COUSIN ET COUSINE
Malhilde de Francis était née en Bretagne, au château de Colierdec. .\yant perdu su mère de bonne heure, elle fut élevée par sou père, homme fier, froid, sombre souvent, absolu dans ses volontés parfois trop capricieuses, et entêté comme tous les descendants des anciens Armoricains.
L'enfance de Malhilde fut triste et sa première jeunesse sans joie".
A peu près sevrée de caresses, car son père n'avait pour elle qu'une tendresse de commande, la jeune fille fut contrainte de se renfermer en elle-même. Mais douée d'un cœur excellent, les sentiments exquis qui existent en germe chez toutes les jeunes filles, se développèrent heureusement dans le cœur de mademoiselle de Frangis et firent d'elle une femme accoîïiplie.
Repoussée en quelque sorte par la froideur et le caractère excentrique de son père, ne pouvant satisfaire près de lui son extrême besoin d'expansion, elle aima les oiseaux, les fleurs, la nature tout entière. C'est avec les fleurs qu'elle se consolait de ses petits chagrins ; c'est aux oiseaux et au murmure des ruisseaux qu'elle disait ses petites amertumes.
M. de Frangis n'était pas riche. Il vivait fort modestement avec les revenus de son domaine de Coûerdec et d'une autre ferme ; en tout sept ou huit mille francs.
Depuis plus de dix ans, le château tombait en ruine et M. de Frangis se dépitait de ne pouvoir relever une aile écroulée ni même boucher certaines brèches aux murs. Il n'avait janitds trouvé le moyen d'économiser mille francs sur dix mille au moins, qui étaient nécessaires pour les réparations les plus urgentes.
Une semblable situation désolait le gentilhomme pauvre et contribuait à l'assombrir.
Il y avait bien quelque part, dans le midi de la France, une vieille parente presque millionnaire, sur l'héritagfe de laquelle il comptait ; mais la vieille baronne d'Aigreville, qui devait avoir plus de quatre-vingt aus, ne se pressait pas de faire le bonheur de M. de Frangis en s'en allant dans l'autre monde.
M. de Frangis aurait pu facilement contracter un emprunt, mémo en escomptant d'avance l'héritage de l'éternelle baronne ; mais il était bien trop fier pour cela. Et puis, ce qu'il avait encore plus en horreur que sa pauvreté, c'étaient les
dettes.
Il avait cherché autrefois le moyen de s'enrichir, il ne l'avait pas trouvé. Au contraire, le résultat de ses belles tentatives lui avait valu une vingtaine de mille francs de dettes, qu'il dut payer. Il jugea, dès lors, qu'il avait acquis suffisamment d'expérience.
Un jour, la comtesse de Lucerolle, sa sœur, morte depuis, lui proposa de lui faii'e prêter par son mari la somme qui paraissait être nécessaire. Il repoussa cette offre avec hauteur, disant qu'il aimerait mieux se couper la main plutôt que de toucher à de l'argent emprunté.
Si bien que le vieux manoir s'en allait pierre par pierre. Et M. de Fraugis attendait toujours la mort de la baronne d'Aigreville.
Le conile de Lucerolle avail un fils unique. Edouard de Lucerolle était de quelques années plus âgé que mademoiselle de Frangis, sa cousine germaine. Le vicomte de Lucerolle était un jeune homme sur qui on pouvait fonder de grandes espérances. La fortune de son père était considérable ; mais comme il est du devoir de tout homme de travailler et de se rendre utile à son pays, le jeune vicomte, ne voulant pas rester oisif, se destinait à la diplomatie; il avait fait de trés-brillantes études et siégeait au Conseil d'Etat en qualité d'auditeur, attendant qu'il fût attaché à une ambassade.
Le comte de Lucerolle et son fils vivaient à Paris; ils voyaient très-rarement M. de Frangis, qui ne quittait jamais Coûerdec. Le cousin et la cousine se connaissaient à peine.
Or, à l'époque des vacances, au moment de partir pour le château de Lucerolle, dans la Meurthe, le vicomte Edouard proposa à son père de faire d'abord une petite excursion en Bretagne. Il désirait voir son oncle et sa jeune cousine, qui devait être bien grandie depuis trois ans.
Le comte n'avait aucune raison pour ne pas accéder au désir de son fils. Ils se mirent en route pour Coûerdec.
Edouard trouva, en effet, Malhilde bien grandie. Il ne remarqua pas avec moins de plaisir qu'elle était bien embellie.
Mathilde avait dix-huit ans. La douce fleur de l'amour était prèle à écloro dans son cœur.
Un regard tendre, plein d'admiration, et deux baisers sur ses joues roses lui causèrent une émotion délicieuse, toute nouvelle, A son tour elle remarqua que son cousin était tout à fait bien, et aussitôt eut lieu l'éclosion de la fleur mystérieuse dont nous venons de parler. Son cœur en fut parfumé.
Ils s'aimèrent. Et comme entre parents on est plus hardi, ils ne laissèrent pas écouler huit jours sans s'être avoué mutuellement leur amour et s'être juré, en unissant leurs mains, de s'aimer toujours.
