EN CAMPAGNE
Resté seul, le vicomte se mit à tourner autour de sa chambre d'un pas fiévreux, saccadé, en proie à une agitation extraordinaire. Il était toujours d'une pâleur livide, ses lèvres frémissaient, et les lueurs sombres de son regard ne s'éteignaient point.
— Elle m'a compris, elle se taira, murmura-t-il. Ma mère, Louise est ma mère, et mon père a été au bagne !... Elle le dit, cela est. Ce qu'elle m'a raconté est pour moi comme un rêve infernal... Si elle parlai-t, quelle chute ! Mais non, elle gardera le silence, je suis son iils !... Pour son fils une mère ne recule devant rien. Oh! pendant un instant je me suis senti écrasé comme si la foudre du ciel fût tombée sur moi!... Cela se comprend, une pareille révélation...
Allons, allons, poursuivil-il avec un mouvement de tête i)lein d'orgueil, je veux croire que c'est un rêve que j'ai fait, qu'un affreux cauchemar m'a tourmenté. Je suis toujours le vicomte Léon de Lucerolle, et la preuve c'est que mon noble père a payé hier une partie de mes dettes.
Malheureusement, il y a l'autre... Abandonné par Pierre Ricard, pourquoi n'a-t-il pas complètement disparu ? pourquoi n'est-il pas mort! Aii ! il faut (juc quebiuf mauvais génie le protège! Il ne sait rien, lui, il ne se doute de rien. Aiiriis tout, il est tranquille, heureux, j)uisqu'il pense à si: marier. Il est ouvrier, qu'il fabrique des serrures!... C'est égal, comme me l'a fait comprendre Louise,
à un moment donné, il peut devenir dangereux : il ne faut pas que cela soit; non, il ne le faut pas.
Il resta un moment immobile, la tôle inclinée, les sourcils froncés, absorbé dans ses pensées. Puis il se remit à marcher eu répétant :
— Non, il ne le faut pas I Presque aussitôt il reprit :
— Hé! hé ! elle ne manque pas d'intelligence, ma mère; elle voit de loin ce qui peut nuire à son fils.
Il s'arrêta devant une glace et tressaillit tout à coup en regardant son visage.
— Si mes amis me voyaient ainsi, se dit-il, ils hésiteraient à me reconnaître.
Des gouttes de sueur froide mouillaient encore son front. Il prit une serviette et la passa à plusieurs reprises sur sa figure.
— Ahçà! reprit-il, je suis donc bien impressionnable! Allons, allons, pas de faiblesse, vicomte de Lucerolle 1 Au lieu de te courber, il faut te tenir debout, le front haut, prêt h faire tête à l'orage !
Tout en continuant à réfléchir, il acheva de s'habiller. Il ouvrit ensuite un des tiroirs d'un joli petit meuble de Boule et remplit son porte-monnaie de pièces d'or.
Il jeta un dernier regard dans la glace afin de s'assurer que son visage avait repris son expression ordinaire, et il sortit de l'hôtel sans rien dire à personne.
— Où allait-il?
Une idée lui était venue. Il allait préparer ses moyens d'action pour mettre à exécution un plan audacieux qu'il avait conçu.
Il ne perdit pas de temps. Trois jours après, nous le trouvons installé rue do la Goutte-d'Or, à la Chapelle, dans une petite chambre de garçon qui avait été louée et meublée au nom de M. Charles Cholet, ouvrier horloger.
Ce nom est celui que le vicomte s'était donné. Un de ces marchands de meubles complaisants, comme on en rencontre beaucoup, avait été son agent en cette circonstance.
Quand, vers trois heures de l'après-midi, le Nicomte, devenu M. Charles Cholet, se présenta rue de la Goutte-d'Or pour prendre possession de son domicile, sa transformation était complète. Le brillant vicomte de Lucerolle ressemblait à un de ces ouvriers dont le métier ne rend pas les mains calleuses et les conserve blanches. Sa redingote de coupe exquise, sortant de la maison Laffitc, était remplacée jiar une jaquette d'une maison de confection quelconque, sur laquelle il avait cru devoir endosser une blouse blanche. Le reste du coslume.
depuis les souliers garnis de clous jusqu'au chapeau de feutre mou, était à l'avenant.
La chambre d'une de ces créatures dont la toilette tapageuse et le regard hardi provoquent les passants, lui avaient servi de vestiaire.
