‹ L'enfant du faubourgChapitre 76 sur 96 · DEUXIEME PARTIE LA TACHE ROUGE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE LA TACHE ROUGE

NOUVEAU CRIMB

Le lecleur doit être surpris que les agents de police, venus pour arrêter Pierre Ricard, ne l'aient point trouvé chez lui. Pourquoi n'était-t-il pas rentré, ce qui lui arrivait pour la première fois? Nous allons le dire.

Dans la rue de Lille, après sa visite à M. Blanchard, Pierre vit des éclairs éblouissants et entendit le grondement lointain du tonnerre. Quelques grosses gouttes d'eau tombaient.

— Nous allons avoir un orage épouvantable, se dit-il.

Il pensa que, pour ne pas être surprise par la pluie, Léontine ne prolongerait pas sa visite. L'idée lui vint d'aller jusqu'à l'hôtel de LuceroUe et d'attendre la jeune fille, s'il ne la rencontrait pas en chemin, pour la ramener chez son grand-père.

Beaucoup d'autres auraient eu la même pensée.

Il monta rapidement la rue Bellechasse.

Le Lézard et Moulinet le suivirent à distance.

Quand Pierre s'arrêta rue de Grenelle, devant l'hôtel de Lucerolle, les deux bandits continuèrent à marcher et passèrent tout près de lui; mais, absorbé par ses pensées, il ne remarqua point leur allure suspecte. D'ailleurs, rien ne pouvait lui faire concevoir la pensée qu'il courût un danger.

Il alluma im cigare et le fuma en se promenant le long du trottoir. Ses deux l'uuemis guettaient tous ses mouvemenis, blottis dans l'ombre dune porte cochère, à vingl-ciiiq uu trente pas plus liauL (jiic l'hôtel.

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LES DEUX BEKCEAUX 213

Une demi-heure s'écoula. Les éclairs plus fréquents déchiraient les nues en tous sens et incendiaient le ciel; les éclats du tonnerre s'étaient sensiblement rapprochés. Deux fois déjà, Pierre avait dû se mettre à Fabri pour éviter l'averse. Il commençait k trouver que Léontine restait bien longtemps avec mademoiselle de LuceroUe.

— A moins, se dit-il, qu'elle n'ait pris, pour revenir rue de Lille, un autre chemin que moi. Après tout il n'est pas encore bien tard, je vais attendre jusqu'à dix heures.

Comme il prenait celte décision, il se trouva face à face avec une femme, qui s'arrêta brusquement devant lui.

Cette femme était Louise Verdier.

Elle venait de voir le visage du jeune homme éclairé par la lumière du bec de gaz ; frappée comme l'avait été la comtesse, par sa ressemblance avec le comte de LuceroUe, elle s'était arrêtée en tressaillant.

Le jeune homme s'écarta poliment pour lui laisser le passage libre.

Louise n'était qu'à quelques pas de la petite porte de l'hôtel, mais elle passa devant sans toucher au bouton de la sonnette.

— C'est lui, se disait-elle, j'en suis sûre, je le sens à mon émotion à mon trouble... Et puis j'ai bien vu sa figure; mon Dieu, comme il ressemble à M. le comte!... Mais pourquoi est-il ici? Ah! où donc ai-je la tète? Comme je sortais ce soir j'ai vu entrer mademoiselle Blanchard; il est venu au-devant d'elle, ill'attend. Oh! je veux le revoir encore, mais de loin sans qu'il se doute de rien.

Juste en face de l'hôtel de LuceroUe, il y avait un échafaudage de maçons. La maison était en réparation. Sous les planches de l'échafaudage, se trouvaient un tas de moeUons, de la chaux, des sacs de plAlre.

Louise traversa la rue et alla se placer sous la construction. Adossée à un des supports de la charpente, avec son vêtement noir, il était difficile de l'apercevoir.

Pierre continuait à se promener le long du trottoir. La pluie et l'orage qui approchait avaient chassé le monde des rues et les passants devenaient de plus en plus rares. Une nouvelle averse se mit à tomber. Pierre se réfugia, comme il l'avait déjà fait, contre la porte cochère de l'hùtcl.

Au même instant le Lézard et Moulinet, ayant quitté leur premier poste d'observation, venaient se cacher derrière les sacs de plâtre, à une faible distance de Louise. Ellr nr lit pas un mouvement, car elle s'imagina que même des indifférents pouvaient deviner dans quel but elle s'était cachée sous i'é<liafaudage.

— Je voudrais bien savoir ce qu'il fait là depuis si longtemps, dit le Lézard à son complice.

Ces paroles, que Louise entendit, bien qu'elles eussent été prononcées à voix basse, éveillèrent son attention.

— Il faut croire qu'il attend quelqu'un qui va sortir de cet hôtel ou de la maison voisine, répondit Moulinet.

— Oui, ce doit être ça. Mille tonnerres ! il va encore nous échapper ce soir! Ca ne me va pas, sais-tu ? de faire ainsi le pied de grue inutilement.

— Ma foi ! ça m'embête aussi ; une autre fois je n'accepterai pas de ces commissions-là.

— Faut tout de même que nous ayons du guignou, reprit le Lézard ; le diable nous envoie un temps comme si nous l'avions commandé, il n'y aura pas un chat sur les ponts, et rien ne nous eût été plus facile que de l'envoyer dans la Seine boire son dernier coup.

Louise se sentit glacée d'épouvante.

Mais de qui parlaient ces deux misérables? Etait-ce de Pierre? Elle en avait le pressentiment, mais elle voulait douter encore.

