‹ L'enfant du faubourgChapitre 61 sur 96 · LA DOT DE LÉONTINE · texte numérisé non relu

LA DOT DE LÉONTINE

Dans presque tous les ateliers, chantiers et manufactures de Paris, les ouvriers touchent chaque semaine le prix de leur travail. Le samedi est le jour de paye.

Or, le samedi soir, après la paye faite aux ouvriers de la maison Corbonet C", Boyer se trouva tout à coup en face de Pierre, qui l'attendait dans la rue. Il le salua et fit mine de vouloir s'éloigner. Mais le jeune homme lui tendant la main, il s'arrêta pour répondre à ce témoignage de sympathie.

— Mcn cher Boyer, dit Pierre, vous avez peut-être hâte d'aller rejoindre quelques-uns de vos camarades ; s'il en est ainsi, je ne veux pas vous retenir.

— Non, répondit Boyer, je vais rentrer chez moi, près de ma mère, comme j'ai l'intention de le faire tous les soirs. Je ne veux plus boire, je ne veux plus aller chez le marchand de vin avec les camarades. Les camarades! ajoula-t-il d'un ton amer, je n'en ai plus. Est-ce que vous avez quelque chose à me dire, Pierre?

— Oui, Boyer, j'ai à vous remercier.

— A me remercier... de quoi?

— Hier, parait-il, Robin a parlé de moi avec malveillance.

— Ah ! vous savez ça?

— Oui. Vous étiez-là, Boyer, avec plusieurs autres. Vous avez tenu tête à Robin, qui ne m'aime pas, je le sais; vous avez pris ma défense.

— Pierre, je ne vaux peut-être pas grand'chosc, mais il y a encore là quelque chose qui bat dans ma poitrine; je ne soulfre pas qu'on dise du mal de vous devant moi. J'ai de la mémoire, allez; ji^ n'ai pas oublié qu'un jour que j'étais dans la peine, vous m'avez tendu la main.

— Mon cher Boyer, si vous voulez me faire plaisir, ne parlons pas de cela.

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— Oh! je sais bien... quand vous avez rendu un service, vous ne voulez pas vous en souvenir.

— Boyer, quand un camarade n'est pas heureux et que je peux lui venir en aide, je le fais.

— Oui, en vous cachant.

— Cela se comprend, je ne suis pas assez riche pour pouvoir recommencer fous les jours.

— Non, non, ce n'est pas ça; vous ne voulez pas qu'on connaisse vos belles actions, voilà la vérité. Enfin, c'est bien, vous n'aimez pas qu'on vous parle de cela, mais vous ne m'empêcherez pas de penser que vous êtes un bon camarade, un cœur d'or.

Pierre lui tendit une seconde fois la main.

— Tenez, reprit l'ouvrier avec émotion en saisissant la main du jeune homme, je n'oublierai pas plus ceci que le reste. Pierre, entre nous, maintenant, c'est à la vie, à la mort; et si jamais vous avez besoin de Jules Boyer, je ne vous dis que ça...

— Oh! je sais que je peux compter sur vous, que vous êtes mon ami.

— Oui, oui, je suis votre ami.

— Hier, vous m'en avez donné la preuve.

— Hier, j'ai eu le courage de faire mon devoir.

— Robin a voulu vous frapper ; si l'on ne vous eût séparés, vous alliez vous battre.

— Si Robin m'avait frappé, je ne sais pas comment cela se serait terminé ; mais j'ai eu la bonne inspiration de m'en aller. Je ne suis ni un querelleur, ni un baluilU'ur, moi; la nuit dernière, je n'ai pas pu dormir et j'ai réfléchi à ce qui s'est passé. Alors je me suis dit : Boyer, tu vois ce qu'on gagne à fréquenter les cabarets ; à partir de demain, il faut que lu fasses comme tous les ouvriers rangés et honnêtes qui aiment leurs parents, leur femme, et trouvent le moyen, avec ce qu'ils gagnent, d'élever plusieurs enfants. Tu rentreras chez toi tous les soirs, et le samedi tu remettras à la maman Boyer ta paye entière. Comme ça, quand tu voudras boire un litre de vin, tu le partageras avec ta mère, qui ne boit jamais que de l'eau. Eh bien! oui, voilà ce que je me suis dit, et vous verrez, Pierre, qu'il en sera ainsi. J'ai trente-deux ans, il est temps que j'aie de la volonté! La bonne vieille mère Boyer est économe; comme d'autres, elle portera de temps en temps quelque chose à la caisse d'épargne, et si un jour — on ne sait pas ce qui peut arriver — l'idée me vient de me marier, j'aurai un peu d'argent d'avance. Et puis, Pierre, je pourrai vous rendre ce que je vous dois.