Avec un empressement fort louable, d'ailleurs, la concierge de la maison, une vieille femme d'environ cinquante ans, otfrit ses services à M. Charles Cholet en le gratifiant d'un sourire, qui aurait pu être gracieux, si les dents eussent été encore attachées aux gencives. D'un seul coup d'oeil, la vieille avait jugé que son nouveau locataire était un ouvrier cossu. Elle ne s'étonna même pas de le voir arrivera pied, sans être suivi d'une voiture ou d'un commissionnaire apportant son linge et ses effets d'habillement.
— Ma chère dame, lui répondit-il, je proflterai certainement de votre bonne volonté.
— Si vous le voulez bien, reprit- eUe, je ferai votre petit ménage, je ne vous prendrai pas trop cher.
— C'est convenu, vous ferez mon ménage. Seulement, je dois vous dire que je ne coucherai pas souvent ici.
— Je comprends, fit-elle avec un clignement d'yeux très-expressif, on a son petit ménage en ville... Ah ! la jeunesse! On rit, on chante, on s'amuse; on est sans souci du lendemain, on ne voit que des jours de soleil et on ne pense qu'à aimer... Je sais ce que c'est que la vie, allez! Dame, j'ai eu aussi mes vingt ans et mes beaux jours. On est jeune, jolie, pimpante, on a des adorateurs en veux-tu en voilà ; ils ne savent quoi imaginer pour vous plaire : ils vous couvrent de soie, de dentelles, de diamants ; vous voulez un appartement, vite on court chez le tapissier ; vous voulez des domestiques, une voiture : voilà, prenez...
Et tout cela passe comme un tourbillon et s'efface comme un nuage de fumée, plus rien... Sur la peau du visage sont venues des rides précoces; on a perdu ses beaux cheveux blonds, châtains ou noirs, et les dents sont tombées... lié! ma belle, où donc est ta jeunesse? Envolée. Et les robes de soie, elles dentelles, et les diamants, et la voiture, et les chevaux, et l'appartement de mille écus, où sont-ils? Envolés aussi. Cours après I
Alors? Alors on remplace le cachemire de l'Inde par le cachemire d'osier, ou l'on fait partie d'une brigade de balayeuses des rues ou, comme moi, on lire le cordon, à moins qu'on ail eu la chance de mourir sur un lit d'hôpital.
Le jeune homme se mit à rire.
— Est-ce que c'est là votre histoire? demanda-t-il.
— Non, mais je n'ai pas eu de chance tout de même, la vie n'a pas été douce pour moi. Mais à quoi bon les regrets ? Il faut oubUer et lâcher de se co^isoier.
If^ ■- -= ==-^== — -^ il^.
Profilez de votre belle jeunesse, monsieur ; car, si heureux que vous soyez aujourd'hui, vous ne savez pas ce que les jours qui vienneut vous réservent
Le jeune homme tressaillit.
— Comme je vous l'ai dit, reprit-il, je consens à ce que vous fassiez mon ménage ; je vous donnerai dix francs par mois.
Et, pour couper court àsesremerciements, il la congédia en l'aidant quelque peu à sortir de la chambre.
Une heure après, le vicomte, se donnant autant que possible les manières et la tournure d'un ouvrier, se dirigeait vers la rue Saint-Maur, ayant les deux mains dans les poches de son pantalon.
Avant de frapper traîtreusement Pierre Ricard par un de ces moyens qu'on trouve toujours quand on est guidé par la haine et qu'on veut se débarrasser d'un ennemi, il importait qu'il connût les habitudes du jeune ouvrier.
— Il faut que je le voie, s'était-il dit, et même, si c'est possible, que je le fasse l'ami de Cholet.
Bien que n'ayant jamais vécu parmi les ouvriers, il connaissait suffisamment la plupart de leurs défauts ; il savait que cette multitude de marchands de vins et de débits de liqueurs, qu'on rencontre à chaque pas dans les quartiers populaires, vivaient d'eux. Il ne croyait pas se tromper en pensant que Pierre Ricard, comme tant d'autres, faisait de fréquentes stations au cabaret.
Il était rue Saint-Maur, se promenant sur l'un des trottoirs, lorsque les ouvriers de la maison Corbon sortirent des atehers. Il les vit presque tous, mais rien ne lui désigna celui qu'il avait un si grand intérêt à connaître.
