UN DEMON
La mère Chérou aimait à causer. Une fois par hasard, trouvant roccasioii de raconter l'histoire de Pierre, elle en avait profité. En parlant de hii, elle s'était distraite un instant et avait oublié son inquiétude.
L'horloge accrochée au mur de la salle à manger sonna neuf heures. La vieille femme se leva.
— Non, non, s'écria-t-elle, ça n'est pas naturel; il est arrivé malheur à mon enfant!
Louise absorbée dans ses pensées, sursauta comme une personne dont on interrompt brusquement le sommeil, et se dressa sur ses jambes.
La mère Chéron ayant ouvert la fenêtre se penchait en dehors. Ne voyant rien dans la rue et n'entendant aucun bruit insolite, elle se mit à marcher dans la chambre en proie à une agitation fébrile.
— M. Pierre ne rentrera probablement pas pour dîner, dit Louise. Je regrette de ne pouvoir l'attendre plus longtemps ; mais, comme je désire absolument le voir, je reviendrai prochainement.
— Oui, si cela vous fait plaisir, revenez, répondit la mère Chéron.
Elle prit la lampe et accompagna la visiteuse jusqu'à sa porte.
Louise descendit l'escalier rapidement. Elle avait la tête lourde, la poitrine fortement oppressée. Quand elle se trouva dans la rue, le grand air la soulagea un peu; elle respira bruyamment.
— Mes pressentiments ne pouvaientpasmetromper, se dit-elle. Ainsi, c'est lui, c'est bien lui!... Ouvrier, ouvrier, le vrai vicomte de Lucerolle!... Et il ne sait rien, il ne se doute de rien, il se croit le iils de Pierre Ricard... Ah ! j'aurais bien voulu le voir...
Puis, se reprenent aussitôt :
" — Non, il est préférable que nous ne nous soyons pas rencontrés; il m'aurait questionnée, il m'eût fallu lui répondre, je me serais peut-être trahie... C'est singulier, je n'avais pas du tout songé à cela. Non, non, il ne faut pas qu'il me voie. J'ai appris ce que je voulais savoir, cela suffit. Maintenant, que vais-je faire? quevais-jc faire.
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Il se Jeta sur moi comiue uaa bâte féroce sur sa vicUme. (Pajja Ul.)
Sa tftte s'inclina sur sa poitrine.
Après un moment de silence, elle reprit tout haut :
•- Oh! c'est horrible!
Inc femme qui l'entendit se retourna en disant :
— Tiens, qu'est-ce qu'elle a donc celle-là?
LiV. 10. f- nojr, Mitvar. — n«pro4uclion intfrdiu
Louise était sur le boulevard Vollaire. Elle arrêta un fiacre qiii passait, et se jeta dans la voiture eu donnant au cocher le nom de la rue et le numéro de l'hùtcl de Lucerojle.
La scène du cabaret, que nous avons racontée, devait avoir un dénouement. 11 ne suffisait pas à Robin d'avoir calomnié Pierre et troublé la tranquillité de Thibaut en lui faisant croire que sa jeune femme le trompait indignemenl. Ce n'était pas assez pour satisfaire sa haine, elle voulait autre chose.
Si méchant que fût Robin, il n'avait pas osé, pourtant, pousser Thibaul à commettre un meurtre. Mais il avait fait naître en son cœur le désir de la vengeance, et il n'épargnait rien pour alimenter la colère de son trop crédule ami jusqu'au jour oh. elle ferait explosion.
Il lui avait conseillé de dissimuler, de ne rien laisser deviner à sa femme, lui promettant qu'il ne tarderait pas à la surprendre chez lui avec son amant, im soir qu'ils le croiraient en train de s'enivrer chez le marchand de vin.
— Vois-tu, lui dit-il, il faut que tu lui donnes une danse complète et qu'il s'i n souvienne long-temps.
— Je le tuerai comme un chien enragé, répondit Thibaul d'une voix sourde, pendant qu'une lueur sombre passait dans son regard.
— fiaste ! reprit Robin en regardant obliquement son ami, une femme ne vam pas qu'on tue un homme pour elle. Ça dérange, l'existence, on a affaire avec la justice, on passe en cour d'assises et, quand même on serait acquitté, ça gène pour plus tard.
— On voit bien que tu n'es pas marié, toi, répliqua Thibaut.
— I']t je n'ai pas peur que l'envie m'en vienne. Prendre uiu; femme ]i(iiir qu'elle passe ses doigts dans les cheveux d'un autre et qu'elle fasse de vous la risée des camarades, c'est trop bête!
Thibaut serrait les poings et grinçait les dents.
— Ça va bien, ça va bien, se disait Robin.
— Robin, ça ne peut pas durer longtemps comme ça, reprit l'ivrogne, je veux me venger, il faut que je me venge!
— Certainement. Seulement prends patience, attends l'occasion, elle viendra bientôt, il faut que tu lui casses une pu Ik' ou une aiie.
— Non, je veux le tuer, je le luerai!
— Dame, si ça te fait plaisir ! Mais, lu sais, Thibaut, pas de bêtises ; si tu lui fais son alfaire, il faudra te souvenir que je ne l'ai jamais conseillé de jouer du couteau.
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Le misérable avait la prudence des scélérats.
Depuis quelques jours, les deux amis avaient cessé d'aller chez le marchand de vins que fréquentaient plusieurs autres ouvriers de la maison Corbon. Ils se donnaient rendez-vous et passaient leurs soirées à boire et à jouer aux caries dans un cabaret, sorte de bouge noir et enfumé de la rue des Trois-Couronnes, dans laquelle demeurait Thibaut. Ils avaient choisi leur place à une table près de la fenêtre, dans une espèce de salon à l'entre-sol. D'un seul coup d'œil, ils pouvaient tout voir dans la rue.
