Irur rendait service.
Or, un mois environ après l'arrivée d'Antoine Blanchard à Paris, le père Guérin mourut.
Le jour des obsèques du vieil ouvrier, on ne ferma point les ateliers de la rue Saint-Maur ; mais la moitié des ouvriers fut autorisée par les patrons à accompagner l'ancien contre-maître à sa dernière demeure.
Anselme Guérin était connu et respecté : pendant toute sa vie il avait donné l'exemple du travail et de la bonne conduite : il y eut une foule nombreuse derrière son cercueil.
En tète on voyait Pierre, jeune ami du dél'unt, marcluuid à côté d'un grand vieillard aveugle qui tenait son bras.
Et tout le monde se demandait ;
— Qui donc est ce vieillard aveugle?
Pierre ne disait ses all'aires à personm'. Dcjmis quel(jue temps, il allait souvent rue de Lille, mais on ne le savait pas.
■***if
Anselme Guérin fut inhumé au Père-Lachaise, dans un caveau qu'il avait fait construire autrefois, lorsqu'il eut la douleur de perdre sa foramc. En ce Icmps-là, l'ouvrier était presque riche. Il venait de mourir pauvre. Pourquoi ? Ah ! c'est bien simple : tout ce qu'il gagnait, il le donnait.
Il n'avait eu qu'une fille. Il la maria à vingt ans à un ouvrier qu'elle aimait et qu'il avait agréé, lui, parce qu'il le connaissait et le savait capable de rendre sa fille heureuse.
C'était un mécanicien. Un jour la chaudière d'une machine éclata; le malheureux fut atteint et tué raide. Il laissait sa femme avec cinq enfants, dont le plus âgé avait huit ans.
Alors le père Guérin dit à sa fdle :
— Tout ce que je possède est à toi dès aujourd'hui, et tout ce que je gagnerai encore sera pour élever tes enfants.
Il n'y eut pas de trop, Mais s'il ne resta rien, le père Guérin, voyant arriver sa dernière heure, eut la consolation d'avoir fait son devoir. Il ne laissait pas do misère après lui. Le dernier des orphelins était encore en apprentissage ; mais les quatre autres se trouvaient en état de gagner leur vie et de venir en aide à leur mère.
Voilà l'h. mm '. à qui venaient de dire un dernier adieu ceux qui l'avaient coniui.
A la porte du cimetière, après avoir échangé des poignées de main avec quelques ouvriers, ses amis, Pierre monta avec l'aveugle dans une voiture de place pour le reconduire à son domicile.
La plupart des ouvriers pensèrent que, en retournant immédiatement à l'atelier, ils pouvaient faire encore trois ou quatre heures de travail. Huit ou dix ne furent pas de cet avis. Les patrons n'avaient point exigé qu'ils vinssent se remettre à l'ouvrage ; ils tenaient à jouir complètement du congé qui leur avait été accordé. D'ailleurs, après un enterrement, même quand c'est un parent qu'on a perdu, n'est-il pas d'usage de s'amuser et de trinquer au cabaret? C'était leur raisonnement.
Ils iaissèi-ent partir leurs camarades et ils entrèrent chez un des marchands de vin en face du cimetièn;. Ils demandèrent à Loire cl ils entourèrent une table, qui fut bientôt couverte de bouteilles.
On parla d'abord du père Guérin.
Un ouvrier ayant dit qu'il n'y avait pas à le regretter, que le vieux avait fait son temps, les autres ne crurent pas devoir émettre une opinion contraire.
La conversation tomba ensuite sur Pierre, le protégé du père Guérin.
»te
f" ..... III tA
— En voilà un qui ne me va pas, dit l'ouvrier qui venait de faire à sa façon l'oraison funèbre de l'ancien contre-maître ; je le hais...
— Voyons, Robin, qu'est-ce qu'il t'a fait?
• — Hein? qu'est-ce qu'il m'a fait? Il m'a fait qu'il me déplaît. Voilà.
— Dis donc, on ne peut pas plaire à tout le monde. Pierre n'est pas un mauvais camarade, au contraire, et la preuve, c'est qu'il ne manque pas d'amis dans les ateliers.
— Parce que c'est un flagorneur, un diseur de belles paroles, et les autres se laissent enjôler comme des imbéciles qu'ils sont. Ah ! on ne m'en conte pas, à moi... Monsieur, avec ses grands airs, se permet de nous faire de la morale... un blanc-bec ! A-l-on jamais vu ça ? Est-ce qu'il se croit plus que nous autres ? Je me promets à l'occasion de lui dire, et au besoin de lui faire sentir, ce que je pense de lui.
Un geste et un regard farouche de Robin appuyèrent ses paroles.
