LB SECOND BERCEAU
Après avoir réfléchi un instant, la mère Chéron reprit la parole en ces termes :
— Je dois vous dire, d'abord, que Chéron, mon pauvre défunt, était cordonnier. 11 n'y a pas de sots métiers, pas vrai, et si celui de cordonnier n'est pas le
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ilO LES DEUX BEUGEAUX
meilleur de tous, il n'est pas des plus mauvais, attendu qu'où a perdu l'habitude de marcher les pieds nus. A vrai dire, mon homme ne travaillait pas dans le neuf; un talon à redresser par ci, une pièce ou un bout de semelle à mettre par là, il avait suffisamment de travail pour l'occuper toute l'année, et chaque jour il gagait sa pièce de trois francs. Chéron était tout à fait un bon homme; il allait bien quelquefois chez notre voisin le marchand de vin, — c'est un peu le défaut de tous les ouvriers, — mais quand même il avait bu un peu plus que de raison, il no m'a jamais dit un mot plus haut que l'autre; au contraire, le pauvre chéri, c'est moi qui le grondais.
Nous demeurions en ce temps là rue Sedaine. Moi, je tirai le cordon, c'est-àdire j'étais concierge ou portière, comme vous voudrez, ça m'est égal. Nous trouvions le moyen de vivre convenablement et même de faire quelques épargnes, lui avec ses raccommodages de vieilles chaussures, moi avec ma loge et les ménages que je faisais.
Nous n'avions pas d'enfant. Ça nous contrariait beaucoup, et pendant bien des années ce fut notre véritable chagrin. On a beau êtres pauvres, voyezvous, ça n'empêche pas les sentiments; on sent tout de même en soi quelque chose qui vous dit qu'on aimerait à l'adoration un cher petit être qu'on aurait mis au monde. Nous avons bien aimé le petit Pierre, qui ne nous était rien.
Je vas vous dire, maintenant, comment il est devenu notre enfant.
Un jour que mon mari était allé faire une course du côté de La Villette, il vit dans une rue un gros rassemblement. Curieux comme la plupart de ceux qui étaient là, Chéron voulut savoir ce qui se passait. 11 s'approcha du gi-oupe où il y avait surtout beaucoup de femmes qui criaient très-fort. Au milieu du cercle formé par la foule, il vit une femme, jeune encore, qui se démenait comme une fuiie en agitant ses grands bras. Près d'elle, tout en larmes, poussant des plaintes et des gémissements à fendre l'âme, il y avait un tout petit enfant qui marchait à peine.
En écoutant ce qu'on disait autour de lui, Chéron apprit que la femme, après avoir jeté l'enfant jiar terre d'un coup de poing, l'avait ensuite roulé sur le pavé à coups de pied. Voyant cela, quelques femmes indignées s'étaient jetées sur la misérable et lui avaient administré une superbe correction. Si deux ouvriers n'étaient accourus à son secours, les femmes, paraît-il, lui auraient arraché les yeux et jusqu'au dernier des cheveux qu'elle avait sur la tête.
Chéron arrivait au moment où finissait la bataille.
— C'est une mauvaise mère ; c'est une coquine ; elle veut tuer son enfant, criait la foule.
— II n'est pas à moi; cet enfant ne m'appartient pas, répondit la femme.
— En ce cas, reprit une des femmes qui s'étaient si justement indignées, elle
l'a volé, et, maintenant qu'elle ne sait plus qu'en faire, elle veut l'assassiuor, pour s'en débarrasser.
— 11 faut la faire arrêter, dit une autre.
— Oui, oui, oui, hurla la foule.
— Menons-la chez le commissaire de police.
La femme, qui était déjà toute tremblante, se mit à trembler plus fort. Elle essaya de percer le cercle pour prendre la fuite ; mais deux solides gaillards l'empoignèrent et l'entraînèrent malgré ses cris et sa résistance.
Personne ne songeait plus au pauvre petit qui pleurait toujours. Chéron, ému de compassion, le prit dans ses bras et suivit la foule.
On arriva chez le commissaire de police.