Le comte avait fixé d'avance le terme du séjour qu'ils feraient à Coûei-dec. Mais le vicomte n'ayant nullement l'air de s'ennuyer, il n'eut pas le courage de j lui rappeler si vite qu'on les attendait à Lucerolle. Ils devaient rester une se- ! maine ; une seconde semaine se passa, puis une troisième.
j — Mon fils paraît se plaire beaucoup à Coiierdec, si dit le comte ; il me
semble pourtant que le séjour de Lucerolle est plus agréable.
' Le soir il lui dit, en présence de Mathilde et de M. de Frangis
fa'
— Edouard, nous partirons demain pour Lucerolle.
Le jeune homme ne fit aucune objection. Il jeta les yeux sur Malliiide et vit qu'elle était devenue très-pâle et que de grosses larmes roulaient dans sesyeui.
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Dès qu'il se trouva seul avec son père, il lui dit :
— Cher père, vous avez décidé que nous partirions demain ; vous devez être, en effet, impatient de vous trouver à Lucerolle. Mais avant notre départ j'ai une confidence sérieuse à vous faire.
— Oh! oh! fit le comte, de quoi s'agit-il donc?
— Cher père, j'aime ma cousine.
Le comte l'egarda fixement son fils.
— Avant notre départ, continua le jeune homme, je désire que vous demandiez à mon oncle, pour moi, la main de sa fille.
— Edouard, tu me conseilles une démarche grave. As-tu suffisamment réfléchi?
— Oui, mon père.
— Tu n'en as guère eu le temps, et je crains...
— Que craignez vous, mon père?
— Que tu ne te sois épris un peu vite et que la demande que tu me charges de faire ne soit un peu précipitée.
— Mon père, répliqua vivement le jeune homme, j'ai interrogé mon cœur; si je n'étais pas absolument sûr de moi, je ne vous aurais point parlé aujourd'hui de mon amour pour Mathilde.
— C'est bien. Ta cousine sait-elle?...
— Les sentiments de Mathilde répondent aux miens.
— En ce cas, c'est tout à fait sérieux. Mathilde est une adorable jeune fille ; elle sera une épouse charmante et bonne. Je n'ai pas été sans découvrir quelquesunes de ses précieuses qualités, et il me semble difficile de trouver une femme plus parfaite. J'approuve donc ton choix. Votre mariage enlèvera à M. de Frangis un de ses grands soucis et sera en quelque sorte une réparation des ingratitudes de la fortune à son égard. Demain je parlerai à ton oncle, et, s'il n'y voit pas d'empêchement, dans six mois Mathilde sera ta femme.
Quand, le lendemain, le comte de Lucerolle demanda à M. de Frangis la main de sa iille, le vieux gentilhomme ouvrit de grands yeux ; il ne pouvait en croire ses oreilles. Mais quand il fut bien convaincu que c'était sérieux, il prit les mains du comte et les séria dans les siennes à les briser.
Puis d'une voix émue :
— Mon cher comte, dil-il, vous connaissez ma position : Mathilde n'a pas de dot.
Le comte répondit noblement :
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£doucird et Malbilde se viiuut tuua les eoirs dans le parc du cliiteau. (Page S6.)
— Je suis assez riche pour que mon fils prenne une femme selon son cœur. Ces paroles sont celles qu'a prononcées mon père lorsque j'ai épousé mademoiselle (le Frangis votre sœur. Dans notre famille, vous ne l'ignorez pas, mou frère, on ne fait pas de mariages d'argent.
Il fut convenu qu'au mois d'avril suivant les jeunes gens seraient mariés.
A.U moment de quitter Coûerdec, le vicomte de Lucerolle mit un baiser sur le front radieux de sa belle fiancée. Il partit, laissant l'espoir et la joie dans le vieux château.
T IV 11. 1^' ""'' '■'>'*<'■'' ~ Roproduelioo ioUrdiU.
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On devait s'écrire souvent et se revoir plusieurs fois pendant les huit mois qui devaient s'écouler avant le mariage.
Mais dans l'espace de huit mois, que d'événements peuvent s'accomplir !
Au commencement d'octobre, le comte et son fils étant encore à LuceroUe, la vieille baronne d'Aigreville mourut. Par un caprice inexplicable de vieille femme, elle avait testé en faveur du vicomte de Lucerolle, qu'elle faisait son légataire universel, au détriment de M. de Frangis et de Mathilde, qui avaient un droit égal à sa succession.
En apprenant cela, M. de Frangis entra dans une colère épouvantable. Il cria à rinjuslice. C'était un testament inique; il parlait de caplation et menaçuil d'intenter un procès.
Sa fille eut beau lui représenter que le vicomte de Lucerolle était absolument innocent, et qu'il ne pouvait, sans être injuste lui-même, le rendre responsable de ce qu'avait fait leur vieille parente, il ne voulut rien entendre.
— D'ailleurs, ajouta la jeune fille, l'injustice sera réparée, puisque dans quelques mois je serai la femme de mon cousin.
— Jamais ! jamais ! exclama-t-il avec rage.
— Mais, mon père, Edouard m'aime, nous nous aimons...'
— Jamais tu ne seras sa femme, entends-tu ? jamais I Tu cesseras de l'aimer, je le veux, je te l'ordonne 1... Je ne veux plus entendi'e parler de gens-là. Ce que tu appelles la réparation d'une injustice serait pour nous une nouvelle humiliation, un autre affront !
M. de Frangis ne raisonnait plus, sa colère l'aveuglait, il était fou.
La jeune fille comprit qu'elle se briserait inutilement en essayant de lutter plus longtemps contre la volonté de son père.