— Moi, déclara un ouvrier, qui n'avait pas encore parlé, je n'ai rien à dire contre Pierre, je trouve, au contraire, que Robin est injuste envers lui.
— Tu le soutiens, toi ! s'écria Robin.
— Oui, je le soutiens ; c'est mon droit et peut-être mon devoir.
— Alors j'ai eu tort déparier devant toi, Boyer ; je ne te savais pas de sa coterie.
— Ce n'est pas moi, tu le sais bien, qui irai rapporter tes paroles.
— Et quand tu irais lui raconter ce que j'ai dit, qu'est-ce que ça peut me faire?
— Non, je ne suis pas un mouchard, mais je tiens à te dire, Robin, ma façon de penser.
— Ecoutez, camarades, ça promet d'être drôle.
— Robin, tu es jaloux.
— Jaloux, moi, jaloux de M. Pierre ! exclama Robin. Et il se mit à rire aux éclats.
— Tu es jaloux de Pierre parce que tu voudrais être contre-maître et qu'il est probable que Pierre le sera avant toi.
Le regard de Robin eut un rapide éclair.
— Si ton M. Pierre devenait contre-maître avant moi, dit-il d'une voix creuse, ce serait une injustice des patrons ; le jour même je quitterais l'atelier.
— Est-ce qu'il n'est pas aussi digne que toi du choix des patrons ?
— Non, car j'ai huit ans de plus que lui et je suis depuis dix ans dans la maison.
Elle jeta ses bras autour du cou du vieillard et se prit à sangloter. (Page 67.)
— Dis donc, IJohin, il ni' m.uiijiif pas chez M. Corbon d'ouvriers ciinon; ]ilus anciens que toi. Mais ce n'est pas seulement parce que Pierif piiil di'Vfiiir un jour contre-inailre que lu lui en veux. Je sais ce que tu lui reproches. II est aussi bon ouvrier que loi, mais il a l'inslruclion, que lu n'auras jamais. Ah 1 dame, ça l'embête, car lu n'aimes pas à reconiiaîlre la supériorité des autres.
Je sais bien que tu jieMx dire: « Pierre est lier, il is dédaigne, jamais il ne
vient boire avec nous. »
L*IV'. 8 l" Hoy, i?iJii'.'jr, — llt>|^ru(luclion ir.torJiUt
« PieiTe-ne.boitpas,iln'entre jamais chez un raarchand^ie vins : chacun son "oût. 11 n'aime pas à s'amuser, à jouer aux cartes ou au billard ; il a des livres, il préfère passer ses soirées à lire, à étudier, à s'instruire ; c'est son affaire, cela ne regarde personne.
Ah ! si Pierre était un mauvais compagnon, s'il disait du mal de celui-ci,
de celui-là, s'il cherchait à leur faire tort, je ne prendrais pas sa défense ; mais tu as beau dire et beau faire, Robin, tu n'empêcheras pas Pierre d'être excellent ouvrier, un bon camarade et un brave garçon.
« Tenez, vous autres, je puis encore vous dire ceci, au risque de le mécontenter s'il apprennait que j'ai causé : quand j'ai été malade, il y a six mois, au plus fort de l'hiver, je me suis trouvé sans argent pour payer les médicaments du pharmacien ; sans pain et sans feu pour nourrir et chauffer ma vieille mère. Eh bien ! ie ne sais comment Pierre a su ma détresse. 11 est venu me voir un soir et avant de s'en aller, il a mis deux pièces de vingt francs dans la main de ma mère. Il ne m'en a plus parlé depuis, et moi, sans cœur, je ne les lui ai pas encore rendues.
« Je n'ai plus rienàvous dire. Si tu as quelque chose à répondre à cela, Robin, tu as la parole. »
Robin grimaça un sourire et se mordit les lè\Tes de dépit.
— C'est bon, fit-il avec aigreur, tout ça ne prouve pas grand'chose.
Tues difficile; est-ce que ce n'est rien de venir au secours d'un camarade dans la peine?
C'est de la solidarité; il faut bien que les ouvriers s'aident entre eux;
chacun de nous aurait fait cela.
Soit; mais, toi, mon vieil ami, tu ne l'as pas fait.
Robin se sentit piqué par ce reproche et il répondit avec humeur :
D'abord, j'ignorais que tu fusses gêné ; et puis nous n'avons pas, comme
M. Pierre, de l'argent à la Caisse d'épargne.
Ça^ c'est vrai, approuvèrent les autres ouvriers ; les temps sont durs et on a
ses charges.