Aucun des habitués du bouge ne se doutait que ces deux joueurs de pique' ; charnés, qui buvaient au point de ne plus se tenir sur leurs jambes, jouaient en même temps le rôle d'espions.
Le soir où la mère Chéron, attendant Pierre, racontait à Louise l'histoire du jeune homme, Robin et Thibaut, placés à leur poste d'observation, virent passer l'ierre devant la fenêtre du cabaret.
— C'est lui, dit Robin à voix basse.
— Je l'ai reconnu, fit Thibaut.
— Voyons où il va.
Tous deux se dressèrent et collèrent leur visage aux vitres.
— Yois-lu ? demanda Robin.
— Oui.
— Il entre dans la maison où tu demeui'es; eh bien, es-tu convaincu, mainte nanl?
— Thibaut lit entendre une sorte de grognement. Il était devenu pâle comme un mort, un tremblement nerveux secouait ses membres.
Il allait s'élancer hors de la salle ; Robin le retint.
— Pas encore, dit-il, tu n'as pa-; besoin de te presser, il ne quittera pas la femme avant une demi-heure. Avant lout, il faut boire.
— (Jui, buvons.
— Garçon! f^arçon! appela Robin.
Le garçon accourut.
— De l'absinthe, commanda Robin, apportez le litre.
El quand le lilre fut sur lable, Robin remplit le verre de Thibaul jusqu'au bord. Le malheureux avala d'ini seul Irait l'allreuse liqueur verle.
— Ça le donnera du cœur, dit Hoidn.
— J'en ai, va, sois Iranquillle.
Tu as fait une seconde clef pour la serrure de ta ])orte; l'as-Lu sur loi?
— Oui.
— Ta femme sait-elle que tu as une double clef?
— Non.
— Alors, c'est parfait.
Thibaut se leva.
— Encore un verre, dit le tentateur en saisissant la bouteille.
— La moitié seulement, répondit Thibaut.
Robin versa. Thibaut but encore ce qui était dans son verre jusqu'à la dornière goutte.
— Maintenant, reprit Robin, tu peux marcher. Arrange-le bien : une bonne raclée comme c'est convenu.
Les lèvres de Thibaut se crispèrent, et il eut un regard sinistre.
— Je sais ce que j'ai à faire, grommela-t-il d'une voix creuse, en laissant voir la lame effilée d'un couteau qu'il tenait caché sur sa poitrine.
D'un bond, il s'élança dans l'escalier, qu'il descendit quatre à quatre.
Debout devant la fenêtre, Robin le vit traverser la rue en courant.
— L'absinthe va produire son effet, murmura le misérable. Puis, frottant ses mains l'une contre l'autre :
— Ah! ah! ajouta-t-il, dans un instant nous allons rire.
Thibaut occupait au quatrième étage un petit logement d'ouvrier, composé d'une chambre à coucher, d'une cuisine et d'une salle à manger où il y avait un petit lit dans lequel coucliail l'ainé de ses trois enfants, âgé de quatre ans et demi.
Après avoir monté rapidement rcscaUer, Thibaut s'arrêta devant sa porte, sur le palier, afin de reprendre haleine et aussi pour tâcher de surprendre quelques paroles prononcées à l'intérieur. II n'entendit rien.
— Les infâmes, se dit-il, ils sont dans la chambre.
Il ouvrit doucement la porte et la referma sans bruit. Alors il sortit son couteau de sa poitrine, et, après s'être assuré qu'il le tenait d'une main ferme, il traversa la salle à manger à pas de loups, et se précipita dans la chambre à coucher.
Il faisait encore jour. Pierre, assis sur une chaise, près de la fenêtre, tenait deux enfants sur ses genoux; le troisième dormait couché sur le lit. La jeune femme était debout, appuyée contre un meuble à moitié pourri, qui avait la prétention de ressembler à une commode.
En voyant apparaître son mari, le regar délincelant de fureur, la main armée
d'un couteau, elle jeta un cri perçant. Une lumière rapide se fit dans son cerveau; elle comprit tout et vit que la vie de Pierre était menacée.
Celui-ci ayant laissé glisser les enfants sur le carreau s'était levé.
Thibaut poussa une sorte de hurlement et bondit sur Pierre, brandissant son couteau.
Heureusement, sa femme guettait tous ses mouvements; elle eut le temps de se jeter entre Pierre et lui et de saisir le bras homicide. Le coup changea de direction, et la lame effleurant seulement l'épaule du jeune homme, en déchirant l'habit frappa dans le vide.
Thibaut tomba sm* ses genoux; mais il se releva aussitôt, les yeux injectés de sang, les lèvres écumantes. Une seconde fois l'arme terrible menaça la poitrine de Pierre. La jeune femme se jeta de nouveau sur son mari et le saisit à bras-lecorps par derrière. Alors il tourna sa fureur, sa rage contre sa femme. Les sons rauques qui sortaient de sa goi'ge ressemblaient à des rugissements.
— Coquine, Jeté tuerai aussi, criait-il, je vous tuerai tous les deux; il me faut votre vie, je veux me rouler dans votre sang!
Et il cherchait à se retourner pour frapper plus sûrement.
A ce moment, l'homme était devenu une bête féroce.
Cependant, Pierre, revenu de sa stupeur, vint à son tour au secours do lajfune femme. Ayant pu saisir le bras de Thibaut, il parvint aie désarmer.
La jeune femme rassurée le laissa Ubre. Mais, à la vue du couteau qui de sa main était passé dans celle de Pierre, l'ivrogne eut peur; il s'imagina que son ennemi, devenu le plus foi't allait se mer sur lui et le poignarder. II promena autour de lui son regard farouche et s'élança vers la porte pour s'enfuir.