Quand on lui eut raconté la chose, il se tourna vers la femme et, d'un ton sévère, il lui demanda son nom. Ce nom, je l'ai oublié; mais le commissaire de police le connaissait bien.
— Ah! ah! fil-il en fronçant les sourcils, j'ai plusieurs fois entendu parler de vous ; vous êtes une fllle de mauvaise vie et vous vous êtes assise déjà sur le banc de la police correctionnelle. Cet enfant est-il le vôtre?
— Non, monsieur.
— Comment! il ne vous appartient pas, et vous vous permettez de le frapper, de le bruLaliser !... En vérité, les parents de ce pauvre petit sont presque aussi coupables que vous ; le premier devoir d'une mère est de savoir à qui elle confie son enfant. Comment se nomme la mère de ce petit garçon?
— Je ne sais pas.
— Ah çà! vous moquez- vous de moi?
— Quand son père me l'a amené, il y a environ six mois, il m'a dit qu'il avait eu cet enfant d'une maîtresse et qu'elle était morte.
— Soit. Mais si vous ignorez le nom de la mère, vous savez celui du père.
— Oui, monsieur; il s'appelle Pierre Ricard.
— Où demeure-t-il, ce Pierre Ricard?
— Il a logé chez moi pendant près d'un an ; je ne lui ai jamais connu un autre domicile. Depuis environ quatre mois il a disparu tout à coup, m'abandonnant son enfant, et je ne sais ce qu'il est devenu.
— Que faisait-il quand il logeait chez vous?
— Rien.
— Rien, ce n'est guère. Il est donc riche?
— Il est pauvre comme .lob.
L'air sévère du magistrat s'accentua encore.
— Pourtant, reprit-t-il, il ne vivait pas de l'air du temps ; c'est vous qui le nourrissiez?
— Oui, monsieur.
— De quel genre étaient vos relations?
— C'était mon amant.
— Amant, amant!... Il y a un autre nom qui s'applique mieux à celte catégorie d'individus à laquelle appartient ce Pierre Ricard. Enfin, dans les derniers temps que vous nourrissiez le père et l'enfant. Vous vous étiez chargée de l'élever.
— Oui, monsieur; mais son père m'avait promis le mariage.
— C'était dans les choses possibles : à une femme comme vous, il faut un homme comme celui-là. Aviez-vous l'enfant depuis longtemps lorsqu'il vous a quittée?
— Depuis un mois seulement.
— Ce pauvre enfant vous gênait et était une charge pour vous, je le comprends; mais ce n'était pas une raison pour le faire souffrir et le maltraiter. Il fallait venir ici ou aller trouver un autre commissaire depoHce; l'administration de l'Assistance publique vous aurait depuis longtemps débarrassée de l'enfant.
— C'est ce que je me proposais de faire, monsieur le commissaire; mais j'espérais toujours que le père reviendrait.
— Croyez-vous qu'il ait quitté Paris?
— Je n'oserais pas l'affirmer, mais j'en suis presque sûre. « Il parlait souvent de m'emmener avec lui en Allemagne, oîi, disâit-i!, il
avait des amis.
— Comment l'avez-vous connu?
— C'est dans un bal que je l'ai rencontré pour la première fois.
— Et vous n'avez jamais rien appris sur ses antécédents, sur ce qu'il faisait avant de vivre avec vous ?
— Je lui ai fait souvent des questions à ce sujet, il ne me répondait pas.
— Avait-il un métier?
— Je ne saurais le dire. Mais il était tellement paresseux, que je crois bien qu'il n'a jamais travaillé de sa vie.
— Savez-vous s'il est né à Paris?
— Non, monsieur, je ne le sais pas.
Su leujuie se jeta entre Piurre et lui jjoiir détourueir le coup liouiiciile. (Page. 125j
Le commissairo de police se tourna alors vers l'enfant qui, assis maintenant sur les genoux de Chéron, s'était consolé.
— Quel Af^e peut-il avoir? dil-il, quinze ou dix-huit mois; pauvre petit, il est entré dans la vie par une mauvaise porte. Sa mère est morte, son jière l'abandonne; le voilà seul au monde. Commence-t-il à parler?
— Il dit déjà quelques mots, répondit la femme.