— Boyer, répliqua vivement le jeune homme, je ne suis pas un pièteur d'ar-

gent; quand je partage ma bourse avec un ami malheureux, c'est un frère qui donne à son frère moins riciie que lui.

Celte fois ce fut l'ouvrier reconnaissant qui prit la main du jeune homme et la serra dans les siennes.

— Robin dit que vous êtes un enjôleur, fit-il, et il interprète ce mot méchamment. Si vous êtes un enjôleur, c'est pour le bien et pour rendre meilleurs les hommes qui vous connaissent. Pierre, puisque vous savez que je me suis disputé hier avec Robin, vous a-t-on appris le sujet de la querelle?

— Non; on a parlé de cela dans les ateliers et, sans le vouloir, j'ai surpris seulement quelques paroles.

— Alors vous ignorez ce que Robin a dit?

— Oui, et je ne tiens pas à le savoir : je connais assez les sentiments de Robin à mon égard pour tout supposer; mais je ne me donnerai pas cette peine. II peut vomir tout son venin, il ne m'atteindra pas.

— Pierre, je ne veux pas vous répéter ses paroles.

— Je ne vous le demande point, Royer. Il me suffit de savoir que vous vous êtes indigné et que vous avez pris mon parti. C'est pour cela que je vous ai attendu ce soir; je tenais à vous serrer la main et à vous dire : Merci !

— Robin est jaloux; il voit bien que vous êtes insti'uit, distingué, que vous n'êtes pas un ou\Tier comme les autres; eh bien! ça l'embête. II se croit beaucoup et il ne veut pas admettre qu'on soit plus intelligent que lui, que quehiu'un lui soit supérieur. Cela seul explique son animosité contre vous, car vous n'avez jamais cherché à lui nuire, pas plus qu'à aucun de nous.

— Mon cher Royer, dit Pierre, votre amitié me console de la haine de Robin.

Ils se séparèrent.

Le lendemain, aune heure, Pierre arrivait chez M. Rlanchard. Il était troublé et son cœur battait encore plus fort qu'à l'ordinaire; il ne pouvait se défendre d'une certaine appréhension.

On l'attendait. Le père et la fille étaient encore à table. Au coup de sonnette qui retentit, l'aveugle dit :

— C'est lui.

Léontine en était sûre, elle avait reconnu son pas dans l'escalier. Elle se leva très-émue et alla ouvrir. Les deux jeunes gens se trouvèrent en face l'un de l'autre. Leurs regards se croisèrent. Aussitôt la jeune fille, rougissante, baissa les yeux.

Pierre ne doutait plu»; il veuail de lire son bouheur dans le regard de

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Léontiiie. Elle lui offrait sa maiu frémissante. Il la prit et la baisa avec transport.

— Eh bien, venez donc, venez donc ! cria l'aveugle en se levant.

— Ainsi, dit Pierre en entrant dans la salle à manger avec la jeune fille, vous ne me repoussez pas... Je ne puis en ce moment vous exprimer ce qui se passe en moi; c'est une joie immense, inconnue qui me pénètre. Quel délice! quel ravissement! C'est le ciel ouvert! Il me semble que vous êtes en moi!... Pour moi tant de bonheur!... Ah! comme vous serez adorée!... Léontine, ma vie est à vous, et devant votre aïeul, qui m'écoute et m'entend, le jure de la consacrer à vous rendre heureuse.

— C'est bien, mon fils, dit le vieillard, vous aurez le bonheur tous les deux : on est toujours heui'eux quand on s'aime. Confiants l'un dans l'autre, la main dans la main, sans vous quitter jamais, vous ne verrez dans la vie que des sentiers fleuris. Aimez-vous, mes enfants, aimez-vous toujours!

— Léontine, c'est donc vrai! s'écria le jeune homme avec exaltation, vous m'aimez!

La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux humides et répondit ;

— Oui, Pierre, je vous aime !

L'aveugle souriait. Il les voyait avec son cœur.

Pierre, fit-il d'un ton affectueux, il ne faut pas tout vous dire, demain vous

seriez obligés de répéter les mêmes paroles. Nous vous attendions pour prendre e café; n'est-ce pas, Léontine'?

— Oui, mon père.

— Venez donc vous asseoir près de moi, Pierre. Nous avons encore à causer ensemble.

Le café était prêt à servir. La jeune fille le versa dans les tasses.