Sa femme se dressa devant lui.
— Arrête, malheureux, lui dit-elle, arrête!
Il voulut passer. D'un geste impérieux elle le força à reculer.
Pierre, tenant toujours le couteau, restait immobile à la même place.
LA KEMMK DE L OUVRIEB
Les deux enfants, blottis dans un coin, poussaient des cris lamentables. Le troisième, réveillé en sursaut, s'était assis sur le lit et regardait curieusement ce qui se passait dans la chambre.
La jeune femme fit deux pas en avant, et, le bras tendu, les yeux pleins d'éclairs fixés sur son mari, elle lui dit d'une voix frémissante :
— Mauvais mari, mauvais père, il ne te manquait plus que d'être un assassin !
— Hein, tu dis, tu dis? bégaya Thibaut.
— Je dis que tu es un mauvais mari, un père dénaturé ; je dis que tu es un misérable; entends-tu, Thibaut? un misérable !
— C'est toi qui es une misérable, c'est toi !... Si je suis un mauvais père, un mauvais mari, c'est la faute... c'est parce que tu Le conduis mal, parce que tu as des amants!
La jeune femme se redressa superbe de colère et d'indignation.
— Thibaut, lui cria-t-elle d'une voix éclatante tu insultes la mère de tes enfants, lu es un lâche ! un lâche !
Puis se tournant vers le jeune homme, qui restait là, sans doute, pour proléger la mère et les enfants contre la fureur du mari, elle lui dit :
Yous l'avez entendu, M. Pierre, voilà ce qu'il pense de moi, voilà comment
il me traite. Quelle honte ! quelle honte!
— Thibaut n'est pas méchant, dit le jeune homme, il n'est qu'égaré et en ce moment il est fou !
Il est toujours là, le beau Pierre, il ne s'en va pas, dit Thibaut d'un (on sar-
castique ; c'est ton amant, il reste pour défendre sa maîtresse.
— Malheureux ! s'écria-l-elle, ce n'est donc pas assez de moi, il faut aussi que lu insultes les autres?... Mais il n'y a donc plus rien de bon en toi, lu es donc devenu tout à fait un monstre!... Ah! contiuua-l-elle avec véhémence, qu'il soit à jamais maudit le jour où tu es entré chez ma pauvre mère la première fois. Nous ('■Lions pauvres, nous gagnions bien durement notre pain de chaque jour, mais nous étions heureuses tout de même; je ne savais pas encore ce que c'élail que souffrir. Ma mère crut que tu étais bon et honnête, et comme tu lui jurais que Ln m'aimerais, que tu me rendrais heureuse, elle m'a dit, pour mon malheur : « Épousc-le. » Ah! si elle vivait encore, si elle voyait ce qui se passe aujourd'hui, pauvre mère! que dirait-elle!... Comme moi, elle se repentirait amèrement de sa crédulité.
Les sanglots lui coupaient la voix.
An liont d'un instant il reprit :
llélas! ma mère ne pouvait pas deviner l'avenir; tous les hommes ne sont
pas méchants, et elle le croyait bon. Loi... Tu nous a Irompées, Thihaul! Lu nous a Irompées! El pourLanl, non, lu n'élais pas alors ce que tu es mainlenanl, un joueur, un débauché, un ivrogne... C'esL seulement depuis deux ans, depuis deux
LES DEUX r.EItCEAUX
ans que jemeurs de douleur!... Mais qui donc t'a changé ainsi? Quel est donc ce mauvais génie qui pèse sur ta destinée, la mienne et celle de nos enfanis?... Ah ! ce Robin, ce misérable Robin!
— Robin est mon ami.
— Cet homjne, ton ami, oh!... fU-elle avec ironie.
— Oui, Robin est mon ami, et je ne veux pas qu'on dise du mal de lui. -
— Oh! l'aveugle, l'insensé... il ne voit rien, il ne comprend pas... Non, il ne voit pas que cet homme est le démon acharné à sa perte.
Thibaut haussa les épaules.
— Non, reprit-elle avec énergie, il ne comprend pas que Robin, que cet infâme le conduit, le pousse vers le mal. Thibaut, Robin ne sera conlent que le jour on il t'aura fait jeter dans une prison et que tes enfants et ta femme seront morts de misère!... Tout à l'heure, quand tu es rentré, si, ivre d'eau-de-vie et d'absinthe tu n'avais pas chancelé sur tes jambes, lu enfonçais la lame de ton couleau dans la poitrine de M. Pierre, monseulami, le soutien de mes enfants... Et après, continua-t-elle en pleurant, où serais-tu allé? dis, où serais-tu ailé? Au bague, malheureux, au bag-ne!...
Elle s'arrêta pour essuyer son visage baigné de larmes.
Thibaut, qui commençait à se dégriser, baissa la tête.
Les enfants, toujours dans le coin de la chambre, ne poussaient plus de cris d'épouvante, mais ils pleuraient de voir pleurer leur mère.
Après un moment de silence la jeune femme reprit :
— C'est Robin qui te monte la tête, c'est lui qui t'entraîne au cabaret, qui le détourne de ton devoir et qui, ce soir, amis dans ta main le couteau dont In voulais frapper M. Pierre. Ne me dis pas non, j'en suis sûre! Robin déteste M. Pierre parce que M. Pierre est honnête et qu'il est un misérable, lui. Il déteste M. Pierre parce que M. Pierre est bon pour moi et mes enfants cl que Robin me hait; oui, il me hait, et quand il t'appelle son ami, il ment, car il le hait aussi, toi... Pourquoi? Tu ne le sais pas. Maisj(ï le le dirai tout à l'heure; aujourd'hui, je veu.'c que lu saches tout.