Au bout d'un instant, les ouvriers s'étant éloignés dans toutes les directions, la rue reprit son aspect ordinaire. Mais le vicomte en avait vu entrer plusieurs dans la boutique d'un marchand de vins. Après avoir hésité un instant, il se décida à franchir le seuil du cabaret.
— Il faut que j'aie tout à fait l'air et la tenue d'un ouvrier, se dit-il. Il tira d'une des poches de son paletot une blague pleine de tabac et une
pipe de terre déjà noircie par un autre fumeur, un de ces hommes, sans doute, iJ (]iii, il Paris, font le métier de culotleur de pipe; puis il entra résolument dans la salle enfumée et mal éclairée du marchand de vins.
Il y avait là deux ou trois sociétés de buveurs; il reconnut aisément les ouvriers de la maison Corbon. Ils étaient cinq et n'occupaient que la moitié d'une lable. Il s'assit à cette même table, et posa devant lui son tabac et sa pipe.
— Qu'est-ce qu'il faut vous servir? lui demanda une grosse femme rougeaude, qui devait être la maîtresse de l'établissement.
Il jeta un regard sur les verres de ses voisins, et, pour faire comme eux, il
LES DEUX BERCEAUX loi
cninmanJa une absiiithc. En attendant la liqueur demandée, il bourra sa pipe et l'alluma. Les ouvriers fumaient aussi sans faire attention à deux femmes qui se trouvaient dans la salle ; il est vrai que les deux hommes qui les accompagnaient fumaient eux-mêmes comme des Suisses. Du reste, dans un cabaret, la galanterie est facilement exclue.
La rougeaude servit le verre d'absinthe dans lequel le vicomte s'empressa de mouiller ses lèvres avec un semblant de satisfaction.
Tout en fumant sa pipe, ce qui n'était certainement pas pour lui un plaisir, il écoulait la conversation des ouvriers.
— Camarades, dit l'un, je propose de trinquer au retour de Robin, qui nous avait brûlé la politesse.
Les verres se levèrent en même temps et on trinqua, puis on but en réjouissance du retour de Robin parmi les vieux amis.
— Dis donc, Robin, reprit un autre, qu'est-ce que tu manigançais donc avec Tbibaut?
— Tu es trop curieux, répondit Robin avec aigreur.
— Il faut croire que la chose n'a pas réussi.
— C'est possible.
— Et Thibaut, qui n'est qu'un imbécile, s'est brouillé avec Robin, dit un autre.
— Deux inséparables comme eux, ce n'est pas croyable.
— Voyons, Robin, èles-vous réellement brouillés.
— Oui.
— A quid propos ? Pour quel sujet ?
— J'ai déjà dit que vous étiez trop curieux.
— Tenez, je parierais qu'il y a là-dessous une histoire de femme
— Toi, tiens ta langue, répliqua Robin aviT bunuMir; tu sais que quand lu parb>s tu ne dis que des bêtises.
— C'est égal, Robin, reprit un autre, après ce que tu nous a dit le jour de l'enterrement du père Guéri n, il l'aul que Tbibaut soit vraiment do la pâte dont on fait les...
— Jean Torgnolie, acheva un autre.
— Ilcin? qu'est-ce que cela veut dire?
— J'ai vu ça dans le temps, au llié:'i[re du Palais-Royal; vous devez bien compri'ndre.
Et il porta ses poings à son front t;n dressant ses deux index.
Tous, moins Robin, devenu plus sombre, éclatèrent de rire.
— Pierre et lui n'en sont pas moins aujourd'hui les meilleurs amis du monde.
— Parbleu, c'est à cause de cela.
— Un mari trompé est presque toujours l'ami de l'amant de sa femme.
Au nom de Pierre prononcé par l'ouvrier, le vicomte avait éprouvé une commotion et tendu avidement l'oreille.
— N'importe, reprit un des ouvriers, je ne comprends pas Thibault; c'est trop bête !
— Ce matin, c'est Thibaut, qui, le premier, a tendu sa main à Pierre.
— Après tout, Thibaut est peut-être un de ces maris complaisants qui ferment volontairement les yeux pour ne rien voir.
— II peut se faire aussi qu'il n'ait rien à voir, répliqua un autre.
— Tu ne sais ce que tu dis, puisque l'ami Robin est sûr...
— En ce cas, je n'ai plus rien à dire.
