‹ L'enfant du faubourgChapitre 74 sur 96 · LE V 0 I · texte numérisé non relu

LE V 0 I

A neuf heures, Griffard et le père Ramoneau étaient rue de Lille. Ils passèrent sans s'arrêter devant le n° 62. Mais après avoir fait environ cinijuanLc pas ils revinrent lentement. GriHai-d plongeait sori regard dans toutes les direcLions.

— Je ne les vois point, dit-il tout bas à Ramoneau; cela nous indique (]ue l'oiseau a quitté le nid. L'aveugle est seul, probablement couché; il faut que tout soit fini avant que la colombe ne revienne.

— Alors marchons, répondit le vieux.

— Oui, et surtout ouvrons l'œil.

Griffard entra le "premier, suivi de près par Ramoneau. Ils glissèrent sans bruit, comme deux ombres, devant la loge, et montèrent l'escalier à pas de loup.

La concierge, qui causait avec la Frileuse, ne vit rien, n'entendit rien. Du reste, la complice des voleurs, debout, tournant le dos à l'allée, manquait presque entièrement la porte vitrée. Fabrice n'avait sans doute pas achevé encore sa partie de piquet.

La Frileuse, les yeux fixés sur la pendule, avait vu, avec anxiété, l'aiguille marquer neuf heures, puis, successivement, huit minutes après l'heure. Alors entendant un léger bruit, elle jeta uu regard rapide de côté et vit passer les deux ombres.

— Ce sont eux, se dit-elle.

Son anxiété redoubla, cai- ni la concierge ni elle n'avaient vu partir Pierre.

— Mais asseyez-vous donc, mam'zelle Henriette, lui dit pour la troisième ou la quatriiMue fois la trop confiMile madame Fabrice ; vous vous fatiguez à rester ainsi sur vos jambes. Celte fois, la Frileuse s'empressa d'accepter l'invilaliou.

Depuis un instant, elle sentait ses jambes chanceler, et dans ses oreilles le sang faisait entendre ce bourdonnement qui précède les étourdissements. Toutefois, elle eut soin de placer son siège tout près de la porte.

— Comme le temps est lourd ce soir! reprit la concierge.

— C'est vrai, toute la journée la chaleur a été étouffante.

— Maintenant le ciel est chargé de nuages, nous aurons sûrement de l'orage cette nuit. Qu'est-ce que ma lampe a donc? elle nous éclaire à peine. Ah! ce n'est pas étonnant, la mèche ne brûle presque plus.

Par mesure de précaution, la Frileuse avait eu soin de la baisser.

Sur le palier du deuxième étage, Griffard s'était arrêté; et pendant que Ramoneau montait encore cinq ou six marches, prêt à prévenir son complice si quelqu'un de la maison descendait, ce dernier introduisit une clef dans la serrure et ouvrit la porte avec d'autant plus de facilité qu'elle n'était pas fermée à clef.

Il fit un signe à Ramoneau, qui revint près de lui, et tous les deux pénétrèrent dans le logement. Griffard referma doucement la porte, et ils se trouvèrent dans une obscurité complète.

— Allume le rat-de-cave, dit-il à l'oreille de Ramoneau ; nous n'avons pas besoin de nous gêner, le locataire ne nous verra pas quand même.

M. Blanchard s'était mis au ht peu de temps après le départ de Pierre, mais il ne dormait pas encore. En entendant ouvrir la porte de sa chambre, il se mit sur son séant. Il crut que sa petite-fille revenait déjà.

— C'est toi, mignonue? dit-il; tu n'es guère restée longtemps : est-ce que tu n'as pas trouvé mademoiselle de LuceroUe ?

Naturellement, il n'obtint aucune réponse.

— Léonline, qu' as-tu donc ? reprit-il avec un commencement d'inquiétude, pourquoi ne me parles-tu pas ?

Griffard avait déjà jeté son coup d'œil dans la chambre et inventorié le mobiher.

Ramoneau, qui s'était avancé près de la cheminée, avait mis la main sur les billets de banque et les fourrait dans sa poche.

— Allons, continuait l'aveugle, tu es contrariée : madame Fabrice t'a dit que l'ierre était venu en ton absence. Il n'est pas resté longtemps, il...

M. Blanchard n'eut pas le temps d'achever sa phrase.

Les deux misérables s'étaient approchés du Ut et Griffard, se précipitant sur l'aveugle, incapable de se défendre, l'avait rapidement bâillonné avec un mouchoir enroulé.

Surpris par cette attaque brutale, le vieillard n'eut pas le temps de pousser un

,"" — ■ Il

— Monsieur, dit le docteur, cet homme a été chloroformisé. (Page 201. J

cri. Il ne pouvait savoir à qui il avait afTaire, mais son instinct lui fit deviner aussitôt qu'un ou plusieurs malfaiteurs venaient de s'introduire dans sa chambre. I! essaya de lutter avec énergie et se débattit furieusement. Malgré les efforts qu'il faisait pour crier, il ne put appeler à son secours. Des sons rauques, étranglés, s-f mblaljles à un râle d'agonie, purent seuls s'échapper de sa poitrine. — Tiens-le solidement, dit Griffard k Uamoneau, je vais l'endormir Bien que ces paroles eussent été prononcées à voix basse, le vieillard les en-

LiV. 25. F. Roy, «dilear

tendit. Ses cheveux se hérissèrent sur sa tête, il pensa que le misérable allait lui plonger un couteau dans la poitrine. Il voulut s'élancer hors de son lit ; mais il ne put que faire un mouvement brusque, car Ramoneau, obéissant à Griffard, pesait de tout son poids sur lui.