Robin, cet infâme que tu appelles Ion ami, t'a dit : « Pierre est l'amant de ta fenuiKs; si lu le surprends chez loi avec elle, lu peux h; tuer, il ne t'arrivera rien : la loi ne condamne pas le mari qui tue l'amant de sa femme ! » M. Pierre, mon amant! lui ! lui!... Ah! la calomnie et la méchanceté de certains hommes ne respectent rien !
Thibaut, je ne sais pas si M. Pierre pfMirra oublier ton insulte, mais c'est à genoux, lu entends, â gi^noux devant lui, (|m' tii dois lui diMUiuidiT pardon I
-**";!>, Jt
Maintenant, écoute : je vais te dire ce que M. Pierre a été, ce qu'il est encore pour moi et ce qu'il a fait pour tes enfants :
Pour les pauvres gens, tous les hivers sont rudes à Paris, et quand la femme ne peut pas travailler parce qu'elle a de petits enfants à soigner et que le mari laisse chez les marchands de vin sa paye du samedi, c'est l'effroyable misère qui entre dans les ménages. Les enfants presque nus, hâves, décharnés, se roulent, grelottant de froid, devant l'âtre sans feu et à grands cris demandent à manger, pendant que la mère, qui ne peut même plus nourrir son dernier né, parce que son sein s'est tari, pleure et se tord les bras de désespoir devant la huche sans pain. Ce tableau est horrible, n'est-ce pas, Thibaut? Eh bien, je l'ai eu ici sous les yeux peut-être plus sombre, plus sinistre encore.
L'hiver dernier, au moment du plus grand froid, tu m'as laissée sans bois pour réchauffer les membres glacés, engourdis de tes enfants, sans jiain pour apaiser leur faim et leurs cris, et pendant plus d'un mois, voyant tout cela ou ne le voyant pas, peut-être, tu as bu au cabaret tout l'argent que tu gagnais... Tes enfants n'ont pas mangé pendant trois jours, et moi pendant cinq jours. Nous devions mourir de faim et de froid tous les quatre — peut-être eût-ce été un bonheur en présence de l'avenir que tu nous promets — si la Providence n'avait pas veillé sur nous.
Croyant que mes enfants et moi nous n'avions plus qu'une nuit à vivre et qu'en rentrant ivre le matin, tu nous trouverais sans vie, je m'étais couchée de bonne heure, et je tenais mes trois pauvres innocents dans mes bras, sur mon sein, cherchant vainement à les réchauffer.
I (iiit à coup j'entendis qu'on frappait h. la porte. C'était un samedi. Je pensai que c'était toi cl me figurai que, pris par le remords, tu m'apportais l'argent de ta semaine. Je poussai un cri de joie et me jetai à bas du lit... J'allais pouvoir sauver mes enfants !... Je ne sais plus de quel haillon je m'enveloppai, je courus à la porte et j'ouvris. Ce n'est pas toi, Thibaut, ce n'est pas toi, qui m'apportait la vie de mes enfants !... C'était lui, c'était M. Pierre. Une vieille dame, sa mère, l'accompagnait. Elle portait un panier pbùn de provisions : il y avait du pain, de la viande cuite, un poulet sortant de la broche et du bouillon gras tout chaud dans une boîte de fer-blanc.
— Madame Thibaut, me dit M. Pierre, j'ai appris aujourd'hui votre douloureuse situation, et je viens vous dire de ne pas désespérer. Thibaut n'est pas méchant, il n'est que faible ; il écoule les mauvais conseils et se laisse trop fncicilement entraîner ; mais il reconnaîtra ses torts envers vous et il rentrera dans le chemin du devoir. En attendant, il ne faut pas que vous et vos chers petits enfants mouriez de faim. \'ous accepterez d'un ami, d'un frère, à qui de pauvres gens ont fait aussi du bien autrefois, ce qui vous est nécessaire *n ce moment.
Seotant ses jambes fléchir, elle se laissa tomber dan? un fauteuil. (Page 137.)
J'écoutais toute honteuse et toute tremblante et je no trouvais pas même une psu-ole pour remercier.
Pendant ce temps, la mère de M. Pierre avait mis les provisions sur la lablo tt pris dans le buffet des assiettes et des couverts.
— Allons, me dit-elle, je vais vous aider à habiller les eiilaiils, et tout de suite on fera la dînette.
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LlV. 17. F Roy, Mileor.
.^ttis:
Au même instant un homme entra, ployant sous sou crochet chargé de bois.
M. Pierre alluma le feu lui-même, et c'est à sa grande clarté, en nous réchauffant, que les enfants et moi avons mangé le pain de la charité.
Quand M. Pierre fut parti, je trouvai-là, sur la cheminée, soixante trancs.
Depuis ce jour-là, Thibaut, M. Pierre est revenu nous voir de loin en loin, chaque fois qu'il pensait que les enfants pouvaient avoir besoin de quelque chose.
Il est revenu, Thibaut, parce que, continuant la déplorable existence, je me trouve, hélas ! souvent encore sans argent st sans pain. Et c'est lui qu'un misérable ose calomnier ! Et c'est lui, Thibaut, lui, le protecteur, le sauveur de les enfants, que tu as voulu assassiner!
Une fois encore, la je|ine femme essuya ses yeux. En parlant, ses cheveux s'étaient dénoués; ils tombaient épars sur ses épaules. Vue ainsi, avec sa pûleur, de grosses larmes coulant sur ses joues et sa poitrine haletante, elle représentait une sublime personification de la Douleur.
Thibaut, immobile, ployé en deux, tenant sa tête dans ses mains, était comme pétrifié. Une émotion violente qui s'était emparée de lui avait achevé de dissiper son ivresse. Il avait entendu et compris. Foudroyé par les paroles de sa femme, il se sentait écrasé.
