LE FILS VAUT LE PLUE
II y eut quelques minutes de silence pendant lequel Louise, la tête inclinée, parut réfléchir profondément. Enfin elle se redressa, et, fixant ses yeux sur le jeune homme nonchalamment étendu devant elle :
— Monsieur le vicomte, dit-elle d'une voix vibrante d'émotion, ne vous ètesvous pas demandé quelquefois pourquoi M. le comte et madame la comtesse vous regardent presque comme un étranger et pourquoi vous-même ne les aimez pas?
— Je n'ai jamais fait de ces réflexions ridicules.
— Vous auriez pu les faire, cependant, sans qu'elles fussent ridicules. Si M. le comte et madame la comtesse sont indifférents pour vous, si vous ne les aimez pas, il y a une cause.
— Une cause ?
— Oui, une cause qu'ils ignorent, que vous ignorez, mais que je connais, moi.
— Eh bien, voyons cette cause, voyons.
— Vous n'êtes pas leur fils !
Le jeune homme lança son cigare dans un coin de la chambre et bondit sur ses jambes.
— Mais vous êtes folle! exclama-t-il, vous êtes folle!
— Vous n'êtes pas le fils du comte et de la comtesse de Lucerolle, reprit Louise lentement, accentuant chaque mot.
— Elle est folle, elle est folle! répéta-t-il ; et moi qui l'écoute!... Louise se rapprocha de lui, et baissant la voix d"un ton :
— Non dit-elle, je ne suis pas folle; vous n'êtes rien au comte et ;\ la comtesse; vous n'êtes pas le vicomte de Lucerolle; vous ne vous appelez pas Léon, vous vous nommez Louis!
Le jeune homme devint blême et fit trois pas en arrière comme frappé d'épouvante.
Mais presque aussitôt, rejetant sa tête en arrière, il marcha vers Louise l'œil entlammé.
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— Misérable femme, s'écria-t-il, lumer.s, tu mens!... Qui donc te paye pour me faire ce conte absurde?
— Je mens depuis vingt-quatre ans, répliqua-t-elle, depuis que vous portez un nom qui ne vous appartient pas. Aujourd'hui, je dis la vérité !
— Tais-toi, tais-toi!... je t'ordonne de te taire..., je suis le vicomte de Lurolle :
— Prenez garde, monsieur, demain, dans une heure, vous pouvez ne plus l'être !
— Cela n'est pas, c'est impossible! Mais pour qu'on te croie, misérable, il faut des preuves.
— Ah! les preuves ne me manquent pas... En voici une : quand madame de LuceroUe a mis son enfant au monde, il y avait près d'elle un médecin. Ce médecin, vieux et célèbre aujourd'hui, se nomme le docteur Gervais. Le docteur Gervais a remarqué que l'enfant qui venait de naître avait sous le sein gauche une tache de sang large et ronde comme une pièce de cinq francs en or.
Le jeune homme écarta brusquement sa chemise et regarda.
— Eh bien, fit Louise, voyez-vous la tache rouge? Non, elle n'est pas sous votre sein gauche. Si le docteur Gervais voyait à nu votre poitrine, il dirait aussitôt : « Celui-là n'est pas le vicomte de Lucerolle! »
Cette fois, le jeune homme atterré jeta autour de lui des regards éperdus.
— Ce n'est pas tout, continua Louise, le vrai vicomte de Lucerolle existe ; il est à Paris; vous portez son nom, il porte le vôtre; vous avez sa fortune, il a votre pauvreté ; vous avez pris sa vie facile et toute de plaisir ; il a pris votre vie de travail! Vous montez h cheval, vous allez en voiture, il marche à jiied; vous portez des habits élégants à la dernière mode : il porte, lui, la blouse de l'ouvrier!
