‹ L'enfant du faubourgChapitre 75 sur 96 · LA CHAMBRE DU CRIME · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DU CRIME

Le logement à côté de celui de M. Blanchard était habité par une dame déjà âgée et son fils, employé au ministère de la guerre. La chambre de la dame était voisine de celle de l'aveugle ; elles étaient séparées par une cloison déplâtre assez mince.

Or, la dame se trouvait dans sa chambre au moment où l'aveugle cherchait à se défendre et à repousser l'attaque de Griffard et de Ramoneau. Elle entendit des niétinements et des plaintes sourdes. Alors elle se leva, sortit de chez elle et, aussi vite que le lui permettaient sus mauvaises jambes, elle descendit chez la concierge.

Fabrice venait de rentrer, ayant terminé sa partie.

— Est-ce que mademoiselle Blanchard est sortie ? demanda la vieille dame en entrant dans la loge.

— Oui, répondit la concierge, elle est allée passer la soirée chez son amie, mademoiselle de Lucerolle.

— Elle ne vous a pas dit en sortant que son grand-père était indisposé?

— Du tout, elle m'a seulement dit qu'il se coucherait de bonne heure; mais M. Pierre est venu, et il est probablement encore en train de causer avec M. Blanchard.

— Non, M. Blancliard est seul ; il y a plus d'une demi-heure que j'ai entendu M. Pierre dire à M. Blanchard : « bonsoir, à demain », et descendre l'escaher. Je

suis venue parce que je crains que mon vieux voisin n'ait été pris d'une indisposition subite. Je l'ai entendu pousser plusieurs gémissements.

— Oh! mon Dieu, s'écria la concierge effrayée; mais s'il se trouve malade pourquoi ne m'a-t-il pas appelée? Il sait que je suis toujours là.

— Peut-être me suis-je trompée, madame Fabrice; dans tous les cas, j'ai cru dev(Mr vous avertir.

— Ohl vous avez bien fait, et je vous remercie. La concierge s'empressa d'allumer une bougie.

— J'y monte, dit Fabrice en prenant la lampe.

— Tiens, voilà la clef de l'appartement, mademoiselle Léontine l'a laissée.

Fabrice sortit de la loge, dont il laissa la porte ouverte.

La Frileuse se leva brusquement avec l'idée de la fermer; mais elle craignit d'éveiller ainsi l'attention de la concierge. Elle préféra se tenir debout dans l'embrasure. L'abominable créature était devenue livide, de grosses gouttes de sueur perlaient à son front et coulaient le long de ses tempes, son sang se figeait dans ses veines. Folle de terreur elle attendit. Il lui semblait que ses pieds étaient posés sur des barres de fer rouge.

Soudain elle entendit des pas précipités dans l'escalier, et presque aussitôt Grilfard passa devant elle comme un éclair.

— Qu'est-ce donc que cela? s'écria la concierge en s'élançant dans l'allée.

— Je... je ne sais pas... balbutia la Frileuse.

Madame Fabrice ne s'aperçut pas qu'elle était fort troublée.

— C'est un homme qui paraît se sauver, dit la vieille dame, qui était restée dans la loge.

— C'est donc Fabrice qui court chercher quelque chose !

— Non, répliqua la vieille dame; si c'était votre mari, je l'aurais reconnu.

— Mais alors, mais alors... je ne comprends rien à cela.

Madame Fabrice n'avait pas eu le temps de revenir de sa stupeur lorsqu'un cri rauque, effrayant, retentit dans toute la maison.

La concierge pâlit affreusement et perdit complètement la tête. Au lieu de courir fermer la porte de l'ailée, elle se précipitadans l'escalier comme une folle, un ciiant de toutes ses forces :

— Au secours ! au voleur ! à l'assassin !

Elle se trouva our le passage de Ilamoneau, qui la renversa et sauta par-dessus elle.

Au iii(;iiic instant les deux portes du premier étage s'ouvraient. Maliieu--

reusement, il était trop tard pour qu'on pût s'emparer du vieoix scélérat. En quelques bonds il avait gagné la rue et il fuyait de toute la vitesse de ses jambes.

Pendant ce temps, madame Fabrice, contusionnée, était parvv,nue à se relever avec l'aide d'une personne et continuait à pousser des cris affolés.