Cependant il se redressa, et ses yeux, fixés sur la pauvre mère, semblèrent l'implorer.
— Lucie, balbutia-t-il, Lucie, c'est donc moi qui suis un misérable ! Puis jetant un regard du côté de ses enfants :
— Oh ! oh ! oh ! fit-il.
Et il se pi'it à sangloter.
— Le malheureux est vaincu, terrassé, se dit Pierre ; la leçon a été bonne.
— Maintenant que tu connais M. Pierre, reprit la jeune femme, que tu sais ce qu'il a fait pour les enfants, je vais le dire ce que vaut Robin, malgré la répugnance que j'éprouve à parler de cet.homme que tu ne crains pas d'appeler ton ami.
Robin m'accuse d'avoir un ou des amants, il cherche à ternir ma réputation d'honnête femme. Pourquoi cela, Thibaut? Ah ! tu ne t'en doutes pas... Eh bien, Robin, sans respect pour un camarade d'atelier, sans respect pour la mère de trois enfants, dont le dernier tétait encore. Robin m'a poursuivie de ses propositions outrageantes.
— Quoi ! s'écria Thibaut atterré, Kobin a osé l'insulter, toi, ma femme?
— Oui. El si je ne suis pas aujourd'hui une mère sans pudeur, une épouse
ûéfrie, une créature avilie, ce n'est pas sa faute... A ses odieuses paroles je n'ai pas seulement répondu avec indignation ; j'ai repoussé l'infâme avec mépris, avec dé.uoùt! Yoiià pourquoi il me hait, et il te hait aussi, toi, parce que je suis restée fidèle à mon devoir !
S'autorisant de ce titre d'ami que tu lui donnes encore, bien que je l'eusse chassé d'ici comme un misérable, il a eu l'audace d'y revenir un soir qu'il t'avait laissé ivre-mort, couché sous la banquette d'un cabaret. Il se jeta sur moi comme une bête féroce sur sa victime, espérant qu'il parviendrait à assouvir son ignoble passion en employant la force et la violence.
— Le traître ! le lâche ! dit Thibaut d'une voix sifflante. Puis se rapprochant de sa femme :
— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? lui dcmanda-t-il.
— 11 y a des choses tellement abjectes et viles, qu'une femme n'ose pas toujours dire à son mari, répondit-elle. Et puis je connais la brutalité de Robin : je craig'nais que tu ne lui cherchasses querelle et qu'il ne te donnât un mauvais coup. Il fallait une circonstance comme celle-ci pour me décider à t'ouvi'ir les yeux. J'essaie une dernière fois de te ramener au bien et de rendre leur père h mes pauvres enfants.
Les yeux de Thibaut se portèrent encore sur le coin de la chambre où les deux aînés, accroupis, se tenaient dans les bras l'un de l'autre.
— Je n'ai pas achevé, poursuivit la jeune femme, écoute. Pendant que je me défendais contre les brutalités de Robin, appelant vainement les voisins h mon secours, on frappa violemment à la porte. Robin eut peur, il me lâcha. Je m'élançai vers la porte. M. Pierre entra. Il avait eu l'heureuse idée de venir nous voir ce soir-là. J'étais sauvée!... M. Pierre avait entendu mes cris; en voyant Robin, il devina ce qui venait de se passer.
Sans dire un mot, pondant que les enfants entouraient ses jambes de leurs petits bras, M. Pierre montra la porte à Robin; et Robin, honteux, baissant la tête, s'en alla tout en grognant comme un chien auquel on a pris l'os qu'il rongeait.
Je t'ai dit pourquoi Robin nous haïssait tous les deux ; tu dois comprend;'e, maintenant, pourquoi il hait aussi M. Pierre.
Jusque-là, Thibaut n'avait pas osé tourner son regard du côté du jeune homme. En présence de cette nature loyale, de ce grand cœur, dont la générosité et le dévouement connus était cependant si diversement appréciés dans les ateliers, le malheureux sentait toute son indignité.
Mais, comme le pensait Pierre, si la leçon avait été forte, elle devait pioijuire d'excellents effets.
Les alius de Feau-de-Yie, de rabsinthe et autres liqueurs dangereuses n'avaient pas encore détruit rintelligence de Thibaut, ni étouffé en lui tous les bons seritimont:!i. Les paroles de sa femme avaient profondément remué son cœur en le frappant comme un anathème. L'impression fut terrible, elle ne pouvait manquer d'être durable.
Cet homme était plus faible que méchant. Subissant l'autorité de conseils pernicieux, entraîné par une sorte de vertige, il était plutôt inconscient que réellement coupable. Que d'hommes lui ressemblent ! C'est à ceux-là qu'il faut tendre la main et dire : « Si vous continuez à suivre cette l'oute, vous vous perdez ; si vous venez par ici, vous vous sauvez et vous restez des hommes !
Voilà ce que Thibaut comprit. Il lui sembla qu'il venait de se réveiller subitcinent, sortant d'un épouvantable cauchemar.
Les yeux humides, une profonde tristesse dans le regard, il s'approcha du jeune homme.
— Monsieur Pierre, lui dit-il dune voix tremblante, je vous ai méconnu, et, tout à l'heure, comme un fou, comme un misérable, je voulais vous tuer. Tenez, je suis un brigand et je n'ose pas vous demander pardon; je sens que je ne le mérite pas... Je ne vaux rien, oui, je ne vaux rien; mais je n'oublierai jamais que vous avez défendu ma femme, et que, quand je mangeais tout mon argent au cabaret, \i)us empêchiez mes chers petits de mourir de faim !
