‹ L'enfant du faubourgChapitre 70 sur 96 · DEUX NOUVEAUX AMIS · texte numérisé non relu

DEUX NOUVEAUX AMIS

Au bout d'une demi-heure, quand les ouvriers sortirent de la salle du marcliaud de vins, le vicomte dit à Robin.

— Est-ce que vous îillez dîner avec ces messieurs?

— Oui, répondit Robin.

— Vous n'êtes donc pas marié?

— Non, je suis garçon et libre comme l'air.

— Je vous en félicite. Eh bien! voulez-vous venir dîner ave moi? je vous invite.

Robin le regarda en dessous.

— Ce n'est pas le hasard qui a amené ce gaillard-là chez le masiroqttet, pensa-t-il.

Puis tout haut il répondit :

— Tout de même, j'accepte.

Les autres, déjà sortis de la boutique, s'éloignaient, pensant que Robin allait les rejoindre.

— Ils s'en vont à droite, reprit le vicomte ; nous, tournons à gauche.

Ils prirent une rue transversale qui descend sur le canal, en s'écartant de la ruo du Faubourg-du-Temple.

— Connaissez-vous de ce côté un endroit où tout en mingeant couvxtmlili;ment, nous pourrons causer à notre aise, sans être dérangés? demanda le vicomte.

— Oui, venez.

Au bout de cinq minutes, Robin s'arrêta en disant :

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— Là, nous serons bien.

Et il montrait à son compagnon la devanture d'un de ces marchands de jvinsleslaurateurs comme on en rencontre à chaque coin de rue.

— Cabinet de société, lut le vicomte sur l'enseigne ; c'est ce qu'il nous faut, entrons.

Ils montèrent l'escalier en spirale qui conduisait au premier étage et entrèrent dans un cabinet où un garçon, ayant une serviette devant lui, une autre sous le bras, les suivit pour leur présenter la carte fixée sur une petite palette en bois.

Le vicomte parcourut du regard le menu, et, en homme habitué à se faire servir, il donna ses ordres au garçon.

— Tiens, tiens, se disait Robin en l'écoutant, il va bien, le petit ; faut croire qu'il a le gousset bien garni. Oh ! ces horlogers, ils gagnent tout ce qu'ils veulent!

Le vicomte tenait, en effet, à faire bien les choses, afin de séduire complètement son nouvel ami, et il comptait sur les meilleurs vins du lieu pour dérider son visage, qui s'obstinait à rester sombre.

Son attente ne fut pas trompée, car lorsque le garçon apporta le dessert, Robin commençait à sourire. Deux verres de vieux Sauterne le mirent tout à fait en gaieté.

— Bon vin tout de même, dit-il en faisant claquer sa langue; c'est dommage qu on ne puisse pas en boire tous les jours. Il paraît que vous ne vous refusez rien, vous autres horlogers.

— J'aime assez faire un bon dîner de temps en temps.

— Encore faut-il avoir de quoi le payer.

— Naturellement.

— Combien gagnez-vous par jour?

— Cela dépend : de huit à quinze francs.

— Vous travaillez à vos pièces?

— Oui.

— Vous êtes garçon aussi?

— Parbleu I Une femme, des enfants, ça dévore tout ce que l'homme gagne.

— Je vois ça autour de moi. Est-ce que vous faites des économies?

— Hein? des économies, pourquoi faire?

— Alors, au jour le jour, et va comme je te pousse.

— Voilà. Mais, comme aux camarades, il m'arrive souvent d'avoir le porlelaounaie vide.

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— Je connais ça, dit Robin, ça manque tout à fait de gaieté. N'importe, mon cher Cholet, vous m'allez, car vous me faites l'effet d'être un bon ziyite. Maintenant, voici le moment d'être sérieux et de causer à notre aise. Je devine à votre air que vous avez quelque chose à me dire, peut-être à me demander ; car, enfin, ce n'est pas seulement pour mes beaux yeux que vous m'avez offert co succulent dîner.

Je vous préviens qu'avec moi il faut parler carrément; pas de finasseries, je n'aime pas ça. D'abord, quand vous êtes entré chez le marchand de vins, est-ce moi que vous cherchiez ?

— Non, puisqu'alors je ne vous connaissais pas.

— C'est donc un autre que vous cherchiez?

— Oui.

— A la bonne heure; moi, j'aime la franchise. Maintenant, qu'est-ce que vous voulez me dire? Allez, je vous écoute.

— En causant avec vos camarades vous avez parlé d'un individu nommé Pierre...

Le front de Robin s'assombrit aussitôt. IL planta ses deux coudes sur la table et, regardant fixement son compagnon.