La pauvre enfant versa des larmes brûlantes. Cependant, pleine de confiauce en son cousin, elle n'était pas complètement desespérée.
FII.I.E ET Mi;HF
En déclarant à sa fille qu'elle ne serait jamais la femme du vicomte Edouiird, M. de Frangis avait résolu de s'opposer au mariage, d'empêcher les jeunes gens de se revoir et de reprendre la parole qu'il avait donnée an comte de Lucerolle.
On peut juger par cela du degré de tendresse qu'il avait pour sa lilio. 111a
sacrifiait froidement à son ressentiment et ne s'apercevait même pas qu'il faisait deux viotimes de deux innocents.
Il écrivit à son beau-frère une lettre dans laquelle, en termes assez peu courtois, il lui déclarait nettement que l'union pi'ojctée entre Edouard et Mathilde était devenue impossible ; qu'en conséquence, il pouvait considérer comme nul tout ce qui avait été dit à Coiierdec touchant cette alliance.
Après avoir lu cette lettre, qui était une véritable injure pour son fils et pour lui, le comte se sentit profondément blessé. Puis, haussant les épaules :
— C'est un fou qui m'écrit cela ! fit-il.
Après avoir hésité à communiquer la lettre au vicomte, il se décida à la lui mettre sous les yeux.
Le jeune homme fut consterné.
— Mais c'est impossible, s'écria-t-il, mon oncle ne [)eut faire cela, il n'en a pas le droit !
— Mon ami, dit le comte, M. de Frangis donne une fois de plus la preuve qu'il n'a pas le sens commun ; sa fille est véritablement bien à plaindre.
— Non, non, je ne puis croire que mon oncle veuille le malheur de sa fille et le mien. Il a l'humeur chagrine, le caractère aigri, mais ce n'est pas un méchant homme. Je vais partir pour Coiierdec et je saurai bien le ramener à de meilleurs sentiments.
— Mon cher Edouard, répli(jua le tîomte, tu ne connais pas M. de Frangis ; rien n'est comparable à son entêtement : il a dit : Je veux cela; devrait-i! voir expirer sa fille de douleur, par amour-propre, par orgueil, il ne se démenlira pas.
— C'est une raison de plus pour que j'aille à Coiierdec, mon père. Oh ! mon cœur se brise à cette pensée que Mathilde est désolée, qu'elle souffre !...
— Si, comme je le suppose, Mathilde a connaissance des nouvelles idées de son père, elle doit avoir, en effet, beaucoup de chagrin ; mais elle sait que tu l'aimes et que, moi aussi, j'ai de l'affection pour elle; elle se consolera et elle s'armera de courage, de patience en se disant qu'elle peut toujours compter sur nous. Je ne veux point que tu ailles k Coiirnlec ; d'abord parce que tu f(;rais ce voyage inutilemi'iit ; M. de Frangis ne te; rec(!vrait pas. Ensuite ce serait augmentrr la colère de l'irascible vieillard. La prudence te conseille d'attendre. M. de l'ran^is se ralmi-ra.
— l'^lanldonné le caractère de mon oncle, vousavezraison, mon père; mais je ne puis laisser Mathilde; dans h- doute : je veux lui écrire ; je veux qii'i'ili' sache qiif rien ne saurait détruire l'amour qu'cdle a fait naître en moi.
— C'est une bonne pensée, que j'approuverais certainement, si la Jri trc devait
lui parvenir ; mais ne te fais pas illusion à ce sujet, M. de Frangis. l'arrêlerail ay passage.
— Que faire, alors, que faire?
— Attendre, je te l'ai dit. Laisse passer la colfere de ton oncle.
— Et dire que tout cela vient d'une misérable question d'argent ! reprit le jeune homme d'un ton douloureux. Madame d'Aigreville a eu une pensée funeste en me faisant son légataire universel. Est-ce que j'avais besoin de son héritage ? N'élait-il pas plus juste qu'elle donnât tout à mon oncle, qui est pauvre? Il ne s'en cachait pas, il avouait franchement qu'il comptait sur cette succession pour faire restaurer son vieux château.
— C'est peut-être bien parce qu'il l'a trop dit que la baronne l'a déshérité.
— Eh bien ! mon père, je veux réparer le tort que baronne d'Aigreville a fait à mon oncle.
— En épousant ta cousine, c'est convenu.
— En renonçant en faveur de mon oncle à l'héritage de notre parente. Le comte hocha la tête.
— C'est encore une bonne pensée, dit-il, mais M. de Frangis ne la comprendrait pas. Il méconnaîtrait ta générosité et verrait une offense dans ta renonciation.
— Cela est affreux, mon père. Ainsi, voilà ma cousine à la merci d'un despote et je ne puis rien faire pour elle 1
— Rien, pour le moment.
Le jeune homme baissa tristement la tête. Il était forcé de convenir que son père avait raison.
On arrivait à la fin de la belle saison et des vacances. Le comte et son fils revinrent à Paris.
Une tristesse profonde s'était emparée du jeune homme. Sans aucune nouvelle de Mathilde et ne pouvant douter qu'elle souffrît, il était comme sur des charbons ardents.
Le comte s'inquiéta.