— Pierre, reprit l'aveugle, il y a une chose que je ne vons ai pas dite avanthier et que je veux vous apjjrendre aujourd'hui : Léontine a une petite dot.

— Une dot? fit le jeune homme avec surprise.

— Laissez-moi continuer, mon ami. C'est le tiers, peut-être le quart de la fortune que ma chère petite-fiUo devrait avoir; mais si modeste qu'elle soit, cette dot existe. Je pourrais vous dire qu'une partie de la somme est à moi; mais si j'ai encore quelques années d'existence, ce que je souhaite, afin de voir votre bonheur, mes enfants, je n'aurai besoin de rien, car je vivrai près de vous, avec vous.

— Cher père, dit Léoiiline, si vous ne m'aviez plus près de vous, vous ne pourriez plus vivre.

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— C'est vrai, répondit le vieillard, je ne pourrais me séparer d'elle. Enfin, Pierre, mon ami, la dot de Léontine est de trente mille francs.

— Trente mille francs! e.xclama le jeune homme en bondissant sur son siège; mais. II. Blanchard, je ne veux pas de dot!

— Elle est à Léontine, Pierre; il faut bien que vous la pi'eniez en épousant ma fille.

— M. Blanchard, répliqua le jeune homme, celte somme est à vous, vous la garderez.

— Je viens de vous le dire, Pierre; vivant avec vous, je n'aurai besoin de rien.

— Trente mille francs, monsieur Blanchard, c'est une fortune!

— Autrefois, mon ami, c'était quelque chose, maintenant ce n'est presque rien. Vous verrez, et nous examinerons ensemble l'emploi le meilleur que vous pourrez faire de cette somme. Elle ne vous sera pas utile. Vous êtes jeune, Intel ligent, plein d'activité, vous avez le désir d'arriver; eh bien, c'est un premier cajiital si vous voulez travailler à votre compte ou prendre une part d'asaociation dans une affaire industrielle. J'ai placé dernièrement quinze mille francs en rentes sur l'Etat, le reste de la somme est ici en or et en billets de banque. Voilà, mon ami, ce que je tenais à vous dire.

— Monsieur Blanchard, je croyais mademoiselle Léontine pauvre et je m'étais fait une joie de travailler pour vous et pour elle. J'espérais donner et c'est moi qui reçois. Si j'eusse soupçonné la vérité, M. Blanchard, je n'aurais jamais osé élever ma pensée jusqu'à mademoiselle Léontine.

— Pierre, on vous en estime davantage. Mais, assez sur ce sujet. Nous donnez-vous votre journée enti.?'re?

— Certainement, monsieur Blanchard.

— Le temps est très-beau, m'a dit Léontine, si vous le voulez, nous ferons une petite promenade.

— De grand cœur, monsieur Blanchard. Vous n'êtes pas allé encore au bois do Boulogne. PeiTnettoz-moi de vous y condnire. Nous prendrons une voiture; nous irous jusqu'à la cascade de Longchamps et nous reviendrons faire le tour des lacs.

— Votre programme me sourit, Pierre, ce sera une promenade charmante. Allons, Léontine, habille-toi, fais-toi belle; aujourd'hui, mon enfant, c'est le jour de tes fiançailles.

La jeune fille fut bientôt prête. Ils partirent.

C'était vraiment une belle journée d'été. Les acacias et les chèvrefeuilles

étaient en fleurs; la poussière n'avait pas encore souillé la verdure. Le bois était plein de rumeurs et de cris joyeux. Les promeneurs étaient nombreux et les jolies toilettes de saison rivalisaient de fraîcheur et d'éclat avec la verdure des arbres et les rayons du soleil. Des jeunes filles et des enfants aux pieds légers couraient sur toutes les pelouses. De tous les côtés, à travers les taiUis, on voyait passer des couples amoureux. Il y avait aussi un grand mouvement de voitures, Les brillants équipages se croisaient sans cesse dans les larges allées.

Léontine était ravie, émerveillée.

— Si mon père pouvait voir tout cela, comme je serais heureuse! dit-elle tout bas à l'oreille de Pierre.

— Votre affection lui suffit, répondit-il. Au bout d'un instant il reprit :

— Ne désirez-vous pas marcher un peu?

— Cela me serait très-agréable, répondit Léontine.

— Oui, oui, marchons un peu, dit l'aveugle.

Pierre fit arrêter la voiture et ils descendirent.

Les jeunes gens se placèrent de chaque côté du vieillard, qui prit leurs bras, et ils entrèrent dans une allée ombreuse réservée aux piétons.

Ils avaient fait à peine vingt-cinq pas, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face de madame et de mademoiselle de LuceroUe.

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