Ce n'est pas tout encore : le vrai vicomte de Lucerolle, qui ne croit pas être autre chose qu'un ouvrier, aime une belle jeune fille honnête et sage dont il est aimé; ils doivent se marier bientôt. Or, cette jeune fille, qui se nomnu! Léoutine Blanchard, est l'amie de mademoiselle Ernestine de Lucerolle. Le jour oij l'ouvrier et l'ouvrière se marieront, madame de Lucerolle et sa fille assisteront au mariage.
Le jeune homme paraissait anéanti ; il écoutait avec effarement.
— Comment avez-vous appris toutes ces choses? demanda-t-il d'une voix creusf.
— Qu'importe? il était dans mon intérêt de les savoir.
— l'uisque je ne suis pas le fils de la comtesse de Lucerolle, je veux savoir comment vous avez fait cette belle découverte.
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— N'ai-je pas été votre nourrice?
• — Cela ne m'apprend rien.
— Ah! s'écria-t-elle d'un ton douloureux, si votre cœur savait battre, vous auriez déjà compris, deviné... Ainsi, la sollicitude dont je vous entoure depuis votre enfance, toute la tendresse que j'ai dépensée pour vous ne vous ont rien dit!... Quoi ! après ce que vous venez d'entendre, vous ne devinez pas, vous ne sentez pas que je suis votre mère!
— Vous êtes ma mère! Vous, vous!...
La malheureuse poussa un sourd gémissement, laissa tomber sa tête sur son sein et cacha son visage dans ses mains.
Le jeune homme marchait à grands pas dans la chambre, martelant le tapis sous ses pieds fiévreux. Ses traits s'étaient contractés, des éclairs fauves sillonnaient son regard, et un sourire singulier crispait ses lèvres.
Au bout d'un instant il s'arrêta devant Louise qui pleurait silencieusement.
— Ainsi, lui dit-il avec dureté, je suis votre fds, vous êtes ma mère... Je vois ce que vous avez fait : vous étiez la nourrice de l'enfant du comte et de la comtesse de LuceroUe, et vous m'avez substitué à lui; vous m'avez fait vicomte de Lucerolle... S'il y a là un crime, c'est vous qui l'avez commis!
— Mon Dieu ! que dit-il, que dit-il ? s'écria Louise avec désespoir.
— Tenez, reprit-il sourdement, vous eussiez mieux fait de ne rien médire, car, maintenant, je ne sais que penser de vous.
— Ah ! comme je suis punie ! comme je suis punie ! gémit-elle. Puis saisissant le bras de son fils et changeant subitement de ton :
— Oui, reprit-elle, oui, c'est vrai, vous avez été substitué au fils de M. de Lucerolle ; mais si j'ai fait une faute grave en leur cachant la vérité pendant tant d'années, c'est que j'ignorais que leur fils existât. Le crime de substitution n'est pas à moi, il est à ton père, à ton père, dont le nom a été depuis flétri par la justice.
Écoule, écoute, continua-t-elle avec énergie, apprends ce qui s'est passé à Jouarre à la fin de l'année 1847, par une effroyable nuit de tempête, et en même temps ce que ta malheureuse mère a souffert.
Alors, aussi brièvement que possible et cependant sans rien omettre, elle lui raconta la douloureuse histoire qui a été le sujet de notre prologue.
Le jeune homme était terrifié. A ses mouvements nerveux, aux frémissements qui couraient dans ses membres, Louise pouvait deviner son agitation intérieure.
— Voilà, conlinua-t-elle, voilà comment vous êtes devenu le lils du coinlc et de la comtesse de Lucerolle. Je ne me fais pas illusion sur ma part de culpabilité;
il y a longtemps que je me suis sévèrement jugée. J'ai été faible, je puis même dire j'ai été lâche! Je n'avais qu'un mot à prononcer et j'ai gardé le silence... .Mais alors on vous chérissait, on vous aimait, et je croyais que leur enfant était mort; j'ai eu peur de porter un coup terrible au cœur de madame de Lucerollo, si bonne et si digne d'être heureuse! C'est là ma seule excuse. Et puis, il faut bien l'avouer, mon amour pour vous égarait ma raison et me rendait sourde à la voix de ma conscience.