— En attendant que M. de Frangis ait pris le temps de réfléchir, se dit-il, il faut absolument distraire Edouard de ses sombres pensées.
Alors il mit tout en œuvre pour obtenir près d'un ambassadeur français à l'étranger le poste que son fils ambitionnait.
Edouard n'eut point connaissance des démarches que fil son père à ce sujet. Peut-être s'y serait-il opposé.
Cependant, tourmenté par le désir de revoir Mathilde et d'avoir un entretien avec elle, il partit un matin pour la Bretagne à l'insu du comte. Il s'installa dans une chambre d'auberge à deux lieues de Coilerdec sur la route de Quimper.
Le lendemain, il acheta un costume complet de paysan breton et, ainsi déguisé, il se dirigea vers Coiierdec. Son plan, fort simple, était celui-ci : pénétrer dans le parc et les jardins du château oîi il devait forcément rencontrer Mathilde.
Ce qu'il avait prévu arriva. Le même jour, caché dans un massif, fouillant du regard tous les alentours, il vit tout à coup apparaître la jeune fille dans une allée du parc.
Pâle et triste, elle marchait lentement, la tète languissamment inclinée sur sa poitrine.
En la revoyant ainsi, portant sur le visage l'empreinte d'une douleur profonde et contenue, le cœur du jeune homme se serra douloureusement. Il s'avança vers elle. A sa vue, ne le reconnaissant pas, d'abord, elle eut un mouvement d'effroi.
— Mathilde, chère Mathilde, ne vous effrayez pas, lui dit-il; c'est moi, Edouard, votre fiancé !
Elle laissa échapper un cri de joie.
— Enfin, c'est vous, Edouard, fit-elle; oh! je savais bien que vous viendriez !
Il ouvrit les bras. Elle se jeta à son cou en pleurant.
L'heure de se séparer arriva trop tôt pour tous les deux.
— Mathilde, dit Edouard, ce n'est pas ainsi en me cachant comme un malfaiteur, que je devrais vous revoir; si vous me le conseillez, demain je me présenterai chez mon oncle.
— Non, non, ne faites pas cela, répondit-elle vivement; hélas! je connais trop le caractère de mon père ; il vous chasserait, et si je voyais cela, j'en mourrais !
— Alors, nous nous retrouverons ici demain?
— Oui, Edouard, ici.
— Et, à la même heure, tous les jours ?
— Tous les jours.
— Vous me le promettez?*
— Oui.
Evidemment, ces rendez-vous secrets en dehors des convenances élaienl blâmables ; mais la situation de ces deux jeunes gens qui s'aimaient, qui s'adoraient, était exceptionnelle. D'ailleurs ils ne croyaient pas qu'ils fissent mal. Ma-
thilde était trop innocente et troji pure pour concevoir seulement l'idée d'un danger. Elle ne savait pas encore que plus la femme aime, plus elle doit se défier de ses faiblesses. Du reste, l'amour sincère, le véritable amour ne raisonne pas. Autrement ce ne serait plus l'amour, ce sentiment exquis, merveilleux, d'essence divine qui glorifie l'humanité.
Pendant quinze jours, Edouard et Mathilde se virent tous les soirs, comme la première fois, dans le parc du château.
Le jeune homme avait écrit à son père pour qu'il ne s'inquiétât pas de son absence. Le comte lui répondit en lui annonçant qu'il venait d'être attaché à l'ambassade française en Espagne en qualité de secrétaire. Il n'avait plus qu'un délai de huit jours pour se rendre à son poste.
Edouard fut forcé de revenir à Paris et de prendre presque aussitôt la route de Madrid.
Quatre mois plus tard, Mathilde découvrit avec terreur qu'elle allait devenir mère. Il fallait à tout prix qu'elle cachât sa position à son père, car, dans sa colère, M. de Frangis eut été capable de la tuer ou de la chasser en lui jetant sa malédiction.
Elle réfléchit longuement au parti qu'elle devait prendre.
Elle avait pour marraine la marquise douairière de Messidon, femme d'une haute vertu, bienveillante, bonne, charitable, protectrice des malheureux, qui, ayant marié ses trois enfants, vivait seule à Paris, dans son vieil hôtel, rue de l'Université. Elle se dit qu'elle trouverait un refuge sûr près de la vieille marquise.
— Ma marraine, si noble et qui a toujours été si grande dans tous les actes de sa vie, saura mieux qu'aucune autre femme excuser ma faiblesse et me pardonner ma faute, pensait Mathilde ; je ne lui cacherai rien, je lui dirai tout.
Dans une lettre qu'elle lui écrivit, elle lui disait que pour des raisons qu'elle lui ferait connaître à Paris, elle désirait ardemment aller passer quelques mois près d'elle. Mais il fallait pour cela que sa chère marraine voulût bien la demander elle-même à M. de Frangis.
La réponse de la vieille marquise ne se fit pas attendre. Elle priait M. de Frangis de lui envoyer sa filleule, qu'elle serait heureuse de posséder pendant quelque temps pour charmer sa solitude ; car, ajoutait-elle, je suis bien isolée, bien abandonnée. ♦
M. de Frangis, sachant que le vicomte de Lucerolle était à Madrid, ne vit aucun inconvénient h laisser partir sa fille.
Dès le lendemain de son arrivée â Paris, Malliilde, agenouillée devant sa marraine, lui en fit pleurant sa confession entière. La vieille dame l'écouta avec
la [jIus grande attention et la jugea avec son cœur. Elle reconnut que, comme tant d'autres pauvres jeunes filles, sa filleule était une victime de son ignorance des choses de la vie. Malgré l'austéi'ité de ses principes, elle n'eut pas le courage de lui faire des reproches. Elle la prit dans ses bras, l'embrassa et pleura avec elle.