— Thibaut, répondit Pierre, j'ai dit souvent à votre femme que vous n'étiez pas un méchant homme ; vous avez écouté de mauvais conseils, voilà tout. Je ne veux pas me souvenir de ce qui vient de se passer ici ; je vous pardonne, Thibaut, je vous pardonne, et je vous tends la main.
Thibaut saisit la main de Pierre et la serra fortement en disant ce seul mol :
— Merci !
— Maintenant, Thibaut, reprit le jeune homme, avant que je ne vous quitte, faites la paix avec votre femme, qui a grand besoin d'être consolée ; embrassezla, et embrassez aussi vos enfants.
ThiJjaut se tourna vers sa femme.
. — Lucie, lui dit-il, je ne chercherai pas querelle à Robin ; je sais ce qu'il vaut, cela me suffit. Je ne le suivrai plus chez le marchand de vin. Ah ! je suis bien coupable, et pourtant je t'aime, ma chère femme, et j'adore mes enfants ! Je vous aime tous, et je vous laissais mourir de faim!... Lucie, devant M. Pierre, sur la tèlo de nos trois innocents, je te jure que je ne boirai plus!
La jeune femme poussa un cri de joie délirante et, d'un bond, s'éla!i(,'a au cou de son mari.
— Mes enfants, cria-t-elle ivre de bonheur, venez embrasser votre papa I
kW^
LES DEUX BERCEAUX U.'î
Les enfants accoururent; Thibaut se baissa, les enleva, les tint serrés contre sa poitrine.
— Oh! murinura-t-il, comme c'est bon ce que j'ai dans le cœur mainlonant ! Au bout d'un instant, son regard chercha le jeune homme.
— Oii donc est M. Pierre ! demanda-t-il.
— Thibaut, répondit la femme, M. Pierre a entendu ton serment et il est parti. Si tu le tiens, si tu redeviens ce que tu étais autrefois, ce n'est jilus ici qu'il viendra, il ira chez un autre.
.VONSIEUR LE VICOMTE
Louise Verdier était rentrée à l'hôtel de Lucerolle très-agitée et dans un trouble facile à concevoir. Pour la centième fois, peut-être, elle se répétait à ellemême :
— Que vais-je faire! que vais-je faire?
Une angoisse poignante torturait son cœur, car elle voyait clairement tous les dangers de la situation. Elle savait que la comtesse s'était trouvée par hasard en présence de Pierre, que, sans se douter de la cause de ses impressions, elle s'intéressait vivement à lui.
— Evidemment, se disait-elle, madame de Lucerolle voudra le revoir ; il n"est même pas impossible qu'il vienne ici, puisqu'il doit épouser mademoiselle Léonline Blanchard et que celle-ci est l'amie de mademoiselle-Ernestiue. La comtesse le qui'stionnera; elle ne pourra rien apprendre, puisque Pierre et ceu.K qui le connaissent le mieux ignorent tout ; mais je sais, moi, je sais... Puis-je me taire? en ai-je le droit? Le devoir, le devoir est là, et ma conscience me crie : Parle, parle!
.Mais son amour pour son fils étouffait aussitôt cette voix impérieuse qui lui disait : Tu as retrouvé l'enfant que pendant si longtemps tu as cherché vainement ; le moment est venu de réparer tes fautes, de redevenir digne de toi-même I
Alors son cœur semblait se déchirer, et elle s'écriait ;
— Il ne serait plus ici qu'un étranger, on le chasserait, cl l'autre viendrait prendre sa place, sa fortune, le nom qu'il porte, et il ne lui resterait à lui, moL fils, que le nom de son père, le nom d'un voleur!
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Elle se mit au lit avec toutes ces pensées contradictoires qui se .croisaient, se heurtaient tumultueusement dans son cerveau malade.
Elle passa une nuit de fièvre et de délire, sans un instant de sommeil, et, quand vint le jour, elle se leva dans les mêmes perplexités, Mais elle sentait que l'amour maternel dominait tous les autres sentiments.
En sortant de sa chambre pour descendre au premier étage, elle rencontra dans le couloir un ancien domestique de la famille de Lucerolle, très-attaché et trèsdévoué à ses maîtres. Après avoir servi le vieux comte, il était resté au service du fils, dont il ne tarda pas à devenir l'homme de confiance. Il était pour le maître ce que Louise était pour la comtesse. Gomme les ministres d'un Etat, ils recevaient directement les ordres qu'ils étaient chargés de faire exécuter.
La vieux serviteur souhaita le bonjour à Louise et lui dit :
Je ne vous ai pas vue hier soir à l'heure du repas ; est-ce que vous étiez
indisposée?
— Oui, répondit-elle, une migraine ; je me suis couchée de bonne heure.
— Et ce matin vous allez mieux?
— Oui, beaucoup mieux. Dites-moi, Joseph. M. le vicomte a-t-il dîne hier à l'hôtel?
— Oui.
— Est-il rentré tard cette nuit ?
— Il n'est pas sorti après le dîner; il s'est tout de suite relire dans sa chambre.
— Ah ! fit Louise, qui eut de la peine à contenir sa joie.
— Cola ne lui arrive pas souvent, reprit Joseph ; M. le vicomte aime trop à s'amuser, et j'ai bien peur que ça ne tourne mal.
— Mon Dieu, Joseph, il est encore si jeune !
— Ma pauvre Louise, vous ne pouvez pas oublier que vous avez été sa nourrice.
— D'ailleurs, il n'est pa-. sorti lii' r soir, c'est un commencement.
De bonne conduite?... fit le vieux serviteur en hochant la tète, je ne crois
pas.
- Joseph, vous n'aimez pas notre jeune maître.
— C'est vrai, je n'ai pas pour lui dans le cœur ce queje ressens pour les autres. Du reste, Louise, nous pouvons dire entre nous qu'il ne leur ressemble guère.