— Oui, dit-il, nous avons parlé de Pierre, après?

— J'ai cru m'aperce voir que vous ne l'aimiez pas beaucoup,

— Je le hais à mort ; après ?

— Ayant de m'expliquer, il faut d'abord»»..

— Quoi ?

— Que je sache si ce Pierre que vous haïssez est le même individu qu'un certain Pierre que je n'aime guère non plus.

— Que fait-il, votre Pierre?

— Il est serrurier et travaille chez M. Corbon : il n'a pas de famille, et les autres ouvriers de la maison ne le connaissent que sous le nom de Pierre. Un homme du nom de Guérin, qui était son protecteur, est mort il y a quelque temps.

— Vous ne vous trompez pas, dit Robin, c'est lui.

— Eh bien ! alors, Robin, je puis vous dire que ma haine pour cet homme est égale à la vôtre.

— Maintenant, répliqua Robin d'une voix creuse, je comprends pourquoi vous nous écoutiez chez le marchand de vins, pourquoi -vous m'avct invité a dîner. Vous vous êtes dit : Robin déteste Pierre, il me comprendra; sa hame peut servir la mienne.

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— C'est vrai.

— Voyons, qu'est-ce qu'il vous a fait à vous?

— Peut-être bien ce qu'il vous a fait à vous même.

— Hein? que voulez-vous dire?

— N'est-il pas l'amant, d'après ce que racontaient vos camarades, de la femme jeune et jolie d'un nommé Thibaut?

Robin fit un mouvement brusque, et deux éclairs jaillirent de ses yeux ardents.

— J'aime une jeune fille, continua hypocritement le vicomte, et il l'aime aussi, lui.

— Ah 1 fit Robin.

— Seulement, ce n'est pas moi qui suis aimé

— Vous êtes pourtant joli garçon.

— Il faut croire que M. Pierre et beaucoup mieux que moi ; je dois vous dire que je ne l'ai jamais vu.

— Oh! une figure de papier mâché, un air poseur, rien du tout... Sont-elles bêtes, les femmes, sont-elles bêtes !

— Enfin, on accueille M. Pierre; moi on m'a évincé. J'ai même appris, il y a trois jours, qu'ils allaient se marier bientôt.

— Est-ce qu'elle est riche, la particulière?

— Non, une petite ouvrière; mais jolie... oh! jolie...

— Mâtin, vous avez l'air de rudement l'aimer.

— Je l'adore, j'en deviens fou... Et c'est ce Pierre... Tenez, il y a des instants oîi je me sens capable de tout.

— Vous êtes jaloux ?

— Oui, je suis jaloux, jaloux jusqu'à la fureur.

— Comme moi, grogna Robin.

— Nous détestons également ce Pierre maudit, reprit le vicomte ; eli bien, je vous propose d'associer nos deux haines.

— Soit. Mais encore faut-il savoir ce que nous ferons.

— Nous verrons.

— Vous n'empêcherez pas Pierre de se marier avec votre belle, s'il en a l'intention, fit Robin en hochant la lète, pas plus que je ne peux l'empêcher d'être le Renjamin des patrons.

— On ne sait pas.

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— Pierre n'est pas un homme à se laisser intimider, ni à avoir peur. Je vous le dis, entre nous, j'y regarderais à deux fois avant de l'attaquer en face.

— On l'attaque par derrière.

— Oh ! je sais bien; mais comment? Pierre est rangé comme une di^moiselle; on ne le rencontre ni chez le marchand de vins, ni dans un bal; impossihh' de lui chercher querelle. Si j'en avais trouvé l'occasiqfi, il y a longtemps que je lui aurais cassé la figure. En ce qui est de l'attendre la nuit au coin d'une rue pour lui tomber dessus, j'y ai songé; mais il y a les gardiens de la paix, on t'sl prudent.

— Enfin, selon vous, il est inattaquable?

— Oui.

— Et vous croyez qu'à nous deux?.., — Je ne sais pas. Avez-vous une idée?

— Non ; mais en cherchant bien...

— Il vous gêne, il me gêne aussi, c'est convenu; il faudrait le faire disparaître.

— Oui, voilà ce qu'il faudrait.

— Pour arriver à ce résultat, il y a deux moyens : l'assommer, ou lui enfoncer six pouces d'acier dans la gorge. Mais pour ça je ne suis pas votre homme; malgré ma haine et ma soif de vengeance, je ne jouerai pas du couteau : on ost prudent. Dites donc, monsieur Cholet, est-ce que la pensée de tuer un homme, comme on tue un mouton ou un veau, ne vous donne pas la chair de poule?

— Si, si...