— Ma chérie, lui dit-elle, la situation est grave et votre position douloureuse; vous êtes venue à moi, c'est un témoignage de confiance dont je suis flattée. Votre malheur est grand, mon enfant, mais vous avez compté sur moi, votre vieille marraine ne vous abandonnera pas. Nous chercherons et nous trouverons le moyen de tenir secrète la naissance de votre enfant jusqu'au jour où M. de Frangis, devenu plus raisonnable, donnera son consentement à votre mariage. Je connais les LuceroUe ; pour l'honneur, ils valent les Messidon. De ce côté, vous n'avez rien à craindre : un peu plus tôt, un peu plus tard, vous serez vicomtesse de LuceroUe. M. Edouard sait-il votre position?
— Non, marraine, je n'ai pas osé le lui écrire.
— C'est bien, dans quelque temps je me chargerai moi-même de l'en informer.
Un mois après, la marquise écrivit en effet au vicomte de LuceroUe.
Le jeune diplomate demanda immédiatement un congé de quelques jours et accourut à Paris. Il eut une entrevue avec Mathilde, une seule, en présence de la vieille marquise, il demanda pardon à la jeune fille ; il lui jura de nouveau un dévouement absolu et de consacrer sa vie entière à la rendre heureuse.
Tout fut alors convenu pour que la naissance de l'enfant restât, jusqu'à nouvel ordre, un mystère.
Le vicomte retourna en Espagne.
Le jour fatal arriva. La marquise fit appeler son médecin, en qui elle avait une entière confiance. C'était le docteur Gervais.
l'ar les soins du docteur, l'enfant fut porté à la mairie et déclaré de père et de mère inconnus; il fut baptisé le même jour et reçut les noms de Jacques-Léon.
Nous savons comment ensuite le docteur Gervais le confia à Lcuise Verdier.
LE HKEMlEli UERCEAO
Après un séjourde cinq mois ;i l'aris, Mathilde était revenue ;i Cuiicrdcc. Elle SI' niiDilrait empressée auprès de sou père et lui témoigiuiil une tendresse qui n'était pas sans importuner souvent M. de Erangis. Malgré ses délauts ri \i- peu
d'affection qu'il avait pour elle. Malhilde aimait son père. Toutefois, dans les soins qu'elle lui prodigait, dans les prévenances dont elle l'accablait, il y avait bien quelque chose d'intéressé. Elle espérait le convertir et le ramener à de meilleurs sentiments à l'égard du vicomte de Lucerolle.
Mais, soit qu'il se doutât du manège de sa fille, soit qu'il n'y eût plus une fibre sensible dans son cœur, l'opiniâtre vieillard, roidi dans sa volonté, défiait toute séduction.
Malhilde comprit avec amertume qu'elle recommençait une lutte inutile. Pourtant elle ne se rebutait point ; elle sentait, au contraire, ses forces s'accroître devant l'obstacle à surmonter. C'est que, maintenant, ce n'était plus un seul amour, mais deux amours réunis en son cœur qu'elle défendait.
Certes, son amour pour Edouard était grand ; il pouvait lui inspirer tous les sacrifices ; mais il ne lui avait point communiqué cette force, ce courage que lui donnait l'amour maternel.
. Forcément séparée des deux êtres qui étaient tout pour elle : son espoir, ses joies, sa vie, elle travaillait pour se rapprocher d'eux. Elle y serait parvenue certainement, car la patience et la persévérance viennent à bout de tout ; mais plusieurs années, peut-être, se seraient écoulées avant qu'elle eût pu faire fléchir la volonté de M. de Frangis.
Un événement douloureux vint subitement changer la situation.
Un soir, M. de Frangis fut piqué par une mouche charbonneuse et mourut après cinq jours de maladie.
Mathilde pleura sincèrement son père.
Le comte de Lucerolle, prévenu par sa nièce, était arrivé à Coûerdec le jour même de la mort de M. Frangis. La jeune fille eut près d'elle un consolateur et sî trouva dispensée de s'occuper elle-même des tristes détails des obsèques.
Au bout de huit jours, le comte emmena Mathilde à Lucerolle.
Le vicomte Edouard n'avait pu quitter l'Espagne. Il avait demandé un congé d'un mois sans pouvoir l'obtenir. Mais, quatre mois plus tard, ce congé lui fut accordé. Aussitôt arrivé à Lucerolle, bien que le deuil de Mathilde fût encore très-récent. Edouard pria son père de s'occuper immédiatement du mariage. Il ne voulait pas retourner à son poste sans emmener Malhilde, devenue sa femme.
En conséquence, le comte fit faire les publications légales et le mariage fut célébré à Lucerolle, sans pompe aucune, en présence des proches parents, de la marquise de Messidon et de quelques amis intimes de la famille.
Le surlendemain, les jeunes époux, impatients de voir et d'embrasser leur enfant, étaient à Paris. Ils ne firent que s'y arrêter, car le vicomte n'avait plus que'quelques jours pour se rendre k Madrid.