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LiV. 15. F- K'jy. <<)iUur. — Reproduction intvrilit*.
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— Comment s'appelle-t-il?
— Je ne sais pas s'il a été baptisé ; je lui ai donné le nom de son pëie, je l'appelle Pierre.
Le commissaire lit un signe et on emmena la femme.
— Eh bien 1 reprit le commissaire de police, nous allons envoyer le petit Pierie à l'hospice des enfants assistés.
Ces paroles firent tressaillir Chéron.
Depuis un instant, il était songeur; il réfléchissait ; toutes sortes de choses lui passaient par la lète.
— Si j'osais, si monsieur le commissaire de police me permettait... fit-il. • — Vous pouvez parler, mon ami; qu'avez-vous à dire?
— Eh bien! monsieur le commissaire, ça me fait de la peine que ce petit aille à l'hospice où il y eu a déjà tant. Je m'appelle Chéron et je demeure rue Sedaine, n" I), où ma femme est concierge ; vous pouvez pi'endre des renseignements sur nous, tout le monde nous connaît dans le quartier. Je suis pauvre, mais je gagne honnêtement ma vie avec mon étal de cordoiniier. On vous dira que je ne suis pas uri méchant homme et que mon épouse est aussi une bonne femme. Nous adorons les enfants, et nous n'en avons jamais eu. Conliez-nous celui-ci, donnezle nous ; nous relèverons de notre mieux et l'aimerons comme s'il était le nôtre. Nous avons économisés quelques sous, ce sera pour lui, un peu jdus tard, quand nous le mettrons à l'école. Vous pouvez être tranquille, allez ; chez nous il ne sera pas battu, pas même grondé.
Le commissaire paraissait très-ému.
— Je cfois en effet, dit-il, que l'enfant serait très-bien avec vous, mais je ne puis pas, de mon autorité privée, vous le confier. Il y a certaines formalités à remplir.
— Qu(! faut-il faire?
— Etes-vous connu du commissaire de police de votre quartier?
— Oui, monsieur'.
— Vous allez aller le trouver; vous lui déclarerez, comme vous venez de le faire ici, que vous désirez vous charger d(> l'enfant, et vous l(> prierez de vous donner un certilii^at constatant vnlfe id(Milité. l'endanl ce leuijis, l'enfant resti-ra ici. Quand vous reviendrez avec le certificat de votre commissaire de police, vous pourrez l'emporter. Je me chargerai de remplir les autres formalités.
Je vis arriver chez nous mon mari tout en nage : le cher homme avait couru
tout le long- dn chemin..
— Eh bien! idi bieji ' qu'y a-t-il donc? lui demandai-je.
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Tout en haletant, il me raconta la chose.
Vite, je mis un bonnet blanc, je jetai un fichu sur mes épaules, et, après avoir prié une voisine de "arder la loge en mon absence, nous courûmes chez le commissaire de police. Il nous donna aussitôt le ce.rlificat l'xiyé par son confrère, et nous prîmes une voiture pour arriver plus tôt à La Villette. (^e joui'-là était pour nous un vrai jour de fête.
Le commissaire ne lit plus aucune difficulté ; il nous donna l'enfant. Pauvre pi'lil, je ne l'eus pas plus tôt embrassé, qu'il me jela ses bras mignons aulour du cou. On voyait bien qu'il était plus souvent battu qu'embrassé. Quand je rentrai dans ma loge, le tenant dans mes bras, je ne saurais pas vous dire comme j'étais fière; une fortune ne m'aurait pas rendue aussi heureuse. Pensez donc : j'avais un enfant, un petit amour à aimer; je ne l'avais pas mis au monde, mais il était à moi tout de même. Le rêve de toute ma vie se trouvait réalisé. Je n'ai pas besoin de vous dire s'il fut aimé.
Les premiers jours il était timide, craintif, inquiet... Je crois l)ien, il n'entendait que de dures paroles et on le maltraitait constamment. Mais il se faniiliai'isa bien vite quand il vit qu'on lui parlait avec douceur et qu'on ne cessait pas de l'embrasser.