— Vous voyez bien. Cela me fait dire qu'il faut plus que la jalousie, plus que la haine pour devenir un assassin.

Le vicomte avait baissé la têti'. Il se sentait frissonner. Il s'était engagé sur une pente rapide au bas de laquelle il voyait un gouffre insondable, mais il l'avait voulu.

— Ou pourrait bien encore, reprit Robin, d'un bon coup d'épaule, par nne nuit Jioire, le précipiter dans le canal ou dans la Seine. Cela vaudrait encore mieux qu'un coup d'assommoir ou un coup de poignard dans la poitrine.

— Oui, vous avez raison, dit le vicomte d'une voix oppressée.

— Ah ! si on était riche, si on avait de l'argent...

— Eli bien?

— Ce serait bientôt fait.

— Je ne comprends pas, balbiilia h- vicomte.

Le misérable comprenait très-bien ; mais en face du crime il était saisi d'épouvante.

— Ily a à Paris des individus qui se chargent volontiers de celte besogne, moyennant quelques louis, répondit Robin.

— Vous les connaissez?

— Je sais où je pourrais en dénicher un. Celui-là est une sorte de bête féroce capable de tuer un homme pour lui prendre une pièce de quarante sous. Il est déjà vieux, mais toujours fort comme un taureau. Je ne connais pas son passé, qu'il cache avec grand soin, mais à la peine qu'il se donne pour éviter la rencontre des agents de police, il est facile de deviner qu'il a eu souvent maille à partir avec eux et avec la justice. Plein de prudence d'ailleurs, il ne sort que la nuit, quand tous les chats sont gris. Il n'en est certainement pas à son coup d'essai.

— Alors, vous croyez ?...

— Je crois? Je suis sûr que pour dix louis, peut-être cinq, le pèreRamoneau se chargerait de faire passer le goût du pain à M. Pierre.

— Ah! c'est Ramoneau qu'il se nomme ?

— Le père Ramoneau. On l'appelle ainsi chez le mastroqupt oti il va presque tous les soirs, etofije le rencontre quelquefois.

— Vous ne le connaissez peut-être pas assez...

— Robin haussa les épaules.

— Il m'a suffi de causer une fois avec lui, dit-il, pour savoir de quoi il est capable.

— Est-ce qu'il a quelque moyen d'existence ?

— Pas l'ombre ; le père Ramoneau n'est pas même chiffonnier ; il vit comme il peut de ce qu'il trouve ou de ce qu'il prend. Mais tout ça, c'est des paroles inutiles; je vous l'ai dit, le père Ramoneau ne travaille pas pour rien.

Le vicomte hésitait. On ne devient pas ainsi un scélérat de la veille au lendemain. Son agitation intérieure était très-grande; ses sentiments les plus opposés se livraient à une lutte acharnée. Mais il savait si bien se dominer que le regard scrutateur de Robin, fixé sur son impassible visage, ne put rien découvrir de ce qui se passait en lui.

A la fin, il se représenta le vrai vicomte de LuceroUe venant réclamer ses droits et lui prenant son titre, dont il était si vain, et cette grande fortune de Lucerolle, qu'il avait toujours considérée comme devant lui ajipartenir.

A cette pensée qu'il pouvait être précipité du faîte des grandeurs rêvées dans le bourbier où grouillent tant de malheureux, il sentit son sang se figer dans ses vi'ines, puis, presque aussitôt, comme une première atteinte de folie.

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— Tiens! c'est le vieux! dit l'un la bouche pleine; faites une place, vous autres! (Page 173.)

Alors, pour éloigner le spectre noir, il secoua sa t«'jto avec force. Son hûsilation avait disparu.

— Je pourrais me procurer facilement cent francs, et même deux cents francs, dit-il à Robin.

Les yeux de l'ouvrier brillèrent comme des escarboucles.

— En ce cas, dit-il, le père Ramoneau sera noire homme. Dès qu'il aura reçu

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un à-compte sur la somme qui sera convenue, il prendra la piste, et, avant huit jours... Je n'ai pas besoin de vous dire le reste.

Le vicomte jeta un regard elfaré du côté de la porte.

— Soyez tranquille, reprit Robin, il y a du monde en bas, le garçon n'a pas le temps d'écouter aux portes. Faut-il que je voie le père Ramoneau et que je lui glisse à l'oreille deux mots de l'airuire?

— Oui.

— Nous pourrons le voir ensuite ensemble.

— Quand?

— Demain, si vous voulez.

— Soit, demain. Où nous trouverons-nous?

— Sur le boulevard extérieur, au coin de la rue des Amandiers. Le premier arrivé attendra l'autre.

— A quelle heure?

— Neuf heures.

— C'est entendu.

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