WÊ*!«,
La coQjtPSSu puU6=a uu fauteuil à rouluUes, daus lequel elle s aseit eu face de LéuDline. (PuiJic 98.)
Munis d'un lettre du docteur Gervais, qui n'avait pas cru devoir leur faire connaître la véritable situation de Louise Verdier, ils partirent pour Jouarre.
L« lecteur sait comment la pauvre Louist^ éperdue, folle, leur livra son cnfaiil, le substituant inconsciemment au fils de Malhilde, enlevé dans la nuit par sou misérable mari.
(Juand la malheureuse femme retrouva sa lucidité d'esprit et qu'elle put réllé-
"^Sr*«
LlV. 12. f- Roj, éditeur. — Reproduction intordito.
chir, elle frémit en songeant aux conséquences fatales que pouvait avoir cette substitution. Elle se repentit amèrement de ce qu'elle avait fait.
Au bout de quelques jours, elle quitta Jouarre furtivement, sans rien dire à personne, et se rendit à Paris. Mais elle n'eut pas le courage de voir le docteur Gervais, dont elle connaissait cependant la bienveillance et qui, seul, en cette circonstance, pouvait la conseiller et lui venir efficacement en aide.
Toujours sous le nom de Louise Verdier, elle trouva facilement une place de femme de chambre et, pendant trois ans, sans cesser d'espérer, elle fit des recherches infructueuses afin de découvrir ce qu'était devenu son mari. Disons la vérité, elle tenait moins à retrouver Pierre Ricard que le pauvre petit être qu'il lui avait volé.
Si je le retrouvais, se disait-elle, j'irais me jeter aux genoux de sa mère,
ie lui avouerais tout, je lui demanderais pardon et je lui reprendrais mon enfant en lui rendant le sien.
C'était son idée fixe; elle ne voyait pas qu'il y eût autre chose à faire. Malheureusement, rien ne vint la mettre sur les traces de Ricard. Elle put supposer qu'il n'habitait plus à Paris et même qu'il s'était expatrié. Mais, dans l'un ou l'autre cas, qu'avait-il fait de l'enfant? A cette pensée, elle se sentait prise de toutes sortes de terreurs.
Nous ne dirons pas ce qu'elle souffrit d'être séparée de son fils pondant ces trois années. Il y a des douleurs intraduisibles. Mère d'un enfant, elle l'avait cédé à une autre mère qui, seule, maintenant, possédait le droit de lui prodiguer sa tendresse. Il lui était interdit désormais de l'appeler son fils ; son enfant ne lui appartenait plus ! C'était horrible !
Un jour elle apprit que le vicomte de Lucerolle, revenant d'Espagne s'était installé à Paris.
Pour revoir son enfant elle surmonta ses craintes, elle oubHa ses terreurs. Sans même demander à sa maîtresse la permission de s'absenter, elle vola à l'hôtel de Lucerolle.
Au nom de Louise Verdier, toutes les portes s'ouvrirent devant elle et elle se précipita dans l'appartement de la vicomtesse en criant :
— Où est-il? où cst-il?
— Venez, lui dit madame de Lucerolle.
Elles entrèrent dans une pièce voisine où se trouvait l'enfant s'amusant avec des soldats de plomb sous les yeux d'une gouvernante.
Louise bondit vers lui, l'entoura de ses bras et le serra fiévreusement contre son cœur en le couvrant de baisers.
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D'abord, le petit garçon interdit la laissa faire ; puis, bientôt, fatigué des caresses de cette femme inconnue, il se mit à pousser des cris perçants, la repoussa de toutes ses forces, s'échappa de ses bras et se réfugia dans ceux de la vicomtesse.
Il sembla à Louise que son cœur se déchirait. Elle regarda autour d'elle avec effarement et fit trois pas en arrière en chancelant. La malheureuse suffoquait. Elle eut pourtant la force de retenir ses larmes.
— Léon vous a oubliée, dit Malthide en souriant; mais vous ferez de nouveau connaissance et il ne tardera pas à s'apprivoiser.
— Oui, c'est vrai, il m'a oubliée, murmura Louise ; il ne sait pas que je suis sa... nourrice.
— Maintenant, parlons de vous, reprit madame de Lucerolle; demeui'ez-vous toujours à Jouarre?
— Non, madame, je suis en place à Paris. ^ Etes-vous satisfaite de votre position?
— Oui, madame; seulement...
■ — Achevez.
— Je quitterais immédiatement ma place si je pouvais espérer entrer au service de madame.
— Eh bien! Louise, dit madame de Lucerolle, cela se rencontre à merveille, nous avons justement besoin d'une personne en qui nous puissions avoir une entière confiance. Je n'ai pas oublié la promesse que je vous ai faite à Jouarre. Vous pouvez venir quand vous voudrez.
Louise eut de la peine à dissimuler sa joie.
— Ce soir je préviendrai ma maîtresse, dit-elle, et dans huit jours je serai à la disposition de madame. Madame la vicomtesse peut être assurée de mou entier dévouement.
Voilà comment Louise Verdier entra au service de madame de Lucerolle.
Elle eut bientôt acquis toute la confiance de ses maîtres, et elle leur devint indispensable. Mathilde se reposait presque entièrement sur elle de la direction de sa maison. Louise, très-intelligente et très-active, leur rendait beaucoup de services. C'est surtout dans les soins à donner à l'enfant qu'elle se montrait admirable. Que de prévoyance et que de tendresse!