Tous les locataires étaient dans l'escalier. Des personnes étrangères à la maison accouraient aux cris de la concierge et encombraient déjà le corridor.

La Frileuse profita du mouvement qui se faisait autour d'elle et de l'abnrissement de tout le monde pour s'esquiver, en se glissant comme une anguille à travers les curieux dont le nombre allait toujours grossissant.

Les premières personnes qui, voyant la porte de l'appartement ouverte toute grande pénétrèrent dans la chambre de M. Blanchard, virent Fabrice étendu sur le dos, baignant dans son sang, et sur le lit le corps immobile de l'aveugle. Elles crurent d'abord que tous deux avaient été assassinés. Fabrice tenait encore dans sa main crispée la lampe éteinte, et dont le verre s'était brisé.

Il y eut un moment de confusion indescriptible ; les uns restaient sans voix, glacés de terreur; les autres poussaient des cris d'épouvante et d'horreur. Pendant que deux hommes relevaient Fabrice et le plaçaient dans un fauteuil, un autre ramassait au fond de la chambre le poignard de l'assassin, dont la lame était rougie de sang tiède encore. On s'apercevait en même temps que l'aveugle dormait profondément.

— Un semblable sommeil n'est pas naturel, dit une femme ; il faut croire qu'on l'a endormi.

— Les brigands lui auront fait avaler un narcotique, opina une autre.

Madame Fabrice entra alors dans la chambre du crime, soutenue par deux personnes. Elle connaissait déjà son effroyable malheur. Elle avait résisté à ceux qui voulaient la faire rentrer dans sa loge, et la malheureuse venait contempler le corps sanglant de son mari. Elle se jeta sur lui en faisant entendre des cris qui ressemblaient à des rugissements. Puis, se redressant brusquement, elle s'arracha les cheveux et se tordit les bras de désespoir.

La pauvre femme était dans un état pitoyable : les yeux lui sortaient de la tète ; sans reconnaître personne, elle regardait tour à tour ceux qui l'entouraient avec une fixité effrayante.

Cette femme échevelée, qui piétinait dans le sang de son mari, n'offrait pas un spectacle moins navrant, moins horrible que celui du corps inerte gisant près d'elle.

— Le sang continuait à couler : il sortait comme d'une source du trou creusé par la lame du couteau.

Fabrice s'était résolument placé devant la porto pour empêcher le deuxième

LES DEUX BEliCEAUX VJ'J

voleur de s'échapper; alors, pour forcer le passage, Ramoneau s'était jeté sur le concierge et lui avait porté un coup furieux en pleine poitrine.

Le pauvre homme n'est peut-être pas tout à fait mort, dit un locataire en cherchant à arrêter le sang avec un mouchoir; il serait bon, je crois, d'aller chercher un médecin.

— J'y cours ! dit un autre.

Et il partit aussitôt.

Quelqu'un était allé déjà avertir le poste de police de ce qui venait de se passer. Une escouade de gardiens de la paix arriva. Les agents firent sortir tous les curieux qui n'appartenaient pas à la maison, et deux d'entre eux restèrent à la porte pour empêcher d'entrer.

Le commissaire de police ne tarda pas à arriver, accompagné de son secrétaire et d'un inspecteur de police. Le commissaire interi'ogea l'une après l'autre les personnes présentes. Il apprit ce qu'on savait du drame : que la voisine, ayant entendu des plaintes, était descendue pour prévenir la concierge; que Fabrice avait pris la clef du logement et était monté avec une lampe ; qu'il avait surpris les deux voleurs ; que l'un s'était enfui quelques minutes avant l'autre, et que le malheureux concierge avait dû être poignardé par le deuxième voleur en luttant contre lui pour l'empêcher de se sauver.

— Ce sont deux audacieux scélérats, murmura-t-il les yeux fixés sur l'aveugle endormi, et ce que je vois ici n'est certainement pas leur coup d'essai. Où est la concierge? demanda-t-il.

On la lui montra assise, les yeux baissés, les bras ballants. La pauvre femme commençait à se remettre, elle ressaissisait sa pensée pour sentir autrement son désespoir. Mais elle avait entendu qu'on disait : « Il n'est peut-être pas mort. » Elle savait qu'on était allé chercher un médecin. Elle attendait.

