‹ L'enfant du faubourgChapitre 73 sur 96 · LA FRILEUSE · texte numérisé non relu

LA FRILEUSE

Si une personne étrangère aux habitudes et aux mœurs des voleurs avait vu la veille la Frileuse dans le caveau de la maison isolée, elle ne l'eût certainement pas reconnue le lendemain, marchant lentement sur l'un des trottoirs de la rue de Lille. Elle portait une robe de laine violette avec une rotonde de soie ornée de plusieurs rangs de perles noires. Des bottines presque neuves chaussaient ses pieds, et sur ses cheveux blonds nattés et arrangés avec goût elle avait posé un petit chapeau de tulle, frais encore, garni de rubans et d'un bouquet de bluets. Si vous ajoutez à cela un air modeste, réservé et honnête, on pouvait la prendre facilement pour une ouvrière ou une femme de chambre allant faire les commissions de sa maîtresse.

En passant devant le n" 62, elle ne jeta qu'un coup d'œil sur la maison. Cependant elle tressaillit et son regard eut un éclair de joie. Evidemment elle était satisfaite. Qu'avait-elie vu ?

Elle revint précipiLimment sur ses pas et descendit sur le quai Voltaire, oui elle trouva Griffard, qui llAnait le long du parapet, ayant l'air de s'amuser beaucoup à regarder les pêcheurs à la ligne.

— Eh bien! lui demanda-t-il, tu as vu la maison?

— Oui. Elle a cinq étages, sans compter les chambres sous le toit !

— Pas de porte cochère?

— Non. Elle ne doit être habitée que par des petits rentiers ou même des ménages d'ouvriers : s'il y a un ou deux grands appartements, c'est tout.

— Alors c'est pour le mieux. Où se trouve la loge du concierge?

— Je n'ai pas cherché à le voir. i|

— Je t'avais dit, pourtant, que c'était l'essentiel. ||

— C'est vrai ; mais j'ai vu autre chose. !}

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— Un écriteau pendu à un clou à côté de la porte.

— Eh bien?

— Voici ce que j'ai lu sur l'écriteau : Petite chambre meublée à louer présentement.

— Chouette ! fit Griffard dont les yeux étincelèrent.

— Tu comprends pourquoi je me suis empressée de venir te rejoindre.

— Il fallait entrer et demander à voir la chambre.

— Je n'ai voulu rien faire sans te prévenir.

— Tu es prudente, je n'ai rien à redire à cela.

— Maintenant, que faut-il faire?

— Tonnerre I est-ce que ça se demande ? Louer la chambre immédiatement,

— On peut exiger le mois ou la moitié du mois d'avance.

. — Tiens, voilà vingt francs; il faut que ce soir tu sois emménagée... A la bonne heure, ça marche comme sur des roulettes! Allons! file, je t'attendrai dans la cour du Louvre. A propos, tu n'as pas vu les autres?

— J'ai aperçu Moulinet au coin de la rue Bellechasse.

— D'ailleurs, ils n'ont plus rien à faire rue de Lille maintenant. Une fois locataire dans la maison, tu sauras bien vite ce qui s'y passe. Fais en sorte d'être très-gentille avec la pipelette, c'est nécessaire.

LaFi'ileuse se dirigea de nouveau vers la rue de Lille pendant que Griffard suivait le quai pour traverser la Seine sur le pont des Saints-Pères.

Dix minutes plus tard, la Frileuse ayant repris son air doux et honnête entrait dans la demeure des époux Fabrice. L'homme était en train de coudre des semelles à une paire de pantoufles. La femme reprisait du linge.

— Vous avez dans la maison une petite chambre meublée à louer, dit la Frileuse d'une voix presque timide ; est-ce que je puis la voir?

Fabrice ajusta ses lunettes sur son nez afin de mieux voir à qui il avait affaire. Sa femme répondit :

— C'est moins une chambre qu'un grand cabinet, car il n'y a pas de cheminée.

— Oh ! cela ne fait rien; en été, on n'a pas besoin de faire du feu. — Est-ce pour vous que vous désirez louer ?

— Oui, madame. Je demeure actuellement dans le quartier Saint-Denis et je cherche à me rapprocher du mon ouvrage.

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— Vous êtes ouvrière ?

— Oui, madame, couturière.

— Ft vous travaillez?

— Pom'le Bon-Marché.

— Cst-ce que vous travaillez chez vous ?