— Louise aime mon fils autant et plus que moi, disait souvent la vicomtesse.
Elle était loin de se douter de la véritable cause de ce grand attachement qu'elle prenait pour du dévouement.
Un jour, ayant interrogé Louise au sujet de l'enfant qu'elle avait eu, celleci s'était troublée d'abord, puis avait répondu que la mort le lui avait enlevé.
Louise s'enfonçait de plus en plus dans la voie du mensonge. Avec des sentiments honnêtes, une grande répugnance pour le mal, elle se trouvait entraînée fatalement à dissimuler, à mentir toute sa vie.
Madame de Lucerolle avait remarqué son trouble et vu la rougeur de son front, elle comprit qu'elle touchait à une plaie saignante encore, et que parler à Louise de sou enfant, c'était lui rappeler la faute qu'elle avait commise, car la vicomtesse ignorait absolument qu'elle fût mariée.
A partir de ce jour, par un sentiment de délicatesse facile à comprendre, madame de Lucerolle ne fit plus à Louise aucune question sur son passé.
Si ce n'eût été la contrainte qu'elle était forcée de s'imposer, certains reproches que lui faisait sa conscience et peut-être aussi un peu de jalousie qui se glissait dans son cœur comme sa maîtrese, Louise aurait pu se considérer comme absolument heureuse.
Elle suivit ses maîtres partout où M. de Lucerolle dut aller : à Londres, puis à Saint-Pétersbourg, et ensuite à Vienne.
Cependant, sept ans après leur mariage, lorsqu'ils n'espéraient plus avoir d'enfants, M. et madame de Lucerolle eurent une fille, Ernestine. Pour tous les deux ce fut une joie immense.
— Je me souviens de ce que j'ai souffert d'être séparée de mon premier né, dit la jeune mère; ma fille ne me quittera jamais.
Elle voulut la nourrir de son lait et se chargea elle-même de tous les autres soins que réclame un jeune enfant. Il n'y eut jamais dans le cœur d'aucune mère un amour plus grand que celui de Malhilde pour sa fille. Elle l'adorait. C'était l'exaltation de toutes les tendresses.
La naissance d'Ernestine fut aussi pour Louise une augmentation de bonheur, car madame de Lucerolle, tout entière h sa fille, lui abandonna plus complètement le petit garçon. Celui-ci révélait déjà de très-mauvais instincts, malgré tous les efforts qu'on faisait pour en étoulTer les germes. Entouré de domestiques serviles, trop prompts à faire ses volontés, absolument gâté par Louise, qui croyait trouver un dédommagement en exagérant sa tendresse, il était détenu volontaire, capricieux, exigeant, colère et même méchant. 11 fallait que tout pliât sous sa volonté. C'était un véritable petit tyran. Tout devait être pour lui. Il mentait avec audace, et l'égoïsme semblait le préparer pour les passions qui devaient naître plus tard.
Madame de Lucerolle, qui essayait vainement de développer en lui les bons sentiments, voyait tout cela avec beaucoup de chagrin.
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— Hélas! se disait-elle souvent, il ne tient ni de son père ni de moi; il ressemble à son grand'père maternel.
Elle croyait cela, la pauvre Mathilde.
Il arriva un moment où elle n'osa presque plus mi faire de remontrances, car alors c'étaient des emportements, des ti-épignements, des cris furieux qui r.'mplissaient toute la maison. Un jour le mauvais garnement ne craignit pas de lii cracher à la figure, ce qu'il faisait journellement à Louise et aux autres domestiques.
— Cela se passera en grandissant, disait Louise ; il ne faut pas contrarier les enfants, cela leur fait un mauvais caractère.
Que de parents stupides raisonnent ainsi ! Nous en avons, en ce moment, un triste exemple sous les yeux. Vous craignez de réprimander vos enfants, de les contrarier, de les corriger sévèrement quand ils le méritent; ce n'est pas seulement de la faiblesse, c'est de la lâcheté ! Vous faites des misérables, et ce ne sont pas des hommes, ce sont des monstres que vous donnerez à la société!
M. de Lucerolle savait se faire craindre, mais il n'obtenait pas un meilleur résultat que sa femme.
— Léon est certainement très-intelligent, lui disait-il, mais il est tout à fait détestable ; quelle mauvaise nature ! S'il ne s'amende pas, s'il ne s'opère pas en lui, d'ici deux ou trois ans, un changement radical, je m'épouvante de l'avenir.
La jeune femme s'attacha de plus en plus à sa fille. Peu à peu la petite Ernestine occupa dans son cœur toute la place que l'autre enfant y avait prise.
Certes, la nature n'abandonne jamais ses droits.
Mais Mathilde ne pouvait deviner les causes mystérieuses des impressions de son cœur. La force du sang, les affinités, tout cela était loin de sa pensée. Quand elle s'aperçut que son cœur appartenait exclusivement à sa fille, elle fut elfrayée. Elle se fit d'amers reproches et essaya plusieurs fois de se révolter contre ellemême.
— Oh! c'est mal, c'est abominable, se disait-elle; je suis donc une mauvaise mère?... Est-ce qu'on ne doit pas aimer également ses enfants?