— Est-ce que M. Blanchard avait de l'argent, des valeurs chez lui? lui demanda le commissaire.

— Oui, monsieur, répondit-elle; M. Blanchard ne m'a pas dit ses affaires, mais je crois qu'il possédait une somme assez importante.

— Les assassins savaient cela, et peut-être mieux instruits que vous-même, ils connaissaient les alfuires de M. Blanchard. Mais comment sont-ils parvenus à s'introduire dans la maison?

— Hélas ! monsieur, je n'en sais rien ; je n'ai pas quitté ma loge de la soirée.

— Évidemment, ni vous ni votre mari ne les avez vus entrer, mais vous les avez vus sortir ?

— Oui, monsieur.

— Et vous ne les avez pas reconnus pour les avoir vus déjà?

— Le premier est passé si rapidement devant la loge en' se sauvant que je n'ai fait que l'entrevoir. Puis, presque aussitôt, j'entendis un grand cri poussé par mon mari ; je ne sais ce qui se passa en moi, il me sembla que je devenais folle ; je m'élançai dans l'escalier et je n'étais pas encore au premier étage lorsque je fus renversée par l'assassin, qui se sauvait à son tour,

— Pas plus que l'autre vous n'avez pu le voir ?

— Je ne saurais dire comment est sa figure, mais j'ai remarqué qu'il est vieux.

— Est-ce qu'il n'y avait alors personne avec vous?

— Si, monsieur. Madame Bertrand et mademoiselle Henriette étaient au bas de l'escalier.

— Où est madame Bertrand ?

— C'est moi, monsieur, dit la voisine de M. Blanchard.

— Vous avez vu les deux hommes, madame?

— Oui, monsieur, mais comme madame Fabrice, à peine. Ils seraient ici que je ne les reconnaîtrais point. Je puis seulement vous dire que le premier est jeune et l'artre vieux.

— Mademoiselle Henriette est-elle là? demanda le commissaire. Les dix ou douze personnes qui se-trouvaient dans la chambre se regardèrent,

— Elle n'y est pas? reprit le commissaire; cette demoiselle est-elle une locataire dans la maison?

— Oui, répondit madame Fabrice; il y a quatre jours, je lui ai loué une chambre meublée que nous avons au sixième.

— Il faut qu'elle vienne, dit le commissaire. Puis, faisant signe à un gardien de la paix.

— Veuillez monter au sixième, lui dit-il, et appelez mademoiselle Henriette. A ce moment le médecin arriva.

Le commissaire de police lui montra Fabrice et l'aveugle endormi. Le

médecin s'approcha du premier. Après l'avoir touclié et examiné attentivement, il secoua tristement la tète.

— Mort? dit tout bas le magistrat.

— Il lui reste encore un souffle de vie, mais je n'espère pas qu'il puisse pro- j noncer un mot avant de mourir. i

Tout en parlant il avait ouvert sa trousse et découvert entièrement la poitrine j du blessé. j

Il examina la blessure, sur laquelle il appliqua rapidement un appareil qui arrêta subitement la perle du sang.

— Maintenant, dit-H, attendons.

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Voleur I lâche! reprit Fabrice le bras droit tendu. Arrêtez-le! c'est lui, Pierre Ricard! U'^H»; 20f.,

— Il y a un lit dans la pièce voisine, fit observer le magistrat ; ne serait-il pas mieux?...

— C'est inutile, laissons-le ainsi.

n marcha vers le lit de M. Blanchard. Il ne découvrit pas sans surprise la cause du sommeil de l'aveugle.

— Monsieur, dit-il, en se tournant vers le commissaire de police, ce vieillard a été chlorofoimisé.

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TLiV. 2(j. F- Riy, édil«ur.

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Le mouvement de surprise fut général.

— Je me doutais de quelque chose comme cela, murmura le magistrat. Docteur, reprit-il, croyez-vous que la vie de cet homme soit eu danger ?

— Non. Le scélérat a fait preuve d'une certaine habileté dans son opération.

— Ils serait urgent de réveiller M. Blanchard, le pouvez-vous?