— Souvent, oui, madame ; mais on me donne aussi de l'ouvrage à l'atelier. Avant de tomber dans le ruisseau, où un jour Grifl'ard l'avait ramassée pour en

faire ce que nous savons, la Frileuse, qui s'appelait de son véritable nom Henriette Mabire, était, en effet, couturière, et même très-habile à manier l'aiguille. Elle avait travaillé pour le compte d'une patronne qui avait une entreprise de confections pour l'importante maison du Bon-Marché.

Comme tant d'autres malheureuses qui ne savent pas résister à la tentation du mal, la coquetterie, le désir de posséder des robes de soie, des bijoux, l'amourdes plaisirs et la paresse l'avaient perdue. La première chute fut suivie de plusieurs autres. Quand on est dans le bourbier, on a beau se débattre pour en sortir, on s'v enfonce toujours plus avant. C'est ainsi que la Frileuse avait roulé sur la pente fatale où le vice jette ses victimes, et était descendue jusqu'au fond de l'antre noir où se méditent les crimes.

— La chambre est au sixième, reprit le concierge; elle est mansardée; je ne sais pas si elle vous conviendra.

— Je puis toujours la voir.

— Dame! la vue n'en coûte rien.

— Est-ce vous qui la louez?

— Oui, nous sommes chargés de cela par le locataire. C'est un jeune homme de Liège, en Belgique. Il a dû quitter Paris au moment du siège, et il est retourné dans son pays, où, paraît-il, il a trouvé un emploi convenable. Depuis dixhuit mois il aurait bien pu faire vendre son petit mobilier; mais il sait qu'on ne lui en donnerait presque rien. Il préfère garder ses meubles et louer sa chambre telle qu'elle est. Comme cela il paye ses termes sans bourse déher, etillui reste encore quelque chose. Puis s'il revient à Paris un peu plus tard, comme il en a l'intention, il se trouvera tout de suite chez lui.

Tout en parlant, la concierge s'était levée et avait pris une clé accrochée à un clou.

— Kotre maison est tout à fait tranquille, continua-t-elle; on n'y entend jamais de bruit. Je vous préviens dans le cas où vous loueriez; nous ne vous permettrions pas de recevoir des hommes chez vous.

— Ahl sous ce rapport, vous pouvez être tranquille, répondit l'hypocrite

créature ; si je l'ecevais quelqu'un, par hasard, ce ne serait que mon père ou mon frère.

— Ce n'est pas la même chose; on a toujours le droit de voir sa famille.

Comme bien onpense,la chambre ne déplut pas àlaFrileuse; elle trouva même les meubles fort beaux et le papier très-gai, ce qui était vrai.

Il fut convenu qu'elle louait au mois pour vingt-cinq francs, la quinzaine payée d'avance.

Elle mit ses vini^t francs dans la main de la concierge, qui lui rendit sepl francs cinquante.

Elle ne fit aucune difficulté de donner son nom aux époux Fabrice, et elle partit après leur avoir annoncé qu'elle viendrait prendre possession de sa chambre avant la nuit.

— Ma foi! je suis contente que la chambre soit louée, dit la concierge à son mari.

— Tu t'es peut-être un peu trop pressée.

— Pourquoi?

— Il est toujours bon de prendre des renseignements sur les ^ens qu'on ne connaît pas.

— Tu es toujours le même, Fabrice; est-ce que cette demoiselle ressemble à une fille de rien? Elle est convenable et a l'air honnête.

— Je ne dis pas non; mais il y a dans son regard quelque chose de singulier que je n'ai pu définir.

— Es-tu drôle, mon pauvre homme, avec tes études de physionomie ! Comme presque toutes les filles pauvres, celle-ci n'est pas hardie; ce que tu as vu dans son regard est tout simplement de la timidité.

— Enfin, c'est fait : elle a loué, n'en parlons plus.

Le soir, à la nuit tombante, la Frileuse arriva rue de Lille, suivie d'un commissionnaire, qui n'était auli'e que MouUne!.. Il portait sur son crochet une vieille malle qui paraissait assez lourde.

Griffard ne négligeait aucun détail ; jiour endormir la prudence des concierges,, il fallait qu'ils crussent à une location sérieuse.

En moulant au sixième étage, Moulinet ne manqua pas d'être très-essoufflé et de s'arrêter sur chaque palier, moins pour se reposer et reprendre haleine que pour faire l'inspection des portes. Toutefois, ayant déposé la malle dans la chambre de la Frileuse, il se contenta d'échanger un regard avec elle et descendit

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LES DEUX BlillCEAUX 183

— Cette demoiselle a tout de même du liuge, remarqua tout haut la concierge.