La mallieureuse poussa un profond soupir.
— Si M. le comte venait à manquer, continua Joseph, je quitterais immédiatement la maison.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'aimerais pas à servir M. le vicomte. Voyez-vous, Louise, il y a plus de quarante ans que j'appartiens à la famille de Lucerolie; j'ai été habitué à trouver chez mes maîtres de l'affabilité, presque de l'amitié ; aussi, je peux le dire, je me serais fait tuer pour eux. Avec M. le vicomte, ce n'est pas la même chose: Il est fier, hautain, arrogant, pour ne pas dire insolent; il nous traite comme des esclaves et nous considère comme des chiens.
■ — /oseph, Joseph, vous exagérez
— Non pas, et vous-même, sa nourrice, vous en savez quelque chose, car pas plus qu'aux autres il ne vous épargne les dures paroles. Du reste, c'est à peine s'il est respectueux vis-à-vis de M. le comte et de madame la comtesse. Souvent, je me demande ce que dirait mon ancien maître, s'il était encore de ce monde. Il était indulgent et bon tout autant que l'est M. le comte, mais avec lui il fallait marcher droit et ne pas s'écarter du chemin. Si son fils eût fait la moitié, le quart des folies de M. Léon, il n'aurait plus voulu le revoir. Savez-vous ce qui s'est passé hier?
— Non ; quoi donc?
— M. le vicomte, qui rêve d'être complètement libre, d'avoir sa maison h lui, reçoit tous les mois quinze cents francs, qu'il a le droit de dépenser comme il l'entend.
— Eh bien?
— Eh bien, je dis que M. le comte a tort ; il donne trop d'argent à M. Léon.
— M. le comte de Lucerolie est plusieurs fois millionnaire.
— Ce n'est pas une raison : plus les jeimes gens ont d'argent, plus ils en dépensent. Si seulement ils le dépensaient bien ! mais va-t'en voir s'ils viennent; ils l'emploient à faire toutes sortes de sottises : en soupers fins avec des petites dames, à jouer au cercle ou ailleurs, à acheter des diamants à des cabotines ou à entretenir des danseuses.
— Mon brave Joseph, la vie est faite ainsi : il faut que jeunesse se passe.
— La jeunesse se passe sans qu'on ait besoin pour ça d'être un débauché, répliqua le vieillard, et si c'est la vie qui est ainsi, je ne la trouve pas drôle, la vie, je la trouve bête !
Je reviens à mon idée : quand on est entraîné par ceci, par cela, on jette l'argent par les fenêtres, et quand on n'en a pas assez, on fait des dettes. C'est ce qui arrive h M. le vicomte.
— .M. Léon a des dettes ! s'écria Louise.
— Je ne sais pas s'il en a encore aujourd'hui, c'est possible. Il n'en est pas
moins vrai qu'ayant une voiture et des chevaux à ses ordres, sans aucuns frais de maison, il n"a pas assez de quinze cents francs par mois pour ses menus plaisirs. Et il voudrait avoir une maison à lui... Mâtin ! il irait bon train, M. le vicomte ; il aurait %-ite croqué ou fait croquer par les dents blanches de ces demoiselles les millions de M. le comte ! A la fin de Tannée dernière, M. le comte a payé plus de trente mille francs de dettes d'un seul coup.
— Je crois avoir entendu parler de cela, murmura Louise.
— Eh bien! pas plus tard qu'hier, M. le comte a encore donné vingt mille francs à un créancier de M. Léon. Il n'était pas content, ça va sans dire. Quand M. le vicomte est rentré, il lui a fait des reproches, il s'est même un peu emporté.
— Alors? interrogea Louise anxieuse.
— M. le vicomte lui a répondu sèchement que le nom qu'il portait l'obligeait à faire bonne figure dans le monde et qu'il ne pouvait pas être au-dessous de tels et tels dont il a dit les noms. Comme les choses allaient se gâter tout à fait, il a tourné brusquement le dos à son père, et il est allé s'enfermer dans sa chambre où il est probablement encore.
— Et qu'a dit M. le comte?
— M. le comte a été soucieux toute la soirée et n'a pas desserré les dents.
— Madame la comtesse sait-elle?...
— Rien. M. le comte ne lui dit pas ce qui peut lui causer du chagrin.
Louise quitta le vieux domestique, rentra dans sa chambre et, pouvant enfin laisser éclater sa douleur, elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Le malheureux, se disait-elle, ils ne l'aiment déjà plus; il fera tant, qu'ils arriveront à le haïr!...
Puis elle pensa à Pierre dont la vie exemplaire était vouée au travail ; à Pierre, qui s'était instruit lui-même et qui avait pour sa mère adoptive une si vive affection.
Si aveugle que fût sa tendresse pour son iils, elle fut forcée de convenir en elle-même que l'humble ouvrier valait cent fois mieux que le brillant vicomte.
— C'est dans le sang, c'est dans le sang, soupira-t-elle. Soudain, prenant une résolution énergique, elle se leva, baigna dans l'eau fraîche ses yeux rougis par les pleurs et l'insomnie, descendit rapidement au premier étage et alla frapper à la porte du vicomte.
— Qu'y a-t-il? demanda le jeune homme.
— C'est moi, monsieur, c'est moi, Louise.
— Que me voulez-vous?
— J'ai absolument besoin de vous parlera l'instant.
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— Vous n'êtes pas le Qls du comte et de la comtesse de Lucerolle, reprit Louise. (Page 146.)
La porte s'ouvrit. Louise se trouva en face de son fils, dont les sourcils froncés annonçaient la mauvaise hunu'ur.