Après s'être interrompue un instant pour reprendre haleine, elle continua :
— J'ai vu peu à peu s'affaiblir et s'éteindre l'affection que le comte et la comtesse avaient pour vous : grande dans les premières années, puis froide, j'ai vu disparaître leur tendresse. Ah! nul ne saura jamais par quelles sombres angoisses j'ai passé, quelles ont été les plaies faites à mon cœur, plaies toujours saignantes, et quelles ont été les atroces tortures de mon âme!...
Je vous ai dit ce qu'était Pierre Ricard lorsque j'ai eu le malheur de devenir sa femme, poursuivit-elle : il devait finir mal... En effet, arrêté comme voleur, il a été condamné à je ne sais combien d'années de travaux forcés. Et c'est ce nom de Pierre Ricard qui vous appartient, c'est ce nom déshonoré, maudit, que porte le fils du comte de Lucerolle!... Oh! c'est épouvantable, horrible, horrible !
— Tout cela n'est pas arrivé par ma faute, répliqua le jeune homme. Savezvous ce qu'est devenu Pierre Ricard?
— Non. Il est mort sans doute.
Un éclair de joie jaillit des yeux du vicomte.
— C'est ce qu'il avait de mieux à faire, dit-il froidement. Puis attachant sur sa mère un regard perçant :
— Cet ouvrier qui porte le nom de Pierre Ricard est-il plus ou moins âgé que moi? demanda-t-il.
— 11 est né un mois après vous.
— Depuis quand savez-vous qu'il existe ?
— Depuis hier.
— Est-ce que vous lui avez parlé ?
— Non. Je suis allé chez lui hier soir pour le voir, je ne l'ai pas rencontré?
— Vous êtes allée chez lui hier soir. Pourquoi? Que vouliez-vous donc lui dire?
— Je tenais à m'assurer qu'il était bien le fils de madame le Lucerolle et à savoir comment il avait été élevé. La femme qui l'a adopté lorsque Pierre Ricard l'i-ul abandonné, et qui demeure avec lui, m'a appris ce que je voulais savoir.
— De sorte que vous avez dit à cette femme qui vous étiez, que vous demeuriez à riiôlel de Lucerolle et que son fils adoptif n'était pas le fils de Pierre Ricard.
— Je n'ai rien dit, répondit Louise; je me suis présentée sous un faux nom.
— Ah! vous avez bien fait, s'écria le vicomte qui ne put dissimuler son contentement. Puisque vous êtes allée chez... Pierre Ricard, vous savez où il demeure?
— Oui.
— Quelle rue?
— Rue Saint-Sébastien.
— Quel est son étal?
— - Serrurier en bâtiment.
— Est-ce qu'il travaille rue Saint-Sébastien?
— Non, il travaille dans les ateliers de la maison Corbon, rue Sainl-Maur.
— Je crois connaître cette rue : c'est dans le quartier Popincourl?
— Je n'en sais rien.
— Ainsi, reprit-il en aiïecLant le plus grand calme, il est bien établi que je suis, moi, Pierre où Louis Ricard, et que cet ouvrier qui travaille dans les ateliers de la maison Corbon est le vicomte de Lucerolle?
— Oui.
— Et cela n'est connu que de vous seul; il n'y a que vous au monde qui puissiez dire et prouver que je ne suis pas le lils de la comtesse de Lucerolle?
— Et le docteur Gervais.
— Le docteur Gervais, que je ne connais pas, ne viendra point regarder sous mon sein gaucbe s'il y a une tache rouge. Maintenant que l'ouvrier Pierre Ricard n'a plus rien à vous apprendre, vous ne devez plus avoir l'intenlion de le voir.
— Le voir ne m'est plus nécessaire.
— C'est bien. Vous plaît-il, maintenaul, de me dire pourquoi vous m'avez fait partager votre secret?
— Avant d'agir, je n'ai pas cru devoir vous laisser ignorer la vérité sur votre naissance.