— Le commissionnaire, un fort gaillard pourtant, en avait assez pour monter, répondit Fabrice.

Comme on le voit, les bonnes gens étaient loin de concevoir un doute.

Le lendemain, la Frileuse desctridit vers huit heures.

— Je vais au Bon-Marché, dit-elle à la concierge en passant. Elle revint au bout d'une heure. Elle entra dans la loge.

— Je ne suis pas contente, dit-elle d'un air chagTin; il n'y a pas d'ouvrage de préparé, et après m'avoir fait longtemps attendre, on a fini par me dire de revenir dans deux jours. C'est bien désagréable. Deux jours sans ouvrage, je vais joliment m'ennuyer.

— Une femme trouve toujours à s'occuper, répliqua la concierge.

— C'est vrai ; mon linge est en ordre, je n'ai pas une reprise à y faire. Si vous aviez quelque chose à me donner, madame Fabrice, soit de vous ou de quelqu'un de la maison, je le ferais avec plaisir.

La comédie était si bien jouée que la brave femme, incapable de soupçonner le mal, s'y laissa prendi'e.

— Puisque vous le désirez, répondit-elle , vous pourrez descendre travailler avec moi ; je revois mon linge en ce moment, vous m'aiderez.

C'est là ce que voulait la Frileuse. Il était important qu'elle pût s'installer dans la loge afin de faire causer la concierge, tout en observant les allées et venues des locataires.

— Tout de suite, dil-elle en s'asseyant sans façon.

Elle prit une aiguille dans un étui, qu'elle venait probablement d'acheter, y passa le fil et se mit en devoir d'achever un ourlet commencé par madame Fabrice. Elle n'avait pas encore oublié son ancien métier. Entre ses doigts, raiguille faisait merveille.

— Comme vous allez! comme vous allez! fit la concierge avec une sorte d'admiration.

— \ous trouvez, madame Fabrice?

— Oui, on voit que vous savez manier l'uinuille. On dirait, vraiment, que c'est piqué à la mécanique, tellement votre point est régulier; ahl dame, vous n'êtes pas comme moi aujourd'hui ; vous avez de bons yeux.

Ceci se passait en l'absence de Fabrice, qui sortait souvent pour faire les commissions des locataires. A son retour, il trouva mademoiselle Ileiirii'LLu travaillant à côté de sa femme. Il se conleiita (]i- quelques mots d'i^xplicalion.

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Ce bon Fabrice, qui avait la manie de vouloir être un physionomiste, ne possédait pas encore la puissance de faire tomber le masque du visage d'un hypocrite.

La Frileuse s'assit à la table des Fabrice et mangea avec eux. Cela devait être, du moment qu'elle travaillait pour la concierge.

Une sorte d'intimité s'établit vite entre les deux femmes, et madame Fabrice ne vit aucun inconvénient à raconter bien des choses à l'obligeante locataire.

Dans l'après-midi, Léontine étant descendue pour acheter quelque chose, elle entr'ouvrit la porte et avança sa tête pour dire bonjour à ses amis Fabrice, ce qu'elle n'oubliait jamais.

— Oh ! la belle jeune fille ! dit la Frileuse lorsque la jolie tète eut disparu.

— N'est-ce pas? fit la concierge; eh bien! elle est aussi sage et aussi bonne qu'elle est charmante et gracieuse. 11 ne lui manque qu'un peu de gaieté; mais elle ne peut pas être bien joyeuse, après les malheurs qui sont venus fondre sur elle.

— Elle demeure dans la maison?

— Oui, au deuxième, avec son grand-père, un bien brave homme, qui a en plus des autres choses le malheur d'être aveugle.

El pour être agréable à son ouvrière, qui paraissait s'intéresser beaucoup à la jeune fille, elle lui raconta ce qu'elle savait de l'histoire de la famille Blajchard .

— M. Blanchard doit avoir quelque chose devant lui, continua-t-elle, mais cela n'empêche pas mademoiselle Léontine de travailler du matin au soir ; elle remet à neuf les dentelles des grandes dames du faubourg ; c'est superbe ce qu'elle fait, on dirait l'ouvrage d'une fée! Elle a de très-belles connaissances, entre autres la demoiselle d'un comte, qui est son amie intime. Vous comprenez que tant qu'elle voudra travailler, elle ne manquera pas d'ouvrage.

— Elle est bien heureuse; ce n'est pas comme nous autres couturières, qui avons chaque année plusieurs mois de morte-saison.