— Oui, dans un instant.

Il écrivit quelques lignes sur un- morceau de papier et le remit à un agent, en disant :

— Allez chez le plus proche pharmacien.

Le gardien de la paix sortit, en même temps que rentrait son collègue envoyé à la recherche de la Frileuse.

— Monsieur le commissaire, dit-il, j'ai vainement appelé et cherché dans toute la maison la personne qui se nomme mademoiselle Hemùelte.

C'est désagréable, fit le magistrat, j'aurais voulu l'entendre immédialonicni :

enfin, nous la verrons plus tard.

Le médecin était revenu près de Fabrice, auquel il donnait ses soins.

Quelqu'un d'antre vous, reprit le commissaire, s'adressant à tout le moudii,

a-l-il quelque communication à me faire pouvant mettre la justice sur la tr>ici' des assassins?

Personne ne répondit.

En ce cas, veuillez vous retirer tous, continua Itî commissaire. Vous, madame Fabrice, restez.

Tout le monde se retira silencieusement, et un agent se plaça à la porl; du logement pour en défendre l'entrée.

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LE NOM Uli L ASS.VSSLN

Le commissaire de police resta un moment silencieux, puis se tournant vers la concierge :

Ainsi, madame Fabrice, dit-il, vous ne pouvez me fournir aucun renseignement sur le meurtrier de votre mari ?

— Hélas ! monsieur, aucun.

— Et vous n'avez pas de soupçon?

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— Mon Dieu ! je ne connais personne qui soit capable de voler et d'assassiner,

— Et pourtant, reprit le commissaire, les voleurs et l'assassin — il est déniontri'i qu'un seul est coupable du meurtre — ne peuvent pas être complètement étrangers à votre maison ; ils connaissaient évidemment M. Blanchard ; ils savaient qu'il possédait chez lui une somme importante, et aussi qu'il est aveugle. Certes, ils n'ignoraient pas non plus que mademoiselle Blanchard devait passer la soirée hors de la maison. Le crime î été médité et préparé avec soin. Les scélérats ont compté sur la faiblesse et la cécité du vieillard, cela ne fait aucun doute. Sachant que mademoiselle Blanchard était absente, ils se sont introduits dans la maison d'une manière ou d'une autre, ont ouvert la porte de l'appartement au moyeu d'une fausse clef et ont surpris le pau\Te aveugle, probablement dans son premier sommeil. A quelle heure mademoiselUe Blanchard est-elle sortie?

— Vers sept heures et demie.

— Et le crime a été commis entre neuf et neuf heures et demie. Il est facile de voir qu'on a guetté le départ de la jeune fille, et attendu que le vieillard fut couché et endormi pour pénétrer chez lui.

— Cela doit être ainsi, monsieur le commissaire.

— M. Blanchard se couche habituellement de bonne heure ?

— Oui, monsieur.

— Les criminels connaissaient aussi ce détail.

— Pourtant, M. Blanchard a dû se coucher tard ce soir; il a reçu une visite-

— Ah! quelqu'un est venu le voir. En l'absence de sa lillc**

— Oui, monsieur, un jeune homme.

— Qui est ce jeune homme?

— Un ami de M. Blanchard.

— Vous le connaissez?

— Beaucoup et depuis longtemps ; c'est lui qui a loué ce logement pour M. Blanchard et sa fille avant qu'ils arrivent de Lorraine,

— A quelle heure l'ami de M. Blanchard l'a-t-il quitté?

— Je ne l'ai pas vu partir; mais la voisine prétend qu'un peu avant neuf heures elle l'a entendu souhaiter le bonsoir à M. Blanchard.

— t'est singulier, fit le commissaire, rôveur. Il reprit aussitôt :

— Est-ce que M. Blanchard reçoit beaucoup de couiiaissiinccs ou d'amis?

— Il ne voit absolument que M. Pierre, l^n dehors de lui, il ne vient ici que de» dames, qui apportent de l'ouvrage à madenioiscile Léontine.

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— Voilà une très-grave affaire, qui me paraît bien obscure, bien-mystérieuse, murmura à part lui le commissaire de police. •

L'agent envoyé chez le pharmacien revint, apportant ce qu'avait demandé le docteur.

