‹ L'enfant du faubourgChapitre 60 sur 96 · SCÈNES INTIMES · texte numérisé non relu

SCÈNES INTIMES

Pendant que l'envie et la haine stupide et lâche essayaient de nuire à Pierre par des insinuations odieuses, ne craignant même pas d'employer la calomnie pour atteindre plus sûrement le but, le jeune homme causait avec M. Blanchard, dans la chambre de ce dernier, pendant que Léontine travaillait dans la salle à manger, assise devant la fenêtre ouverte.

La comtesse de Luccrolle avait tenu sa promesse. Depuis trois semaines la jeune fille avait autant d'ouvrage qu'elle pouvait en faire. Elle n'avait même pas à se déranger; on le lui apportait, et il arrivait de tous les côtés.

Sous ce rapport, l'avenir était assuré; en gagnant de trois à quatre francs par jour, elle n'avait pas à redouter les privations pour son grand-père. L'aveugle était toujours l'objet de ses constantes préoccupations. Elle avait pour le vieillard les soins, les attentions, les prévenances, la sollicitude inquiète et la tendresse d'une jeune mère pour son enfant.

Elle le quittait le moins possible, et, maintenant que les soirées devenaient belles, ils sortaient ensemble après le diner, traversaient la Seine et faisaient le tour du jardin des Tuileries ou s'asseyaient sous les vieux marronniers.

Quand Pierre devait venir, on l'attendait, et il les accompagnait dans bnir promenade, toujours la même.

Il semblait que le jeune homme ne pût plus vivre loin de M. Blanchard et de Léontine ; aussi était-il rare qu'il laissât passer deux jours sans accourir rue de Lille.

L'aveugle avait facilement compris que ce n'était pas absohiment pour lui tenir compagnie que le jeune homme venait si souvent. La véritable cause de son empressement et de ses assiduités se devinait. M. Blanchard avait assez de finesse et de pénétration d'esprit pour découvrir certain secret sans le concours de ses yeux. Il fut donc vite convaincu que Pierre était tout simplement amora-eux de Léontine.

— Je trouve cela fort naturel, se dit-il ; il a vingt cinq ans, elle un a dix-sept, ils .sont beaux tous les deux, il leur est bien permis de s'aimer... L'amour est ce qu'il y a de meilleur au monde! Pierre n'est pas riche, mais c'est un honnête garçon et un bon ouvrier, sans compter qu'il est beaucoup plus iustruil qu il iic

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veut le laisser voir. Il y a en lui quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais ce n'est pas, assurément, un ouvrier ordinaire comme il y en a tant. Un ouvrier inU'lligent peut être patron à son tour; Pierre me paraît destiné à le devenir un jour. Pourquoi, si elle l'aime, ne serait-il pas le mari de Léonline? Je vieillis, je ne tarderai pas à m'en aller, et je ne voudrais pas la laisser, la chère mignonne, seule, sans protecteur. Sa dot est modeste, mais, dans des mains comme celles de ce brave garçon, elle fructifierait et pourrait devenir la base d'une belle fortune. D'ailleurs, tôt ou tard, il faut qu'elle se marie. Pas plus que l'homme, la femme n'est pas fait pour vivre seule; elle a besoin d'aimer et de se dévouer; Dieu a mis en elle des trésors de tendresse qu'il faut qu'elle dépense. Pour cela, il lui faut un mari et des enfants à chérir ; c'est la loi de la vie... Des enfants? si, avant de mourir, je pouvais en avoir un ou deux sur les genoux, il me semble qu'ils me consoleraient de la mort des autres !

Ainsi raisonnait le vieil aveugle.

Mais comme Pierre se taisait, que Léontine ne disait rien, il imitait leur discrétion et gardait le silence.

Pierre se taisait parce que, comme tous les amoureux qui aiment sincèrement, il était timide et craintif.

Il n'avait pas été long à se rendre compte de ses impressions. Le plaisir qu'il éprouvait à venir rue de Lille, son trouble et les battements précipités de son cœur lorsqu'il était en présence de la jeune fille, lui avaient fait découvrir que sa vie élail pour toujours attachée à celle de la gracieuse enfant, et qu'il ne pouvait plus y avoir de bonheur pour lui sans Léontine.

Mais son respect pour la jeune fille était si grand, qu'il enfouissait son secret au plus profond de son cœur, comme si l'amour pur, l'amour chaste, était un sentiment honteux. Quand il la regardait, ou plutôt quand il l'admirait, il tremblait de laisser échapper un mot qui pût troubler la sénérité de son âme. Souvent même il craignait qu'elle ne s'offensât d'un seul de ses regards.

Pour lui, Léontine n'était pas seulement la plus belle, la plus noble, la plus ravissante, la plus parfaite de toutes les créatures ; elle avait un autel dans son cœur, et il l'avait élevée au rang d'une divinité.