Cela n'empêche pas d'être juste, répliqua Royor, d'être reconnaissant quand
on vous rend service, et de trouver bien ce qui est bien. Je n'étais pas l'ami de Picirc; je le connaissais à peine; je ne lui avais jicut-être pas adressé deux fois la parole. N'importe, il s'est conduit envers moi comme s'il eût été mon meilleur ami. Certainement que c'est delà solidarité, comme dit Robin, mais cola prouve aussi que Pierre a bon cœur. Maintenant, j'ai de l'amitié pour lui; je serais un lâche si je n'osais pas le dire. Et je n'aime pas, tu entends, Robin, je u'aimc pas qu'on dise du mal de lui devant moi.
Vçr*>
Robiu haussa les épaules.
— Tu as ton idée, j'ai la mienne, fit-il. Pierre n'est qu'un poseur ; c'est tout de même un malin, car il sait cacher son jeu sous un masque d'hypocrite.
— Que veux-tu dire?
— C'est bien, je sais à quoi m'en tenir sur le compte de ton ami Pierre. Tu es libre de l'admirer tant que tu voudras, mais plus tard on verra...
Puis regardant sournoisement un jeune ouvrier déjà à moitié ivre, il ajouta :
— Je n'aurais qu'un mot à dire ici pour faire voir aux camarades que c'est une franche canaille.
Boyer bondit sur ses jambes, et, d'une voix frémissante de colère, s'écria :
- Dis-le donc, ce mot, dis-le tout de suite, si tu n'es pas un lâche!
Robin resta très-calme en apparence, mais son visage était devenu blême.
— Ce n'est pas toi qui m'empêcheras de parler, dit-il en lançant à Boyer un regard sombre.
Il lui tourna le dos et, s'adressant aux autres :
— Notre ami Thibaut, que voilà, a une très-jolie femme, n'est-ce pas?
— On ne peut pas dire le contraire.
— Je n'en connais pas de plus belle.
— Elle est charmante.
— Adorable.
— Vingt-deux ans à peine.
— Et des yeux, un regard... et des dents... Crc nom! Thibaut peut se flatter d'avoir dfe la chance. Heureux Thibaut!
— Oh! pas si heureux que ça! ricana Robin.
Les ouvriers l'interrogèrent curieusement du regard.
— Eh bien! voilà, reprit Robin en se dandinant sur son siège; je dis que ce n'est pas toujours un bonheur d'avoir une jolie femme : quand lo mari est absent du logis, on lui fait la cour et elle devient la maîtresse d'un autre.
— Ah çà! voyons, est-ce que la femme de Thibaut?...
L'ivrogne, dont la tète était tombée sur la table, se redressa brusquement.
— Hein? fit-il d'une voix enrouée, qu'est-ce que tu dis donc, Robin?
— Que lu es aveugle, mon pauvre Thibaut, que ta femme te trompe et que le beau Pierre, le cher ami de Boyer, est son amant.
Thibaut devint subitement très-pâle, ses traits se contractèrent et un éclair fauve sillonna son regard. Il asséna sur la table un formidable coup de poing qui fit danser les verres et culbuta plusieurs bouteilles.
— Tonnerre! jura-t-il sourdement, si c'est la vérité, malheur, malheur à eux !...
Il se leva en chancelant, saisit sou verre qu'un ouvrier venait de remplir et Is lança violemment contre la muraille où il se brisa en mille morceaux.
Pendant un instant les ouvi'iers avaient été frappés de stupeur. Ils se regardaient avec anxiété.
— Ce que vient de dire Robin est une infâme calomnie! s'écria tout à coup Boyer, je le mets au défi de prouver ce qu'il avance. Pierre n'est pas de ceux qui volent les femmes des autres !
Thiitaut n'écoutait et n'entendait plus ; il avait pris sa tête dans ses mains et marchait h grands pas dans la salle , pendant que des sons rauques s'échappaient de sa poitrine.
Robin s'était levé, l'œil étincelant.
— Toi, dit-il, en s'avançant vers Boyer, il y a une heure que tu m'agaces, je vais te payer tes insolences.
Et il leva son poing, prêt à frapper.
Deux ouvriers eurent le temps de se jeter entre eux
— Ah çà! est-ce que vous allez vous battre, maintenant? dit l'un en repoussant Robin, pendant que l'autre entraînait Boyer.
— Non, vraiment, dit ce dernier, ce serait trop bête ; j'aime mieux m'en aller et laisser la place à Robin. >
Il jeta une pièce de vingt sous sur la table en disant :
— Voilà pour payer mon écot.
Puis il ajouta :
— Au revoir, vous autres, je vous conseille de consoh^r Thibaut; co que vient de dire Robin n'est pas vrai, j'en mettrais ma main au feu?
Sur ces mois, il sortit du cabaret.