Son front s'éclaircit, et ses jolis petits yeux, où l'on voyait déjà tant d'intelligence, s'animèrent et se remphrent d'éclat. Il devint aimant, expansif, éveillé comme un linot et gai comme un pinson.
Au bout de trois mois on n'aurait pas cru que c'était le même enfant. Donc, chez les enfants comme chez les grandes personnes, le bonheur produit de ces eifets-là. Nous-mêmes, nous étions les plus heureuses gens de la création. Du matin au soir, en tirant son alêne, mon homme chantait à plein gosier connue un sansonnet. Moi, j'avais tant de joie que j'en étais comme grisée.
Je ne sais pas ce qu'est l'amour maternel, mais je ne crois pas qu'une mère puisse avoir plus de tendresse à donner (|ue je n'en avais pour notre petit Pierre. Vous me croirez si vous voulez, il y eut des jours où je me figurais qu'il était né de ma chair et de mon sang.
Je ne pensais plus (ju'à lui, je ne vivais plus que pour lui; je crois véritablement que j'aimais moins mon cher homme.
Notre petit Pierre nous a|ipela papa et maman.
Ce doux nom de maman faisait passer en moi des frissons de plaisir; il me proiiuait MO ravissement indéfinissable. .\h! je ne sais [las si vous êtes mèi-e, madame, mais il n'y a rien sur la terre qui puissi; autant charmer Idieille qim ce mol délicieux : maman!
Un jour, lin comjialriote de mon mari vint nous faire une visite. Il y avait ^iiii - — — ^^,. ....*■, mf§
bien deux ans que nous ne l'avions vu. A Paris on se perd facilemeiil de vue, el on est souvent plusieurs années sans se revoir, sans se rencontrer. Ce camarade de mon mari se nomme Fabrice ; il est encore de ce monde, lui.
— Tiens, fit-il étonné en voyant le petit Pierre, vous avez donc eu un enfant?
Naturellement, nous nous sommes mis à rire, mon mari et moi,
— Non, répondit enfin Chéron, c'est un enfant abandonné que nous avons adopté.
Et il raconta toute l'histoire à Fabrice.
— Oh! mais, s'écria tout à coup Fabrice, j'ai très-bien connu le père de ce petit-là. C'était un vrai chenapan, ce Pierre Ricard. Ainsi le gredin avait un enfant, et personne ne s'en doutait !
— Tu te trompes peut-être, Fabrice, répliqua Chéron ; il n'y a pas mal de chiens dans la rue qui s'appellent Azor
— Non, non, je ne me trompe pas, c'est bien mon Pierre Ricard. Et la preuve, c'est que je l'ai rencontré un soir hors barrière, du côté de La Villelte, il y a tout près de deux ans de cela, ayant une femme à son bras qu'il m'a dit être sa maîtresse. Il m'a même engagé à aller le voir, et il m'a donné le nom et l'adresse de la femme.
Or, ce nom, dont je ne puis me souvenir, était bien celui que la femme s'était donné devant le commissaire de police. Nous fûmes convaincus que le père de l'enfant était ce Pierre Ricard que Fabrice avait connu.
Comme vous devez le penser, nous lui fîmes beaucoup de questions. Voici à peu près ce qu'il nous apprit :
Pierre Ricard était un ouvrier et même un bon ouvrier tourneur. Il travaillait dans le bronze. 11 avait passé successivement dans Ions les ateliers, d'où on le renvoyait toujours pour cause d'inconduite. Il débauchait les autres ouvriers et les détournait de leur devoir. Il était comme une brebis galeuse dans le troupeau. On ne veut pas de ça dans les ateliers. Les patrons ont des commandes, des marchandises à livrer au jour convenu : il faut que l'ouvrage se fasse. Laisser les ouvriers se mettre en débandade, ce n'est pas le moyen de contenter le client et de faire des affaires. Et puis, quand au lieu de travailler les ouvriers vont au cabaret, la famine entre au logis; la femme pleure et les enfants crient.