— Que voulez-vous donc faire? s'écria-t-il d'une voix frémissante.
— Ce que je veux faire? Je veux me jeter aux genoux de madame la comtesse de Lucerolle et, le front à terre, lui demander pardon de l'avoir trompée l
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— Bon vin tout de mêmel dit-il eu faisaut claiiuer sa langue. (Page 156.)
Deux terribles éclairs s'alliimèrenl dans les yeux du vicomte; il bondit sur sa mère, la saisit à la gorge et, la secouant avec une violence furieuse :
— Tu ne diras rien, prononça-t-il d'une voix rauque, je te défends de parler! Que ce soit par la grâce de Pierre Ricard ou du diable, je suis vicomte da LuceroUe et veut rester vicomte de Lucerolle. Si tu dis un mot. lu cDUiprends, un mot...
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Son regard eut une lueur sinistre, qui acheva sa pensée. Louise se rejeta en arrière avec épouvante.
— Que l'autre fasse ce qu'il voudra, reprit le digne fils de Pierre Ricard, cela ne me regarde pas... Je ne lui ai pas volé son nom, on me l'a donné, je le garde... Ce n'est pas aujourd'hui que vous pouvez changer ma destinée, et puisque, quand vous deviez parler, vous avez gardé le silence, vous continuerez à être muette. C'est ainsi que je pourrai reconnaître la vive tendresse que vous avez pour moi et que vous me prouverez votre amour maternel.
— Mais c'est tromper, toujours mentir! exclama-t-elle.
— Yous y êtes habituée, risposla-t-il d'un ton acerbe; c'est ce que vous faites depuis vingt-quatre ans.
Elle fit entendre un gémissement et baissa la tète.
— Enfin, vous vous tairez, reprit l'impitoyable vicomte ; voilù ce que je demande à ma mère, ce que j'exige de la femme de Pierre Ricard!
— Mais le comte et la comtesse ne vous aiment pas, peut-être ont-ils déjà de l'aversion pour vous.
— Maintenant que je sais que je ne suis pas leur fils, cela m'est égal; il me suffit de jouir des avantages de ma position près d'eux.
Louise ne connaissait peut-être pas complètement son fils; son langage, qui exprimait si énergiquement sa valeur morale, devait lui enlever ses dernières illusions.
— Le malheureux, le malheureux, se dit-elle en frissonnant, il finira comme son père!
Le vicomte pinçait l'extrémité de sa moustache et la tordait avec une sorte de rage.
— Une fois déjà, dit Louise, le hasard a mis la comtesse en présence de son fils; sans se douter de rien, sans comprendre ce qu'elle éprouve, elle s'intéresse vivement à lui.
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi?
— Ah ! qu'est-ce que cela vous fait?... Mais ils se rencontreront do nouveau, fatalement; la comtesse l'interrogera, le questionnera comme elle a déjà questionné Léontine Blanchard à son sujet ; alors à ses impressions, à ce je ne sais quoi qui parle au cœur d'une mère, seule elle peut découvrir la vérité.
Le vicomte secoua la tête, et un sourire étrange glissa sur ses lèvres p;Virs.
— Tout cela est fort improbable, dit-il; d'ailleurs, s'il doit y avoir l;i un dnnger, je trouverai le moyen de l'éviter.
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« Ainsi, c'est entendu, continua-t-il, faisant peser sur sa mère le poids de son regard dominateur; vous garderez le silence?...
— Mais...
Il darda sur elle la flamme de ses yeux menaçants.
— Je suis et veux rester vicomte de Lucerolle, lui dit-il d'une voix sourde.
— .le me tairai, je me tairai! bégaya-t-elle.
— Ala bonne heure, répliqua-t-il d'un ton sec; je vois avec plaisir que vous êtes une bonne mère.
Elle sortit de la chambre en chancelant.
— Mon Dieu, mon Dieu, raurnnira-l-elle ; je suis donc aussi une infâme!...
xvm