Griffard avait déjà tiré de sa poche et débouché une petite bouteille remplie d'une substance liquide incolore, qui répandit aussitôt dans la chambre une forte odeur de chloroforme. Tout en maintenant le mouchoir fortement serré, Griffard plaça la bouteille sous le nez de l'aveugle et le força à respirer le liquide.

Pendant un instant le vieillard s'agita encore convulsivement, en poussant de sourds gémissements; puis, ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux et sa tête roula sur l'oreiller.

— Maintenant, nous pouvons ouvrir les meubles... chuchota Griffard en remettant dans sa poché son mouchoir et sa fiole.

— Bon, il dort? fit Ramoneau.

— Vingt coups de canon ne le réveilleraient pas.

L'aveugle n'avait plus d'autres mouvements que celui de sa respiration lente et régulière.

— Si tu ne t'es pas trompé, Ramoneau, reprit Griffard, si l'aveugle a encore son argent chez lui, et si moi-même je ne me mets pas le doigt dans l'œil, nous allons le trouver là, dans un des-tiroirs de cette espèce de secrétaire.

— Facile à ouvrir, dit Ramoneau en reprenant le rat-de-cave qu'il avait posé sur la cheminée, le bon vieux n'a même pas caché la clef.

— Il n'attendait pas notre visite, répondit cyniquement Griffard.

Il ouvrit le premier tiroir dans lequel il n'y avait que des papiers sans valeur pour eux. Mais l'audacieux scélérat ne s'était pas trompé : c'était bien dans ce petit meuble que se trouvait la petite fortune de M. Blanchard ou plutôt la dot de Léontine. Dans le second tiroir qu'il ouvrit, sans se donner la peine de refermer le premier, il vit un portefeuille, dont le père Ramoneau s'empara avidement.

j — Ce n'est peut-être pas encore ça, fit Griffard en promenant sa main jusqu'au

J fond du tiroir. Je tiens le magot, continua-t-il en ramenant un petit sac de cuir I plein de pièces d'or.

) — Moi aussi, je le tiens, dit Ramoneau, qui, ayant ouvert le portefeuille, écar-

Iquillait les yeux pour mieux contempler un certain nombre de billets de banque' I dont une des poches du portefeuille était pleine.

|{ — Fais voir, dit GritTard, les yeux étincelants, en faisant disparaître la bourse

s de cuir.

■ |i — Regarde.

— Superbe! fit Grifîard ébloui. N'y a-t-il que cela dans le portefeuille?

— Non, voici encore d'autres papiers, répondit Ramoneau, entr'ouvrantl'autre poche du portefeuille.

— Ce ne sont pas des billets.

— Non, ce sont des titres de rente.

— C'est dommage ; des titres ça ne se change pas facilement, et puis ça peut compromettre.

— Hein, est-ce que tu veux les laisser?

— J'en ai presque l'intention.

— Allons donc, je garde tout, moi... Est-ce que la Rente française ne se vend pas partout : à Bruxelles, à Londres, en Allemagne?

Et le père Ramoneau, imitant Grifîard, cacha le portefeuille dans son vêtement.

— Maintenant, reprit-il. détalons; c'est le moment de jouer des guiboles.

Ils sortirent précipitamment de la chambre.

Griffard mettait la main sur le bouton de la porte pour l'ouvrir lorsque, tout à coup, il se rejeta en arrière.

— Écoute, souffla-t-il à l'oreille de Ramoneau. Tous deux prêtèrent l'oreille.

— Oui, j'entends, dit Ramoneau, quelqu'un monte l'escalier,

— Ce n'est pas la petite qui rentre : les pas sont lourds.

— C'est un locataire, laissons-le passer.

Arrivé sur le carré du deuxième étage, la personne qui montait l'escalier s'ar rêta.

Malgré leur audace, les deux voleurs se mirent à trembler; l'émotion leur coupait la respiration. Aussitôt ils frissonnèrent en entendant le bruit d'une clefentrant dans la serrure de la porte. Épouvantés, ils recrièrent en mémo temps jusqu'au milieu de la chambre de l'aveugle.

Ramoneau eut un regard plein de sinistres lueurs, et il arma sa main d'im couteau à lame pointue et tranchante, afin de se trouver prêt à tout c . énement.

La porte, de l'appartement s'ouvrit. Un homme, tenant un lampe l\ la main, parut sur le seuil de la chambre. C'était Fabrice. Sans apercevoir enrn ■ les deux scélérats, il fit deux pas en avant.

(jriffard, songeant avant tout à sa propre sûreté, profita habilement du mouvement que venait de faire Fabrice. Il bondit hors de la chambre et n'eut qu'à tirer la porte de l'appartement restée entr'ouvertc pour s'élancer dans l'escalier.

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Ramoneau, moins alerte que lui, se trouva seul en présence de Fabrice.

Le brave concierge avait à peine eu le temps de voir passer Grilîard; mais son regard rencontra celui de Ramoneau braqué sur lui. Instinctivement il se plaça devant la porte de la chambre avec l'intention évidente de barrer le passage. Il voulut crier, appeler. Impossible. Le saisissement, la surprise, la terreur avaient momentanément paralysé sa langue. Le pauvre homme n'était pas fait aux émotions violentes, il tremblait comme une feuille au veut. Toutefois, il ne lâchait point la rampe

Ramoneau et lui se regardaient ainsi que deux lutteurs dans l'arène prêts à bondir l'un sur l'un sur l'autre.

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