Pierre Ricard était un fainéant, un gourmand, un ivrogne, le pire des mauvais sujets ; il s'arrangea si bien qu'on ne voulut plus de lui nulle jiarl. C'est probablcmiMit ce qu'il désirait. Comment fit-il alors ])(>nr vivre? Cela se devine trop, il fréquentait les bals et autres mauvais lieu.Koù la jeunesse se perd. Assez
LES DEUX BEliCEAUX 117
beau garçon, paraît-il, Pierre Ricard trouvait facilement le moj'en de satisfaire sa passion pour les femmes; mais quelles femmes !... C'est d'une de ces maliieun'uses créatures qu'il eut son fils. Dire de laquelle est impossible, car Pierre Ricard ne gardait pas longtemps la même femme.
Louise écoulait tout cela avec un calme apparent, mais son cœur souffrait cruellement.
— Ce M. Fabrice, qui le connaissait si bien, ne vous a-t-il pas dit qu'il s'était marié ? demanda-t-elle.
— Il nous a, en effet, parlé de cela, comme d'un bruit qui a couru. Parmi les gens qui connaissaient Pierre Ricard, les uns disaient : Il est marié, les autres répondaient non. On n'a jamais su la vérité. Est-ce que vous croyez qu'il était réellement marié?
— Je ne sais pas, répondit Louise.
— n ne l'était pas, allez. Quelle est donc la malheureuse qui aurait voulu d'un homme pareil?
Louise laissa échapper un soupir.
— Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas? fit la mère Chéron.
Bref, voilà comment nous avons appris ce que le commissaire de police ne put découvrir. Comme de juste et de raison, nous ne sommes pas allés crier cela .sur les toits; nous l'avons gardé pour nous.
C'est encore par Fabrice que, dix ans plus lai-d, nous avons su que Pierre Ricard était passé en cour d'assises, et qu'on l'avait condamné à je ne sais combien d'années de travaux forcés. IMais en voilà assez sur ce misérable, dont nous n'avons jamais entendu parler depuis.
Notre petit Pierre poussa comme un champignon, et en même temps qu'il grandissait, il devenait fort et gentil à croquer, et son intelligence se développai it (]iie c'était merveilleux.
— 11 a, pour apprendre, une facilité étonnante, nous disait souvent son maître d'école ; s'il était poussé aux écoles, on en ferait un savant.
Ah! si nous avions eu de la fortune, nous l'aurions mis à Charlemagne, puis à l'ikole polytechnique, et il serait aujourd'hui ingénieur des ponts et chaussées. Il n'allait pas à la mutuelle; nous l'avions placé dans le meilleur externat du quartier, où nous payions d'abord cinq francs par mois, puis sept, puis neuf francs. Nous ne pouvions pas faire davantage.
Mais Pierre sut si bien profiter des leçons qu'on lui donnait, qu'il devint tout de même très-instruit, car ce que persoime ne sait, c'est qu'il est réellement très savant. Par exemple, il s'en est donné de la peine ! Il a toujours étudié, et il-
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étudie encore maintenant. En a-t-il passé des heures sur ses livres! Ce n'est rien de le dire. Et le plus joli, c'est que tout ce qn'il sait, il l'a appris presque seul .
Quand il eut quatorze ans, il nous dit :
— Je voudrais apprendre un état.
— Quel état veux-tu? lui demanda Chéron.
— Je crois que celui de serrurier me plairait.
L'enfant avait souvent entenau pa""ler serrurerie par un brave homme du nom de Guérin, qui venait de loin en loin à la maison, et qui avait de l'enthousiasmo pour son métier.
Chéron fit un peu la grimace ; il aurait préféré pour Pierre un état moins dur et plus artistique : comme graveur sur métaux, bijoutier, ou compositeur typographe, ou horloger.
Mais l'enfant avait son idée : nous le mîmes chez un serrm'ier.
Au bout de six mois il commença à gagner. Quand il eut fait ses quatre ans d'apprentissage, car il voulut apprendre tout ce qui concerne la partie, son patron nous dit :
— Pierre est aujourd'hui mon meilleur ouvrier.
Deux ans plus lard, le serrurier en question vendit son établissement après avoir fait sa fortune. Son successeur, homme grossier et même brutal, déplut à Pierre. 11 quitta la maison, déclarant qu'il ne voulait pas travailler pour un patron qui considérait ses ouvriers comme des bêtes de somme.