Fabrice avait déjà fait deux ou trois légers mouvements et un peu de rose venait de paraître sur les pommettes de ses joues.

— Vous allez lui tenir la tête ainsi, dit le médecin à la concierge.

Puis, revenant à l'aveugle, il lui fit avaler quelques gouttes d'une liqueur jaunâtre, et lui mettant ensuite sous les narines une poudre blanche, il lui en fit aspirer la valeur d'une prise de tabac. L'effet du spécifique ne se fit pas attendre. M. Blanchard s'agita, s'étira les bras et se mit à éternuer bruyamment. Au bout d'un instant, il sortit de son lourd sommeil et se souleva sur son lit. Ayant saisi la main du médecin, il s'écria tout à coup :

— A qui cette main? Qui étes-vous?

— Ne vous effrayez pas, monsieur, je suis un médecin.

— Un médecin! pourquoi un médecin? Est-ce que je suis malade?

— Non, vous n'êtes pas malade.

— Où est Léontine? oh est ma fille?

— Nous attendons son retour.

— Ah ! oui, je me souviens, elle est sortie. Pierre est venu, puis après son départ, je me suis couché et, presque aussitôt, deux hommes sont entrés dans ma chambre; ils se sont jetés sur moi, m'ont bâillonné pour m'empêcher de crier et... je ne sais plus.

Le commissaire de police s'était approché.

— Monsieur Blanchard, dit-il, vous avez certainement deviné que vous aviez affaire à deux voleurs?

— Oui, oui.

— Malheureusement, ces voleurs sont aussi des assassins : M. Fabrice, le concierge, étant monté pour voir ce qui se passait dans votre chambre, a été frappé peut-être mortellement par l'un d'eux.

— Oh! mon Dieu, oh ! mon Dieu ! gémit le vieillard. Excusez-moi, conticuat-il en sortant ses jambes du lit, je veux me lever.

Le médecin et le commissaire l'aidèrent à s'habiller.

— Vous aviez chez vous une somme importante? lui demanda le magistrat.

— Oui, monsieur, en or, en billets de banque et en litres de rente, trente mille francs.

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— Où aviez-vous placé ces valeurs?

— Là, dans mon secrétaire.

— Voulez-vous vous assurer si le vol a été commis?

Le commissaire prit le bras de l'aveugle et le conduisit devant le meuble, dont les tiroirs étaient restés ouverts. M. Blanchard ne fit qu'y mettre la main.

— Oui, oui, je suis volé! s'écria-t-il. Ils m'ont tout pris, tout... C'était la dot de ma fille, ajouta-t-il d'un ton douloureux.

— Nous retrouverons peut-être une partie de la somme, si nous parvenons à mettre la main sur ces brigands. Pour combien aviez-vous de titres?

— Environ quinze miUe francs.

— Comment les avez- vous achetés?

— A la Bourse de Paris, par l'entremise de M. Edouard Dollfus, agent de change, rue Favart.

— Ce renseignement a son utilité.

— Je vous en supplie, monsieur, disait madame Fabrice au médecin, donnezmoi l'assurance que vous sauverez mon mari.

— Hélas! madame, répondit le docteur, je ne puis vous promettre que de le soigner consciencieusement et d'employer pour lui tout ce que je sais.

— Ah! je vois bien que c'est fini, je n'ai plus rien à espérer!

— Il faut toujours espérer, madame, répliqua gravement le médecin.

La pendule sonna onze heures.

Or, pendant que le médecin cherchait, par tous les moyens possibles, à ranimer le blessé, Léontine, sortait de l'hôtel de Lucerolle, accompagnée par la femme de chambre de la comtesse.

A dix heures la jeune fille avait voulu se retirer; mais l'orage qui s'était annoncé dans la soirée venait d'éclater sur Paris. L'atmosphère était pleine d'électricité, les éclairs se succédaient à de courts intervalles et la foudre faisait entendre ses grondements terribles. Il y avait eu déjà deux ou trois fortes averses ; mais il était facile de prévoir que la pluie allait tomber de nouveau avec une extrême violence.

Madame de Lucerolle, qui était venue prendre part à la conversation des deux jeunes filles, s'opposa absolument au départ de Léontine.