— C'est vrai. Mais toutes les femmes ne peuvent pas avoir le talent de mademoiselle Léontine. Pourtant je ne crois pas qu'elle continuera toujours à travailler comme maintenant; une fois mariée, elle aura à s'occuper de son vieux père, de son mari, à soigner son ménage ; je ne parle pas des enfants, qui viendront sûrement.

— Elle est donc sur le point de se marier?

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namoneau, obéissant à Griffard, pesait de tout son poids sur lui. (Page 191.)

— On en parle depuis quelques jours. Nous connaissons le jeune homme, jo puis même dire beaucoup, mademoiselle Léonline ne sera pas trompée : c'est bien le meilleur et le plus honnête garçon qu'il y ait dans tout Pari» ; avec cela dou.x: et rangé comme une demoiselle, et un ouvrier comme on en rencontre peu.

C'est en faisant causer ainsi madame Fabrice, qui avait comme la plupart de? femmes le défaut d'être bavarde, que la Frileuse apprit en deux jours à peu près tout ce qu'elii' voulait savoir.

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LiV. ^2\. F- ^ojr, ^Jit<:ur. - Hupruduclion ir.lurdito

AVANT l'eXPÉDITIOM

Le troisième jour, la Frileuse se leva de bonne heure. Vers sept heures et demie, elle descendit et dit à madame Fabrice :

— Je vais au magasin, on me gardera probablement à l'atelier.

— Bonne chance, mam'zelle I lui répondit la concierge.

La Frileuse monta la rue du Bac jusqu'à la rue du Cherche-Midi où elle prit une place dans l'omnibus allant au chemin de fer du Nord. De là, elle gagna à pied les boulevards extérieurs et se dirigea vers celle partie de Belleville qui touche aux Prés-Sainl-Gervais. Là, comme dans tous les quartiers excentriques do Paris, on trouve des rues étroites, sales, mal pavées, sombres, où grouille une population misérable de pauvres enfants étiolés, couverts de guenilles. La plupart des maisons mal bâties, aux murs dégradés, sont d'un aspect plus sombre encore que les rues.

Dès qu'on pénètre dans ces pauvres quartiers, dont l'édilité parisienne commence pourtant à s'occuper un peu, le cœur se serre et on éprouve un malaise indéfinissable. Ce n'est pas seulement triste, c'est navrant !

La Frileuse entra dans l'allée noire et humide d'une de ces maisons, aux fenêtres de laquelle pendaient toute sorte de loques qui séchaient au vent.

C'est là que demeurait GrifTai'd.

Le caveau de la maison isolée au milieu des vignes n'était qu'un lieu de rendez-vous où il recevait les hommes de sa lieutenance et leur communiquait les ordres du chef supérieur.

— Déjà loi ! s'écria-t-il avec étonnement en voyant enti-er la Frileuse.

— Tu m'avais donné quatre jours, je n'en ai pris que deux, voilà tout.

— Alors, tu sais...

— A peu près tout ce que je pouvais apprendre.

— L'aveugle a de l'or?

— Oui, ce que vous a raconté le père Ramoneau est la vérité.

— il n'avait aucun intérêt à mentir. A quel étage demeure-l-il?

— Au deuxième, la porte à droite. Il n'y a que deux portes sur chaque carré.

— Oui, Moulinet m'a déjà dit cela. As-tu pris l'empreinte de la serrure?

Elle tira de son corsage un chiiïon qui enveloppait la cire portant l'empreinte.

— ■ Bon, comme dit le vieux Ramoneau ! fit-il en riant. A quelle heure se couchent-ils?

— Vers neuf heures, quand le jeune homme ne vient pas.

— Ahl oui, le petit de la rue Saint-Sébastien. Est-ce qu'il y va tous les jours?

— Seulement tous les deux jours et le dimanche. Il n'est pas venu hier.

— Je le sais, le Lézard l'a guetté inutilement.

— Il viendra ce soir et pas demain.

— Alors il faut que la chose se fasse demain; j'ai le temps de tout préparer. Le vieux sera avec moi. Tu as bien dit en louant que tu avais tou père et un frère?

— Oui.

— Nous entrerons dans la maison à neuf heures ; si la concierge nous voit passer, tu seras là et tu sauras bien dire : « Tiens, c'est papa et mon frère Jules. »

— Je crois que vous pourrez passer sans qu'on vous voie; je me tiendrai devant le carreau de la loge.

— J'aime mieux ça, c'est plus sûr. Le coup fait, il faudra sortir; as-tu songé à cela?