Mon pauvre homme venait de mourir, et Pierre se trouvait sans travail, car fier comme il est, il lui répugnait d'entrer dans la première maison venue. Nous avions heureusement quelque chose devant nous. Malgré cela, il élait soucieux : il sait que les épargnes disparaissent vite dans les jours de chômage.
Ce monsieur Guérin, dont je vous ai déjà^parlé, — le cher homme a été enterré il y a quelques jours, — apprit, je ne sais comment, que Pierre était sans ouvrage. 11 vint le prendre un matin et il l'emmena. Quand Pierre revint le soir, il était tout joyeux. Il me dit :
— J'ai fait aujourd'hui ma première journée chez M. Corbon, où le papa Guérin est contre-maître. Quand le patron eut vu ce que je sais faire, il m'a dit tout de suite que j'aurais six francs par jour. La maison Corbon est une des premières di- Paris, nous voilà tranquilles pour toujours.
11 ne se trompait pas. Depuis, il n'a plus été un jour sans travailler. Après avoir gagné au début six francs et sept francs, sa journée est aujourd'hui de neuf francs.
Quand je \ous dis qu'il a toujours travaillé depuis près de cinq ans qu'il est chez M. CorLon, je ne parle pas de mauvais jours de la guerre. Alors tons les ateliers étaient fermés, et les ouvriers, jeunes et vieux, comme les patrons, allaient aux mairies demander un fusil pour défendre Paris. Pauvres et riches, bourgeois et ouvriers, tous s'armaient contre les Prussiens. On ne songeait plus à hàtir des maisons ; au contraire, on démolissait celles qui étaient trop près des fortifications. Il n'y avait plus d'architectes, plus de maçons, plus de couvreurs, plus de charrons, plus de plâtriers, plus de menuisiers, plus de serruriers, plus do peintres, tous étaient soldats... Mais si vous étiez à Paris alors, vous avez vu cria. Eh bien, vrai, ce n'était pas gai du tout.
Les Prussiens sont venus, il.= ont entouré Paris d'un cercle de fer, et, n'osant pas s'en approcher de trop près, de loin avec leurs gros canons ils lui ont envoyé des bombes. Et, comme si ce n'était pas suffisant pour assouvir leur rage, ils ont brûlé Saint-Cloud.
Paris, la ville du monde entier, affamée, a failli mourir de faim. Et toute l'Europe a vu cela sans oser pousser un cri d'horreur !
Il y a encore des gens qui disent que l'on n'a pas su faire, que si la défense eût été bien dirigée, on aurait repoussé les Prussiens et que pas un ne serait sorti de France. Pierre ne pense pas comme ceux-là ; il croit qu'on a fait tous les efforts possibles et qu'on n'a manqué ni de bonne volonté, ni d'énergie, ni de talent. Pourtant il admet que le patriotisme n'a pas été le même partout en France.
Lui, il a fait son devoir. Comme mobile, il était au Bourget, il était à Champigny. Il s'est bien conduit, le cher enfant, puisque de sergent qu'il était on voulut le faire sous-lieutenant après la malheureuse affaire du Bourget. Il refusa. Je n'ai pas besoin de vous dire pourcjuoi : il savait qu'il porte le nom d'un forçat.
A Chamj)igny, il reçut une halle \h, dans l'épaule. Cette fois on voulut lui donner la croix : il ne l'accepta point, toujours pour la même raison.
Nous demeurions déjà dans cette maison, et c'est là, dans sa chambre, que je l'ai soigné pendant plusieurs mois. Quand il fut complètement guéri, les jours douloureux de la Commune étaient passés, Paris commençait à respirer, et il fut nu des prenii( rs qui rentrèrent dans les ateliers.
Voilà toute l'histoire de mon cher Pierre, madame, acheva la mère Chéron ; vous av'»z pu voir, par ce que je viens de vous dire, que le fils de Pierre I{ii;inl ne ressemble guère à son père.
De grosses larmes roulaient dans les yeux de Louise. Quelque chose d'étrange se passait en elle