— Ce soir, en sortant, Thibaut a pris le bras de Pierre, et ils sont partis ensemble avec Boyer.
— Le beau Pierre a enjôlé Thibaut comme Boyer et d'autres, voilà tout, dit Robin d'une voix caverneuse.
— Robin, mon vieux, un de ces jours ce sera ton tour.
— Je n'aime pas les sottes plaisanteries, répliqua Robin.
— Et un éclair de colère jaillit de ses yeirx.
— Là, là, ne te fâche pas, Robin, reprit l'autre sournoisement, on sait bien que PieiTe est ta bête noire, que tu le hais.
— Oh! oui, je le hais! fit Robin en jetant sur ses compagnons un regard farouche.
— Il ne faudra pas le dire trop haut quand il sera contre-maître.
— Contre-maître, lui! exclama Robin avec fureur, jamais!
— Pour cela, M. Corbon ne te demandera pas ton avis.
■ — J'ai dit jamais, entendez-vous, jamais! Tonnei're ! j'aimerais mieux...
Le reste de la phrase expira sur ses lèvres.
A ce moment, un ouvrier se pencha vers son voisin et lui dit à l'oreille :
— Connais-tu celui-là, qui esta notre table?
— Non, c'est la première fois que je le vois ici.
— 11 nous écoute et ne perd pas ^^ ^*^^ ^^ ^^ 1"^ "^"^ disons.
Seul, retiré à l'écart, un vieillard déguenillé fumait son brûle-gueule. (Page 163.)
— En cfTet, il a demandé une absinthe, qu'il oublie de boire, et il fume sa pipe en rucliignant.
— J'ai dans l'idée qu'il nous espionne.
— Alors il serait de la mouche?
— Ça me fait cet effet-là.
— Nous sommes des ouvriers ; les mouchards n'ont rien à faire avec nous.
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I,1V. 20. F.Roy, 6ditear.
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— Tu oublies qu'où cherche encore les hommes de la Commune.
— Oh! si c'est pour ça qu'il écoute, nousne parlons pas de lapoHtique.
— Qu'est-ce qui vous prend donc, vous autres? les interpella brusquement Robin, impatienté de les voir causer à voix basse.
Un des dialogueurs en aparté lui dit tout bas quelques mots.
— Tiens, tiens, c'est ma foi vrai, fit-il tout haut ; eh bien ! je vais lui demander ce qu'il nous veut, cet oiseau-là.
Puis, apostrophant le vicomte avec sa brutalité ordinaire :
— Dites donc, vous, la blouse blanche, voulez-vous m'apprendre pourquoi vous vous êtes mis à cette table si près de nous?
— Je vous ferai observer, monsieur, répondit le vicomte d'un ton presque aimable, que vous n'occupez qu'une partie de la table; j'ai pris cette place libre comme j'aurais pu m'asseoir ailleurs.
— Soit, mais vous nous écoutez.
— Vous parlez assez haut pour qu'on vous entende.
— Enfin, oui ou non, êtes-vous un mouchard?
— Voilà une question bien indiscrète, fit le vicomte en riant jaune ; j'y réponds cependant, afin de vous tranquilliser : je ne suis pas un agent de la préfecture de police.
— Dame! vous savez, reprit Robin en s'adoucissant, je ne vous connais pas, moi, ni mes camarades non plus, et puis, vous êtes là, seul, sans rien dire...
— N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous ni de vous connaître, je ne pouvais me permettre de prendre part à votre conversation.
— C'est vrai. Comment vous appelez-vous?
— Charles Cholet.
Charles Cholet? Connais pas. Et vous êtes?
— Ouvrier comme vous.
— Quelle partie?
— L'horlogerie.
— A la bonne heure. Du moment que vous êtes des nôtres, approchez-vouw; on fera connaissance en choquant les verres.
— Avec plaisir. Et si vous le permettez, j'ofrie une lourni^^e pour fêter ma bienvenue.
— Ça, c'est pas de refus.
Pour montrer qu'il n'était pas tout à fait un novice, le vicomte prit son courage à deux mains et vida son verre. Puis il frappa sur la table, et à la cabaretière, qui arriva aussitôt, il donna l'ordre de remplir les verres.
Une semblable générosité lui acquit subitement toutes les sympathies, et Robin et les airUes eurent une bonne opinion de lui et de son avenir.