— Je resterai dans la loge. La concierge ne ferme la porte d'entrée qu'à dix heures.

— En ce cas, tout va bien; nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut pour fouiller les meubles.

— D'ailleurs je m'arrangerai pour que la porte ne soit pas entièrement fermée.

Grill'ard prit une feuille de papier et un crayon.

— Maintenant, reprit-il, dis-moi comment se trouvent disposées les pièces de l'appartement.

La Frileuse lui fit la description demandée.

A mesure qu'elle parlait, il traçait d'une main assez habile le plan du logement.

— Je vois le local comme si j'y étais, dit-il, quand il eut donné son dernier coup de crayon. On entre; en face la salle à manger, tout de suite à droite, la cliumbre de l'aveugle, dont le lit doit se trouver à gauche en y entrant, puisque la fenêtre est à l'autre extrémité ; à côté, la chambre de la jeune fille, qui touche au mur mitoyen avec celui de la maison voisine.

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« L'aveugle ne m'inquiète pas, continua-t-il comme se parlant à lui-même, nous en aurons facilement raison; mais il y a la petite... si seulement elle dormait! Mais,baste ! compte là-dessus ! Ces petites filles ont toujours l'oreille et les yeux ouverts; elles rêvent, oui, mais tout éveillées... Il faudra de l'adresse, du sang-froid, un seul cri perdrait tout.

La Frileuse appuya fortement sa main sur son bras.

— Qu'est-ce que tu marmottes donc? lui dit-elle effrayée; est-ce que tu penserais à les assassiner?

— Ah çà ! répliqua-t-il d'un ton superbe, est-ce que tu me prends pour un imbécile? Je ne tue pas les gens, moi: je laisse cette besogne-là à d'autres ; d'ailleurs lu sais bien que j'ai horreur du sang. Tu peux te rassurer, ma belle ; j'aurai dans ma poche une petite fiole pleine d'un liquide tout à fait inoffensif, qui endormira l'aveugle et sa fille très-gentiment et leur procurera jusqu'au lendemain matin des rêves délicieux.

La Frileuse, n'ayant rien de mieux à faire, passa une partie de la journée dans la chambre de Griffard. Le soir elle retourna rue de Lille, où elle arriva à sept heures, comme si elle revenait de l'atelier après une journée de travail bien remplie.

Elle causa un instant avec madame Fabrice ; ensuite elle monta dans sa chambre où elle resta une demi-heure, puis elle revint trouver la concierge, disant que, ne voulant pas se coucher si tôt, elle descendait pour lui tenir compagnie.

La Frileuse se préparait pour le rôle qu'elle devait jouer le lendemain.

Elle ne rentra dans sa chambre qu'à dix heures et demie, après avoir vu Pierre sortir de la maison.

Le lendemain, elle feignit encore d'aller travailler. N'ayant rien de nouveau à apprendre à Griffard, elle tua le temps comme elle put en se promenant du côté de Plaisance.

A sept heures, comme la veille, elle était dans la loge, causant avec madame Fabrice, dont elle avait su déjà capter l'amitié et la confiance.

Elle n'était pas là depuis dix minutes, lorsque Léonline entra dans la loge et dit à la concierge :

— Je vais passer la soirée chez mademoiselle de Lucerolle; je rentrerai peutêtre un peu lard ; mon père est dans sa chambre, il se couchera de bonne heure. Toutefois, madame Fabrice, je vous laisse la clef de l'appartement, et s'il avait besoin de quelque chose...

— Soyez tranquille, mademoiselle, ni moi ni Fabrice n'avons à sortir ce soir. La jeune fille partit.

La Frileuse avait écouté avec une vive émotion, et elle se disait en ellemême que Griffard avait une chance incroyable.

Maintenant, il s'agissait de le prévenir qu'il trouverait l'aveugle seul dans l'appartement. Cela n'était pas difficile, attendu que Grifîard, voleur expérimenté, qui ne négligeait aucune des précautions bonnes à prendre, lui avait donné rendez-vous à huit heures, au coin de la rue de Beaune, afin d'être averti si quelque chose d'imprévu ne devait pas lui faire modifier son plan ou en renvoyer l'exécution à un autre jour.

Donc, quelques minutes, après le départ de Léontine, la Frileuse sortit pour aller prendre le dernier mot d'ordre de Griffard.

Or, pendant qu'elle faisait un assez long détour pour se rendre rue de Beaune, Pierre arrivait rue de Lille.