Il la croyait pauvre, obligée pour vivre de recourir au travail de ses mains. Il la voyait entourer de soins et d'afleclion le vieil aveugle... Cela augmentait encore son respect et son admiration. Il ne l'aimait pas plus, c'était impossible, mais comme il la trouvait belle, comme il la trouvait grande!

S'il eût appris que la jeune fille avait un dot de trente mille francs, il eût été désespéré. Peut-être se serait-il condamné à ne jamais reparaître chez M. Blanchard.

Envoyant cette jeune fille si dévouée près de ce vieillard infirme, il rêvait de

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partager son dévouement. En la \oyant travailler comme la plus pauvre ouvrière, il souhaitait ardemment qu'il lui fût permis de travailler seul pour trois. M. Blanchard était très-vivement affecté de la mort du père Guérin.

— C'est encore un bon qui vient de partir, dit-il à Pierre.

Et il lui raconta qu'ils étaient allés ensemble à l'école, comment ils s'étaient aimés dès l'enfance, et comment aussi leur amitié resta la même maleré leur éloignement et le temps, qui fait oublier tant de choses.

— J'ai Ml mourir successivement tous mes amis, tous ceux que j'aimais, reprit le vieillard d'une voix émue, et ma pauvre orpheline n'a plus que moi pour la protéger contre les dangers de la vie, moi, un vieillard aveugle!... C'est triste, bien triste... Mais, enfin, si peu que je sois, je suis près d'elle, elle n'est pas seule au monde.

« Après la mort de mon fils et de ma belle-fille, après tout le mal fait à notre pays, h la France tout entière, après tant de sang- répandu inutilement et de si grands désastres causés par cette guerre maudite, quand on a mon âge, on ne tient plus à la vie, on meurt sans regret, car la mort est l'oubli de tout, rélcrncl repos. Et pourtant je voudrais vivre* encore quelques années... pour elle! Elle ne sait rien de la vie : elle est si jeune, si innocente !... On dit que le malheur est une école ; pas le sien, la chère petite : son malheur l'a frappée brutalement, comme un coup de tonnerre. Que lui a-t-il appris ? Que la guerre est une cho.se odieuse et barijare. Voilà tout. Elle a pleuré, et elle pleure toujours... Clièie enfant, son cœur est si bon et si pur qu'elle n'a pas même de la haine pour ceux qui l'ont faite orpheline !

« Son avenir, son bonheur — car elle sera heureuse, j'en ai la conviction — me préoccupent sans cesse ; oui, je désire vivre encore ; je ne voudrais pas mourir avant de l'avoir mariée. Le jour où je mettrai sa main dans celle d'un brave garçon qui l'aimera, ah ! Pierre, ce jour-là le pauvre aveugle sera bien heureux ! »

Le jeune homme se mit à trembler très-fort.

Certes, il ne pouvait trouver une plus belle occasion pour laisser échapper le secret de son cœur. Il était seul avec M. Blanchard; Léontine, dont la présence aurait pu jiaralyser sa langue, ne pouvait l'entendre. Et puis, les paiolrs du vieillard ne semblaient-elles pas l'encourager à parler ?

Il hésita un instant, puis parvenant .'i vaincre ses craintes :

— Si j'osais... balbutia-t-il.

— l'^li bien ! si vous osiez?... dit le vieillard, dunl rinicntion avait été de provoquer un aveu.

— .Monsieur Blanchard, pardonnez-moi de me mmitrrr si lénnMaire ; mais

dussiez-vous me défendre de venir chez vous désormais, je ne dois pas vous cacher la vérité plus longtemps. Si je continuais à garder le silence, vous auriez le droit de suspecter mes intentions ; ce n'est pas ici, devant vous si loyal, et devant mademoiselle Léontine, qui ne sait pas ce qu'est le mensonge, qu'où peut se présenter avec un masque sur le visage.

« Monsieur Blanchard, continua-t-il d'une voix vibrante d'émotion, j'aime mademoiselle Léontine, je l'aime ardemment ; elle occupe mon cœur tout entier, el. je lui ai donné toute mon âme. J'aurais dû, peut-être, vous dire cela le jour même où j'ai découvert que l'amour s'était emparé de moi. Je redoutais votre réponse. J'étais si heureux de venir ici, le soir, après ma journée, passer une heure délicieuse près de vous !

« Monsieur Blanchard, je vous ai ouvert mon cœur; maintenant, je suis prê h. faire ce que vous m'ordonnerez. La tranquillité et le bonheur de mademoiselle Léontine sont Inut. Si vous me dites : « Ne revenez pins, » vous ne me icverrez jamais!