— Laissez passer l'orage, mon enfant, lui dit-elle; vous partirez ensuite et je vous ferai accompagner.

Léontine resta une heure de plus qu'elle ne l'aurait voulu. La j)lnie cessa eiifiride tomber; c'était le moment de partir. La comtesse lit appeler Louise.

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Verdier, qu'elle voulait charger de reconduire la jeune fille jusque éhez elle. On ne trouva pas Louise. Alors madame de Lucerolle remplaça Louise par sa femme de chambre.

On avait dû parler de Pierre dans la soirée, car en embrassant Léontine avant de la quitter, la comtesse lui dit :

— N'oubliez pas que nous vous attendons dimanche, dans l'après-midi, avec M. Blanchard et votre fiancé, que vous devez me présenter.

En arrivant devant sa maison. Léontine fut très-étonnée de voir beaucoup de monde dans la rue et deux gardiens de la paix gardant la porte. Elle remercia la femme de chambre, lui souhaita le bonsoir et voulut entrer.

— Où allez-vous? demanda un des agents, lui barrant le passage.

— Chez moi, monsieur, répondit-elle : je demeure dans cette maison.

— Comment vous appelez-vous ?

— Léontine Blanchard.

Les deux hommes s'écartèrent aussitôt et s'inchnèrent respectueusement. Elle

passa.

Avant de retourner à l'hôtel de Lucerolle, la femme de chambre voulut savoir pourquoi il y avait deux gardiens de la paix à la porte et un attroupement devant la maison. Une voisine, qui était encore très-pâle et toute tremblante, lui raconta ce qu'elle savait de l'épouvantable drame.

Une demi-heure plus tard, madame de Lucerolle apprenait, par le récit de sa femme de chambre, que des voleurs s'étaient introduits chez M. Blanchard, l'avaient volé, et que l'un de ces scélérats avait assassiné le concierge.

Léontine allait entrer dans la loge pour prendre sa clef ; mais une femme lui ait :

— Montez, mademoiselle, vous trouverez votre porte ouverte.

Ces paroles firent courir un frisson dans tous ses membres. Elle monta rapidement les deux étages en proie à de sombres pressentiments. Elle entra haletante, se soutenant à peine. A la vue de Fabrice, qu'elle ne reconnut pas d'abord. elle poussa un cri perçant.

— Ah! c'est elle, c'est ma fille ! s'écria l'aveugle. La pauvre enfant avait cru voir le cadavre de son grand-père. Un second cri s'échappa de sa poitrine, et, d'un bond, elle s'élança au cou du

vieillard.

Quelques paroles du commissaire de police lui apprirent tout.

— Oh! mon Dieu ! quel horrible malheur! fit-elle, les yeux fixés sur le visage décomposé de Fabrice; pourquoi ai-je eu la fatale idée de sortir ce soir?

Et elle se prit à sangloter.

Le commissaire de police s'approcha d'elle.

— Vous vous éloignez rarement de votre grand-père? lui dit-il.

— Presque jamais, monsieur.

— Est-ce que vous aviez annoncé à quelqu'un votre intention de passer hors de chez vous la soirée d'aujourd'hui?

— A qui l'aurais-je dit? je ne vois personne.

— Chez la concierge, par exemple, en présence d'une ou de plusieurs personnes?

— Ce soir, en sortant, j'ai dit à madame Fabrice où j'allais, en lui laissant la clef de l'appartement.

— La concierge était-elle seule?

— Il y avait avec elle une femme qui demeure dans la maison et dont je ne sais pas le nom.

— Madame Fabrice, qui était cette femme?

— Mademoiselle Henriette, répondit la concierge.

— Ah! oui, mademoiselle Henriette, fit le commissaire. Puis s'adressant au brigadier des gardiens de la paix :

— Vos hommes, qui sont en bas, ont-ils été prévenus de la faire venir ici aussitôt qu'elle rentrera?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Elle reste bien tard dehors, cette demoiselle, murmura le magistrat. Le médecin, qui était penché sur Fabrice, se redressa en disant :

— Silence!

Tous les regards se fixèrent anxieusement sur Fabrice, qui venait d'ouvrir les yeux. On put voir ses lèvres remuer.