— S'il s'en va ce soir avec quelqu'un, continua le Lézard, nous ne pourrons encore rien faire, et il faudra de nouveau se trimballer de la rue Saint-Sébastien à la rue de Lille. Je te le dis Moulinet, c'est un vrai guigon.

— Pas de chance! grogna l'autre coquin.

Cette fois Louise était suffisamment renseignée, elle ne pouvait plus douter.

— Qu'a-l-il donc fait à ces deux hommes pour qu'ils en veulent à sa vie? se demanda-t-elle. Et s'ils agissent pour le compte d'un autre, qui donc a intérêt à vouloir la mort de ce malheureux enfant?

Aussitôt, une horrible pensée jaillit de son cerveau. Un nuage épais passa devant ses yeux, ses cheveux se hérissèrent sur sa tète, et il lui sembla qu'une main de fer armée de griffes serrait son cœur. La malheureuse venait, non pas de supposer, mais de deviner que son fils, qu'elle avait à peine entrevu depuis quelques jours, était l'instigateur du crime que préméditaient les deux bandits.

Alors, prenant une résolution soudaine, elle voulut s'élancer vers Pierre pour lui dire :

— Prenez garde ! veillez sur vous ! des misérables veulent vous assassiner!

Mais la pluie venait de cesser pour un instant, et Pierre s'en allait rapidement, ayant fini par croire que Léontine n'était plus avec mademoiselle de Lucerolle. Le Lézard et Moulinet avaient aussi quitté leur cachelLo pour s'élancer sur les pas du jeune homme.

Louise vil tout cela. Elle n'eut pas un moment d'hésitation : à son tour, elle les suivit.

Mais Pierre, qui ne comptait pas trouver une place dans un omnibus, ni même une voiture de place, allait très-vite : par instants même il courait, et le Lézard et Moulinet, marchant avec une vitesse égale à la sienne, afin de maintenir entre eux et lui la même distance, Louise s'aperçut avec désespoir qu'ils gagnaient beaucoup de terrain sur elle.

Pierre avait suivi la rue de Grenelle jusqu'au bout, puis celle du Four-Saint- Germain, maintenant il descendait la rue Bonaparte.

Louise qui avait un instant perdu de vue les deux individus lancés à la poursuite du jeune homme, les aperçut en passant devant l'église Saint-Germaindes-Prés. Elle rassembla toutes ses forces pour courir en descendant la rue.

Arrivé sur le quai, Pierre se dirigea à droite, et comme la pluie recommençait à tomber, — cette fois c'était bien l'orage qui allait éclater, — il se demanda s'il ne ferait pas bien de se mettre à couvert sous la voûte de l'Institut, qui se trouve au coin de la rue Mazarine. Mais, réfléchissant qu'il n'avait que la Seine et la cour du Louvre à traverser pour se trouver devant le Palais-Royal, où il pouvait seulement espérer trouver une voiture, il se décida à passer le pont des Arts.

Con.uae le quai et la place du palais de l'Institut, le pont était complètement désert.

— Voilii le moment, dit le Lézard à Mouliuet; tonnerre ! il ne faut pas qu'il nous échappe.

Et ils s'élancèrent sur le pont presque en même temps que Pierre.

A ce moment, le pont parut embrasé par un effroyable éclair, qui fut immédiaiiMUcnt suivi d'un formidable coup de tonnerre. La foudre venait do tomber sur le Lou\Te et l'on aurait pu voir la lumière électrique tournoyer sur la pointe de plusieurs des aiguilles aimantées qui protègent le vénérable et majestueux monument.

Chancelant, ébloui, ne voyant plus rien, Pierre s'était arrêté en se ployant. Quand il se redressa pour reprendre sa course, le Lézard était devant lui. Il ne fit (juc l'apercevoir, car le misérable lui jeta aussitôt sur la tête une sorte de capucliuii, qui se serra autour de son cou au moyen d'un fort lacet passé dans une coulisse.

En même temps, Pierre se sentit saisir par derrière. Il n'eut que le temps de pousser un cri étouffé. Les deux assassins, unissant leurs forces, le soulevèrent, lui firent faire la culbute par-dessus la balustrade du pont, et le malheureux ji'ULic iiomme fut précipité dans le fleuve. «>

Le crime accompli, les deux brigands, ne songeant plus qu'à leur salut, s'enfuirent à toutes jambes.

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Certes, cette nuit-là était également favorable à Griffard et aux hommes qu'il commandait.

Cependant, Louise ayant couru tout le long de la rue Bonaparte, était arrivée sur le quai, essoufflée, prête à perdre la respiration. A la lueur livide des éclairs, elle vit ce qui se passait sur le pont. Le bruit du tonnerre l'empêcha d'entendre le cri de la victime ; mais, pendant qu'un frisson glacial courait dans tous ses membres, ses yeux terrifiés virent le malheureux descendre et disparaître sous l'eau.

Elle jeta autour d'elle un regard éperdu, désespéré, et de tout ce qui lui restait de forces, elle cria : « Au secours ! au secours ! »

Mais pas un être humain n'apparaissait ni sur le quai, ni sur le pont. Et la pluie, mêlée de grêle, tombait comme aux jours du déluge.

— Ah! il est perdu, perdu, perdu! s'écria-t-elle, en se tordant les mains

avec désespoir.

Tout à coup, une lueur sombre s'alluma dans ses yeux, et, se frappant la poitrine a"ec fureur :

— Je suis une misérable, une infâme ! s'écria-t-elle d'une voix rauque, le ciel m'a maudite!... Vicomte de Lucerolle, je mourrai avec toi !

Et l'esprit en délire, folle, ne voyant plus que la mort pour refuge, elle courut sur le pont avec la volonté de se jeter dans la Seine.

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