— Pierre, dit l'aveugle, donnez-moi votre main, que je la serre dans la mienne. Elle tremble, votre main, c'est la preuve que vous venez de me dire la vérité... Pierre, vous avez raison en disant que la tranquillité et le bonheur de Léontine sont tout... tout pour moi. Vous l'aimez c'est bien. J'en suis content, parce que vous êtes un bon, un brave et un honnête garçon. Puisque vous avez été franc avec moi, je le serai avec vous. Depuis quelque temps, quand je suis inquiet sur le sort réservé à ma chère petite, je pense à vous, et je me suis dit souvent que je ne trouverai pas un meilleur mari à lui donner.

— Oh ! monsieur Blanchard!...

— Pierre, je connais une partie de votre vie ; Guérin, que je n'ai pu voir que deux fois pendant sa maladie, Guérin m'a longuement parlé de vous. Il aurait pu se dispenser de me faire votre éloge, je vous avais déjà jugé... Si l'aveugle ne peut voir avec ses yeux éteints, il écoute. Au timbre de la voix, à ses inflexions, il lit dans le cœur et il devine l'àme.

« Vous êtes un excellent ouvrier, Pierre ; les chefs de la maison on vous travaillez ont pour vous de la considération, je puis même dire de l'amitié ; un de c€s jours, avant un an peut-être, vous serez contre-maître. Vous voyez que je suis bien instruit.

— G'eslvr.ii, monsieur Blanchard; mais M. Guérin no vous a pas dit sans

doute...

— Quoi? J'ai parlé à Guérin de mes idées, de mes projets; il a cru devoir ne me rien cacher de ce qui vous intéressait. Je sais que vous n'avez jamais connu votre aiùre, que votre père vous a abandonné presque au berceau.

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Les jeunes geoe se placèrent de chaque cdté du vieillard, qui pril leurs brus. (Page 72.)

— Ahl ce n'est pas tout, monsieur Blanchard.

— Non, ce n'est pas tout! votre père, qui se nommait comme vous, Pierre Ricard, a été condamné pour vol à plusieurs années de prison.

Le jeune homme poussa un sourd gémissement et baissa la tête.

— Ah ! s'écria-t-il avec désespoir, je porte un nom llolri, je ne suis pas digne d'être voire filsJ

LlV '1 F. Iloy, <dilour. — RoproJuelioo inUjrJil».

— Pierre, répliqua le vieillard en se redressant, vous pouvez lever haut la tête : la vie du fils, honnête et toute de travail, fait oublier celle du père !

L'aveugle sentit sur sa main les lèvres du jeune homme.

— Pierre, reprit-il avec émotion, je ne sais pas encore quelle est la pensée de Léontine ; ce soir même, je l'interrogerai : si elle vous aime, comme je veux l'espérer, elle sera votre femme.

— Mon cœur est en même temps plein d'espoir et rempli d'angoisse, dit le jeune homme.

n se leva.

— Est-ce que vous partez? demanda l'aveugle.

— Je pars, monsieur Blanchard, vous avez fait pénétrer en moi une joie immense ; j'éprouve le besoin de me trouver seul avec mes pensées. Faudra-t-il revenir?

— Certainement.

— Avant que je sache?...

— Cest aujourd'hui vendredi, venez dimanche. Je ne vous écrirai pas, vous lirez la réponse de Léontine dans ses j^eux.

Après avoir souhaité le bonsoir à l'aveugle et à la jeune fille, le jeune homme les laissa seuls.

— Grand-papa, vous avez causé bien longtemps avec M. Pierre, dit Léontine.

Oui, répondit le vieillard en souriant ; il s'agissait de quelque chose de trèssérieux.

Ah! fiL-eUfr.

'SU. Pierre me disait que son intention était de se maaner.

Be se marier! répéta la jenne fille en faisant un mouvement brusque.

— Est-ce que tu ne crois pas qu'il puisse faire le bonheur d'une femmef

— Au contraire, mon père, répondit-elle d'une voix qui trembla légèrement, je suis persuadée que M. Pierre rendra sa femme très-heureuse. ■

— Je suis charmé de savoir que tu partsiges mon opinion.

— Et vous a-t-il dit le nom de la personne... qu'il épouse?

— Qu'il désire épouser, oui. Il l'aimo véritablement; seulement, lé pauvre garçon ne sait pas encore si elle voudra de lui.

— Elle serait alors bien difficile, dit Léontine d'un ton animé. Comnaicnl se nomme-t-elle?

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— Elle se nomme Léontine Blanchai'd.

— Moi! c'est moi! s'écria-t-elle. Ah! mon père, mon père!...' Elle jeta ses bras autour du cou du vieillard et se prit à sangloter. ■ — J'en étais presque sûr, dit l'avcuyle ; ils devaient s'aimer!

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