Elle referma la porte et s'avança jusqu'au miliiii de la chambre. Sou cœur battait à se brist^r. Sentant ses jambes fléchir, elle se laissa tomber dans un fauteuil.
Le jeune homme, ne comprenant rien à ce sans-gène inoui, la regardait avec un étonnement mêlé d'irritation.
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LiV. IX. F. Roy, éditcor.
— Voyons, fit-il d'un ton brusque, qu'avez-vous à me dire? De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Louise
— Ce que j'ai à vous dire, monsieur le vicomte, est sérieux et très-grave.
— Le début promet, fit-il d'un ton léger; après?
— Monsieur le vicomte, reprit Louise, en proie à une vive émotion, permettezmoi de vous présenter humblement quelques observations.
— A quel propos, je vous prie?
— Au sujet de votre conduite, de la vie étrange que vous menez depuis quelque temps.
— Encore de la morale ! s'écria-t-il d'une voix courroucée ', ah ! ça, ma bonne femme, vous perdez la raison! Est-ce que quelqu'un ici vous charge de faire des i-emontrances à votre maître ;
— Monsieur le vicomte, répondit Louise faisant de grands efforts pour ne pas sangloter, vous ne vous souvenez pas assez que je vous ai nourri de mon lait.
— On vous a payé pour cela, je suppose, répliqua-t-il brutalement.
— Rien, rien dans le cœur, murmura la pauvre femme. Après un court silence elle reprit :
— Je ne suis ici, auprès de vous, monsieur, la mandataire de personne ; je ne m'inspire que de ma trop grande affection pour vous.
— Celte affection, à laquelle je veux bien croire, vous conseille fort mal.
— Oh! je sais que vous en faites peu de cas; vous ne voulez même pas voir combien elle vous est dévouée. Avec la conviction que je remplissais un devoir, je me suis permis souvent de vous donner des conseils ; hélas ! vous ne m'avez pas écoutée, et j'ai eu la douleur de ne pouvoir faire entrer dans votre cœur des sentiments meilleurs.
Je vous avais promis de me taire à l'avenir, de ne plus m'inquiéterde ce que vous feriez; j'avais trop préjugé de mes forces, je ne puis me taire.
— C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire ; et si votre trop grande affection pour moi pouvait vous inspirer le désir de m'être agréable...
— Eh bien?
— Vous iriez k vos occupations i;l me laisseriez tranquille.
— Monsieur le vicomte, dit Louise en se levant, je vous ai dit qu'il s'agissait de choses graves; il faut que je vous parle aujourd'hui, il le faut. Ij
— Ma foi! pour la curiosité du fait, je vous écoulerai jusqu'au bout. ', Il ulluma un cigare, s'étendit sur une chaise longue, puis, J'nn ton moqueur :
— Allez, nourrice, allez, dit-il, j'ouvre mes deux oreilles. i
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i LES DEUX BERCEAUX J39
Louise soupira, passa sa main sur son front cl dit :
— Ce qui est déjà sérieux et grave, monsieur le vicomte, et vous ne le voyez pas assez, c'est que l'affection que M. le comte et madame la comtesse avaient autrefois pour vous s'est changée en une indilférence complète.
Une lueur sombre passa dans le regard du jeune homme.
— Ma sœur est leur idole, dit-il froidement; il y a plus d'une famille où les parents n'aiment pas également leurs enfants.
— C'est possible, répliqua Louise; mais M. le comte et madame la comtesse ne vous aiment pas seulement moins que mademoiselle Ernestine, ils ne vous aiment plus.
— Je vous trouve bien audacieuse, dit-il avec hauteur, d'interpréter ainsi les sentiments de mes parents.
— Je ne me trompe pas, monsieur, je ne me trompe pas, je suis sûre de ce que j'avance. Mais, dans la maison, il n'y a pas un domestique qui ne sache cela aussi bien que moi. Pour ne pas le voir, il faudrait qu'ils fussent aveugles. Les serviteurs imitent leurs maîtres, monsieur, vous n'avez plus l'affection d'aucun d'eux. S'ils ont encore pour vous quelque respect, s'ils ne refusent pas d'obéir à vos ordres, c'est que l'obéissance et le respect leur sont commandés par leur étal de servitude. Dans le fond, il vous détestent et ne se gênent pas entre eux pour blâmer vos actes.
Vous n'avez jamais senti que c'est un bonheur d'être aimé, et, par votre faute, monsieur le vicomte, vous vous êtes aliéné tous les cœurs. Seule, mademoiselle Ernestine vous aime encore. Ce n'est pas assez. Vous avez mérité l'ilndifféreuce qu'ont pour vous aujourd'hui M. le comte et madame la comtesse par les désordres de votre vie; et vous ne pouvez plus vous faire excuser, vous faire pardonner et moins encore réveiller leur tendresse, parce que vous ne vous êtes jamais montré pour eux respectueux, bon et affectueux comme vous deviez l'être.
Ah ! vous étiez jeune encore lorsque constamment pi'éoccupée de votre avenir, j'ai prévu ce qui arrive. J'ai voulu vous diriger, vous donner de bons conseils ; vous avez fermé vos oreilles, et votre cœur ne s'est pas ouvert.
— Est-ce que vous espérez me changer aujourd'hui? demanda-t-il d'un ton narquois en lançant vers le plafond un nuage de fumée bleue.
— Hélas ! non, je n'ai plus cet espoir ; je sais qu'il est trop tard.
— Alors vous n'avez plus rien à me dire?
— Au contraire, monsieur, répondit Louise avec gravité; il me reste beaucoup de choses à vous dire.
— Continuez donc jusqu'à ce que j'aie achevé mon cigare. Pour une ancienne nourrice, devenue femme décharge, vous causez vraiment fort bien.
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