‹ L'enfant du faubourgChapitre 62 sur 96 · RENCONTRE AU BOIS · texte numérisé non relu

RENCONTRE AU BOIS

La comtesse et sa fille avaient aussi quitté leur voiture pour marcher un instant.

Les deux jeunes filles laissèrent échapper en même temps un cri de surprise joyeuse. Spontanément elles se tendirent les mains et s'embrassèrent.

Pierre prit son chapeau à la main et s'inclina respectueusement devant la comtesse.

— Qu'est-ce donc? demanda l'aveugle.

— Grand-papa, répondit Léontine, nous venons d'avoir le bonheur de ren-

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.Matliilde, ne vous effrayez pas; c'ett moi, Edouard, votre fiancé 1 (Page 85.'

contrer madame la comtesse de Lucerolle et mademoiselle Ernestine de Luce rolle.

— Madame la comtesse, mademoiselle de Lucerolle, dit le vieillard en se découvrant à son tour, je bénis le hasard qui me permet de vous remercier en ce moment de ririlérèt que vous témoignez <i ma pclil(3-lille.

— Monsieur Blanchard, répondit gracieusement la comtesse, c'est de l'amitié, une amitié sincère que nous avons pour mademoiselle Léonline.

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LiIV. li), V. llo>, é»lil. ur. — Ituproduclion ir.lcrdilc.

— Ma pptite-fiUe ne m'a pas laissé ignorer combien vous êtes généreuse et bonne, répliqua le vieillard.

Les yeux de la comtesse s'étaient fixés sur Pierre et semblaient ne plus vouloir s'en détacher. Elle le regardait attentivement avec une curiosité pleine d'étonnement. On aurait dit qu'elle interrogeait son regard et étudiait les mouvements de sa physionoçiie.

Le jeune homme, troublé par cet examen de sa personne, avait baissé les

yeux.

Cependant Ernestine ayant repris le bras de sa mère, celle-ci adressa un salut amical aux trois promeneurs et elle s'éloigna rapidement, entraînant sa fille. Elles rejoignirent leur voiture, qui les attendait à quelques pas.

— Oii madame la comtesse désire-t-elle aller maintenant? demanda le cochor.

— A l'hôtel. Constant, à l'hôtel, répondit la comtesse. La voiture fila comme une ilèche.

La comtesse restait silencieuse, elle paraissait agitée.

— Maman, est-ce que vous êtes souffrante ? demanda Ernestine.

— Nullement.

— Seriez-vous contrariée ?

— En aucune façon, ma chérie ; pourquoi me fais-tu ces questions?

— Parce que vous ne me dites rien. Vous n'auriez peut-être pas voulu rencontrer Léontine et son grand-père?

— Au contraire, Ei'nesline, j'ai été heureuse de les voir.. Açi'ès un court silence, la comtesse reprit :

— Qui est donc ce jeune homme ; qui les accompagne?

— Je ne sais pas.

— Alors Léontine ne t'a jamais parlé de lui ?

— Jamais, maman.

— Il est fort bien, ce jeune homme ; il a beaucoup de distinction. Tu causais avec mademoiselle Blanchard, tu ne l'as probablement pas remarqué ?

— Eu voyant que vous le regardiez avec beaucoup d'attention, j'ai jeté les yeux sur lui.

— Est-ce que lu ne t'es pas aperçue qu'il a un air de ressemblance avec...

— Avec qui, maman?

— Avec ton père.

— Non. Il est -sTai que je l'ai à peine vu.

— Moi, j'étais en face de lui, j'ai pu l'examiner, celte ressemblance est vraiment frappante. Il est grand comme le comte de Lucerolle ; il a ses yeux, son regard, son air, jusqu'à son sourire. N'est-ce pas étrange? La nature nous offre de singulières bizarreries.

— C'est vrai, chère mère ; on rencontre souvent une personne qu'on croit reconnaître, tellement elle ressemble à une autre.

— Un certain mirage des yeux a certainement aussi sa part dans ce pliénomène, reprit la comtesse.

Et elle resta de nouveau silencieuse.

Toutefois, tout en s'expliquant les causes de la ressemblance, la comtesse restait impressionnée.

En arrivant à l'hôtel, elle dit à sa fille :

— Ernestine, tu ne parleras point à ton père, ni à personne de la rencontre que nous avons faite au bois.

— Maman, je garderai le silence, répondit la jeune fille.

A l'heure du dîner, la comtesse ne s'était pas remise encore. Elle toucha à peine aux mets qu'on lui servit. Elle était agitée, songeuse. A chaque instant elle arrêtait sur le comte, placé en face d'elle, son regard profond.'

— Qu'as-tu donc, Mathilde? lui demanda M. de Lucerolle; pourquoi me regardes-tu ainsi ?

— Est-ce que je te regarde autrement que d'habitude ? répondit-elle en souriant.

— Non, ton regard a toujours la même douceur, le même charme, mais il me semble que tu es préoccupée.

— C'est une idée que tu te fais, Édouai'd.