— Il va parler, dit tout bas le médecin.

— Puis-je l'interroger? demanda le commissaire.

— Non, pas encore.

Les deux mains de la victime s'appuyèrent sur les bras du fauteuil et, se soulevant un peu, il avança lentement son corps et sa tête en avant. Soudain, ses traits parurent s'animer, il respira avec force et ses yeux brillèrent d'un éclat fiévreux.

— Voleur !... assassin I... prononça-t-il distinctement, le regard lixé devant lui comme s'il voyait quelqu'un; je te reconnais... Pierre Ricard!

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a08 LES DEUX BERCEAUX

Léontlne repoussa brusquement le commissaire de police, qui se trouvait

devant elle, et bondit vers Fabrice en criant :

— Que dit-il? mais que dit-il donc?

Le commissaire lui saisit le bras et la força à revenir en arrière en lui disant d'un ton sévère :

— Taisez-vous, mademoiselle, taisez-vous !

Cependant, faisant un effort suprême, Fabrice parvint à se dresser sur ses mbes

Le commissaire allait lui parler.

— Ne l'interrogez pas, dit le médecin, ce serait inutile.

— Voleur!... lâche !... reprit Fabrice, le bras droit tendu; arrêtez-le... arrêl8z-le... c'est lui... Pierre Ricard!

— Mais il ne sait ce qu'il dit, il a le délire ! s'écria la jeune fille éperdue.

M. Blanchard écoutait comme un homme qui ne comprend rien à ce qu'il entend.

Fabrice porta ses deux mains à sa poitrine, poussa un long gémissement et retomba comme une masse sur le fauteuil. Il eut encore deux ou trois mouvements nerveux et sa tête se renversa sur le dossier du fauteuil.

Le médecin se pencha et se releva aussitôt, en disant :

— Il est mort !

Ce mot terrible « mort » fut suivi d'un cri étranglé poussé par madame Fabrice.

— La justice et la loi vengeront cet homme, dit le commissaire de police. Puis faisant un signe aux gardiens de la paix :

— Il faut le descendre chez lui, ajouta-t-il.

Deux agents prirent le cadavre et l'emportèrent. Madame Fabrice suivit en sanglotant le corps de son mari.

Léontine s'était affaissée sur un siège et restait immobile comme pétrifiée. Debout, près d'elle, la main appuyée sur son épaule, l'aveugle pleurait silencieusement.

— Monsieur Blanchard, dit le commissaire de police, deux crimes ont été commis dans cette chambre, un vol à votre préjudice et un assassinat; vous devez comprendre combien il est important que la justice découvre les criminels. Vous avez entendu la révélation de la victime. Fabrice a désigné l'un des scélérats qui se sont introduits chez vous; il l'a reconnu, et deux fois il a nommé Pierre Ricard. Est-ce que vous connaissez un individu qui porte ce nom?

-* sis.

LES DEUX BEliCEAUX

Let deux assnssius unissant leurs forces préciiiitèreul le jeune homme dans le fleuve. (Page 215 )

— Oui monsieur, je connais l'ierrc Ricard; mais je suis absolument de l'avis de ma fille ; je pense, comme elle, que le malheureux Fabrice a prononcé son nom dans le délire de la fièvre et (pril lui est venu fatalement sur les lèvres.

Le commissaire secoua la tète.

— Mon opinion, ii moi, est tout autre, fit-il. Quelle est la vôln-, monsieur le docd-iir?

LiV. 27. F Roy, éditeur

— La mienne est que les paroles de la victime doivent être considérées comme très-séneuses.

— Vous entendez, monsieur Blanchard, reprit le commissaire. Maintenant, veuillez me dire qui est ce Pierre Ricard que vous connaissez.

La jeune fille se dressa d'un seul mouvement, comme si elle eût été poussée par un ressort.

— Monsieur le commissaire de police, dit-elle d'une voix vibrante d'émotion, Pierre Ricard est un brave et honnête ouvrier, Pierre Ricard est mon fiancé... Avec l'autoi'isation de mon grand-père, mon dernier et unique soutien, je l'ai aimé... je l'aime!... Monsieur le commissaire, continua-t-elle avec un superbe mouvement d'orgueil, vous me permettrez de vous dire que je ne suis pas une fille à aimer un voleur, à aimer un assassin !...