— Comment! c'est vous, monsieur Pierre? fit la concierge avec surprise.

— Vous le voyez ! répondit-il en souriant.

— Ma foi ! on ne vous attendait guère ce soir, et la preuve c'est que mademoiselle Léontine est sortie.

— Oui, je sais que son inlenlioji était d'aller voir ce soir mademoiselle Ernestine de LuceroUe. M. Blanchard m'a chargé hier d'une commission, que j'ai pu lui faire dans la journée, et j'ai préféré venir ce soir lui rendre compte de ma mission, au lieu d'attendre à demain.

— C'est égal, mademoiselle Léontine sera contrariée d'être sortie.

— Cela ne m'empêchera pas de venir demain, et, après-demain dimanche, de bonne heure.

— Mademoiselle Léontine m'a laissé la clef du logement, je vais vous la donner.

— C'est inutile, merci, madame Fabrice. M. Blanchard n'est certainement pas couché encore. Où donc est M. Fabrice?

— Oh ! en face, probablement, en train de faire sa petite partie de piquet.

Le jeune homme monta lestement les deux étages et frappa à la porte do M. Blanchard qui vint, à tâtons, lui ouvrir.

— Mon cher ami, dit le vieillard, je parierais que vous êtes venu exprès pour m'apporter la petite somme que vous avez bien voulu vous charger do toucher pour moi.

— Je vous apporte, en elfet, trois cent cinquante francs, monsieur Blanchard ; mais je ne suis pas venu tout à fait exprès; j'avais avoir une personne rue Vivienne, et j'ai profité de cette circonstance pour venir jusqu'ici : quelques pas de plus...

— On voit bien que vous êtes jeune et que vous avez de bonnes jambes, dit le vieillard en riant.

— Monsieur Blanchard, voici votre argent, reprit Pierre.

— C'est bien, mon ami, mettez-le là sur la cheminée; ce soir, quand elle rentrera, ou demain matin, Léontine le serrera ; c'est pour la bourse de ses dépenses.

Pierre posa les billets de banque sur la cheminée dans un vide-poche.

La Frileuse et Griffard causaient encore ensemble, lorsque le Lézard arriva rue de Beauue tout essoufflé.

Griffard fit la grimace et son regard interrogea son subordonné.

— J'ai suivi le jeune homme de la rue Saint-Sébastien, commença-t-il.

— Tu as eu tort, l'interrompit Griffard avec rudesse, puisqu'il était convenu qu'on ne s'occuperait pas de lui aujourd'hui.

— Tu ne me laisses pas achever ; d'ailleurs je n'ai pas mangé le mot d'ordre : c'est seulement à neuf heures que je dois me trouver rue de Lille. Voici c*e que je venais te dire : j'ai suivi le tourtereau jusqu'à la rue de Lille ; il est en ce moment chez le vieil aveugle.

Le front de Griffard s'assombrit subitement.

— TonneiTe ! grommela-t-il entre ses dents, quand le poupard se présentait si bien!...

Et se tournant vei's la Frileuse :

— Qu'est-ce que tu disais donc, toi, qu'il ne viendrait pas ce soir? lui dit-il avec un froncement de sourcils qui annonçait un orage prochain ; c'est comme ça que tu regardes, c'est comme ça que tu écoutes, comme ça que' nous sommes renseignés. ..

— Je n'y comprends rien, répondit la Frileuse qui tremblait sous le terrible regard du lieutenant.

— Maintenant, plus rien à faire... murmura-t-il . Tout était si bienpi'éparé !... Moi, je n'aime pas les choses qui traînent ; elles se font mal, généralement. Et puis, aujourd'hui c'est ceci, demain ce sera cela... et le temps passe et on ne fait rien.

— Ne trouvant pas la jeune fille, hasarda la Frileuse, il peut se faire qu'il ne reste pas longtemps avec l'aveugle.

— Tiens, je ne pensais pas à cela; au fait, tu as peut-être raison, la Frileuse. Où est Moulinet? demanda-t-il au Lézard.

— En faction rue de Lille ; il ne perd pas de vue l'entrée du numéro 62.

— C'est bien. Le vieux sera ici dans un instant; à neuf heures, nous serons

.iwil

aussi rue de Lille; si je nets vois pas, c'est que le jeune homme sera paili. Alors nous agirons. Est-ce bien compris?

— Oui.

— Toi, la Frileuse, tu vas retourner à la maison et tu ne quitteras pas la

loge.

La Fi'ileuse s'en alla d uu côté, le Lézard de l'autre.

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