— Vous êtes rentrées de bonne heure ; avez-vous fait une bonne promenade?

— Charmante, mon ami.

— Ravissante, papa, ajouta Ernestine ; il y avait beaucoup de monde au bois, ■nous avoi 8 rencontré plusieurs personnes de connaissance. Nous avons laissé la voiture et marché pendant près d'une heure ; j'ai pris beaucoup de plaisir à courir sous les grands arbres, comme autrefois dans le jardin de la ^)eusion, aux heures de récréation.

— Enlin, tu t'es amusée?

— Beaucoup, papa.

— Edouard, est-ce que Léon t'a prévenu qu'il ne dînerait pas' avec nous ce soir? demanda la comtesse.

— Je ii'ai pas vu Léon de la journée, répondit le comte d'un ton assez indifférent. Il est probablement en partie de plaisir à la campagne avec quelques amis. Il ne nous dit peut-être pas assez ce qu'il fait et où il va. Mais il n'y a pas là un sujet d'inquiétude. Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs, que Léon ne se montre point à l'heure du dîner.

— Oh ! je ne suis pas inquiète, dit la comtesse presque froidement.

Tout en sortant de table, madame de Lucerolle se retira dans sa chambre. Elle éprouvait le besoin de se trouver seule avec ses pensées.

— Ce qui se passe en moi est tout à fait étrange, se dit-elle : c'est une obsession continuelle dont je ne puis me débarrasser; il semblerait que je suis dans un état d'hallucination. J'ai beau me dire qu'il est puéril, ridicule même, d'attacher tant d'importance à un fait, singulier sans doute, mais qui n'en a aucune : la pensée m'y ramène toujoui's. Et sans cesse, devant mes yeux, je vois ce grand et beau jeune homme donnant le bras à un vieillard aveugle. Décidément, être ainsi approche de l'absurde.

Elle prit un livre, un roman d'un grand intérêt, dont elle avait commencé la lecture la veille. Elle espérait ainsi faire diversion à ses idées. Elle lut une page, puis elle ferma le livre et le jeta avec un mouvement de dépit sur la table où elle venait de le prendre.

— C'est là, murmura-t-elle en se frappant le front. C'est de la maladie ; me voilà réellement hallucinée.

Sa tête se pencha lentement sur sa poitrine et elle se plongea peu à peu dans une profonde rêverie.

Elle resta ainsi absorbée jusqu'à dix heures.

Le timbre de la pendule la fit sortir de son rêve. Elle se leva et sonna sa femme de chambre. Celle-ci parut. Elle aida sa maîtresse à faire sa toilette de nuit, puis se retira.

— Le sommeil enlèvera mon agitation intérieure, le tumulte de mon cerveau, se dit la comtesse ; demain, je ne penserai plus à cela.

Elle se mit au lit. Mais elle ne retrouva pas le calme de son esprit. Elle eut beau tourner son corps entre les draps, sa tête sur l'oreiller et fermer les yeux, la vision ne s'effaçait point. Elle attendait le sommeil, le sommeil ne vint pas. Le matin seulement, lorsqu'il faisait déjà jour, elle commença à s'assoupir. Mais ce fut un sommeil troublé, qui ne pouvait ni lui donner le repos, ni arrêter le désordre de ses pensées.

Cependant, en se levant, il lui sembla qu'elle était plus calme; elle cherchait

à se faire illusion. D'ailleurs, en s'occupant de certains détails intérieurs de la maison, en donnant des ordres aux domestiques, elle put se distraire un peu. Ensuite elle passa deux bonnes heures avec sa fille, causant de mille choses. Par instants, elle se montra fort gaie. Elle fit de la musique avec Ernestine, ce qui lui arrivait rarement.

La journée s'écoula assez rapidement.

Après le dîner, se trouvant seule dans le salon avec sa fille, elle lui dit tout à coup :

— Quand mademoiselle Blanchard viendra-t-elle te voir?

— Je ne sais pas, maman ; vous savez qu'elle est venue jeudi dernier.

— J'ai vraiment une très-grande amitié pour cette jeune fille ; nous ne la voyons pas assez souvent.

— Léontine travaille ; presque toutes vos amies se sont empressées de lui faire porter de l'ouvrage, et elle est très-pressée en ce moment.

— N'importe, je voudrais la voir, je désiré causer avec elle,

— Je puis lui écrire, t- Non. Demain matin tu l'enverras chercher.

— A quelle heure ?

— Vers neuf heures.

— Je vous promets de ne pas oublier.

— Quand elle sera arrivée, tu r.imèncras dans ma chambre, et tu nous lais- ! seras ensemble.

— Oui, chère mère.

La curiosité, tel est le sentiment unique qui faisait agir madame de LuceroUe.

Frappée de celte ressemblance, qu'elle trouvait extraordinaire, entre son mari et le jeune ouvrier, elle désirait savoir qui était et ce qu'était ce jeune homme. La comtesse était bien loin de soupçonner la vérité.

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