Elle s'arrêta un instant, puis elle reprit avec des larmes dans la voix :

— Je vous le répète, monsieur, je vous le répète, le pauvi-e Fabrice a prononcé le nom de Pierre Ricard sans savoir ce qu'il disait. Ah I s'il avait eu sa connaissance, il vous aurait dit mieux que moi, mieux que personne, ce qu'est Pierre Ricard, car il le connaissait depuis l'enfance. Fabrice était son ami, Fabrice l'aimait comme s'il eût été son fils ! Quoi! il y a un homme bon, ayant le cœur bien placé, les sentiments nobles, l'âme grande, et c'est lui, lui qu'on ose soupçonner d'être un scélérat, un assassin! Tenez, c'est absurde !... Mais je veux encore vous dire ceci, monsieur le commissaire de police : Devant vous, devant tous les hommes qui représentent la justice, je réponds de Pierre Ricard comme de moi-même.

— Mademoiselle, répondit le magistrat avec beaucoup de douceur et d'un ton pénétré, je crois à la sincérité de vos paroles, dont je prends bonne note, et je respecte vos sentiments. Mais je me trouve ici en présence d'un double crime; je remplis le mandat qui m'est confié ; mon devoir est de chercher les coupiibles.

Cherchez, monsieur, cherchez, dit la jeune fille en s'asseyant.

Monsieur Blanchard, reprit le commissaire, Pierre Ricard savait-il que

vous aviez chez vous, dans ce meuble, des valeurs importantes?

— Ces valeurs devant être la dot dt ma petite-fille, je ne lui avais point caché que je possédais ici trente mille francs.

— Avez-vous fait cette confidence à d'autres que lui?

— A personne, monsieur.

— Vous avez eu une visite dans la soirée, avant le crime, c'est Pierre Ricard qui est venu vous voir?

— Oui, monsieur.

— Savait-il que mademoiselle dût passer la soirée chez une amie ?

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— Ma fille le lui avait dit hier.

— Vous le voyez, monsieur Blanchard, vos réponses elles-mêmes semblent accuser Pierre Ricard.

Le vieillard baissa la tête. Il était atterré.

— Vous savez où il demeure? demanda le commissaire.

— Rue Saint-Sébastien, n" 28, et il travaille rue Saint-Maur chez MM. Corbon etC'^

— Merci, dit le magistrat.

S'adressant ensuite h l'inspecteur de police :

— Vous avez entendu, reprit-il : 28, rue Saint-Sébastien ; partez et ne perdez pas une minute ; n'importe à quelle heure de la nuit, vous me trouverez à mon bureau.

I.éontine comprit que le commissaire venait de donner l'ordre d'arrêter Pierre Ricard.

— Mon père, s'écria-t-elle en fondant en larmes, Pierre n'est pas coupable I

— Je ne sais plus que penser, répondit l'aveugle d'un ton douloureux. Il était plus de minuit. Le commissaire de police se leva pour partir.

— Et cette demoiselle Uenriette? fit-il. Il parait qu'elle a eu peur de passer la nuit dans une maison où un assassinat a été commis. C'est bien, je l'interrogerai demain.

Quand Léontine se trouva seule avec son grand-père, elle se jeta dans ses bras tout éplorée.

— Ah! mon père, mon père, lui dit-elle en sanglotant, le malheur ne nous abandonnera jamais !

Vers deux heures du niiUin, quand les agents de la préfecture de police se présentèrent au domicile de Pierre Ricard pour l'arrêter, ils trouvèrent la mère Chéron couchée, ayant près d'elle deux femmes qui la soignaient. Pierre n'avait pas dîné la veille avec sa mère adoptive, et après l'avoir vainement attendu jusqu'à minuit, en proie à des angoisses terribles, elle avait été prise d'attaques de nerfs violentes. Les femmes ignoraient absolument ce que Pierre avait fait dans la soirée et ce qu'il était devenu.

Les agents se retirèrent sans faire connaître le motif de leur visite. Il en resta quatre dans la rue Saint-Sébastien, avec mission de surveiller la maison et de s'emparer du voleur présumé, s'il se présentait.

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