Désolée de cette découverte, elle pleura secrètement.
Souvent, ne pouvant admclln- que son amour pour l'un ait pu détruire complètement sa tendresse pour l'autre, elle interrogeait son cœur anxieusement. Mais elle cherchait vainement à se faire illusion, à se tromper sur la nature de ses sentiment.s. Sou cœur, ouvert tout entier pour Erncstine, s'était fermé pour Léon.
Cependant, de temps à autre, — voulait-elle se juslilicr ou lui (Irniaiider jiardon de ne plus l'aimer? — elle avait pour ce dernier comme une fureur do leu-
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dresse. Elle le prenait dans ses bras, le serrait contre elle et l'embrassait avec des mouvements fiévreux.
— Mais non, mais non, se disait-elle alors, je l'aime encore, je l'aime toujours!
Cela durait quelques heures, rarement une journée entière, aussi longtemps qu'elle était sous le coup de sa surexcitation nerveuse. .
Une caresse ou un sourire de sa fille chassait toute pensée qui n'était pas pour elle uniquement, et aussitôt son cœur débordait d'amour pour l'enfant chérie. Il n'y avait plus rien pour l'autre.
Louise constamment préoccupée au sujet de Léon, n'eut pas de peine à sonder le cœur et les pensées de madame de Lucerolle. Oe ne trompe pas les yeux et le cœur d'une mère! Ce fut pour elle un coup terrible. A ses autres tourments se joignit une" angoisse de tous les instants. Sa punition commençait réellement.
Si dans les premiers temps elle avait été jalouse del'aiïcction de Mathilde, elle ne lui pardonnait pas maintenant sa froideur, son indifférence pour l'enfant qui n'était pas le sien.
— Puisqu'elle ne l'aime pas, elle devait me le laisser; pourquoi me l'a-t-elle pris? se disait-elle.
Elle en était arrivée à accuser les autres au lieu de se donner tort à ellemême.
Toutefois, elle n'était pas aveuglée au point de ne pas voir que Léon répondait peu à ce qu'on était en droit d'attendre de lui. Elle donnait des conseils au jeune garçon, lui faisait toutes sortes de recommandations, espérant qu'il se montrerait plus affectueux, plus respectueux envers madame de Lucerolle et qu'il parviendrait ainsi à reconquérir son affection.
Mais, comme dit la parabole de l'Evangile, on a beau semer en mauvaise terre, l'ivraie étouffe toujours le bon grain. L'enfant, constamment gâté et adulé, resta incorrigible.
Plus tard, quand il eut vingt ans, c'est-à-dire quand il fut devenu un homme, il se montra fier, hautain, orgueilleux, arrogant et dédaigneux vis-à-vis de tous ceux qu'il croyait ses inférieurs par la naissance et la fortune. Important avec ses égaux, il traitait ses serviteurs comme des esclaves. L'égoïsme avec toutes ses hideurs ne fut jamais mieux représenté que par lui. '
Ce que Louise dépensa en énergie, en ruses, en paroles, en éloquence persuasive pour cacher ses défauts, ses sottises, ou pour en atténuer la gravité, on ne saurait le dire.
Pour un observateur, cette physionomie étrange de Louise Verdier, placée dans une situation plus étrange encore, aurait été extrêmement curieuse à étudier.
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Sans que Mathilde lui eût rien dit de ses impressions et de ce sentiment inexplicable qui l'éloignait de Léon, M. de LuceroIIe avait éprouvé les mêmes sensations et sentit comme elle son afFection diminuer graduellement.
Le jeune homme leur donna cependant un semblant de satisfaction. Très-intelligent et apprenant avec une facilité étonnante, il fit rapidement des études brillantes. Au concours général des lycées de Paris, il obtint presque tous les premiers prix.
Grâce à ses succès scolaires, il put se conserver encore pendant quelque temps ce qui restait d'affection pour lui dans le cœur du comte de LuceroIIe.
Nous disons le comte de LuceroIIe, parce que dans l'espace de ces dix-neuf ans, que nous venons de franchir au courant de la plume, le vieux comte de LuceroIIe était mort.
Le nouveau comte de LuceroIIe avait alors donné sa démission de minisire de France à l'étranger et était revenu s'installer à l'hôtel de LuceroIIe à Paris.
Louise, témoin des succès de son fils, en fut enivrée. Seule, loin des regards indiscrets, elle pleurait de joie.
— Ah ! s'écriait-elle dans son affolement, ils en sont fiers maintenant, il leur fait honneur ! II porte leur nom, il n'est plus à moi, il faudra bien qu'ils l'aiment ! Il sera riche, il sera ambassadeur comme l'a été le comte de LuceroIIe, il sera puissant, heureux, il sera tout ce qu'il voudra.
La malheureuse femme ne pensait pas que ses triomphes, que l'argent qu'il dépensait, que les habits qu'il portait, que ce titre de vicomte dont il était si vain, que rien ne lui appartenait, que tout cela il le volait à un autre I
Pourtant, elle ne l'oubliait pas, cet autre. Souvent, elle le voyait dans ses rêves. Mais quand elle avait réfléchi, elle se disait:
— Pierre Ricard, dont je n'ai plus entendu parler, l'a perdu dans un bois ou abandonné sur quelque chemin désert... Il est mort, sans doute ; il ne reviendra jamais !